‹ Son altesse la femmeChapitre 8 sur 12 · ME · texte numérisé non relu

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LES femmes la Révolut

ES femmes de ion, ont écrit Edmond et Jules de Goncourl -y dans leur très remar- \ quable Hisloire de la Société française — manquent dune grâce et de ce quelque chose de leur sexe qui est le charme même des actrices de l'histoire :

elles ne sont pas femmes ; elles sont de cette inascula proies, de celte race dontparlelepoèle.

c< Elles donnent à croire qu'elles ont un rôle ou une mission plutôt qu'un sentiment, en ce bouleversement de kl France ; et elles portent en elles une résolution grande et tendue, une pensée fixée ou une action délibérée qui prend toute l'âme, l'apaise, l'emplil, et n'y laisse place aucune au tumulte des passions et des enivrements. Elles dédaignent d'être françaises, el, comme des statues de marbre, elles portent sur leur front serein les vertus de la vieille Rome; si bien que, comme elles ont marché sans pâlir ni faiblir jusqu'au bout, leur mort intéresse plus qu'elle n'attendrit, et que ces tètes, cueillies jeunes et fraîches par les bourreaux hâtés, ont plutôt la couronne que l'auréole et attirent mieux l'élude qu'elles n'attachent le souvenir. »

Il La Révolution a fait les cœurs sérieux, — disent encore plus loin les mêmes historiens physiologistes. — l'amour n'est plus badinage. Les Cupidons roses de Boucher lisent à présent les Traies d'Ovide. Le romanesque succède au libertin; le roman anglais au papillolage français; cela commence à être une passion qu'une attache, et un dévouement qu'une intrigue. L'amour quille le xviii" siècle et se tourne vers le xix' : c'était une comédie libre et c'est presque déjà un drame noir ! et le passe-temps est devenu une grande affaire dans la vie. La terreur mûrit el fait graves toutes les affections de l'homme ; et l'amour qui passait joyeux

désapprend le rire et se fait prêt aux regrets, voyant passer à côté de lui un amour vêtu de deuil et les lèvres sur une mèche de cheveux. »

Cependant, Dieu sait si on aima jamais davantage ni plus profondément, avec cette sensation épicurienne et Iroublanle que donnait rincerlilude du lendemain! Le dévouement grandissait, sublimisiiit la femme et relevait presque la fdle qui parfois montrait, au milieu de ses débordements, le caractère héroïque de certaines courtisanes antiques. — Entraînée par la nature de son cœur vers les opprimés, vers tous ceux que traquaient les puissants du jour, vers les vaincus marqués pour la mort, la citoyenne, tout en apprêtant de ses doigts mignons la cocarde tricolore de sa coiile, dissimula souvent sous un rideau de son alcôve un ci-devant inscrit sur la grande liste de l'abattoir.

Eu ce temps aventureux où le cœur battait comme un tocsin d'alarme, le roman naissait de toutes parts et expirait en tous lieux. La chronique s'inquiétait peu de recueillir les historiettes d'amour, et, quel que soit le nombre d'aventures que les romanciers de ce siècle aient emprunté aux anecdotes, légendes courantes et journaux du temps, il en est que la littérature n'a jamais eflleurées, qui sont demeurées profondément enfouies dans le passé. Ce ne sont assurément pas les moins poignantes ou les moins fantastiques, quelques-unes même méritent

d'élre mises en dehors de la Iradilion orale et consJLinées dans le livre. Telle e.^^l l'aveulure suivante ijue je vais m'ellorcer d'exposer nellemeul dans les termes exaels où elle me fut eonlée par un aïeul vénérable et très disert, (|ui avait vu les derniers jours de la Terreur.

