‹ Son altesse la femmeChapitre 9 sur 12 · DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

DIRECTOIRE

Souvenirs d'un nonagénaire

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LES GALKMTEH^IES

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KS femmes du Directoire, ces sirènes d'amour, ces jolies nymphes galantes. . ., si je les ai con-

«-4 nues ! Mais je les ai aimées, caressées,

Iffroissées, lutinées et, je l'avouerai, bien peu respectées, — m'écrivait, il y a quelques années. (si le vieux marquis de Brillancourt, mort tout récemment d'ennui de la vie plutôt que de vieillesse, bien qu'il eût atteint l'âge fantastique où Fonlenelle jugea nécessaire d'aller constater réellement par luimême la pluralité des mondes. — Ah ! les mignonnes coquines, mon jeune ami, que ces merveilleuses! — continuait Brillancourt. — songez donc! En Fruc-

lidor an V, j'élais dans loul le feu de ma plus éclatante jeunesse, je tisonnais en moi un brasier de passions ardentes qui ne demandaient qu'à incendier les déesses court-vêtues qui me frôlaient au passage. — On me nommait familièrement Fusée de Brillancourt, car j'étais bien l'amoureux le plus pyrique que l'on pût voir du Petit Coblentz à Tivoli; un incroyable qui ne demandait qu'à être cru, disait de moi un élève de M. de Bièvre, lequel aimait les équivoques, et, vé'tu-Dieu ! Je cois que j'étais toujou's c'u sur pa'ole, lo'sque je ma'ivaudais avec Palmi'e, Olympe ou l'ado'able Saint-Pha', sous les bosquets d'Idalie !

Les vieillards radotent souvent, ils sont d'ordinaire portés à condamner le présent, pour la plus grande gloire dupasse. « Huy est mauvais et demain pire », écrivail-on déjà au moyen âge; on revoit à travers le prisme de la vingtième année toute une cavalcade brillante et joyeuse où nos souvenirs chevauchent, drapés d'écarlate et d'or comme des hérauts d'armes. Les rires sonnent plus gaiement dans le lointain de notre vie; les femmes voilées par les regrets de notre jeunesse passée nous apparaissent plus suavement idéales ; l'amour-propre préside encore dans notre mémoire au défilé de nos bonnps fortunes ; les tristesses ne font plus partie du cortège : les douleurs se sont évaporées, les déceptions ne se montrent plus, nos chagrins les ont enterrées pro-

fondement. L'esprit a fait son choix avec délicatesse sur ce chapelet des ans où notre vieillesse épèle encore le credo des amours défuntes.

Cependant, à vous qui êtes encore llambant de jeunesse, et qui allez, hélas! marcher en avant, trop vile à. votre t,n"é, dans un siècle où chacun porte le même uniforme d habit et didées ; à vous qui ne me taxerez pas de panache ou de galeux, selon les termes du jour; à vous je dirai celte phrase banale, mais sincère : C'était le bon temps! — le temjjs des orgies de couleur et des lurbulenles folies.

Figurez-vous donc la femme au lendemain du 9 thermidor ! — .\ux jours de deuil succédaient les jours de fête et d'ivresse ; les chants lugubres du Ç;i ira, ce De Profiindis révolutionnaire, avaient fait place aux chansons de délivrance et de plaisir. La folie rieuse et rose revenait d'exil; le printemps faisait monter au cœur et aux visages la sève de l'espérance, et toutes ces infortunées, sevrées depuis longtemps des caresses de la vie, ne craignaient point de montrer leurs petites têtes provocantes affamées de plaisir. Alors naquirent les belles soirées de l'hôtel Thélusson, du Pavillon de Hanovre, des bals Richelieu, de Frascati. On dansait sur des ruines, mais il semblait qu'on n'eût pas le temps d'attendre les restaurateurs de l'édiiice. On improvisait en hâte les campements de la jouissance, sans

vouloir, par crainte de ne pouvoir s'éballre, patienter jusqu'au lendemain.

