‹ Sonnets pour Hélène. Introd. et notes de Roger Sorg; avec un port. gravé sur boisChapitre 11 sur 25 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Lettre, je te reçoy, que ma Déesse en terre M'envoye pour me faire ou joyeux, ou transi, Ou tous les deux ensemble : ô Lettre, tout ainsi Que tu m'apportes seule ou la paix, ou la guerre,

Amour en te lisant de mille traits m'enferre, Touche mon sein, à fin qu'en retournant d'ici, Tu contes à ma Dame en quel piteux souci Je vy pour sa beauté, tant j'ay le cœur en serre !

Touche mon estomac pour sentir mes chaleurs, Approche de mes yeux pour voir tomber mes

[pleurs.

Que larme dessus larme amour tousjours m'as-

[semble.

Puis voyant les eflFects d'un si contraire esmoy, Dy que Deucalion et Phaëthon chez moy, [semble. L'un au cœur l'autre aux yeux se sont logez en-

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Lettre, de mon ardeur véritable interprète, Qui parles sans parler les passions du cœur, Poste des amoureux, va conter ma langueur A ma Dame et comment sa cniauté me traite.

Comme une messagère et accorte et secrette Contemple en la voyant sa face et sa couleur, Si elle devient gave, ou palle de douleur, Ou d'un petit souspir si elle me regrette.

Fais office de langue : aussi bien je ne puis Devant elle parler, tant vcrgongneux je suis. Tant je crains l'offenser, et fault que le visage

Blesme de ma douleur en rende tesmoignage. Tu pourras en trois mots luy dire mes ennuis : Le silence parlant vaut un mauvais langage.

xLvm

Le soir qu'Amour vous fist en la salle descendre Pour danser d'artifice un beau ballet d'Amour, Vos yeux, bien qu'il fust nuict, ramenèrent le jour, Tant ils sceurent d'esciairs par la place respandre.

Le ballet fut divin, qui se souloit reprendre, Se rompre, se refaire, et tour dessus retour Se mesler, s'escarter, se tourner à l'entour. Contre- imitant le cours du fleuve de Méandre.

Ores il estoit rond, ores long, or'estroit.

Or' en poincte, en triangle, en la façon qu'on voit

L'escadron de la Grue évitant la froidure.

Je faux, tu ne dansois, mais ton pied voletoit Sur le haut de la terre : aussi ton corps s'estoit Transformé pour ce soir en divine nature.

lyo SONNETS

Je voy mille beautez, et si n'en voy pas-une Qui contente mes yeux : seule vous me plaisez, Seule quand je vous voy, mes Sens vous appaisez : Vous estes mon Destin, mon Ciel, et ma Fortune,

Ma Venus mon Amour ma Charité ma brune, Qui tous bas pensemens de l'esprit me rasez, Et de haultes vertus l'estomac m'embrasez, Me soulevant de terre au cercle de la Lune.

Mon œil de vos regards goulûment se repaist : Tout ce qui n'est pas vous luy fasche et luy de- Tant il a par usance accoustumé de vivre [plaist,

De vostre unique douce agréable beauté.

S'il pèche contre vous affamé de vous suivre,

Ce n'est de son bon gré, c'est par nécessité.

Ces cheveux, ces liens, dont mon cœur tu enlasses, Bougez, primes, subtils, qui coulent aux talons, Entre noirs et chastains bruns déliez et longs, Tels que Venus les porte et ses trois belles Grâces,

Me tiennent si estrains, Amour, que tu me passes Au cœur en les voyant cent poinctes d'aiguillons, Dont le moindre des nœuds pourroit des plus

[félons En leur plus grand courroux arrester les menaces.

Cheveux non achetez empruntez ny fardez, Qui vostre naturel sans feintise gardez, [porte Ha! que vous estes beaux ! permettez que j'en

Un lien à mon col, à fin que sa beauté,

Me voyant prisonnier lié de telle sorte,

Se puisse tesmoigner quelle est sa cruauté.

Je suis esmerveillé que mes pensers ne sont Las de penser en vous y pensant à toute heure : Me souvenant de vous, or' je chante, or' je pleure, Et d'un penser passé cent nouveaux se refont.

Puis légers comme oyseaux ils volent et s'en- vont, M 'abandonnant tout seul, devers vostre demeure : Et s'ils sçavoient parler, souvent vous seriez seure Du mal que mon cœur cache, et qu'on lit sur

[mon front.

Or sus venez Pensers, pensons encor en elle. De tant y repenser je ne me puis lasser : [belle. Pensons en ses beaux yeux, et combien elle est

Elle pourra vers nous les siens faire passer. Venus non seulement nourrit de sa mammelle Amour son fils aisné, mais aussi le Penser.

LU

Belle gorge d'albastre, et vous chaste poictrine, Qui les Muses cachez en un rond verdelet : Tertres d'Agathe blanc, petits gazons de laict, Des Grâces le séjour, d'Amour et de Cyprine:

Sein de couleur de Hz et de couleur rosine, De veines marqueté, je vous vy par souhait Lever l'autre matin, comme l'Aurore fait Quand vermeille elle sort de sa chambre marine.

Je vy de tous costez le Plaisir et le Jeu,

Venus, Amour, la Grâce armez d'un petit feu,

Voler ainsi qu'enfans, par vos coustaux d'yvoire,

M'esblouyr, m'assaillir et surprendre mon fort : Je vy tant de beautez que je ne les veux croire. Un homme ne doit croire aux tesmoins de sa mort.

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