A]>jirocli(V donc et écoutez :

<c ^'ous connaisse/., cela est hors de doute, le fameux Hérault de Séchelles. un des hommes les plus ardents et les jikis jeunes de la Convention. (|ui, après a\oir été ei-de\ant avocat général au Chàtelet, sur les instances de la reine Marie-Antoinette, sempressa. en juillet ITSU, de se ranger sous l'étendard des patriotes et de montrer, dit-on. un rare courage à la fameuse prise de la lîastille. Séchelles était l)ien le diLine lils de ce coh)nel du réiiimeiit de lloueri^ue cjui se lit tuera la h.itaille de Minden, et le rusé petit-lils de lleiié Hérault, ce fougueux ennemi des Jansénistes, (jui a laissé bien des sou^'cnirs dans radminislralion en tant cpie lieutenantgénéral de police de Paris. Le jeune conventionnel était né coill'é et possédait tous les moyens de succès et de séduction, lîeauté, naissance, esprit, fortune, tels étaient les dons que les bonnes fées avaient mis dans son trousseau. Travailleur opiniâtre, il avait su acquérir par lui-même une éducation de premier ordre et une élo(pieiice aisée, lleurie et chaleureuse. Les électeurs de Paris. <]ui le choisirent eu

septembre 1791 pour les représenter à rAssemblée législative où il siégea à l'extrême gauche, mettaient en cet homme, à peine mûri par la vie, une confiance aveugle, qu'il mérita, sans faillir, on le peut dire, jusques à la fatale bascule.

« Hérault de Séchelles fut galant à l'extrême, de cette galanterie qui marqua la fin du xviii" siècle et qui fut si française dans sa légèreté et son inaltérable politesse. A peine âgé de vingt ans, il avait vécu dans l'entourage de la duchesse de Polignac, qui le présenta par la suite à la cour, parmi tant de jeunes femmes aimables qui n'aimaient guère soupirer en mineur et vis-à-vis desquelles il était de bon ton de découvrir ses feux, sans en promettre l'éternelle incandescence. Lauzun brillait alors à Versailles et ses prétendues amours avec la reine, amours clandestines qu'on se chuchotait à l'oreille, remettaient le caprice en vogue dans les cerveaux féminins. Ce fut là que Séchelles fit ses premières armes et qu'il papillonna en avocat du roi qui savait mieux que tout plaider la cause de ses désirs et faire acquitter ses audaces et ses larcins. Le jouvenceau montrait une mâle et fière beauté, une grande énergie dans le regard et en même temps une douceur caressante qui le fit surnommer un jour par une nymphe éprise de ses charmes le céleste Séchelles. Ambitieux et aventureux, il regardait la femme comme un divin délassement ou comme un

utile marchepied , mais il n'aimait guère donner à bail son cœur en gage à ses friponnes maîtresses, ayant la fatuité de se complaire à passer la main dès qu'il sentait la place sûrement conquise et occupée. « Qui n'a mangé que d'un pain ne connaît le goût que d'un pétrin », disait-il souvent avec son esprit rabelaisien, et aussi tâtail-il à bien des pétrins sans y laisser sa main blanche et sans souci des maris mitrons qui veillaient mal au grain de la communauté conjugale.

« Séchelles n'affectait pas, du reste, une grande délicatesse en amour; il s'égarait un peu partout, et s'il faut en croire à la lettre les confidences dlllyn'ne, de la très piquante Morancy , qui écrivit VEcueil de l'inexpérience^ le galant député colportait gaillardement son tempérament de faune chez les beautés faciles et les Chérubins de Vénus. La Morancy fut une des plus longues étapes de sa vie amoureuse. Il la connut, la quitta, la reprit à sa fantaisie, comme un jouet docile et amusant, selon ses haltes à Paris, au milieu de ses voyages, au cours desquels il retraçait à la Convention la marche des armées, les événements extraordinaires et les formidables besoins d'hommes et d'argent nécessités par une guerre qui commençait à incendier le monde.

<( La petite Illyrine n'eut point barre sur ce cher amant, autant qu'elle le voulut insinuer dans ses inqualifiables mémoires de gourgandine, et je dois

arriver sans autres préambules au point d'origine de mon récit dont la fin, on le verra, fut si palpitante et dramatique.