Vingt-trois théâtres et huit cents bals ouverts chaque soir. Tel fut en peu de temps le bilan des plaisirs de Paris. Terpsichore était devenue la grande muse du jour; on dansait sur le volcan éteint, sur les tombes à peine fermées; c'était une transformation féerique. Il y eut même les fameux bals à la victime, une danse des vivants qui ressemblait furieusement ta la sombre ballade macabre des fresques de Holbein, une danse d'éplorées qui demandaient à la valse une griserie passagère et qui montraient de beaux yeux las de pleurer, pleins d'espérances et d'amour inconnu. Fils et fdles de guillotinés menaient la pastourelle en habit sombre, les femmes voilées de deuil, les hommes ornés d'un crêpe. On eût dit d'un cauchemar extravagant.

« Après l'argent , écrivait le citoyen Mercier dans VAlmanach des gens de bien, en \ 798, la danse est aujourd'hui ce que le Parisien aime, chérit, ou plutôt ce qu'il idolâtre. Chaque classe a sa société dansante, et du petit au grand, c'est-à-dire du riche au pauvre, tout danse. On danse aux Carmes, où l'on égorgeait; on danse aux Jésuites, au séminaire Saint-Sulpice, aux Filles-Sainle-Marie, dans trois ou quatre églises, chez Ruggieri, chez Mauduit, chez Ventzel, à l'hôtel du salon des ci-devant princes; on danse partout. Toutes les femmes sont en blanc, et

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le l)lanc sied à toutes les femmes : leur gorge est nue, leurs bras sont nus. Les hommes sont trop négligés; ils dansent d'un air froid, triste et morose; on dirait qu'ils rêvent à la politique ou à l'agio. »

Les bals foisonnaient, et cependant je vois encore les murs de Paris se couvrir partout d'aftîches nouvelles annonçant des créations de salons dansants. Quel engouement ! — Le plaisir trônait sous les bosquets d'Amathonte, au milieu des orchestres déchaînés, parmi les lumières multicolores, les flammes de bcngale et les feux d'artifice. Nous parcourions dix temples de la joie en une seule soirée, nous, les bruyants de la Jeunesse durée; on allait par bandes hurlantes agiter les grelots de la folie sur les pelouses de Monceaux, au Jardin de Virginie, au Bal de Luquct, rue Etienne, k la Socièlé de Florence, à Tivoli, à l'Elysée, et partout nous apportions nos fantaisies chiffonnantes, nos provocations, nos rires endiablés dans ces fêtes où les ifs de lumières luttaient contre les orgies pyrotechniques de Ruggieri ou de M"' Lavarinière, au bruit des cuivres de Gébauer ou des violons de Ilullin !

Est-ce l'illusion de l'âge? mais jamais je ne vis ni ne sentis les femmes plus charmantes, plus transparentes, plus langoureuses, plus abandonnées ; il n'est vignettes de mode, estampe de Debucourt ou de Carie Vernet, qui puissent vous donner la plus frôle conception de ce que furent ces Inconcevables!

j-2 SON ALTESSE LA FEMME.

Aujourtriiui CCS lij^urincs de Mcrrci/lcuses, fixées par le Ijurin, paraissenl des cariealurcs ou des mascarades: la vie n'y est pas. l'cspril du temps ne les soutient plus; dans l'almosphère de ce m\' siècle elles pàlisseut par Toutrance même de U'urs falbalas, el ces chapeaux de iemmes j^arnis de rul)ans couleur de l'eu, ces loques à aiL;rette. ces bonnets à la paysanne ou à la folle ; ces turi)ans releyés de plumes, ces coiffures à la Miuelte ou ces chapeaux à la Primerose, liés d'une fanidion néi;lii;entt'. n'ont rien conserxé, dans ces froides imai^cs, de la crânerie adorable ([u'elles ail'ectaient sur les cheyelures blondes ou lirunes, sur les perruques frisottantes de nos muscadiues.

