‹ Sonnets intimes et poèmes inéditsChapitre 4 sur 5 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Maître, il reviendra, l'Allemand.

O victoire! ô chère espérance!...

Enseigne-nous ton art charmant.

11 n'est de fin fleuret qu'en France.

ET POEMES INÉDITS 8l

A Leurs Majestés 'Empereur et l'Impératrice de Russie

Strophes lues par François Coppce à l'^icadcmic française, le mercredi 7 octobre 1S96.

ans cet asile calme où le culte des lettres Nous fut fidèlement transmis par les vieux maîtres Ainsi que le flambeau de l'antique coureur, A ce foyer, dans cette atmosphère sereine, Bienvenue à la jeune et belle Souveraine! Bienvenue au noble Empereur!

Votre chère présence est partout acclamée Par l'imposante voix du peuple et de l'armée Émus de sentiments profonds et solennels; Et, sur la foule heureuse et de respect saisie, Vous voyez les couleurs de France et de Russie Palpiter en plis fraternels.

Tous les vœux des Français vont, Sire, au fils auguste Du magnanime Tsar, d'Alexandre le Juste; Car en vous son esprit pacifique est vivant. Vous, Madame, devant vos yeux purs et sincères, Dans les groupes charmés, vous entendez les mères Vous bénir, vous et votre enfant.

Ici s'éteint le bruit dont un peuple s'enivre. Nous pouvons seulement vous présenter le livre Qui garde ce trésor : la langue des aïeux; Mais, chez nous, c'est la France encor qui vous accueille, Et vous lirez le mot « amitié » sur la feuille Qu'elle place devant vos yeux.

Puis nous évoquerons notre gloire passée, Nos devanciers fameux, princes de la pensée, Corneille, Bossuet, tant d'autres noms si beaux, Avec l'orgueil de voir nos souvenirs splendides Honorés par vous, Sire, ainsi qu'aux Invalides Vous saluez nos vieux drapeaux.

Enfin, bien à regret, — l'heure si tôt s'écoule, — Nous vous rendrons tous deux à l'amour de la foule, Au grand Paris offrant son âme en ses clameurs, Mais pour vous suivre aussi dans cette ardente fête Où vous êtes portés, comme a dit un poète, En triomphe sur tous les coeurs.

Pour les Russes

Strophes

dites par François Coppce à la séance publique annuelle des cinq ^Académies,

le 2) octobre 1904.

ui, toute âme française est de pitié saisie Devant l'aflreux carnage où, sur le sol d'Asie,

Les Russes tombent par milliers; Car ces cadavres froids que le vautour dévore, Nous les nommions hier, nous les nommons encore Nos amis et nos alliés.

Sous la trombe de fer qui tue ou qui mutile, Ces marins, ces héros, luttant cent contre mille,

Dans la rade de Chémulpo, Criblés de fleurs, naguère ils visitaient la France, Et devant eux un souffle enivrant d'espérance

Fit palpiter notre drapeau.

Ce Tsar qui désirait la paix universelle,

Et qui, lorsque le sang de son peuple ruisselle,

Est si malheureux aujourd'hui, 11 vint vers nous, les mains loyalement tendues, 11 vint et traversa des foules éperdues

Où tous les cœurs battaient pour lui.

Voilà des vérités; il faut les faire entendre. C'est grâce au magnanime empereur Alexandre

Qui, par malheur, a peu vécu, Que, de son grand désastre encore endolorie Et sous tant de haineux regards, notre patrie

A relevé son front vaincu.

Ce fut alors pour nous la paix, mais digne et fière. Sans angoisse on pouvait songer à la frontière

Dont fut reculé le poteau.

Le peuple russe et nous, après ces nobles fêtes, Nous tenions le danger des injustes conquêtes

Entre les pinces d'un étau.

Ces choses se passaient voilà très peu d'années. Mais, hélas! un seul jour change les destinées

Des hommes comme des États.

C'est là-bas maintenant qu'il faut que le sang pleuve. Du moins qu'ils sachent bien, nos amis dans l'épreuve,

Que nos cœurs ne sont pas ingrats.

En Occident, plus d'un est égoïste et lâche. Mais la France comprend leur héroïque tâche

Et le dit par ma faible voix.

Ils protègent l'Europe, ils en sont la cuirasse, Et, quand ils meurent, c'est pour nous, pour notre race

Et son signe éternel, la Croix.

Pourtant ne croyez pas que le poète oublie Que la guerre est souvent une atroce folie.

Les lauriers coûtent trop de sang.

Que de mères en deuil qui pleurent sous leurs voiles, Et que de morts couchés sous les froides étoiles!

Je frémis rien qu'en y pensant.

Mais la nation russe a le bon droit pour elle; Car, au fond de l'Asie innombrable et cruelle,

Sommeille un grand péril, toujours.

J'admire ce rempart de vaillants coeurs qui barre Le vieux chemin tracé par la marche barbare

Des Attilas et des Timours.

Jadis, la France, qui ne s'est jamais trompée Sur son devoir, d'instinct eût saisi son épée.

Aujourd'hui son geste est moins prompt.

Aux Russes adressons nos vœux et nos prières; Leurs âmes à la fois pieuses et guerrières

Seront tristes, mais comprendront.

Oh! qu'enfin le lointain Mikado, sur son trône, Entende leur canon à l'invasion jaune

Jeter le dernier : « Quos ego! »

Que leurs revanches soient superbes et prochaines! Stœssel dans Port-Arthur, c'est Masséna dans Gènes,

Souhaitons-leur un Marengo!

Aux Ambulancières de la Croix-Rouge

vez-vous quelque espoir dans la paix? Donnez-m en. Mais on s'arme. Toujours l'homme, hélas ! loup pour l'homme Toujours le « vae victis » du Barbare dans Rome! Et la fraternité n'est qu'un fade roman.

Sous la tunique sombre ou sous le clair dolman, Nos fils iront en guerre et seront fauchés comme Les blés mûrs; et, tombant sous le coup qui l'assomme, Le malheureux blessé criera d'instinct : « Maman! »

Quelle horreur!... Ah ! du moins, femmes, soyez bénies, Qui, dans un noble élan, vous êtes réunies Pour ces enfants à qui tant de mal sera fait.

Mutilés et sanglants, dans leur détresse amère.

Ils verront la Patrie assise à leur chevet,

Et dans chaque Française ils auront une mère.

Pour la Fête donnée au Bénéfice des ce Victimes du Devoir »

ien souvent vous lisez un fait divers banal, Qui traverse l'esprit sans y jeter racine. C'est la mort du chauffeur broyé sur sa machine, Du sauveteur noyé dans les eaux d'un canal,

Du pompier dévoré par un gouffre infernal,

De tant d'autres héros!... Et, songeant, j'imagine,

Que l'instinct du devoir est de source divine,

Vous dites : « Le brave homme! » en jetant le journal,

Pourtant ils ont laissé, ces martyrs de bravoure, Des veuves, des enfants, et, pour qu'on les secoure, Que vous demande-t-on, ô passants? — Presque rien.