« Hérault de Séchelles présida la fête nationale qui fut célébrée le 10 août 1793 comme inauguration ou plutôt comme consécration de la république française. Ce fut pour lui un jour mémorable, car il devint le véritable pontife de cette fête publique. On sait qu'il prit à diverses repri-ses la parole en cette grande journée, et l'histoire a pris soin de nous conserver ses paroles lorsque, arrivé aux pieds d'un bûcher, dressé sur la jilacede la Révolution et sur lequel avaient été jetés tous les hochets somptueux (le la royauté, il s'écria de sa belle voix superbement timbrée en s'adress mt à la foule :

(( Qu'ils périssent, ces signes honteux d'une ser- « vilude que les despotes affectaient de reproduire « sous toutes les formes à nos regards ! Que la (( flamme les dévore! Qu'il n'y ait plus d'immortel que les sentiments de la vertu qui les a elfacés ! « Hommes libres, peuples d'égaux, de frères, ne « composez plus les images de votre grandeur que « des attributs de vos travaux, de vos talents, de « vos vertus ! Que la pique et le bonnet de la li- « berté, que la charrue et la gerbe de blé, que les « emblèmes de tous les arts, par qui la société est « enrichie, embellie, forment désormais toutes les « décorations de la République! Terre sainte, cou-

» vre-loi de ces liions réels qui se pnrtai^enl enlrc (' lous les hommes el deviens stérile pour loul ce (■ (jui ne peul ser\ir ({u aux jouissances exclusives (' de l'ori^^ucil. »

.1 A cet inslanl. Iléraull, beau el éléganl comme un dieu anti(jue. d'un L;esle lar^e. saisit une torche allumée, la jeta sur le liùcher. el l'on vit aussitôt disparaître dans les llammes le manteau royal, les écussons el armoiries, le Irône. la couronne, le sceptre el les lleurs de lys. aux acclamations d'une foule ic'onoclasle.

" ( )r, ce j(un'. il se trou\ail . perdue dans la multitude, une jeune iemme cpii lut plus émue que tout autre j)ar cetli' ])om]>e ()ratoir<'. ces apprêts révolutionnaires el par la ilamme communicative du jeune président de la (lonvenlion. — Jacquetle Aubert. tel était sou nom, était une petite MoinU^ aux yeux noirs, plus jolie que belle, veuve d'un t;ros commerçant du faubouri; Saint-. \iitoiiie. et très éprise des idées de ])roi;rés, d'huinanilé. de nature, qu invoquaient alors les amants de la déesse liaison. KUe conçut subitement iiour Séchelles un arck'nl caprice qui se cristallisa bien vite en passion fougueuse et irrésistible.

<' Jacquetle Aubert avait l'esprit romanesque de la plupart des femmes de son temps ; c'était une patriote (jui rêvait des vertus lacédémoniennes et qui s enthousiasmait el battait des mains sur le passage des

miliciens nationaux; elle faisail.partie de la Société des Amies de In Constiludon el fréquenlail assidûment son club où elle déployait, en petits discours et projets, une ardeur civique extraordinaire. Ce n'était point cependant une exaltée, une lécheuse de guillotine, une Chevalière du Poignard; rien de désordonné ne hantait sa mignonne petite tête. Avec son instinct de femme nourrie de Rousseau, et jusque-là sans passion au cœur, elle voulait une patrie forte où les fdles eussent reçu à l'égal des hommes une éducation mâle, régénératrice, et une éducation physique qui eût participé à la fois de la république de Platon et des lois de Lycurgue. Elle citait toujours la phrase de Danton : » Tout se ré- « trécil dans l'éducation domestique, tout s'agrandit « dans l'éducation commune. On nous parle des « affections paternelles; certes, je suis père aussi, mais mon fds n'est pas à moi, il est à la République. »

« Jacquelle avait alors vingt-cinq ans et son veuvage datait déjà de trois années. Trois grandes années de sagesse contre laquelle la médisance n'avait prise. Son mari, bonhomme simple et borné, l'avait adorée, gâtée, choyée avec cette tendresse particulière à certaines natures un peu massives, qui tient plus de la paternité que de l'amour conjugal. Il semblait que ce rustique négociant eût peur de la blesser, de la briser sous ses étreintes trop rudes, tant

il monlrail à son éi^ard de prévenances délieales, de petils soins, de celle atreclion admiraln'e (]n'un jiére lémoij^ne à une lillelle. KUe avail aimé son époux à travers la reconnaissance d ime malade (jiii se senl dorlollée, veillée, entourée de devouenn'iil ; mais son cieurne s'élail poinl donné; son Ame élail malade d'allenle cl de désir, car l'amour est l'àme de la femme cl celle qui, par devoir, ne peut cédi'r à celle r(dii;ion nalurelle échoue mévitahlemenl au cahaire de la déxolion.

