‹ Sonnets pour Hélène. Introd. et notes de Roger Sorg; avec un port. gravé sur boisChapitre 12 sur 25 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Quand le ciel te fist naistre, il rompit la modelle Des Vertus, comme un peintre efface son tableau, Et quand il veut refaire une image du Beau, Il te va retracer pour en faire une telle.

Tu apportas d'enhaut la forme la plus belle. Pour paroistre en ce monde un miracle nouveau, Que couleur, ny outil, ny plume, ny cerveau, Ne sçauroient égaler, tant tu es immortelle.

Un bon-heur te défaut : c'est qu'en venant çà bas

Couverte de ton voile on ne t'admira pas.

Tant fut ton excellence à ce monde incognue,

Qui n'osa regarder les rayons de tes yeux.

Seul je les adoray comme un thresordes Cieux,

Te voyant en essence, et les autres en nue.

Je te voulois nommer, pour Hélène, Ortygie Renouvellant en toy d'Ortyge le renom.

Le tien est plus fatal : Hélène est un beau nom, Hélène, honneur des Grecs, la terreur dePhrygie :

Si pour sujet fertil Homère t'a choisie, Je puis, suivant son train qui va sans compagnon, Te chantant m'honorer, et non pas toy, sinon Qu'il te plaise estimer ma rude Poésie.

Tu passes en vertu les Dames de ce temps. Aussi loin que l'Hyver est passé du Printemps, Digne d'avoir autels, digne d'avoir Empire.

Laure ne te veincroit de gloire ny d'honneur Sans le Ciel qui luy donne un plus digne sonneur, Et le mauvais destin te fait présent du pire.

lyô SONNETS

J'errois en mon jardin, quand au bout d'une allée Je vy contre l'Hyver boutonner un Soucy. Geste herbe et mon Amour fleurissent tout ainsi : La neige est sur ma teste, et la sienne est gelée.

O bien-heureuse amour en mon ame escoulee Par celle qui n'a point de parangon icy. Qui m'a de ses rayons tout l'esprit esclarcy, Qui devroit des François Minerve estre appellee :

En prudence Minerve, une Grâce en beauté, Junon en gravité, Diane en chasteté, [d'exemple. Qui sert aux mesmes Dieux, comme aux hommes

Si tu fusses venue au temps que la Vertu S'honoroit des humains, tes vertus eussent eu Vœuz, encens et autels, sacrifices et temple.

De Myrte et de Laurier fueille à fueille enserrez Hélène entrelassant une belle Couronne, M'appela par mon nom : Voyla que je vous donne, De moy seule, Ronsard, l'escrivain vous serez.

Amour qui l'escoutoit, de ses traicts acerez Me pousse Hélène au cœur, et son Chantre m'or-

[donne :

Qu'un sujet si fertil vostre plume n'estonne : Plus l'argument est grand, plus Cygne vous mour-

[rez.

Ainsi me dist Amour, me frappant de ses ailes : Son arc fist un grand bruit, les fueilles éternelles Du Myrte je senty sur mon chef tressaillir.

Adieu Muses, adieu, vostre faveur me laisse : Hélène est mon Parnasse : ayant telle Maistresse, Le Laurier est à moy, je ne sçaurois faillir.

lyS SONNETS

LYll

Seule sans compagnie en une grande salle Tu logeois l'autre jour pleine de majesté, Cœur vrayment généreux, dont la brave beauté Sans pareille ne treuve une autre qui l'egalle.

Ainsi seul en son Ciel le Soleil se devalle, Sans autre compagnon en son char emporté : Ainsi loin de ses Dieux en son Palais voûté Jupiter a choisi sa demeure royale.

ITne ame vertueuse a tousjours un bon cœur : Le Lièvre fuyt tousjours, la Biche a tousjours

[peur, Le Lyon de soymesme asseuré se hazarde.

