‹ Sonnets pour Hélène. Introd. et notes de Roger Sorg; avec un port. gravé sur boisChapitre 8 sur 25 · ANAGRAMME · texte numérisé non relu

ANAGRAMME

Tu es seule mon cœur, mon sang et ma Déesse, Ton œil est le file et le ré bien-heureux, Qui prend, quand il luy plaist, les hommes gene- Et se prendre des sots jamais il ne se laisse, [reux,

L'honneur, la chasteté, la vertu, la sagesse, Logent en ton esprit, lequel rend amoureux Tous ceux qui de nature ont un cœur désireux D'honorer les beautez d'une docte Maistresse.

Les noms ont efficace et puissance et vertu :

Je le voy par le tien, lequel m'a combatu

Et l'esprit et le corps par armes non légères.

Sa force à moy fatale a causé mon soucy. Voilà comme de nom, d'effect tu es aussi Le ré des genereus, Elene de Surgeres.

Ha que ta Loy fut bonne et digne d'estre apprise, Grand Moise, grand Prophète, et grand Minos

[de Dieu, Qui grand Législateur commandas à l'Hebrieu Qu'après sept ans passez liberté fust acquise.

Je voudrois, grand Guerrier, que celle que j'ay

[prise

Pour Dame, et qui se sied de mon cœur au milieu,

Voulust qu'en mon endroit ton ordonnance eust

[lieu,

Et qu'au bout de sept ans m'eust remis en fran-

[chise.

Sept ans sont ja passez qu'en servage je suis : Servir encor sept ans de bon cœur je la puis, Pourveu qu'au bout du temps de son cœur je

[jouisse.

Mais ceste Grecque Hélène ayant peu de souci De la loy des Hebrieux, d'un courage endurci Contre les loix de Dieu n'affranchit mon service.

vm

Je plante en ta faveur cest arbre de Cybelle, Ce Pin, où tes honneurs se liront tous les jours : J'ay gravé sur le tronc nos noms et nos amours, Qui croistront à Tenvy de l'escorce nouvelle.

Faunes qui habitez ma terre paternelle, Qui menez sur le Loir vos dances et vos tours. Favorisez la plante et luy donnez secours, Que l'Esté ne la brusle, et l'Hyver ne la gelle.

Pasteur qui conduiras en ce lieu ton troupeau. Flageolant une Eclogue en ton tuyau d'aveine, Attache tous les ans à cest arbre un tableau.

Qui tesmoigne aux passans mes amours et ma

[peine :

Puis l'arrosant de laict et du sang d'un agneau, Dy, Ce Pin est sacré, c'est la plante d'Helene.

Ny la douce pitié, ny le pleur lamentable Ne t'ont baillé ton nom : ton nom Grec vient

[d'ester, De ravir, de tuer, de piller, d'emporter Mon esprit et mon cœur, ta proye misérable.

Homère en se jouant de toy fit une fable, Et moy l'histoire au vray. Amour, pour te flater, Comme tu i'.s à Troye, au cœur me vient jetter Le feu qui de mes os se paist insatiable.

La voix, que tu feignois à l'entour du Cheval Pour décevoir les Grecs, me devoit fair^ sage : Mais l'homme de nature est aveugle à son mal,

Qui ne peut se garder ny prévoir son dommage ; Au pis-aller je meurs pour ce beau nom fatal. Qui mit toute l'Asie et l'Europe en pillage.

Adieu belle Cassandre, et vous belle Marie, Pour qui je fu trois ans en servage à Bourgueil : L'une vit, l'autre est morte, et ores de son œil Le Ciel se resjouyst dont la terre est marrie.

Sur mon premier Avril, d'une amoureuse envie J'adoray vos beautez : mais vostre fier orgueil Ne s'amollit jamais pour larmes ny pour dueil, Tant d'une gauche main la Parque ourdit ma vie.

Maintenant en Automne encores malheureux, Je vy comme au Printemps de nature amoureux, Afin q;je tout mon âge aille au gré de la peine.

Et or' que je deusse estre affranchi du harnois, Mon Colonnel m'envoye à grands coups de car- R'assieger llion pour conquérir Heleine. [quois,

Trois jours sont ja passez que je suis affamé De vostre doux regard, et qu'à l'enfant je semble Que sa nourrice laisse, et qui crie et qui tremble De faim en son berceau, dont il est consommé.

Puis que mon œil ne voit le vostre tant aimé, Qui ma vie et ma mort en un regard assemble, Vous deviez, pour le moins, m'escrire, ce me

[semble :

Mais vous avez le cœur d'un rocher enfermé.

Fiere ingrate et rebelle, à mon dam trop superbe,

Vostre courage dur n'a pitié de l'amour,

Ny de mon palle teint j a flestry comme une herbe.