" Le bel lléraull <le Séclielles porla donc la torche incendiaire dans ce cunir, comme il linail porlé sur \c hùi'her <le rindépendance ; là aussi il d(''lruisil lous les AesliL^cs du pas-é. les croyances d'une femme en sa force el le manteau d'hermine où elle U'iile de réchaull'er ses principes de verlu. Jacipielle (dierclia vainement un reluire contre cet amour ([ui i;randissail clKupu- jour en elle el l'éloiiffail. Pouvail-elle ouhlu'r l'aimahle convi'ulionnel alors (jiie s(ui nom releiilissail jiarloul aux échos de la jxipularilé! l)aiis son ima^malion surchauffée par la passion, cdle considérait l'auteur de la T/iénrre de r.inibi/inn comme l'homme de L;énie destiné à sauvegarder les ilestmées de la Hépublicjne, el cette citoyenne prêcheuse des affranchissemenls sociaux aimait à reconnaître en lui un M:iilrc suhlime et despotique dont elle eût ^■(Ullu être l'esclave soumise, la servante jalouse d'obéir à ses moindres caprices.

« La loi des altraclions ne pouvait mentir en cette occurrence : Marie-Jean Hérault de Séchelles devait aimer Jacquette Aubert, — le hasard étant le messager galant des désirs, selon la formule des stoïciens, ces apôtres du Destin. — Jacquette était trop envahie par son amour pour n'en point faire confidence. Elle découvrit timidement un beau soir ses feux naissants à la brune citoyenne Olympe Audon, son amie et son ordinaire compagne dans la vie des clubs et des réjouissances publiques. Les femmes savent si bien confesser les femmes en matière amoureuse, que l'amie de la petite veuve comprit bien vile la nature d'un penchant si tempétueux et si entraînant. Jacquette était libre, Séchelles était garçon; le mariage n'était plus qu'une cérémonie de consentement mutuel devant le pouvoir municipal. Elle se résolut de nouer ces deux existences et partit en campagne aussitôt.

<( Ores, continua l'aïeul vénérable de qui je liens celle anecdote, un certain Saint-Amarante, houzard de haute mine, brave el galanl, engagé volontaire sous le drapeau de Mars el aussi sous l'étendard de Cupidon, qui courtisait depuis longtemps la coquette Olympe Audon, servit d'intermédiaire en celle affaire. Saint-Amarante était le compagnon d'école de Séchelles el son fidèle camarade aux heures de plaisir. Un dîner fui vile organisé en partie carrée. Il fallut beaucoup insister auprès de la pauvre

JacqucUe qui se dcfeiiduil crainlivemenl parinstincl du (lancer. La lèle penchait à ilroile, le cœur la conduisit à gauche.

« Le dîner eut lieu chez Robert, le restaurateur à la mode: Jacquette. en redingote de pékin velouté citron sOuvrant sur un tablier de satin rose pâle, un fichu blanc croisé sur la gorge, la cocarde tricolore gentiment plantée sur l'oreille gauche, était exquise en dépil de son troulde extrême. Séchelles fut séduit par lanl de grâces et sentit soudain avec sa pénétration dhomme à bonnes fortunes qu'il serait ]"é[)ervier de celle charnianle colombe venue sans qu il la cherchât s'abattre toute pantelante à ses eùlés. Le diner s'anima, on porta des toasts à la beauté, à l'amour, à la lil)er[é , au j^euplc ; Saint- Amaranle chanta même au dessert, tandis que Hérault, ipii venait de dire amoureusement un sonnet attendri, pressait la main de sa voisine, l'enveloppant, l't'nlaçanl déjà de toutes les paroles les plus douces (pii soient au répertoire du dictionnaire de la passion.