La peur qui sert au peuple et de frein et de Loy,

Ne sçauroit estonner ny ta vertu ny toy :

La Loy ne sert de rien, quand la Vertu nous garde.

Qu'il me soit arraché des tetins de sa mère Ce jeune enfant Amour, et qu'il me soit vendu : Il ne fait que de naistre et m'a desja perdu ! Vienne quelque marchand, je le mets à l'enchère.

D'un si mauvais garçon la vente n'est pas chère, J'en feray bon marché. Ah ! j'ay trop attendu. Mais voyez comme il pleure, il m'a bien entendu. Appaise toy mignon, j'ay passé ma cholere,

Je ne te vendray point : au contraire je veux Pour Page t'envoyer à ma maistresse Hélène, Qui toute te ressemble et d'yeux et de cheveux.

Aussi fine que toy, de malice aussi pleine, [deux : Comme enfans vous croistrez, et vous jou'rez tous Quand tu seras plus grand, tu me payras ma peine.

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ux

Passant dessus la tombe où Lucrèce repose, Tu versas dessus elle une moisson de fleurs : L'eschaufant de souspirs, et l'arrosant de pleurs, Tu montras qu'une mort tenoit ta vie enclose.

Si tu aimes le corps dont la terre dispose, Imagine ta force et conçoy tes rigueurs : Tu me verras cruelle entre mille langueurs Mourir, puis que la mort te plaist sur toute chose.

C'est acte de pitié d'honorer un cercueil, Mespriser les vivans est un signe d'orgueil. Puis que ton naturel les fanstômes embrasse,

Et que rien n'est de toy, s'il n'est mort, estimé. Sans languir tant de fois, esconduit de ta grâce. Je veux du tout mourir pour estre mieux aimé.

POUR HELENE, LIVRE II. l8l

Je suis pour vostre amour diversement malade, Maintenant plein de froid, maintenant de chaleur : Dedans le cœur pour vous autant j'ay de douleur, Comme il y a de grains dedans vostre Grenade.

Yeux qui fistes sur moy la première embuscade, Des-attisez ma flame, et desseichez mes pleurs : Je faux, vous ne pourriez : carie mal dont je meurs. Est si grand qu'il ne peut se guarir d'une œillade.

Ma Dame croyez moy je trespasse pour vous : Je n'ay artère, nerf, tendon, veine ny pous. Qui ne sente d'Amour la fièvre continue.

La Grenade est d'Amour le symbole parfait : Ses grains en ont encor la force retenue, Que vous ne cognoissez de signe ny d'effait.

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Ma Dame, je me meurs abandonné d'espoir : La playe est jusqu'à l'oz : je ne suis celuy mesme Que j'estois l'autre jour, tant la douleur extrême Forçant la patience, a dessus moy pouvoir.

Je ne puis ny toucher gouster n'ouyr ny voir : J'ay perdu tous mes Sens, je suis une ombre

[blesme :

Mon corps n'est qu'un tombeau. Malheureux est

[qui aime, Malheureux qui se laisse à l'Amour décevoir !

Devenez un Achille aux playes qu'avez faites, Un Telefe je suis, lequel s'en va périr : Monstrez moy par pitié vos puissances parfaites.

Et d'un remède prompt daignez moy secourir. Si vostre serviteur cruelle vous desfaites, Vous n'aurez le Laurier pour l'avoir fait mourir.

Voyant par les soudars ma maison saccagée, Et mon pays couvert de Mars et de la mort. Pensant en ta beauté tu estois mon support. Et soudain ma tristesse en joye estoit changée.

Résolu je disois. Fortune s'est vangee, Elle emporte mon bien et non mon reconfort. Hà, que je fus trompé ! tu me fais plus de tort Que n'eust fait une armée en bataille rangée.

Les soudars m'ont pillé, tu as ravy mon cœur : Tu es plus grand voleur, j'en demande justice Aux Dieux qui n'oseroient chastier ta rigueur.