Votre épargne d'un jour, en riant dépensée Dans une fête, avec cette bonne pensée Que si peu de plaisir peut faire tant de bien.

DEUXIÈME TcA%TIE

A Mademoiselle Annette Baudrit*

e suis ton vieux parent et je sais ton histoire; Je te vis naître, Annette, et je te vis grandir. Te voilà mariée, et l'on va te cueillir, Rose qui parfumas longtemps la forge noire.

Je connais ton cœur droit, ta bonté, ta douceur, Et tu devines bien ce que pour toi j'espère; Car je n'ai pas d'ami plus tendre que ton père, Chère Annette, et ton nom est le nom de ma sœur.

* François Coppée était le cousin germain d'Auguste Baudrit par sa mère née Rose Baudrit, l'une des cinq filles du serrurier-forgeron Pierre Baudrit, dit le Saintongeois. — J. M.

98 bONNETS INTIMES

Je sais que la souffrance a mûri ta jeune âme; Et, dans cette maison dont tu quittes le seuil, Naguère je t'ai vue, en noirs habits de deuil, Encore enfant, remplir le rôle d'une femme.

Tu comprends, n'est-ce pas? pourquoi j'ai rappelé. Annette, en cet instant joyeux, cette heure amère Où, te voyant t'asseoir où s'asseyait ta mère, Souriait en pleurant ton père désolé.

Dès ce jour, tu conçus ce qu'était la famille, Fille de forgerons et de vieux artisans; Le devoir pénétra dans ton cœur de quinze ans; — Et l'épouse, vois-tu, vaudra la jeune fille.

Laisse ton vieux cousin dont le cœur s'attendrit Dire au jeune homme heureux qui t'a conduite au temple Qu'un siècle de travail, d'honneur, de bon exemple, Sont la dot, la noblesse et l'orgueil des Baudrit,

ET POÈMES INEDITS

Et qu'auprès du foyer que votre hymen allume — Doux instinct des oiseaux qui construisent leurs nids ! Il faut que vos deux cœurs soient à jamais unis Comme deux fers soudés au marteau, sur l'enclume.

8 octobre 1883.

IOO SONNETS INTIMES

A Mademoiselle Anna Travers

ans la maison aux murs par les livres couverts, Le cher aïeul défunt, bien souvent, me fit fête; Le père me témoigne une amitié parfaite. Des deux mamans aussi je sens les coeurs ouverts.

Fille de mes amis, ô belle Anna Travers, Dont la fleur d'oranger pare la jeune tête, Accueillez aujourd'hui les vœux du vieux poète Qui voudrait mettre ici tout son cœur dans ses vers.

ET POÈMES INEDITS IOI

Qu'il est heureux celui qui vous a pris pour femme! Plus fraîche est votre joue et plus pure est votre âme Que la fleur du pommier quand vient l'avril charmant.

Et la famille où votre époux vous a choisie, Et dont est glorieux le bon pays normand, Ne vit que pour l'honneur et pour la poésie,

Pour Jeanne Lemerre le jour de son Mariage

i oéte de vingt ans, je t'ai vue au berceau. Qu'elle est loin, la chanson du Passant à Silvie! Que de feuillets tournés du livre de ma vie! De celui de ce jour lirai-je le verso?

Mais il n'est pas tari, l'harmonieux ruisseau.

Je fais des vers encor. Ton bonheur m'y convie.

Accepte, en ton avril d'amour, enfant ravie,

Mes fleurs de la Toussaint, mon dernier chant d'oiseau,

ET POÈMES INEDITS

Que de jours envolés! Que de saisons enfuies!... Te voici femme. Au bras d'un époux tu t'appuies. L'oranger symbolique orne ton jeune front.

Et c'est un sentiment très doux qui me pénètre,

En t'offrant, Jeanne, ainsi qu'aux fils qui te naîtront.

Les vœux ardents du vieil ami qui te vit naître.

La Frai^ière, 10 octobre iS<)2.

Pour Aloys Blondel

loys, songes-tu quelquefois au poète Qui t'attirait naguère entre ses deux genoux Et, mettant un baiser sur tes cheveux si doux. Admirait ton teint frais et ton rire de fête?

Lui se souvient de toi. Devant ta blonde tête Il éprouvait, hélas! comme un regret jaloux; Car, privé du bonheur du père et de l'époux. Il vieillit, solitaire, et sa vie est mal faite.

Cher petit Aloys, ô fils de mon ami,

Que l'ange du Seigneur qui te veille, endormi,

Te fasse prendre un jour la route droite et sûre

Et, demeurant la joie et la fierté des tiens,

En ton regard viril garde la clarté pure

Que, dans tes yeux d'enfant, mit le ciel d'où tu viens.

Genève. Ier mars iSSS.

OÔ SONNETS INTIMES

Portrait de Ml,e Sabine Carolus Duran, par son Père

1 rès du grand lévrier d'Ecosse, Toute en velours et satin gris, L'enfant, qu'on devine précoce, Ouvre sur vous ses yeux surpris.

Elle est si jeune! tout lui semble Comme elle charmant, pur et beau Une rose — qui lui ressemble — S'épanouit à son chapeau.

Et ses mignonnes jambes nues Hors de leurs petits bas soyeux Sont, dans leurs grâces ingénues.

Aussi naïves que ses yeux.

Comme son existence enfuie N'a pas un souvenir troublant, Elle est confiante et s'appuie Au collier du chien noir et blanc;

Et devant l'air bon et prospère Du petit modèle enchanté On sent combien l'artiste-père Adore son enfant gâté.

Io8 SONNETS INTIMES

En Hiver

(D'après le Tableau de Pierre Billet)

3ur la route en linceul changée Par deux longs mois de vent du nord, La petite passe, chargée De son lourd fagot de bois mort.

Comme l'horizon s'illumine

Des lueurs d'un couchant d'hiver,

Sa silhouette se dessine,

Svelte et brune, sur le ciel clair.

ET POÈMES INEDITS

ICÇ

Et moi, j'imagine ta vie, Enfant qui vas seule le soir, Portant ton fagot et suivie D'un vieux et paisible chien noir.

Pauvre, orpheline et sans famille, Et sauvage avec les garçons, Tu files l'hiver, humble fille, Et tu vas glaner aux moissons.

Triste ramasseuse de branches

Qui cours si tard sans t'alarmer,

Tu n'as qu'un bonnet des dimanches,

Tu n'as qu'un vieux chien pour t'aimer.

Et cherchant, toujours solitaire, Blé pour ton pain, bois pour ton feu, Tu vis de ce qu'on trouve à terre Comme les oiseaux du bon Dieu.

Chose vue sur le grand chemin

iA mademoiselle Lucie Fauve.

eureux l'enfant pour qui le don n'est pas l'aumône

L'été flambe, le blé mûrit, la plaine est jaune. Une enfant en haillons, pieds nus sur le chemin, A cueilli des bleuets qu'elle tient à la main. Elle a quatre ans; on la laisse errer sur la route. Mendiante, non pas, mais bien pauvre; et, sans doute, Chez elle, on est souvent sans pain à la maison. L'enfant n'y songe pas. C'est la belle saison.