Une j;ra\ure du Mrs.s;i</rr des J);inics nous renseigne peut-être, mais ne ressuscite rien, et je songe toujours avec délices aux jolis minois de fantaisie, aux yeux eiVi-ontés. aux nez mutins (pii brillaient sous les cocardes, les rul)ans. les pompons, les paillettes, les panache> posés sur ces perru(pies ou sur les jolis cheveux ébourill'es. Ma parole suprême ! je ne connais ptnnl de palette assez diaprée de tonalités diverses pour peindre la cohue de fennnes incomparai)les (jui se poussaient idiaque jour au Palais- Égalité! — Minerve, Junon, Diane. Eucharis. Ilébé, C.alypso se montraient tour à tour en des toilettes yaporeuses qui moulaient la taille et j)crmeltaienl de voir la biMuté des bras, l'élégance des attaches et

la rondeur des cuisses. Vous ne sauriez imaginer les robes à la Flore, les tuniques à la Cérès, les jupes au lever de l'Aurore, les redingotes à la Galatée; tous ces costumes archéologiques grecs et romains combinés par Nancy et llaimbaud. Il n'y avait rien à deviner, mais cela laissait tant à. espérer!

On avait alors une science des plis admirables où les anciens n'eussent rien trouvé à reprendre. Ils n'étaient ni lourdement accusés ni bizarrement dispersés, mais rapprochés et réunis avec élégance, méthode et simplicité.

Regardons-les dans le Miroir des belles femmes. Sous ce vêtement léger comme l'onde que voile des baigneuses, chaque mouvement trahit une forme; un réseau de soie, un tricot léger, souple, adhérent, couleur de chair, caresse, moule et dessine leur corps ; une gaze diaphane l'enveloppe ; le souffle de la volupté semble d'accord avec le plaisir pour l'agiter; tantôt elle s'entr'ouvre et se referme soudain; une forme ravissante a brdlé comme un éclair, tantôt cette gaze ondoie, se balance avec amour et mollesse sur des contours qu'elle semble baiser; tout à coup, repoussée par leur fermeté et leur élasticité, elle s'écarte au gré de la coquetterie, voltige, s'arrondit, et laisse apercevoir jusqu'au berceau le plus secret des amours.

On a beau dire : i< Les mœurs, non la parure, font l'ornement des femmes », je dis, moi: Les mœurs

et les parures légères sont encore pour les amoureux les plus délicieux ornements ; ils n'impatientent point les désirs, ne désespèrent point les efforts et donnent un perpétuel appétit d'aimer qui est la santé d'une nation, sinon sa force. Sous le Directoire, l'extravagance des modes y faisait tourner toutes les têtes femelles dans le royaume de coquetterie ; les garnitures des robes avaient des qualificatifs ravissants ; je me souviens des enrubannements dits : Soupirs de Vénus, Œil battu, Marque d'espoir, Entrailles de petit-maître. Boue de Paris, Soupir étouffé. Candeur parfaite, Attention marquée. Marque d'espoir, c'était la géographie de Tendre mise à la portée des couturières et des soupirants.

Les mains s'égaraient volontiers sur ces jolis plans en relief, sur ces nudités gazées ; les Phrynés protestaient à peine, la cuirasse leur faisait défaut, la chemise était vite ouverte ; le cœur aussitôt palpitait, et les pauvres époux du temps pouvaient chanter avec inquiétude le sixain du Mari mécontent de

Panard :

Ma femme est un animal

Orig-inal Qui, tous les jours, bien ou mal.

S'habille,

Babille, Et se déshabille.

