Deux syllabes, e muet à prononcer
Alternat fortuna vices.
(La fortune est changeante.)
Un puits avec sa corde et ses deux seaux ; deux femmes y vont puiser de l'eau ; l'une sort d'une chaumière, l'autre d'un palais.
Tel aujourd'huy va le premier Qui demain sera le dernier,
Toy qui poste, pompeux, sur le roulant glacis Des caducques grandeurs de cest instable monde, Et, de mesme façon, sur leurs glace te fonde. Comme si tu estais sur un rocher assis.
Si tu as tant soit peu le jugement r' assis. Jette Vœil sur ce puit à la bouche profonde. Tu verras là deux sceaux tornés en forme ronde Qui pendent attachés à des barreaux massifs.
Ils sont îousjours en branle, et, par mesme intervalle Que l'un devers le bas habilement dévale. L'autre devers le hault plus ristement revient.
Ainsi vont et revont les vanités du monde. Et tel est qui ce jour en tout bonheur abonde Qui demain sans honneur vil esclave devient.
SONNETS FRANC-COMTOIS l35
Dat toUitque simiil.
Il donne et enlève en même temps.) Un sablier ailé.
Le temps, ainsi comme il ordonne.
Incessamment nous oste et donne.
Le temps est un gourmand beaucoup plus inhumain Que ne fut de Jason la parricide amante : Il mange ses enfants, et, les mettant en vente, Ce qu'il fait aujourd'huy il le deffaiî demain.
Ore il ouvre pour nous, ore il ferme la main. Tantosî il nous desplait, tantost il nous contente, H bastit, il destruit, et sa face changeante Ne dure en un estât du jour au lendemain.
Vois-tu là ce sablier ' cjui coule dans le vuidc De ce verre creusé sa poussière liquide, Ce n'est rien de son flux que remplir et vuider.
De mesme en est le temps : il nous oste, il nous donne, Et, genêt furieux qui ne se peut brider, Du monde, en gênerai, comme il veut il ordonne.
i . Deux syllabes.
l36 SONNETS FRANC-COMTOIS
Occidit ad solem.
( Elle meurt au soleil.)
Une taupe morte; au ciel, un soleil à face humaine; à droite, un écureuil sur un tronc d'arbre dont les racines sont à découvert; au fond un château fort sur une hauteur.
Le mensonge vit à couvert
Et meurt quand il est descouvert.
Voidés-vous que la taulpe, à pousser coustumierc, Trespasse incontinent, retenés-Li au jour, Et, la tirant de terre, ernpeschés son retour Es cabinets voûtés de sa fosse terriere.
Le secret, fds aynic de la nuit casanière, Fait sous la terre obscure ordinaire séjour. Et bravant en sa nuit, comme un prince en sa cour, Ôpere dessous terre et meurt en la lunnere.
Le sage et coy silence est père du secret. Qui transmit une fois au babil indiscret De quelque jeusne sot perd son nom et sa force.
Le secret mal gardé les beaux projets défait, Et la mine où le feu vise jà sur l'amorce, Venant à s'csvcnter, demeure sans cffect.
SONNETS FRANC-COMTOIS li^
Cuncta videns oculus, nescius ipse sai est.
(L'œil voit tout, excepté lui-même.) Un grand œil (le soleil) ouvert sur des moissonneurs.
L'homme est en un estrange point.
Il voit tout et ne se voit point.
L'œil voit et cognoit tout, et, s'il ne se peut voir, L'homme en est tout de mesme, il juge, il contreroli: ' De Dieu son créateur les faits et la parole, Et luy-mesme envers luy ignore son devoir.
Veux-tu, pauvre mortel, te cognoistrc et sçavoir Quelle est ta suffisance, estudie en rescliole Du grand dominateur de l'un et l'autre pôle, Qui d'un chacun de nous tient en main le miroir.
Là tu recognoistras quelle est la différence De son sçavoir sublime et de ton ignorance, De ta grande impuissance et de son grand pouvoir.
Puis, retournant les yeux de cest object suprême Sur le milieu de toy, au milieu de toy mesme, Tu trouveras de quoy te tenir en devoir.