ET POEMES INEDITS I I I

Elle est libre. Ses pieds, dans la poussière ardente, Ont chaud. Elle a cueilli des fleurs, elle est contente, Et, près des peupliers dont tremble le rideau, Elle marche.

Bercée au trot de son landau, Une dame, à côté de sa petite fille, Est prise de pitié pour l'errante en guenille Et veut semer un peu de bonheur en passant. « Halte un instant, cocher. »

La petite descend Et présente un louis à l'enfant demi-nue.

Toutes deux ont quatre ans. L'ignorance ingénue Qui vit dans leurs yeux clairs ne peut encor savoir Le sens de ces deux mots — donner et recevoir — Ni que la charité contient un peu d'offense. O candeur adorable et sainte de l'enfance! L'une tend sans façon le louis comme un sou, L'autre l'accepte ainsi qu'un étrange joujou

Et le prend simplement parce qu'on le lui donne : Puis, cédant à son tour à l'instinct d'être bonne, Elle offre ses bleuets dans la moisson cueillis.

Alors la riche enfant, trouvant bien plus jolis

Que l'or ces bleuets purs comme les yeux d'un ange,

Et surprise devant le généreux échange,

Et très reconnaissante, et le cœur tout saisi,

Embrasse l'enfant pauvre en lui disant : « Merci. »

16 décembre 1895.

Marie-Bleue

IIn vain je cherche un mot charmant qui vous désigne, Un mot qui réunisse en sa simplicité Votre blanche jeunesse et votre pureté; Aucun ne me contente et ne m'en semble cligne.

11 en est de bien doux pourtant qui me font signe, Des mots resplendissants de candide beauté; C'est la neige d'hiver, c'est le Paros vanté, Et l'hostie, et l'ivoire, et le lys, et le cygne.

Mais j'exprimerais mal, en un mot comme en cent,

Cette grâce ingénue et ce charme innocent

Qui vous font à mes yeux si touchante et si belle,

Et ne trouverais rien de plus essentiel

Que ce nom qui vous sied si bien et qui rappelle

L'image de la Vierge et la couleur du ciel.

A deux Sœurs

A mesdemoiselles Edith et Jeanne "^ommelaere.

ILdith rcve toujours et toujours Jeanne rit; La blonde lève au ciel un regard de victime, Et la brune au dehors répand sa joie intime. Ainsi l'étoile brille et la rose fleurit.

Mais, quand un tendre émoi naîtra dans votre esprit Pour l'homme heureux qui garde encore l'anonyme, Vous sourirez, Edith, — la rêveuse s'anime; — Jeanne, vous rêverez, — l'espiègle s'attendrit.

Sans trop savoir pourquoi, dans votre âme naïve, Restez rieuse, Jeanne; Edith, restez pensive. Le temps où le cœur bat sera trop tôt venu.

L'avenir à changer de rôle vous condamne; Et d'avance je porte envie à l'inconnu Qui fera rire Edith ou fera rêver Jeanne.

Septembre i8j8.

Adieux aux Eaux-Bonnes

iA mademoiselle Jeanne L'Habitant.

a mémoire vous aime et vous sera fidèle, Source à qui je devrai ma santé d'un hiver, Monts altiers, gaves purs, et toi, vieux pic de Ger, Qui dresses dans l'azur ta haute citadelle.

Mais la charmante enfant qui m'admettait près d'elle,

La petite malade au regard bon et clair,

Me laisse dans le cœur un souvenir plus cher,

En fuyant vers le Sud ainsi que l'hirondelle.

Montagnes dont le souffle a su la ranimer, Vous la connaissez bien et vous devez l'aimer; A votre ombre a poussé cette fleur trop chétive!

O sublime Nature où tout parle d'espoir, N'est-ce pas qu'elle est bien ton enfant adoptive Et que longtemps encor tu voudras la revoir?

Septembre 1878.

Vous désirez donc.

ous désirez donc que sur ce volume Le poète écrive un mot amical.

Mais je tremble presque, en prenant la plume. Que mon souvenir tourne en madrigal.

Ainsi que des fleurs mises en corbeilles Doivent à la fin trouver importun Le continuel baiser des abeilles Qu'attire et retient leur puissant parfum,

Ainsi vous devez être un peu blasée Sur les compliments quelquefois trop longs Que les amoureux, troupe méprisée, Murmurent autour de vos cheveux blonds.

Et moi, qui crains fort une raillerie, Je songe aux fadeurs qu'on vous infligea. Et je vous épargne une flatterie Qu'on a cent fois dû vous dire déjà.

A une jeune Marseillaise

I aris, certe, est une merveille;

Mais, s'il pouvait avoir Vos yeux de diamant noir,

II serait un petit Marseille.

e-^^rs

A Mademoiselle Jane Sabatery

ai quitté la mère patrie Pour voir, par un minuit bien clair, Le ciel refléter dans la mer Sa merveilleuse orfèvrerie.

Hélas! aux côtes d'Algérie, Règne un impitoyable hiver.

Les nuits sont du noir de l'enfer; Aucune n'est d'astres fleurie.

in

Mais, mon enfant, votre beauté Est comme un firmament d'été Ëtincelant, pur et sans voiles;

Et, si sombres que soient les cieux, Le Poète, admirant vos yeux, Ne regrette plus les étoiles.

*j41%er, 19 janvier 1891.

Aux Français d'Alger

Strophes lues par 9>Cme Favart au Cercle républicain d '*Algart k il février 1S91.

V>omment puis-je vous rendre grâce, O Français d'Alger, à vous tous Qui fûtes si bons et si doux Pour l'humble Poète qui passe?

Votre beau ciel a peu souri, Par malheur, au pâle malade, Chers hôtes; mais votre accolade L'a réchauffé, sauvé, guéri.

ET POÈMES INEDITS

Aussi l'averse en vain nous noie, En vain gronde et blanchit la mer.

Qu'importe l'horreur de l'hiver A celui dont l'âme est en joie?

Au milieu de vous il se sent Dans un délicieux bien-être; L'accueil si chaud qui le pénètre Remplace le soleil absent.

Il oublie en un rêve tendre, Devant vos femmes aux doux yeux, Qu'il n'est pas d'étoiles aux cieux, Que les roses se font attendre.

Voici deux mois qu'il a quitté Le sol de la mère patrie; Et déjà, dans votre Algérie, Il est comme un fils adopté.

Ah! certes, dans la capitale, Voyageur enfin de retour, Il gardera l'ardent amour De votre terre orientale;

Il redira combien est beau Ce grand pays plein d'espérance; Comme il travaille pour la France, Comme il honore le drapeau!

Hélas! en voyant votre côte S'effacer au loin dans l'azur — Le retour n'étant jamais sûr Il sera bien triste, votre hôte.