Reverra-t-on un jour des modes qui sympathisent autant avec la nature. . . , ces habits à la Grecque,

à la Sullane, à l'Anglaise, ces tuniques obéissant à la ligne, selon les termes du temps, cette résurrection (le l'Olympe, pour tout dire, qui faisait boire l'ambroisie par les yeux? Reverra-t-on surtout femmes plus agaçantes de coquetterie, plus désirables dans l'impudeur de leur impudence, plus saisissantes ou plus saisissables à volonté? Fredonnerat-on de nouveau, par la suite, ce pittoresque couplet de circonstance en 98 :

Grâce à la ninde Un' clipmise suffit, Un' chemise suffît,

Ah ! que c'est commode 1 Un' chemise suffit.

C'est tout profit!

Kotzebue, qui traversa Paris à cette époque, laissa cette note dans ses souvenirs : « J'ai vu le beau sexe à Paris lutter avec un courage qui tient du prodige, contre l'intempérie des saisons. La santé est à la mode maintenant. Les femmes ne se plaignent plus du vent, on n'entend plus parler de vapeurs, les belles se portent le mieux du monde : elles boivent et mangent avec beaucoup d'appétit ; la migraine ne dérange plus aucune partie. On ne met plus de rouge, la pâleur est plus intéressante, on appelle cela une ligure ;i la Psyché. Les femmes ne se servent plus de blanc et laissent le rouge aux hommes. »

De fait, on ne saurait mieux observer. La petitemaîtresse s'était évanouie pendant la Terreur et les femmes affectaient, avec un orgueil légitime, le bien portant^ le plantureux, les formes solides des Romaines ; la plastique revenait en honneur. Le langoureux, le mièvre, le nonchaloir étaient proscrits du bataillon de Cythère ; mais — renversement bizarre — la langueur et l'affaissement avaient émigré du côté des hommes de plaisir qui singeaient les grâces mourantes et les pâmoisons des coquettes d'un autre âge ; à leur démarche paresseuse, on eût pris les jeunes hommes pour des femmes travesties, tandis qu'à leur allure hardie, à leur tournure cavalière, à la crânerie piquante de leur démarche, presque toutes les femmes, même les plus honnêtes, semblaient être des hétaïres coureuses d'aventures.

Le scandale était passé dans les mœurs ; on se blasait sur la crudité des mots et sur la nature cynique des choses entrevues. D'ailleurs, à mon sentiment, mon jeune ami, les mœurs ne varient pas; elles restent toujours les mêmes, aussi immuables que le monde et la nature dont elles ne sont que l'expression. L'hypocrisie est plus ou moins perfectionnée, le masque est plus ou moins épais, tout est là ; — le reste n'est qu'un composé de mots bourgeois, sots, niais, vides de sens, comme les traités de morale qui ne sauraient être compris de même sous toutes les latitudes. Vérité en Occident, erreur en

Orient. — En y regardant bien, voyez-vous, le Directoire ne fut pas cette époque de corruption que l'on se plaît à peindre; la morale, à l'exemple des femmes, ne mit qu'une chemisette de gaze et ne s'affubla pas d'un faux nez ; il n'est de pires vices que ceux qui se cachent et il entre une grande vertu, un lier courage dans rimperlinence de ceux qui s'affichent volontairement.

Un soir, dans un salon ])rillant où les déesses du jour apparaissaient vêtues du linon le plus simple, une Merveilleuse se présenta en un costume divin tissé par les Zéphirs et qu'on eût dit composé d'ailes de libellules. Ce fut un triomphe pour cette mondaine qui avait la bravoure de ses charmes. Partout montaient des cris d'admiration , des louanges justifiées, des applaudissements instantanés ; l'assistance était en délire, lorsqu'un muscadin s'avisa de parier que le poids de tout cet attirail galant, y compris les joyaux, bracelets et les cothurnes, n'excédait pas oOO grammes. Le pari fut tenu de toutes parts, et la piquante beauté, nullement effarouchée de tant de bruit, fut la première à se mettre à la disposition des parieurs. Elle se rendit en une pièce voisine, escortée de ses rivales , qui devaient procéder au pesage de sa toilette vaporeuse , et plus nue que Thémis, elle tint elle-même la balance. Bijoux, robe, boucles et chaussures ne pesaient pas au delà d'une livre. Ju^ez si le succès fui vif, tout

Paris L'ii parla el il se Irouvail le lendemain, non loin (les Galeries de bois, des nymphes qui assuraient que les tissus dont elles étaient couvertes ne dépassaient point !a demi-livre, sans omettre la ceinture dorée.