Tu saccages ma vie en te faisant service : Encores te mocquant tu braves ma langueur, Qui me fait plus de mal que ne fait ta malice.

Lxm

Vous estes le bouquet de vostre bouquet mesme, Et la fleur de sa fleur, sa grâce et sa verdeur, De vostre douce haleine il a pris son odeur : Il est comme je suis de vostre amour tout blesme.

Ma Dame, voyez donc, puis qu'un bouquet vous Indigne de juger que peut vostre valeur, [aime. Combien doy-je sentir en l'ame de douleur. Qui sers par jugement vostre excellence extrême ?

Mais ainsi qu'un bouquet se flestrist en un jour, J'ay peur qu'un mesme jour flestrisse vostre

[amour.

« Toute amitié de femme est soudain eftacee.

Advienne le destin comme il pourra venir. Il ne peut de vos yeux m'oster le souvenir : Il faudroit m 'arracher le cœur et la pensée.

Je ne serois marry si tu comptois ma peine, De conter tes degrez recontez tant de fois : Tu loges au sommet du Palais de nos Rois : Olympe n*avoit pas la cyme si hautaine.

Je pers à chaque marche et le pouls et l'haleine : J'ay la sueur au front, j'ay l'estomac penthois. Pour ouyr un nenny, un refus, une vois De desdain, de froideur et d'orgueil toute pleine.

Tu es comme Déesse assise en très-haut lieu. Pour monter en ton Ciel je ne suis pas un Dieu. Je feray de la court ma plainte coustumiere

T'envoyant jusqu'en haut mon cœur devotieux.

Ainsi les hommes font à Jupiter prière :

Les hommes sont en terre, et Jupiter aux cieux.

l86 SONNETS

Mon ame mille fois m'a prédit mon dommage : Mais la sotte qu'elle est, après l'avoir prédit, Maintenant s'en repent, maintenant s'en desdit, Et voyant ma Maistresse elle aime d'avantage.

Si l'ame si l'esprit qui sont de Dieu l'ouvrage, Deviennent amoureux, à grand tort on mesdit [dit Du corps qui suit les Sens, non brutal, comme on S'il se trouve esblouy des raiz d'un beau visage.

Le corps ne languiroit d'un amoureux souci,

Si l'ame si l'esprit ne le vouloient ainsi.

Mais du premier assaut l'ame est toute esperdue,

Conseillant comme Royne au corps d'en faire au- Ainsi le Citoyen sans soldars combattant [tant. Se rend aux ennemis, quand la ville est perdue.

Il ne faut s'esbahir, disoient ces bons vieillars Dessus le mur Troyen, voyans passer Hélène, Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine, Nostre mal ne vaut pas un seul de ses regars.

Toutefois il vaut mieux pour n'irriter point Mars, La rendre à son espoux, afin qu'il la r'emmeine, Que voir de tant de sang nostre campagne pleine, Nostre havre gaigné, l'assaut à nos rampars.

Pères il ne falloit à qui la force tremble, Par un mauvais conseil les jeunes retarder : Mais et jeunes et vieux vous deviez tous ensemble

Pour elle corps et biens et ville hazarder. Menelas fut bien sage, et Paris ce me semble : L'un de la demander, l'autre de la garder.

Lxvn

Ah, belle liberté, qui me senois d'escorte. Quand le pied me portoit où libre je voulois ! Ah, que je te regrette ! helas, combien de fois Ay-je rompu le joug, que malgré moy je porte!

Puis je l'ay rattaché, estant nay de la sorte. Que sans aimer je suis et du plomb et du bois : Quand je suis amoureux j'ay l'esprit et la vois, L'invention meilleure et la Muse plus forte.

Il me faut donc aimer pour avoir bon esprit, Afin de concevoir des enfans par escrit, Prolongeant ma mémoire aux despens de ma vie.

Je ne veux m'enquerir s'on sent après la mort : Je le croy : je perdrois d'escrire toute envie : Le bon nom qui nous suyt, est nostre reconfort.