Mais qu'aujourd'hui, du moins, encor Il dise à quel point il vous aime! L'occasion s'offre ici même, Bons Algériens aux cœurs d'or :

ET TOÈMES INÉDITS I 29

Votre ami vient, quand vous rassemble Un acte touchant de pitié.

Rien ne cimente une amitié Comme le bien qu'on fait ensemble.

En faveur des infortunés Vous organisez cette fête; Donnez-y sa place au poète.

Qu'il y chante : Donnez! donnez!

Donnez, sans espoir qu'on vous rende;

Donnez, sans savoir qui reçoit!

Le plus noble geste qui soit,

C'est d'ouvrir la main toute grande.

Aux Félibres

qui m'ont salué de leurs vers pendant mon séjour en Provence *

Jouffrant, j'étais venu sur le doux littoral, Frileux, je me chauffais au soleil de Provence, Lorsque — joie et fierté! — sur mon chemin s'avance Le Félibrige avec son chef, le grand Mistral.

* François Coppée passait l'hiver à Nice, à l'hôtel d'Albion, lorsque plus de quarante félibres, Mistral en tête, lui envoyèrent un album sur lequel tous avaient écrit des vers provençaux ou français lui souhaitant bon séjour et meilleure santé dans leur beau pays. Ce délicat hommage de tant de poètes toucha beaucoup François Coppée, qui répondit par ce joli sonnet. — J. M.

A moi, l'humble rimeur, à peine leur égal, Ils offrent leurs beaux vers comme une redevance. Leur fraîche poésie est une eau de Jouvence. Je m'y baigne et j'en sors guéri. Je n'ai plus mal.

A mon départ, — il faut que tout bon temps finisse, Je ne comptais cueillir, sur la côte de Nice, Qu'un bouquet tôt flétri de ses roses d'hiver.

Chers félibres, merci! car de vos nuits sans voiles Et de leurs astres d'or reflétés dans la mer J'emporte, grâce à vous, une gerbe d'étoiles.

"hlice, 29 janvier 189}.

A Monsieur Évelart

Lorsque, collégien rempli d'instincts pervers, J'ànonnais ma leçon ou faisais mal mon thème, Fronçant vos gros sourcils, mais souriant quand même. Vous m'avez quelquefois infligé cinq cents vers.

* Le samedi 31 janvier 1883, un banquet intime réunissait au restaurant Marguery une trentaine de convives. L'objet de la réunion était d'offrir un souvenir de respectueuse gratitude et d'affection à M. Évelart, qui avait été pendant vingt-cinq ans professeur de quatrième au lycée Saint-Louis. Au dessert, François Coppée lut ce sonnet. — J. M.

ET POÈMES INEDITS I}}

Académicien cousu de lauriers verts, Aujourd'hui je me venge et vous lis un poème; Et vous, sous qui j'ai fait jadis ma quatrième, Vous devez le subir. C'est le monde à l'envers.

Le « pensum » sera court, rassurez-vous, cher maître, Car il me suffira d'un sonnet pour y mettre Le tribut d'amitié de tous vos vieux enfants,

Qui, pris par l'action ou séduits par les rêves, Tous obscurs ou fameux, tous lettrés ou savan Par la chaleur du cœur sont restés vos élèves.

Janvier 1883.

A Madame la Baronne de Poilly

ai fait, cette nuit-ci, baronne, Un rêve étrange, mais exquis; Les ducs, les comtes, les marquis Dont l'hommage vous environne,

Ayant tous le cœur très fâché Que votre bienveillant sourire Accueillît un porteur de lyre, Sur ma personne avaient lâché

ET POEMES INÉDITS I^f

Toutes les bêtes fantastiques Qui décorent leurs écussons, Toute la faune des blasons, Tous les animaux héraldiques.

Je voyais les lions hissants, Tirant leurs langues écartâtes, Les dragons, dressés sur leurs pattes, Venir contre moi, rugissants;

Les aigles, roulant leurs yeux mornes, Agiter leur foudre fatal Et sur moi, baissant le frontal, Charger le troupeau des licornes.

Lourdes d'un venin de serpent Et crachant la flamme et les cendres, Les guivres et les salamandres Les suivaient de près en rampant.

OEil qui flambe et gueule qui crie, Ils se groupaient pour les assauts.

J'allais être mis en morceaux Par l'horrible ménagerie;

Mais, devant leur troupeau guerrier, Vous preniez ma main, douce fée, Et je les chassais comme Orphée, Avec un rameau de laurier.

Écrit sur l'Éventail de la Princesse Laetitia,

ou est peinte à l'aquarelle une vue du Palais-Royal

l\ u sein du Paris populeux, Le Palais-Royal voudrait croire Que vous avez gardé mémoire De ses pauvres gazons frileux.

Que de tumultes orageux Ont battu sa muraille noire!

C'est la poussière de l'histoire Que l'enfance y foule en ses jeux.

Mais, devant cette image, Altesse, Point de souvenirs de tristesse; Et, puisque votre cœur est pris

D'une sympathie obstinée Pour la France et le vieux Paris, Songez quelquefois : « J'y suis née.

ET POEMES INEDITS

Écrit sur l'Album des Chats d'Henriette Ronner

e regarde, en ce bel album paru d'hier, Ces chats pris sur le vif avec un talent rare. Jamais il ne fut mieux compris, je le déclare, Le tigre familier, caressant quoique fier.

Vos félins sont exquis, Henriette Ronner. Je les admire et, non sans orgueil, les compare Au charmant angora dont mon logis se pare Et qui vient de vêtir sa fourrure d'hiver.

Comme vous, pour les chats j'ai tant de sympathies! Chez moi, j'ai vu régner de longues dynasties De ces rois fainéants au pelage soyeux;

Et, dans mon calme coin de vieux célibataire, Toujours les chats prudents, les chats silencieux Promènent leur beauté, leur grâce et leur mystère.

Allons, Poète, il faut en prendre ton parti*!..

Allons, poète, il faut en prendre ton parti! Tu n'as pas fait songer, et tu n'as converti Personne à ton amour pour les vertus obscures; Tes poèmes naïfs peuplés d'humbles figures N'ont pas le don de plaire aux heureux d'ici-bas; Ton livre les étonne et ne se lira pas. Le monde, vois-tu bien, ne s'intéresse guère

* Cette pièce fut écrite par le poète en mars 1872, après la publication de son volume des Humbles, qui avait été fort discuté.

A ce milieu mesquin, trivial et vulgaire;

Malgré la sympathie, on est un peu surpris.

Crois-moi, n'y reviens plus... Personne n'a compris

Qu'un lettré, qu'un ami de l'art et de l'étude

Eût, pour ces gens de peu, tant de sollicitude.

— Diable! Cela n'est pas d'un esprit distingué.

Traiter de tels sujets en vers! — On est choqué.

Là, franchement, comment veux-tu qu'on s'attendrisse

Sur l'ennuyeux exil d'une pauvre nourrice?

Veux-tu faire pleurer avec le dévouement

D'un petit employé de l'enregistrement?

Prends garde, je connais chez toi cette tendance.