A ce'ilé des bals et des promenades publiques, les réunions les plus suivies étaient les thés, mis récemment en faveur. — C'est presque les seuls endroits où on se réunisse, écrivait un i;'azetier physiologiste, il n'y a plus de repas; chacun mange chez le restaurateur, dont le nom])re se multiplie à linlhu ; il en existe à ciiaipie coin de rue. Dcjcuncrs froids, c;iJ)i/ic/s j):niiculicrs, on n entend que tro[) cette dernière annonce. Un bouchon est devenu la grotte de A'énus.

Il faut (jue le pot-au-feu soit renversé, constate ce folliculaire. Autrefois on se présentait pour diner chez son ami. aujourd liui c'est bien ditlerent, chacun reste chez soi : on va prendre en catimini son repas chez son restaurateur. Ksl-ce économie? Est-ce division? Ce qu il y a de certain, c'est que celte motle annonce ru[)lure el désunion dans l'ordre domesti(|ue. et l'on peut dire que les restaurateurs indiquent un changement essentiel dans la manière de vivre el dans les mœurs. Les thés semblent rapprocher davantage ; ils sont le premier pas pour remonter vers rurbanité française depuis si longtemps méconnue. Les femmes y sont en grande parure,

c'est une réunion brillanle; il y règne un cerluiii silence ; les conversations s'y font à demi-voix ; chaque groupe s'isole au milieu même de la société et les passions, qui partout ailleurs ont leur physionomie et leur langage, semblent y avoir déposé tout ce qu'elles ont de dur et de personnel; mais, si Ton ne parle pas, chacun se devine, se làte, pour ainsi dire ; on peul lire dans les yeux ce qu'on n'entend pas dire et les regards expriment tout ce qu'on ne dit pas ; la haine y est réellement afFectueuse et les thés pourraient nous ramener à la politesse française.

Ces thés étaient encore une des expressions de VAnglomimie courante, singulière imporlalion de mœurs qui apparaît périodiquement en France sans pouvoir s'y acclimater. A défaut des thés, on prenait des glaces chez Garchy ou chez Velloni, on courait à cheval au Champ de Mars dans des costumes extravagants, on se pi'omeuait aux Champs- Elysées, où les femmes, binocles à l'œil, lorgnaient les cavaliers, provocantes par leur approbation, leurs sourires et parfois leurs paroles vis-à-vis d'un Adonis.

Ecoulez les moralistes crier : « Toutes les convenances violées , toutes les décences bannies , toutes les fortunes déplacées, tous les liens sociaux rompus, tous les ordres confusionnés, ce monde qui est une cohue a mis sa vie à jouir. » — En vérité,

l8o SUN ALTESSE LA FEMME.

soyons moins puritains! Sous le Directoire aussi Inen ({u'aujourd hui les femmes ne lurent chargées d'aucunes aiVaires. mais se Irouvérenl mêlées dans toutes. Elles n'eurent aucun rang, mais elles réglèrent tous les rangs ; elles n'eurent aucuns emplois, mais elles les distrilnièrent ; elles n'eurent aucunes Tonclions, mais elles tirent tout mouvoir à leur gré; elles furent en un mot les souveraines, comme elles le seront dans tous les temps, sans même pour cela (ju'elles aient la beauté de M"" Tallien . le génie de M"" (le Staël, la perversité de .loséjihine de lieauliarnais ou la plaisante rondeur populaire de ce type étrange : M""' Angot.

