A DIEPPE
Tumultes
Dieppe, ton grand bassin est comme un calme nid Où viennent s’abriter — quand tonnent les orages, Les navires — ces grands oiseaux que les naufrages Poursuivent en hurlant jusqu’à ton port béni.
Mais tu dresses tes quais — boucliers de granit Contenant de leurs murs les impuissantes rages; Les vagues, vainement leur crachent leurs outrages, Les marins sont sauvés et le danger proscrit.
Alors se repliant comme un monstre dompté, Secouant ses crins verts de lionne sauvage, Furieuse, elle prend les galets de la plage Comme pour lapider les murs de la cité.
Le flot, lourd de granits, s’élève en écumaiit, Formidable bélier, liquide catapulte,
Sa chute est chaotique et son bruit effrayant : — Le râle de la Mer qui venge son insulte.
Ainsi qu’un clown de cirque crève Soudainement — tète de rêve,
Un cerceau de papier moiré,
Le soleil surgit d’un nuage Et son orbe d’or se dégage Enflammant le ciel diapré.
Des mâts, il empourpre la cime ; Haubans, agrès, ponts, tout s’anime Et de la cale — ce portail,
Levant le prélart qui la couvre Dans l’ombre du capot qui s’ouvre Va commencer le dur travail.
Aux bittes robustes et mornes, On frappe les larges caliorncs, Dont l’aide soulage les treuils ; Les aigres chansons des poulies Par les dockers sont accueillies Avec des gestes d’écureuils.
Les colis montent et se rangent : Ivoires, bois, cotons, oranges, Saumons de plomb et barres d’or ; De Londres, New- York ou Madère ; Les produits de toute la terre,
De l’Univers tout le trésor.
Sur le quai les boucauts s’arriment, Tandis qu’aux galhaubans s’escriment Les grécurs et les matelots Dont les savantes épissures Vont panser les nobles blessures Qu’au navire avaient fait les Ilots.
Et pendant ce temps, lier et brave, Fin, de l’étambot à l’étrave,
Dans le bassin, le bon vaisseau,
Sans capitaine ni pilote,
Kepos gagné, fait sa dodotte Gomme un enfant dans son berceau.
l uis, le soir apaisant, le glauque crépuscule Descendant — Sur les quais le labeur capitule, Dans ce noir indécis comme en peignit Diaz. Grand largue et titubant s’enfournent des cohues De marins, de pécheurs, vers quelques louches rues Où tremblotte le gaz.