Autrefois n'as-tu pas eu l'extrême imprudence

De conter, sans aucune ironie, à dessein,

Les amours d'une bonne avec un fantassin?

Parler d'un épicier dans la langue de l'ode,

C'est monstrueux. Tu vois, une femme à la mode

Te l'a dit, sans y mettre aucune passion,

Que c'était, à la fin, de l'affectation.

Elle eût pu dire encor que cet art réaliste

Sent un peu l'envieux et le socialiste,

Et te fera bientôt regarder de travers,

Que ceux qui pour trois francs achèteront des vers Sont des gens de loisir, ayant de la fortune, Que ton étrange amour des humbles importune, Et qu'au lecteur qui sort en voiture il messied De parler si souvent de ceux qui vont à pied.

Soit, je suis condamné. Mais mon livre est sincère.

J'ai cru qu'il était sain, qu'il était nécessaire,

— A cette heure où, sentant se réveiller en eux

Leurs appétits rivaux et leurs instincts haineux,

Les hommes des deux camps, haut monde et populace,

Prétendent par le fer se disputer la place;

A cette heure où mon pied qui foule le pavé

Pourrait glisser encor dans le sang mal lavé,

Où les assassinats, les vols, les sacrilèges

Viennent de cimenter tous les vieux privilèges

Et de rendre encor plus intense et plus fougueux

L'égoïsme du riche et la rage du gueux, —

J'ai cru, dis-je, j'ai cru qu'il pouvait être utile,

Au milieu des écrits que la haine distille,

Des cris injurieux et des mots provocants

Que se jettent de part et d'autre les deux camps,

De publier, parmi la fureur générale,

Un livre familier, sans phrases, sans morale,

Sans politique aucune, et tout d'apaisement,

Qui dirait à l'heureux du monde, simplement,

Que ce peuple qu'il voit passer sous sa fenêtre,

Ce peuple qu'il méprise et ne veut pas connaître,

Conserve plus d'un bon sentiment ignoré;

Et qui dirait encore au pauvre, à l'égaré,

Que, dans l'adversité, le meilleur, le plus digne,

Le plus grand, est toujours celui qui se résigne;

Qui dirait tout cela sans trop en avoir l'air,

Par de simples récits, dans un langage clair

Et qui dégageraient une bonne atmosphère.

— Ce livre, j'ai tenté seulement de le faire,

Et je l'ai bien mal fait, puisqu'on n'a pas compris.

Comme ceux dont il parle, au milieu du mépris,

Sa bonne intention sans doute ira s'éteindre;

Et tout ce qu'il voulait faire aimer, faire plaindre,

Rentrera pour toujours dans son obscurité

Comme l'humble rêveur qui l'a si mal chanté.

acarj 1872.

.ET POÈMJE S INÉDITS I 47

A Noël Gallois Sur son volume de Poésies : Dessins et Croquis.

'un charme trop puissant la cadence m'enivre, Et j'aime trop les vers pour juger ceux d'autrui. A quoi vous servirait d'ailleurs mon faible appui? Je ne veux donc louer ni blâmer votre livre.

Il a droit cependant de paraître et de vivre,

Et je puis aux lecteurs dire dès aujourd'hui

Que c'est l'amour du bien que l'on respire en lui,

Qu'il montre un droit chemin et qu'ils peuvent le suivre.

Les gens de charité, les gens de dévouement,

Qui font tout leur devoir, sans phrases, simplement,

Ce sont d'abord ceux-là qu'il exalte et qu'il nomme.

Un profond sentiment l'inspire : la pitié;

Et c'est en me sentant naître au cœur l'amitié

Que j'ai lu jusqu'au bout cette œuvre d'honnête homme,

A Jocelyn Bargoin

Sonnet-Préface de Soirs d'Hiver

ne préface? Soit. Elle sera rimée.

Comme un preux d'autrefois content d'un écuyer, Je vous frappe l'épaule et vous fais chevalier, Et vous relève avec l'étreinte accoutumée.

Vos parrains ont pour noms Gautier et Mérimée; Mais ces maîtres seraient fiers de leur écolier Et vous conseilleraient aussi de publier, Dans un livre mignon, votre prose imprimée.

fO SONNETS INTIMES

Tous ceux qui le liront, ce livre bigarré

De tendresse et d'humour, ami, me sauront gré

De vous dire aujourd'hui : « Vous êtes hors des pages, »

Surtout en y trouvant, aux endroits que je sais,

Ces mots vraiment émus, bien francs et bien français,

Comme on trouve une fleur gardée entre deux pages.

Taris, octobre 1874.

ET POEMES INÉDITS If I

Je l'ai lu, ce futur volume

e l'ai lu, ce futur volume, Et parfois même il m'a semblé Distinguer les mots où la plume Avec le cœur avait tremblé.

Attristé jusqu'au fond de l'âme, J'ai songé, tout en l'achevant, Combien sont doux les yeux de femme Qui pleurèrent en l'écrivant,

If 2 SONNETS INTIMES

Combien divine la nature Qui dut supporter tous ces maux.

Et combien pénétrante et pure La voix qui rythma ces sanglots!

Celle qui fît ce reliquaire

A des rêves, hélas! défunts,

Dans son pauvre cœur n'a plus guère

Qu'une douleur et des parfums.

Et cette poésie exquise Pleine d'un accent tendre et fier, On sent qu'elle ne l'a conquise Que par son désespoir d'hier.

Comment, à présent, changerai-je Un mot, un seul, à votre chant?

On ne marche pas sur la neige.

Je gâterais, en retouchant.

ET POEMES INÉDITS I f 3

Mais nous pourrons relire ensemble Ces beaux vers qui me sont sacrés.

Je dirai tout bas : « Il me semble... Peut-être... » et vous corrigerez.

Car aucune main étrangère, Poète aux chères visions, Ne saurait être assez légère Pour toucher à vos papillons.

A Emile Mariotte Sur son volume de Poésies : Les Déchirements

es hommes, qui sont tous plus ou moins malheureux, N'ont pour les pleurs rythmés qu'une pitié distraite. Ta plainte est éloquente et la leur est muette. Leur orgueil n'aime pas qu'on gémisse pour eux.

Oui, plus d'un doutera de tes tourments affreux, Devant ton noir chagrin détournera la tête, Dira : « Larmes d'enfant! Désespoir de poète! » Et laissera tomber ton livre douloureux.

ET POEMES INEDiTS

Iff

Du moins, ô pauvre ami foudroyé dans l'orage, Qui souffres et combats avec tant de courage, Je veux, comme un témoin, paraître à ton côté

Et dire à tous, devant ton œuvre triste et pure,

En me portant garant de ta sincérité :

« Vous entendez le cri, moi j'ai vu la blessure! »

14 mai 18S6.

If 6 SONNETS INTIMES

Aux Moliéristes

kA Georges [\Conval.

ous savez ce que fut cet homme de génie! Un jour, il sort du peuple, il s'instruit par hasard; Mais, pour avoir foulé la scène et mis du fard, Son père le maudit et son sang le renie.