« Celle soirée fut fatale à Jacquette Aubert. Le président de la Convention eut vile conquis la douce citoyenne et point n'eul besoin de beaux .discours pour lui j^rouver que l'amour et le mariage n'ont rien de commun cl vivent rarement et longtemps en bonne intelligence. Les deux amants ne tirent donc pas ligurer leur nom sur la statistique

.■^»ia^.

des unions civiles; ils invoquèrent la nature et la raison, se mirent à relire ensemble les théories du grand Jean-Jacques, éprouvant, se disaient-ils, une ivresse intime et infinie à braver les superstitions, les préjugés et les convenances sociales. Ils ne cherchèrent point le bonheur, ils le trouvèrent dans le mystère de leur liaison ; ils communièrent dame et sentirent ([u'ils s'appartenaient comme ces deux moitiés humaines dont parle Platon, qui rampeul l'une vers l'autre dans les tâlonnemenls de la vie, se cherchent désespérément , se rencontrent enlin et se soudent pour l'éternité dans un spasme voluptueux.

a L'amoureux démocrate avait loué à Chaillot, non loin de Sainte-Périne, une délicieuse maisonnette entre cour et jardin qu'il avait décorée du nom de Pavillon de F Amitié et qui avait tous les charmes de la solitude. Pendant quelques mois il y avait conduit autrefois des nymphes et demoiselles de frivolité qu'il honorait de ses faveurs, et l'on y voyait encore certain boudoir ayant la forme d'une grotte, dont la cheminée était formée d'une coquille gigantesque. Les murs y étaient tapissés de feuillage et de mousse et un tapis gazonné semé de fleurettes s'étendait sur le parquet ; partout des statuettes mythologiques et entre autres un petit amour qui présentait cette inscription : << Fuyez loin d'ici, u profanes, si vous n'êtes purs et nus comme moi. »

Ce fut là que Hérault emporta fiévreusement sa conquête, jurant de ne plus aimer qu'elle, sentant se lever l'aurore d'une vie nouvelle, éprouvant une liesse inconnue, une rosée de bonheur qui descendait en lui et imprégnait tout son être.

« Jacquelte, elle aussi, était métamorphosée; la possession, l'ivresse des sens ne lui avaient apporté aucune désillusion ; elle entrevoyait le conventionnel plus grand, plus bra-. e, plus fier que jamais; leur intimité était toujours remplie par de douces causeries où elle aimait à tisser dans l'avenir tout un canevas de projets merveilleux, souriante d'espoir pour son lion magnifique, et parfois aussi pleine d'inquiétudes et de ci"aiules, se jetant à son cou, prise de pressentiments sinistres, lui recommandant la prudence et l'astuce dans les casse-cous et les pièges de la politique, où il marchait trop loyalement, le front levé, sans regarder les embûches dressées sous ses pieds. — «Va, laisse! n'aie pas peur, « mignonne ! soupirait doucement l'ambitieux ; il « faut suivre sa destinée ; la vie n'est pas autre chose « qu'un toit très incliné : les maladroits tombent et « se tuent, les habiles glissent, mais se raccrochent « aux tuiles. Je suis bon couvreur, crois-moi, et je « n'ai pas le vertige. »

« Cependant, malgré la foi républicaine de Séchelles et en dépit de ses complaisances jjour le parti terroriste et les gages qu'il donnait à ses amis ,

il avail déjà été dénoncé le IG décembre 1793 par Bourdon de l'Oise comme ex-noble, élablissanl une correspondance criminelle avec des royalistes el trahissant dans les deux camps. L'histoire nous apprend de quelle manière il se justifia avec grandeur et lit refuser à l'unanimité sa démission de membre du Comité de Salut public ; mais ce que la muse Clio n'enregistre pas, ce sont les petits côtés des grands événements, les raisons occultes qui sont les vrais moteurs de la politique des hommes.