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Tes frères les Jumeaux, qui ce mois verdureux Maistrisent, et qui sont tous deux liez ensemble, Te devroîent enseigner, au moins comme il me

[semble, A te joindre ainsi qu'eux d'un lien amoureux.

Mais ton corps nonchalant revesche et rigoureux, Qui jamais en son cœur le feu d'amour n'assemble, En ce beau mois de May, malgré tes ans ressemble, O perte de jeunesse ! à l'Hyver froidureux.

Tu n'es digne d'avoir les deux Jumeaux pour

[frères :

A leur germeuse humeur les tiennes sont convenus t'est desplaisante, et son fils odieux, [traires,

Au contraire, par eux tout est plein d'allégresse. De Grâces et d'Amours : change de nom Maistresse: Un autre plus cruel te convient beaucoup mieux.

Ny ta simplicité ny ta bonne nature, Ny mesme ta vertu ne t'ont peu garentir Que la Cour ta nourrice, escole de mentir, N'ait dépravé tes mœurs d'une fausse imposture.

Le proverbe dit vray, souvent la nourriture Corrompt le naturel : tu me l'as fait sentir, Qui fraudant ton serment m'avois au départir Promis de m'honorer de ta belle figure.

Menteuse contre Amour, qui vengeur te poursuit, Tu as levé ton camp pour t'enfuyr de nuict, Accompagnant ta Royne (ô vaine couverture !)

Trompant pour la faveur ta promesse et ta foy. Comment pourroy-je avoir quelque faveur de toy, Quand tu ne veux souffrir que je t'aime en pein-

[ture ?

Ceste fleur de Vertu, pour qui cent mille larmes Je verse nuict et jour sans m'en pouvoir soûler, Peut bien sa destinée à ce Grec égaler, A ce fils de Thetis, à l'autre fleur des armes.

Le Ciel malin borna ses jours de peu de termes : Il eut courte la vie ailée à s'en-aller : Mais son nom qui a fait tant de bouches parler, Luy sert contre la mort de pilliers et de termes.

Il eut pour sa prouesse un excellent sonneur : Tu as pour tes vertus en mes vers un honneur, Qui malgré le tombeau suivra ta renommée.

Les Dames de ce temps n'envient ta beauté, Mais ton nom tant de fois par les Muses chanté, Qui languiroit d'oubly si je ne t'eusse aimée.

Maistresse quand je pense aux traverses d'amour, Qu'ore chaude ore froide en aimant tu me

[donnes, Comme sans passion mon cœur tu passionnes, Qui n'a contre son mal ny trêve ny séjour :

Je souspire la nuict, je me complains le jour Contre toy, ma Raison, qui mon fort abandonnes, Et pleine de discours, confuse, tu t'estonnes Dés le premier assaut sans défendre ma Tour.

Non : si forts ennemis n'assaillent nostre place, Qu'ils ne fussent vaincus si tu tournois la face, Encores que mon cœur trahist ce qui est mien.

Une œillade, une main, un petit ris me tue : De trois foibles soudars ta force est combatue : Qui te dira divine, il ne dira pas bien.

Afin que ton renom s'estende par la plaine Autant qu'il monte au Ciel engravé dans un Pin, Invoquant tous les Dieux, et respandant du vin. Je consacre à ton nom ceste. belle Fontaine.

Pasteurs, que vos troupeaux frisez de blanche laine Ne paissent à ces bords : y fleurisse le Thin, Et tant de belles fleurs qui s'ouvrent au matin, Et soit dite à jamais la Fontaine d 'Hélène.

Le passant en Esté s'y puisse reposer,

Et assis dessus l'herbe à l'ombre composer

Mille chansons d 'Hélène, et de moy luy souvienne.

Quiconques en boira, qu'amoureux il devienne : Et puisse en la humant, une flame puiser Aussi chaude qu'au cœur je sens chaude la mienne.

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