Il triomphe; un roi l'aime. — Oui, mais la calomnie Le frappe en plein honneur de son lâche poignard; Et, quand il meurt, victime et martyr de son art, On l'enterre en un coin, avec ignominie.

ET POÈMES INEDITS

Sa gloire maintenant plane sur l'univers.

C'est le plus grand Français, et sa prose et ses vers,

Connus du monde entier, le font penser et rire;

Et vous, dévots du dieu, si vous trouviez demain Deux lignes seulement écrites de sa main, Vous seriez honorés par quiconque sait lire.

kAvyiI 1879.

If8 SONNETS INTIMES

La Mort du Poète

»3a lyre pour l'adieu déchirant a gémi; Il repose, un rameau de laurier sur sa couche, Et semble en sa pâleur le poète endormi Qu'une reine de France a baisé sur la bouche.

Il n'est plus, l'enchanteur, et le froid de la mort Habite sous son crâne où bouillait la Pensée, Et son cœur que l'amour a fait battre si fort Ne soulèvera plus sa poitrine glacée.

ET POEMES INÉDITS I fO.

Ses lèvres, qui laissaient tomber de si doux vers, Sont closes; et jamais vos beautés éternelles, O femmes, ciel d'azur, flots vermeils, coteaux verts, N'auront plus pour miroirs ses profondes prunelles.

Vierges, versez des pleurs! Tonne, Dics ira! Car c'est un jour de deuil pour la terre inquiète Quand du manteau des nuits tombe un astre éploré, Lorsque s'enfuit au ciel une âme de poète.

l6o SONNETS INTIMES

A la Mémoire de Corot

«Lorsque le printemps, cette année.

Revint sur les ailes d'avril,

La campagne fut étonnée

Et songea : « Que me manque-t-il? »

En s'ouvrant, la première rose,

Quand vint s'y poser le bourdon,

Dit, triste, à l'insecte morose :

« Ce mois de mai, qu'avons-nous donc? »

Les bleuets et les campanules Furent moins joyeux, cette fois.

Les rossignols, aux crépuscules, Eurent des sanglots dans la voix.

Les aubépins que le vent frôle Jetèrent moins gaîment leurs fleurs:

Les bois soupirèrent; le saule Sembla verser bien plus de pleurs;

Après une halte plus prompte, L'oiseau s'envola des lilas.

Tout enfin semblait avoir honte De sa joie et disait : « Hélas! »

— Hélas! si la campagne est prise De ce mystérieux souci, C'est qu'un bonhomme en blouse grise Ne revient plus, ce printemps-ci.

Oui, c'est sans doute qu'elle pense Que Corot, que son vieil ami, Pour faire une aussi longue absence, Doit être à jamais endormi;

C'est qu'à la ville, bien loin d'elle, Nous avons cloué ce cercueil, Et que de son amant fidèle La nature a droit d'être en deuil.

iS7s.

ET POEMES INÉDITS l6]

A Edouard Plouvier

'êtes-vous pas émus quand, dans le ciel d'été, Vous voyez tout à coup une étoile qui tombe? N'êtes-vous pas émus, quand, pour l'éternité, Sur un poète aimé se referme la tombe?

Car n'est-ce pas toujours un flambeau qui s'éteint Et qui ne guide plus notre marche inquiète? Notre cœur n'est-il pas également atteint Par la chute d'un astre et la mort d'un poète?

* François Coppée avait écrit ces strophes pour les réciter à l'inauguration d'un buste que l'on voulait dresser à Edouard Plouvier, mort le 12 novembre 1876, dans Arras, sa ville natale. Mais ce projet n'eut pas de suite : le buste ne fut pas commandé, et les vers de Coppée restèrent dans leur tiroir. — T. M.

Plouvierl... Jamais, hélas! le hasard des chemins N'avait mis devant moi ce doux et pur artiste. Nous n'avions pas serré nos fraternelles mains; Mais, le jour où j'appris sa fin, mon cœur fut triste,

Car, si de son labeur le poète est payé

Dans la vie éternelle, — on dit qu'elle est meilleure,

Je savais qu'ici-bas, ayant bien travaillé,

Sombre et sans récompense, il partait avant l'heure,

Cependant il avait longtemps, avec effort, Labouré, pour avoir cette récolte amère, Lutté contre les flots, sans atterrir au port, Et, sans toucher le but, chevauché la chimère.

Le peuple des faubourgs savait par cœur ses chants. Et ses contes berçaient l'enfance avec tendresse; A ses drames émus, terribles ou touchants, La foule avait battu des mains, pleine d'ivresse.

ET POEMES INÉDITS l6f

Et voilà qu'il mourait, pauvre et presque oublié! Mais sa ville natale enfin lui rend justice, Et moi je viens, tout fier de l'honneur octroyé, Afin que sa mémoire en mes vers retentisse.

Et toi, vieille cité dont on trouve le nom Dans les plus glorieux feuillets de notre histoire, Toi qui vis l'Armagnac s'unir au Bourguignon, Avant que de chasser l'Anglais du territoire,

Arras aux nobles murs, où les plus triomphants Sont venus se briser, depuis Louis le Juste, Oui, tu fais bien, à l'un de tes meilleurs enfants, De donner ce laurier et de dresser ce buste.

Car, s'il ne faut jamais prostituer l'airain, Si l'idole d'hier est souvent abattue, Le poète survit dans son marbre serein, Et sa gloire est un bon ciment pour sa statue.

Pour Elise Duguéret

'Poésie dite à la représentation donnée à l'Odéon au bénéfice d' Elise Duguéiet, le il mai 1893.

1 our nous tous en qui l'Art a mis son étincelle. Le succès est souvent fragile et dure peu; Mais, vraiment, le Destin fut féroce pour celle Qui, dans quelques instants, vous fera son adieu.

Comme une autre, elle était ardente et courageuse; Mais jamais le bonheur ne la prit par la main. Et voici qu'elle atteint, la pâle voyageuse, Lasse et les pieds en sang, le terme du chemin.

ET POEMES IN ÉDITS l6'/

Fière, elle va, mais triste à donner froid dans l'âme; Et, dans la morne foule où nous la coudoyons, Nous sommes étonnés que cette pauvre femme Garde un pli de péplum, encor, dans ses haillons.

On fut l'artiste, hélas! l'héroïne hautaine

Du drame; on eut un nom, pour quelques soirs, vanté.

Et puis cela finit comme dans La Fontaine,

Et la cigale a faim, qui chanta tout l'été.

Vers quelque mort affreuse, ainsi, sombre et chagrine, Elle allait, quand le sort plaça devant ses pas Une femme au grand cœur, la bonne Séverine, Qui, d'abord, a crié : « Cela ne se peut pas. »

Vite, elle a recueilli la mourante cigale Dans la tiède chaleur de sa douce amitié. Et nous tous, accourus à sa voix musicale, Nous joignons notre effort sincère à sa pitié.