« Hérault de Séchelles invita au Piuillun Je l'Amitié ses collègues et ses amis ; cet asile de 1 amour, qui aurait dû être inviolable, devint une sorte de club où la politique côtoyait à table le bel esprit et la galanterie. Jacquette Auberl se plia à ce rôle, — que n'eùt-elle l'ait pour son demi-dieu ! — Aimable pour tous, spirituelle, enjouée, elle était la reine de ces petites réunions; coquette avec réserve, elle miposait le respect aux timides; mais elle donnait, sans y prendre garde, de l'amour aux forts et aux violents toujours portés à ravager les paisibles retraites et les nids heureux où le plaisir se couve dans la ouate. Saint-Just, le farouche Sainl-Just, la vit à l'un de ces dîners et en devint éperdument épris. Beau de visage, de manières distinguées, plein de faconde et de fatuité, ce jeune exalté prétendait que, pour lui. iijipuriiitre et vaincre étaient synonymes. Il se trompa, mais il ne se tint point pour battu.

iGû SON ALTEïSE LA F H MME.

" Le pauvre SéchcUes, livré au Comilé de sùrelé i;énérale, fui arrêté le 9 mars 17',) i el enfermé dans les prisons du Luxembourg. — La pelile veuve, loin de se livrer à sa douleur, montra sa grandeur d'àme et sa fermeté répulilieaine. Etalant partout sa passion, elle remua eiel et terre, vit Robespierre, non pas suppliante, mais hautaine: les tigres ne lléehirenL point : — une femme, qu'élait-ee eela? n"en voyaientils pas des centaines chaque malin à leurs pieds. — Saint-.Iust pendant ce temps assiégeait lentement sa victime, lui promettant ses bons oflices eu échange d'un peu de tenilresse; mais Jactjuette eut ])référé la mort de son amant plut(")l que le baiser insolent de ce Irailre. Elle employa la force, la ruse, l'énergie la plus indiuuplable pour déjouer tous les pièges qui lui furent tendus. Elle puisait dans sa passion toutes les >ublilités admirables de sa défense.

«1 Le dénouement, hélas 1 était prociie ; le l'ô germinal an II i2 a^ril 171)4 i, l'accusateur Eouquier- Tinville lit son hideux réquisitoire contre Hérault de Séclielles, sur le rapport de Saint-Just, dans la fameuse fournée de Danton et Desmoulins. Tous furent condamnés, après trois jours de prétendues délibérations, à la peine capitale. Un n'ignore point comment Hérault de Séchelles monta souriant à l'échafaud, approchant son visage de Danton pour l'embrasser, brutalement saisi par le bourreau qui voulait que ces tètes ne se rencontrassent qu'au fond

LA CITOYENNE FRANÇAISE. i6i

du même panier, el saluant une dernière fois le peuple el la slalue de la liberté.

<( Jacquelte Auhcrt, dominant sa faiblesse et ses larmes, eut le sublime courage, ce jour-là, de demeurer sur la place parmi la foule assombrie , se soutenant à peine dans le flot populaire, sur le passage de la terrible charrette, et elle put envoyer pour rÉternilé un dernier adieu h ce cher et unique amant, qui portait sa tète fière et dédaigneuse sous le couperet. Elle le revoyait sur cette même place, où, huit mois auparavant, il dominait si superbement le peuple en incinérant la pourpre royale; il semblait aussi glorieux, aussi maître de lui, sans affectation de pose théâtrale, comme séduit par la mort qui allait le faucher en pleine jeunesse, dans un rayonnement d'amour. — Pauvre Séchelles! sur la toiture inclinée de la vie, il se laissait glisser, tout habile qu'il lut, sans pouvoir se retenir aux tuiles ! « L'amante infortunée, l'œil fixe, les pieds figés sur place, roidie comme une visionnaire, vit tous les apprêts terribles, la descente de charrette, la montée suprême des marches et la silhouette hautaine des condamnés sur la plate-forme; la pensée s'était arrêtée en elle, le cœur même ne battait plus; elle assistait vivante à son agonie.... Hérault passa

le premier Il y eut une poussée dans la foule.