.. Le gouvernement du Directoire, a-l-on écrit avec justesse, a eu le b<Mi esprit d'être failde et incapable : s'il avait été fort l't puissant, Bonaparte n'aurait jui se sul)<tituer aussi facilement à lui et nous n'aurions peut-être pas joui des bienfaits réparateurs du Consulat et de l'Iieureuse organisation sociale menée à bien par le premier Consul; nous n'aurions pas eu non plus la grande gloire militaire qui a [>orté si haut le nom de la France. "

Donc, pas de rigorisme 1 — La femme et la société du Directoire ne méritent point d'anathêmes; au lendemain des jours sombres, le rire pouvait reparaître en France avec excè.s. la licence était permise, car au milieu de ces fêtes de la Délivrance il planait encore un superbe courant de patriotisme ; sur les

GALANTERIES DU DIRECTOIRE. i8i

bords du llhiu. de la Sambre el de la Meuse une armée se formait, plus brave que celle d'Alexandre, qui tenait hautement le drapeau du premier peuple du monde. Le siècle allait à son déclin el la transilion des idées était aussi lisible que la transition du costume; une Renaissance épicurienne florissait; la Révolution avait détruit une société affinée jusqu'à la plus délicate corruption ; un pays nouveau se montrait, un pays d'Athéniens spirituels à qui l'austérité Spartiate n'avait guère convenu. L'amour même, ou plutôt l'idéal amoureux subissait l'influence de ce chaneement social et s'était transformé. Une sorte de naturalisme, qui ne l'a pas quitté depuis, s'était introduit dans le sentiment. Les oeuvres de Rousseau, lues avec passion sous la Révolution, la Julie, les Rêveries d'un promeneur solitaire, les Confessions, avaient métamorphosé les idées ; on commençait à regarder la nature, les jardins, les vallons, les montagnes, s'étonnant d'ouvrir les yeux si tard, n'admettant plus d'autres décors pour l'amour; Bernardin de Saint-Pierre, avec P.nil et Virginie, Delille avec ses poèmes les Jardins et llloinnie des champs achevèrent cette transformation. Les fleurs furent recherchées ; les femmes ne paraissaient plus au bal ou dans un salon sans porter à la ceinture un large bouquet qui arrivait l'hiver de Nice, ou de Gênes par le courrier de la poste. L'odeur des fleurs était partout, on recherchait leur parfum à l'exclu-

i82 SON ALTESSE LA FEMME.

sion de tous les autres, el il y eut, s'il faut en croire les gazettes, de nombreux cas d'asphyxie qui résultèrent de la présence de bottes de fleurs accumulées dans les appartements. Une rose offerte avec un soupir tendrement souligné devenait une déclaration discrète et qui allait plus sûrement au cœur que tout le verbiaiie des marivaudeurs.

Combien n'ai-je pas amorcé de petites âmes tendrelettes avec des bouquets enrubannés ! Etait-il besoin de paroles ! Une aimable rougeur montait au visage, un œil moitié timide, moitié reconnaissant, vous disait un merci plein d'émotion, et l'imagination partait en guerre aussitôt au pays des heureuses espérances. C'est à ces préliminaires galants que l'on sentait qu'une révolution avait traversé la France, c'est surtout à cet amour de la nature qui faisait que l'oiseau, la source, le bois, le nuage, le lac, la mer, devenaient les confidents des soupirs passionnés, que Ion devinait une société nouvelle éprise dun idéal sain et normal. Les historiens du Directoire, ont admirablement interprété cet état en écrivant : <( L'amour revêt une livrée poétique ; au lieu de circuler uniquement dans les veines de l'homme, il monte dans sa pensée, il lui est une compagnie perpétuelle et il lui peuple le monde d"yeux et d'oreilles qui l'écoutent, de confidents et de conseillers muets. L'amour se détache des sens, et au lieu de se concentrer tout en lui, il se répand

en ses enlours, il prépare l'amour songeur, allrislé, rêveur, rèvassier même, des siècles modernes, et quelques-uns du Directoire se niellent à voir dans l'amour une chose que le bon vieux temps n'avait guère entrevue dans ses amours : une occupation des idées, l'imagination des plus positifs, la poésie des hommes de prose. »