Grands et petits, obscurs ou fameux, tous, en masse, Pour faire un peu de bien, nous nous réunissons. — Chanteuse, j'ai ma voix. — Bouffon, j'ai ma grimace. Nous voici tous! Voici nos vers et nos chansons!

Quant à la récompense, oh! que chacun l'obtienne! Elle sera, pour nous, dans cette fête d'art, Les larmes de bonheur que la tragédienne, En vous disant : Merci! répandra sur son fard.

A un Comédien

JLarce qu'un philistin, tartuffe sermonneur, A d'un salon guindé pu te faire proscrire, Est-ce vrai, grand bouffon? ton brave et large rire Eclaterait ce soir avec moins de bonheur?

Laisse donc. Le mépris des sots te fait honneur. Reste dans ton théâtre où c'est l'art qu'on respire. Ici le pâle Hamlet, au nom du vieux Shakspeare. T'offre la bienvenue au manoir d'Elseneur.

Sois fier du préjugé qui t'écarte du monde; Pour lui jeter de haut la vérité féconde, Reste sur tes tréteaux, volontaire exilé.

Ton art, comme la foi, doit planer sur la foule; Artiste, accepte-le jusqu'au martyre, et foule Ces planches où le sang de Molière a coulé.

ET POÈMES INEDITS

A un Poète

1 ls disent ta jeunesse et ta verve épuisées, Ces pédants! Lance donc, ami, par leurs museaux. Tes vers éclos d'hier, ainsi que des oiseaux Qui chantent en foulant leurs coquilles brisées.

Comme, aux fêtes des rois, un bouquet de fusées Monte dans le ciel noir, réfléchi par les eaux, Laisse éclater ton livre, et force tous ces sots Pour ce feu d'artifice à se mettre aux croisées.

Feu des deux bords! Au nez des philistins divers Continue à jeter largement les beaux vers, Et méprise d'ailleurs le succès et la vogue.

Enfant royal, prodigue à pleins poings ton trésor, Et fais comme Tourville au combat de la Hogue, Qui tirait à mitraille avec des louis d'or.

1er janvier l8j$.

Écrit sur l'Exemplaire des Jacobites donné à Mademoiselle Weber

ous êtes arrivée au sommet d'un coup d'aile, Brune enfant au regard de sauvage hirondelle; Recueillez les lauriers et les bravos offerts. Un poète vous a devinée et choisie; Servez l'art noble et pur, servez la poésie, Des vers, encor, toujours, dites-nous de beaux vers!

IJÔ SONNETS INTIMES

A la Mémoire de Joséphin Soulary

art ne peut garder son trésor.

La statue en marbre? On la casse.

Le tableau? La couleur en passe Et prend des tons de vieux décor.

Vénus est sur le socle encor,

Mais sans bras, un chancre à la face.

Joconde verdit et s'efface,

Au Louvre, dans son cadre d'or.

N'est-il point d'ouvrage qui dure?

Si, ce camée en pierre dure, Cette médaille en argent fin.

Quand moisira tel long poème, Sois tranquille, on lira quand même Tes sonnets, maître Joséphin.

A Paul Musurus qui a bien tort de ne pas publier ses Sonnets

e ne dis plus, comme au collège, Quando te aspïcïam, 0 rus ?

Mais quand donc, imprimés, verrai-je Les beaux vers de Paul Musurus?

Excellent ami que vous êtes, Sonneur de purs et beaux sonnets, En bons cœurs comme en bons poètes Sachez bien que je me connais.

S/Cai IÇ02.

l8o SONNETS INTIMES

Ballade pour défendre la doctrine des Poètes Parnassiens

on esthétique, la voici.

Les bons maîtres, je les honore.

Qu'un art nouveau se lève aussi, Je saluerai le météore.

Pourtant, dans les vers — que j'adore Je veux, criminel endurci, Rythme franc et rime sonore.

Les vieux Parnassiens sont ainsi.

ET POÈMES INÉDITS l8l

Rimbaud*, fumiste réussi,

Dans un sonnet que je déplore,

Veut que les lettres O E I

Forment le drapeau tricolore.

En vain le Décadent pérore.

Il faut, sans « mais », ni « car », ni « si »,

Un style clair comme l'aurore.

Les vieux Parnassiens sont ainsi.

Certains « jeunes » de ce temps-ci

Me voudraient voir — point ne l'ignore —

Tressant des chaussons à Poissy

Ou mis en bière avec du chlore,

Pour les vérités que j'arbore.

Mais je proteste, Dieu merci !

Et j'offre aux fous mon ellébore.

Les vieux Parnassiens sont ainsi.

* Il s'agit ici d'Arthur Rimbaud, un des précurseurs des écoles « décadente » et symboliste, l'auteur du fameux Sonnet des Voyelles, qui attribuait une couleur aux voyelles et commençait ainsi :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles...

Le Symbolisme nous dévore, Prince. N'en ayez point souci.

Il est des poètes encore.

Les vieux Parnassiens sont ainsi.

Janvier 1892.

ET POEMES INÉDITS l8]

Rondeau

Jon or rend-il gai l'homme riche?

Certes, les huîtres en bourriche Le haut sauterne et les pois verts Lui font mieux passer les hivers Qu'un pauvre aveugle sans caniche.

Moi, le sort m'a fait cette niche De me trop mesurer la miche; Mais, quelquefois, je trouve un vers Sonore.

Faire un whist à vingt francs la fiche Me paraît un bonheur postiche, Et je vois les Rothschild divers Sans les regarder de travers; Car lequel d'un bon hémistiche S'honore?

Je bois à la Jeunesse

e suis un « pompier », soit, mais ne suis pas pompeux. Chacun la sienne! Il faut que je chante à la fête. « Ce que je veux! » claironne un coq à rouge crête; L'ancien coq enroué répond : « Ce que je peux! »

Jeunes cadets, merci d'être bons pour un vieux! Car c'est une heure triste, allez, où le poète, A l'œuvre qu'il rêva comparant l'œuvre faite, Se console en songeant qu'il a fait de son mieux.

* Sonnet dit par François Coppée au troisième banquet de la Plume.

Selon Ronsard, versons quelques fleurs dans nos verres. Mêlons-y, mes amis, vos fraîches primevères Et mes pâles soucis de l'arrière-saison.

Je n'ai pas trop vieilli, puisque j'admire encore Les vers que le soleil des vingt ans fait éclore... Je bois à la Jeunesse; elle a toujours raison!

A Mademoiselle Bartet

on avril et sa primevère Sont loin. Je suis vieux, je me tais.

Adieu les vers où je chantais L'amour qui fut ma grande affaire.

J'ai mis dans un oubli sévère

Ces rimes du temps où j'aimais,

Et je ne les lis plus jamais.

Fleurs d'herbier! Papillons sous verre!

Mais, Bartet, votre exquise voix Leur rend le charme d'autrefois.

Mon cœur s'émeut à vous entendre.

Les papillons sont palpitants,

Les fleurs donnent un parfum tendre;

Et j'ai mon arrière-printemps.

$ septembre 1895.