Si je suis sans vous voir deux heures à séjour. Par espreuve je sens ce qu'on dit en proverbe. L'amoureux qui attend se vieiilist en un jour.

Prenant congé de vous, dont les yeux m'ont domté, Vous me distes un soir comme passionnée, Je vous aime, Ronsard, par seule destinée, Le Ciel à vous aimer force ma volonté.

Ce n'est pas vostre corps, ce n'est vostre beauté Ny vostre âge qui fuit vers l'Automne inclinée : Ja cela s'est perdu comme une fleur fanée : C'est seulement du Ciel l'injuste cruauté.

Vous voyant, ma Raison ne s'est pas défendue. Vous puissé-je oublier comme chose perdue. Helas ! je ne sçaurois et je le voudrois bien.

Le voulant, je rencontre une force au contraire Puis qu'on dit que le Ciel est cause de tout bien, Je n'y veux résister, il le faut laisser faire.

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Quand je pense à ce jour, où près d'une fontaine Dans le jardin royal ravy de ta douceur, Amour te descouvrit les secrets de mon cœur, Et de combien de maux j'avois mon ame pleine :

Je me pasme de joye, et sens de veine en veine Couler ce souvenir, qui me donne vigueur, M'aguise le penser, me chasse la langueur, Pour espérer un jour une fin à ma peine.

Mes Sens de toutes parts se trouvèrent contens, Mes yeux en regardant la fleur de ton Printemps, L'oreille en t'escoutant : et sans ceste compagne,

Qui tousjours nos propos tranchoit par le milieu, D'aise au Ciel je volois, et me faisois un Dieu : Mais tousjours le plaisir de douleur s'accompagne.

A l'aller, au parler, au flamber de tes yeux, Je sens bien, je voy bien que tu es immortelle : La race des humains en essence n'est telle : Tu es quelque Démon ou quelque Ange des cieux.

Dieu pour favoriser ce monde vicieux.

Te fit tomber en terre, et dessus la plus belle

Et plus parfaite idée inventa la modelle

De ton corps, dont il fut luy-mesmes envieux.

Quand il fit ton esprit, il se pilla soy-mesme : Il print le plus beau feu du Ciel le plus suprême Pour animer ta masse, ainçois ton beau printemps.

Hommes, qui la voyez de tant d'honneur pour-

[veue, Tandis qu'elle est çà bas, soulez-en vostre veue. Tout ce qui est parfait ne dure pas long temps.

Je ne veux comparer tes beautez à la Lune : La Lune est inconstante, et ton vouloir n'est qu'un. Encor moins au Soleil : le Soleil est commun, Commune est sa lumière, et tu n'es pas com-

[mune.

Tu forces par vertu l'envie et la rancune. Je ne suis, te louant, un flateur importun. Tu semblés à toy-mesme, et n'a portrait aucun : Tu es toute ton Dieu, ton x\stre et ta Fortune.

Ceux qui font de leur Dame à toy comparaison. Sont ou présomptueux, ou perclus de raison : D'esprit et de sçâvoir de bien loin tu les passes:

Ou bien quelque Démon de ton corps s'est vestu, Ou bien tu es portrait de la mesme Vertu, Ou bien tu es Pallas, ou bien l'une des Grâces.

Si vos yeux cognoissoyent leur divine puissance, Et s'ils se pouvoyent voir, ainsi que je les voy. Ils ne s'estonneroyent, se cognoissant, dequoy Divins ils ont veincu une mortelle essence.

Mais par faute d'avoir d'eux-mesmes cognois- Ils ne peuvent juger du mal que je reço;^ : [sance, Seulement mon visage en tesmoigne pour moy. Le voyant si desfait, ils voyent leur puissance.

Yeux, où devroit loger ime bonne amitié. Comme vous regardez tout le Ciel et la terre. Que ne penetrcz-vous mon cœur par la moitié ?

Ainsi que de ses rais le Soleil fait le verre,

Si vous le pouviez voir vous en auriez pitié.

Et aux cendres d'un mort vous ne feriez la guerre.

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Si de vos doux regars ' je ne vais me repaistre A toute heure, et tousjours en tous lieux vous

[chercher, Helas ! pardonnez-moy : j'ay peur de vous fascher. Comme un serviteur craint de desplaire à son

[maistre.

Puis je crains tant vos yeux, que je ne sçaurois estre Une heure en les voyant sans le cœur m 'arracher,. Sans me troubler le sang: pource il faut me cacher, Afin de ne mourir pour tant de fois renaistre.

J'avois cent fois juré de ne les voir jamais. Me parjurant autant qu'autant je le promets : Car soudain je retourne à r'engluer mon aile.