La littérature entière se ressentit de cet état moral et VA/ni;iii;ich des Muses prit des allures sentimentales qu'on ne lui avait pas encore vues depuis sa fondation ; les noirs romans traduits de l'anglais, où le crime s'associait aux horreurs mystérieuses, les contes mélodramatiques qui présentaient l'innocence aux prises avec la tyrannie, les poésies florianesques apparurent ; la prose devint déclamatoire, le style épistolaire ainsi que les lettres d'amour suivirent ce singulier mouvement mélancolico-galant. Le xviii" siècle était déjà mort, sinon enterré; ce n'étaient plus les mêmes conventions, le même bon ton, le même goût artificiel, le même langage contourné et d'essence toute spirituelle ; le pnpillotage s'était envolé, le joli ne résumait plus une même impression de coquetterie et une source de tendresse avait jailli subitement des cœurs, source désaltérante qui faisait naître l'espoir et calmait les désenchantements et l'insipide ennui de vivre.

Tout se renouvellait au giron de la nature, non pas d'une nature mythologique, munie de grottes

rocailleuses et de petits temples, mais d'une nature vigoureuse et puissante dans toute sa force, son éclat et sa sauvagerie. La femme d'amour avait secoué sa passivité et son engourdissement; elle n'appliquait plus seulement sa curiosité à la sensation opiniâtrement cherchée du plaisir, elle mettait son âme en apjîétance d'aimer, non pas en païenne, mais en panthéiste. La femme du xviii" siècle disait dans sa torpeur, en bâillant de désœuvrement : « Je tombe dans le néant » ; avec sa conception nouvelle de la A'ie, elle eût pu dire : « Je me relève dans l'infini », — Une lettre de femme, écrite en germinal an IV, et qui me revient en mémoire, montre à quel point l'expression d'amour avait changé.

« Ce malin, écrivait la sensilive amoureuse, j'errais dans mon jardin, j'entendais les joyeuses chansons des fauvettes ; les bourgeons s'épanouissaient, je respirais un air doux. Ah ! me suis-je écriée, déjà l'amant de la nature s'avance ; déjà je ressens ses délicieuses influences; tout mon sang se porte vers mon cœur, qui bal plus violemment à l'approche du printemps. Tout s'éveille, tout s'anime; le désir naît, parcourt la nature et effleure tous les êtres de son aile légère; tous sont atteints, tous le suivent; il leur ouvre la route du plaisir, tous se précipitent... Ah! mon cœur pur et paisible, s'il gémit quelquefois, ce n'est pas crainte de trop aimer. »

N'est-ce pas une révélation et vous représentez-

VOUS Richelieu recevanl une pareille épîlre? D'Alemberl lui-même, hahilué aux effluves psychiques de M"' de l'Espinasse, n'eùl point compris ce langage plein d'images, de lumière el d'horizons naturels, qui cependant, pour notre siècle imbu de romantisme, n'a rien en soi d'excessif ou de pédantesque.

Ce double courant de positivisme libertin et de spiritualisme élhéré rendait les femmes galantes délicieusement agréables, je vous assure; il semblait qu'elles se fussent allaitées à deux mamelles de races opposées el que, dans le bouleversement général, leur esprit inquiet eût hésité entre un scepticisme railleur, tradition de la veille, et une foi poétique nouvelle, ardente et ensoleillée qui les reposait.