A mes jeunes Camarades, aux équipiers du Club nautique de Chatou

Jadis, la Seine était verte et pure à Saint-Ouen, Et, dans cette banlieue aujourd'hui sale et rêche, J'ai canoté, j'ai même essayé de la pêche. Le lieu semblait alors champêtre. Que c'est loin!

On dînait là. Le beurre, au cabaret du coin,

Était rance, et le vin fait de bois de campêche.

Mais les charmants retours, sur l'eau, dans la nuit fraîche,

Quand, sur les prés fauchés, flottait l'odeur du foin!

Oh ! quels vieux souvenirs et comme le temps marche ! Pourtant je vois encor le couchant, sous une arche, Refléter ses rubis dans les flots miroitants.

Amis, embarquez-moi sur vos bateaux à voiles, Par un beau soir, à l'heure où naissent les étoiles, Afin que je revive un peu de mes vingt ans.

'Hjovembre 1903.

Ultima Verba

ien que raclant encor de la guitare, J'ai la moitié d'un siècle, c'est bien clair. Je tousse trop, cela tourne au catarrhe, Et suis, hélas! lorsque revient l'hiver,

* Ce « testament » à l'instar de Villon, malheureusement inachevé, a été commencé par François Coppée en 1892. II était alors très préoccupé déjà de la question religieuse, mais n'avait pas encore trouvé, aux interrogations angoissées qu'il se posait, la réponse définitive qu'il devait obtenir cinq ans plus tard, dans le retour aux pratiques de son enfance ; comme on le voit dans ce fragment, il avait même complètement perdu de vue la doctrine catholique; — ce qui donne d'ailleurs à sa conversion ultérieure d'autant plus d'intérêt et de prix. — J. M.

A la merci du moindre courant d'air.

Plus d'une place en ma bouche est vacante.

Je m'alourdis; ma halte est plus fréquente,

Lorsque je fais les chemins coutumiers.

Et la jeunesse à cinquante ans — cinquante!

C'est seulement pour les jeunes-premiers.

L'âge m'est dur, bien que je m'y résigne. Je blanchis peu, ce qui n'est point normal. Des cheveux gris peut-être suis-je indigne? En moi pourtant s'affaiblit l'animal.

Je m'endors tard et je digère mal.

J'ai bien toujours une petite amie, Mais c'est avec beaucoup d'économie Que je lui prouve encor mon sentiment.

Je me sens vieux, même à l'Académie.

Si je faisais un peu mon testament.

On n'en meurt pas. Et puis, la mort? J'y pense D'un ferme cœur et sans jamais frémir.

ET POEMES INÉDITS IOf

C'est le repos et c'est la récompense

Du malheureux fatigué de gémir.

Hamlet a bien raison : « Mourir! Dormir! »

Le bonheur même à la fin nous dégoûte.

Des jeunes gens tombés à moitié route,

Les Grecs disaient : « Us sont aimés des Dieux! »

Quant au terrible au-delà qu'on redoute,

J'en suis certain, ce n'est rien ou c'est mieux.

Si ce n'est rien, tout est dit. Mais j'espère En ce Dieu bon, que, priant à deux mains, Petit enfant, j'appelais : « Notre Père! » Il doit donner de meilleurs lendemains Au triste sort subi par les humains.

Je ne sais pas si la mort les délivre, Mais aucun d'eux ne demandait à vivre; C'est dans les pleurs que tous ont vu le jour; Et, dans l'étroit sentier qu'il leur faut suivre, Que trouvent-ils de bon qu'un peu d'amour?

Il est couvert d'impénétrables voiles, Le grand mystère entrevu, chaque soir, Dans l'effrayant abîme plein d'étoiles.

Nul ne sait rien, nul ne peut rien savoir. Mais, malgré tout, je m'obstine à l'espoir. Quant à l'effroi d'un éternel supplice, Qu'un front chargé de génie en pâlisse Et qu'un Pascal — j'y songe avec stupeur Craignant l'Enfer, meure sous le cilice, C'est trop absurde, et je n'en ai pas peur.

Non, de révolte, au contraire, je vibre.

Pour mériter un pareil châtiment,

L'homme est-il donc coupable? Il n'est pas libre.

Car ses instincts et son tempérament

Le font esclave; et le dogme nous ment.

Le Jéhovah qui brûle les Sodomes

Est responsable autant que nous le sommes,

Si notre crime est, d'abord, d'être nés;

Devant un Dieu juste et bon, tous les hommes

Sont innocents ou, du moins, pardonnes.

J'espère en Dieu, je me moque du Diable.

Devant la Mort debout dans mes rideaux,

Tout au rebours du pauvre de la fable,

Je la prierai de décharger mon dos

Du poids des ans et de tant de fardeaux.

Dans peu de jours, demain, ce soir, — qu'importe?

Son maigre doigt peut frapper à ma porte;

Ma malle est faite et je suis préparé.

Donc, pour un bon testament, qu'on m'apporte

De l'encre fraîche et du papier timbré.

Réglons d'abord mon convoi. Je souhaite

Qu'on le remarque à peine en son parcours.

Car je n'eus pas d'orgueil, quoique poète.

Donc, mes amis, ni soldats ni tambours.

Nul apparat. Surtout point de discours.

Point d'orateur prenant le ton d'un prône

Et pleurnichant à froid — comme on rit jaune.

Si Maria vient me voir enterrer,

Tous ces vains mots — je sais ce qu'en vaut l'aune

M'empêcheraient de l'entendre pleurer.

Mais, dans la glaise avant que je m'enlize Sous un tombeau bien scellé de béton, Menez, amis, mon cercueil à l'église.

N'y pas aller est de trop mauvais ton; Et puis, qui sait? peut-être y priera-t-on? Comme il est dur de croire décevante Une prière ingénue et fervente!

Si jusqu'au Ciel tout de même elle allait?. Il me plaira que ma vieille servante Pour mon repos dise son chapelet.

Sur son Portrait à l'âge de vingt-cinq ans

«Jeune front caressé par un rayon de gloire, Tel il fut. C'est l'auteur acclamé du Passant. Malade, infirme et vieux, tel il est à présent. Que c'est loin, cette aurore, et voici la nuit noire!

Pourtant ils restent chers à plus d'une mémoire. Le gentil Zanetto, qu'enivre Avril naissant, Et Silvia, devant tant de charme innocent, Sur son désir pervers remportant la victoire.

Déjà quarante fois avril a reverdi, Poète, et ton Passant est encore applaudi. Peut-être, avec ton nom, l'œuvre durera-t-elle?

— Démon des écrivains, arrière, vanité!

Qu'ils sonnent faux, les mots « gloire » et « postérité »,

Pour le croyant qui songe à la vie éternelle!

4 avril 1908.

T%EiMIÈ%E TiA%TIE

La Ruine 5

Le Passant 12

A Madame la Princesse Mathilde 15

A Madame la Baronne de Poilly 17

Aux Italiens, à Victor-Emmanuel 19

A deux Iles 23

Hymne à la Paix 25

Le Siège de Paris 28

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