Ne m'appelez donq plus dissimulé ne feint. Aimer ce qui fait mal, et revoir ce qu'on craint. Est le gage certain d'un service fidèle.

Je voyois me couchant, s'esteindre une chandelle, Et je disois au lict bassement à-par-moy, Pleust à Dieu que le soin, que la peine et l'esmoy, Qu'Amour m'engrave au cœur, s'esteignissent

[comme elle.

Un mastin enragé, qui de sa dent cruelle IMord un homme, il luy laisse une image de soy, Qu'il voit tousjours en l'eau : Ainsi tousjoursje voy Soit veillant ou dormant, le portrait de ma belle.

Mon sang chaud en est cause. Or comme on voit

[souvent L'Esté moins bouillonner que l'Automne suivant, Mon Septembre est plus chaud que mon Juin de

[fortune.

Helas ! pour vivre trop, j'ay trop d'impression.

Tu es mort une fois, bien-heureux Ixion,

Et je meurs mille fois pour n'en mourir pas une.

Bon jour ma douce vie, autant remply de joye, Que triste je vous dis au départir adieu : En vostre bonne grâce, hé dites-moy quel lieu Tient mon cœur, que captif devers vous je r'envoye:

Ou bien si la longueur du temps et de la voye Et l'absence des lieux ont amorty le feu Qui commençoit en vous à se monstrer un peu : Au moins s'il n'est ainsi, trompé je le pensoye.

Par espreuve je sens que les amoureux traits Blessent plus fort de loin qu'à l'heure qu'ils sont

[près, Et que l'absence engendre au double le servage.

Je suis content de vivre en Testât où je suis. De passer plus avant je ne dois ny ne puis : Je deviendrois tout fol, oii je veux estre sage.

Amour, qui tiens tout seul de mes pensers la clef, Qui ouvres de mon cœur les portes et les serres, Qui d'une mesme main me ]E:uaris et m'enferres, Qui me fais trespasser et vivre derechef :

Tu distilles ma vie en si pauvre méchef, Qu'herbes drogues nv jus ny puissance de

[pierres Ne pourroyent m'alleger, tant d'amoureuses

[guerres Sans trêves tu me fais, du pied jusques au chef.

Oiseau, comme tu es, fay moy naistre des ailes, Afin de m'en-voler pour jamais ne la voir : En volant je perdray les chaudes estincelles,

Que ses yeux sans pitié me firent concevoir. Dieu nous vend chèrement les choses qui sont

[belles.

Puis qu'il faut tant de fois mourir pour les avoir.

Amour, tu es trop fort, trop foible est ma Raison Pour soustenir le camp d'un si rude adversaire. Trop tost, sotte Raison, tu te laisses desfaire : Dés le premier assaut on te meine en prison.

Je veux, pour secourir mon chef demi-grison, Non la Philosophie ou les Loix : au contraire Je veux ce deux-fois nay, ce Thebain, ce Bon- Lequel me servira d'une contrepoison [père,

Il ne faut qu'un mortel un immortel assaille. Mais si je prens un jour cest Indien pour moy, Amour, tant sois tu fort, tu perdras la bataille,

Ayant ensemble un homme et un Dieu contre toy. La Raison contre Amour ne peut chose qui vaille : Il faut contre un grand Prince opposer un grand

[Roy.

Cusin, monstre à double aile, au mufle Elephantin, Canal à tirer sang, qui voletant en presse Sifles d'un son aigu, ne picque ma Maistresse, ¥a la laisse dormir du soir jusqu'au matin.

Si ton corps d'un atome et ton nez de mastin Cherche tant à picquer la peau d'une Déesse, En lieu d'elle, Cusin, la mienne je te laisse : Que mon sang et ma peau te soyent comme un

[butin.

Cusin, je m'en desdy : hume moy de la belle Le sang, et m'en apporte une goutte nouvelle Pour gouster quel il est. Hà, que le sort fatal

Ne permet à mon corps que le tien il peust estre ! Boivant son tiède sang, je luy farcis cognestre Qu'un petit ennemy fait souvent un grand mal.

Aller en marchandise aux Inde^ précieuses, Sans acheter ny or ny parfum ny joyaux, Hanter sans avoir soif les sources et les eaux, Fréquenter sans bouquets les fleurs délicieuses.

Courtiser et chercher les Dames amoureuses, Estre tousjours assise au milieu des plus beaux, Et ne sentir d'amour ny flèches ny flambeaux, Ma Dame, croyez-moi, sont choses monstrueuses.

C'est se tromper soy-mesme : aussi tousjours j'ay

[creu Qu'on pouvoit s'eschaufer en s'approchant du feu. Et qu'en prenant la glace et la neige on se gelle.