Cela donnait un piquant extrême à l'amour échangé, et la même maîtresse était souvent, tour à tour, aux heures d'abandon complet, mutine, espiègle, sombre, langoureuse, accablée, craintive, furieuse de luxure ou rêveusement engourdie dans un sentiment intime très réflexe et très exquis. Telles ces courtisanes qui ■affichent toutes les audaces, qui promettent tous les raffinements charnels, qui exposent, en égrenant leur rire, une insouciance heureuse et un mépris absolu des amours sincères, et qu'on retrouve dans le tête à tête, presque virginales d'âme, plus attendries qu'une amante novice, plus rêveuses qu'une Allemande, plus passionnées que les bacchantes antiques. C'est que, croyez-le bien, la

femme, celte adorable détraquée, est en oui exagératrice et cherche la main qui la pondère et puisse tenir la balance de ses qualités et de ses défauts. — Meilleures ou pires, dit-on, — les meilleures sont toujours les pires, à mon avis, et celles qu'on juge les pires sont souvent les meilleures.

Les femmes que je connus comptent parmi cellesci ; la galanterie du Directoire ne fut jioint un perpétuel mensonge de l'amour, un dérèglement de l'esprit, un vice de complexion chez la femme; elle fut un faible du cœur, une sorte de jeu de l'éprouvette, une mise au corbillon de toutes les qualités des soupirants. Si, parmi celles qui risquèrent leur réputation dans les intrigues, quelques-unes la perdirent quelquefois , d'autres , au contraire , retrouvèrent l'estime la plus entière chez l'amant de leur choix. Pour les sensées, il y eut large compensation. Parmi les vertus qu'on immolait volontiers, la modestie et la pudeur furent mises au premier rang, comme des masques inutiles ; aussi jamais je ne vis plus de logique dans les préliminaires des petites guerres amoureuses ; la femme avait cessé de rougir, prenant superbement son parti du qu'en dira-t-on et l'opinion était indulgente devant ce désarmement général de l'hypocrisie.

J'ai passé les plus belles années de ma jeunesse sous ce « règne des pourris » , ainsi nommait-on les Directeurs; et à cette époque où le luxe, l'amour, le

jeu et les spectacles étaient à mes yeux les seuls passe-temps, les jolies femmes du Directoire ont plus allumé de désirs et de passion en moi qu'elles n'y ont éteint de sentiments virils et nobles. Je dirai plus, elles ne m'ont point blasé sur les femmes de l'Empire, et m'ont laissé d'assez jolies flammes bleues et mourantes pour lécher et allécher les pauvres petits cœurs affadis, incompris, bercés dans le vague des passions accablantes sous la Restauration.

Aujourd'hui, mon jeune ami, écrivait avec une pointe de tristesse, en terminant, le vieux marquis de Brillancourt, je me sens un effacé de la vie; je me suis mis en règle avec ma conscience et mon passeport est signé pour l'éternité. La société moderne me semble odieuse et grise, vue de mes yeux affaiblis ; je reste dans l'antichambre de mes souvenirs comme un voyageur sur le départ, après avoir fait fermer tous les volets et rideaux de sa maison; j'attends presque impatiemment qu'on vienne me prendre et m'emporter au loin.

Au lieu de vous semer ici quelques impressions fugitives sur un temps où j'ai laissé mon premier duvet de fraîcheur, j'eusse peut-être mieux agi soit en vous narrant mes plus hardies fredaines avec des grisettes disparues à jamais, soit en vous contant les belles passions romanesques, où j'eus à jouer les premiers grands rôles; mais j'estime qu'il appartient au barbon de taire les folies du jeune homme , et il

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me sérail cerlainemenl odieux de remuer tant de cendres où solilairemeiil je retrouve rétineelle qui réeliaull'e : se souvenir, c'est encore rêver. — ■ La parole ou la plume elïarouchenl le rêve.

Cependant, dans ce moment, je revois tant d'heureuses fortunes de mon jeune âge. tant d'écharpes dénouées, tant de belles sans-culottes renversées, tant de jolis minois provocants, que j'ai hâte d'aller rejoindre là-haut ou là-bas. dans ce Palais-Egalité, où 1 on nous promet tant de merveilles, les divines Mcrrt'il/cuscs d'autrefois, ces houris incom[)arables d'un paradis que j'ai connu, et. ([ue, hélas! je voudrais retrouver.

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