« Lorsque l'acier glissa en sifflant entre les bras sanglants de la guillotine et après qu'elle eut en-

i62 SON ALTESSE LA FEMME.

tendu le bruit sourd et affreux de la décapitation, ce bruit mat et inoubliable de muscles tranchés, Jacquelte tomba évanouie et fut transportée dans une maison voisine, où des soins lui furent prodigués, — selon le style des faits divers.

« Robesjoierre, ce soir-là, se crut évidemment un grand homme.

« Le lendemain, le triomphant Saint-Just, calme et la conscience heureuse comme Ponce-Pilale, recevait sans trop d'étonnement la missive suivante, laissée sur sa table par une main inconnue :

« Citoyen R kprésentant,

« Tu m'as offert ton amour, je l'ai repoussé; tu m"as faite « veuve d'âme et d'esprit ; s'il te plait de venir voir comment « je me donne, — quand je me donne, — sois ce soir, au soleil <( couché, en ma chambre ; des ordres seront donnés, les portes

« s'ouvriront devant toi.

« V^'^ Albert.

« Chaillol, 17 gei'minal an IL «

« Le député de l'Aisne relut ce billet ambigu par trois fois, craignant vaguement des embûches et espérant cependant, en fat qu'il était, profiter d'un brusque revirement de cerveau féminin. Il hésita quelques instants, pris de peur, anxieux, jurant de rester céans; mais sa passion l'emporta; il se rasséréna et, sifflotant un petit air gaillard, il se rendit Siu Pavillon de l'Amitié d'un pas allègre, savourant

ses baisers par avance, se félicilaiit in petto de ses moyens d'action.

« Il arriva, le soir tombant, et n'eut qu'à pousser la porte..., traversa deu.x. cbambres pour atteindre la troisième qui était éclairée. Il entra brusquement, comme s'il eût craint un guet-apcns armé ; alors se peignit, sur son visage contracté et verdissant, une épouvante indescriptible, une terreur folle et borrible, un bouleversement monstrueux, lorsqu'il eut fraricbi le seuil de cette pièce où lamour, lui semblait-il, devait veiller et l'attendre.

« Sur le lit, à la lumière de deux candélabres, sur un même oreiller, deux têtes reposaient lèvres contre lèvres, comme endormies dans l'extase, ou se chuchotant des paroles d'éternité heureuse : la tête de Hérault de Séchelles et la tète line de Jacquette Aubert, soudées dans un baiser de mort, mais ayant l'expression de la plus noble béatitude.

« Saint-Jusl, les yeux hors la tête, la gorge sèche, alîolé par cette vision, eut un cri étouffé, inhumain, et s'enfuit désespérément, les bras en avant, le poignard en main, poursuivi par cette surnaturelle apparition contre laquelle il ne se put défendre jusqu'à l'heure de son expiation.

« Le soir même de l'exécution de son amant, Jacquette s'était traînée au cimetière de Monceaux (non loin de la petite maison du duc d'Orléans),

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qu'on venait d'inaugurer: elle avait jeté une bourse d'or au gardien, encore novice, alin d'olitenir celle tète sanglante et déligurée. — .Vprés avoir assisté aux: api>rèts lugulires de re\luimali(Ui. — elle rentra chez elle, munie de son doux et sinistre fardeau enclos dans un sac. et ayant tout |iiv|iaré |iour la funèhre mise en scène (ju'elle reservait à Saiiil-.Iusl , idle avait absorbé un poison subtil et l'oudriiyanl (|ui lui |iermit de rendre a\('c i\ resse son <K.'rnier soupir sur les lèvres exsangues du cher guillotiné. »

Telli' fut uiu' grande citoyenne l'rançaise, inconnue, conclut le narrateur. — .Ne croye/-\(nis |)as, ajoLitait-il. (ju'il y aurcUt un roman superbe à écrire sur cette auectlole ignorée de la llévolutioii i'rançaise?

(lerles, aïeul vénérable, je le crois bien'... .Mais a\ant préiiaré la besogne et l'ourni le sujet, je passe très Ndlontiers l,i maiii au,\ luuiorables euisiniers du reuiUelon po[)ulaire.

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