Puis il est impossible estant si jeune et belle. Que vostre cœur gentil d'Amour ne soit esmeu. Sinon d'un grand brasier, au moins d'une estin-

[celle.

Amour, je pren congé de ta menteuse escole, Où j'ai perdu l'Esprit, la Raison et le Sens, Où je me suis trompé, où j'ay gasté mes ans, Où j'ay mal-employé ma jeunesse trop folle.

Malheureux qui se fie en un enfant qui voile, Qui a l'esprit soudain, les efîects inconstans. Qui moissonne nos fleurs avant nostre printans, Qui nous paist de créance et d'un songe frivole.

Jeunesse l'allaicta, le sang chaud le nourrit. Guider l'ensorcela, paresse le pourrit. Entre les voluptez vaines comme fumées.

Cassandre me ravit, Marie me tint pris,

Ja grison à la Cour d'une autre je m'espris.

Le feu d'Amour ressemble aux pailles allumées.

Le mois d'Aoust bouillonnoit d'une chaleur

[esprise Quand j 'allay voir ma Dame assise auprès du feu : Son habit estoit gris, duquel je me despieu, La voyant toute palle en une robbe grise.

Que plaignez- vous, disoy-je, en une chaire assise ? Je tremble et la chaleur reschaufer ne m'a peu, Tout le corps me fait mal, et vivre je n'ay peu Saine comme j'estois, tant l'ennuy me tient prise.

Si l'Esté, la jeunesse et le chaud n'ont pouvoir D'eschaufer vostre sang, comment pourroy-je voir Sortir un feu d'ufie âme en glace convertie ?

Mais, Corps, ayant souci de me voir en esmoy, Serois-tu point malade en langueur comme moy, Tirant à toy mon mal par une sympathie ?

Au milieu de la guerre, en un siècle sans foy, Entre mille procez, est-ce pas grand'folie D'escrire de l'Amour ? De manotes on lie Les fols qui ne sont pas si furieux que moy.

Grison et maladif r'entrcr dessous la loy [crie. D'Amour, ô quelle erreur ! Dieux, merci je vous Tu ne m'es plus Amour, tu m'es une Furie, Qui me rens fol, enfan, et sans yeux comme toy :

Voir perdre mon pays, proye des adversaires, Voir en nos estendards les fleurs de Hz contraires. Voir une Thebayde et faire l'amoureux !

Je m'en vais au Palais : adieu vieilles Sorcières. INIuscs je prens mon sac, je seray plus heureux En gaignant mes procez, qu'en suivant vos rivières.

Le Juge m'a trompé : ma Maistresse m'enserre Si fort en sa prison, que j'en suis tout transi : La guerre estamon huis. Pour charmer mon souci, Page, verse à longs traits du vin dedans mon verre.

Au vent aille l'amour, le procez et la guerre, Et la melancholie au sang froid et noirci : Adieu rides adieu, je ne \y plus ainsi : Vivre sans volupté c'est vivre sous la terre.

La Nature nous donne assez d'autres malheurs Sans nous en acquérir. Nud je vins en ce monde, Et nud je m'en iray. Que me servent les pleurs,

Sinon de m'attrister d'une angoisse profonde ? Chasson avec le vin le soin et les malheurs : Je combas les soucis, quand le vin me seconde.

Ma peine me contente, et prens en patience

La douleur que je sens, puis qu'il vous plaist ainsi.

Et que daignez avoir souci de mon souci,

Et prendre par mon mal du vostre expérience.

Je nourriray mon feu d'une douce espérance. Puis que vostre desdain vers moy s'est adouci. Pour résister au mal mon cœur s'est endurci, Tant la force d'Amour me donne d'asseurance.

Aussi quand je voudrois, je ne pourrois celer Le feu dont vos beaux veux me forcent de brusler. Je suis soulfre etsalpestic, et vous n'estes que glace.

De parole et d'escrit je monstre ma langueur : La passion du cœur m'apparoist sur la face, La face ne ment point : c'est le mirouer du cœur.

Vous triomphez de moy, et pource je vous donne Ce Lierre qui coule et se glisse à l'entour Des arbres et des murs, lesquels tour dessus tour, Plis dessus plis il serre, embrasse et environne.

A vous de ce Lierre appartient la Couronne. Je voudrois, comme il fait, et de nuict et de jour Me plier contre vous, et languissant d'amour. D'un nœud ferme enlacer vostre belle colonne.

Ne viendra point le temps que dessous les ra-

[meaux, Au matin où l'Aurore esveille toutes choses, En un Ciel bien tranquille, au caquet des oiseaux

Je vous puisse baiser à lèvres demy-closes.

Et vous conter mon mal, et de mes bras jumeaux

Embrasser à souhait vostre yvoire et vos roses .'*

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