‹ Sonnets pour Hélène. Introd. et notes de Roger Sorg; avec un port. gravé sur boisChapitre 9 sur 25 · MADRIGAL · texte numérisé non relu

MADRIGAL

Voyez comme tout change (hé qui l'eust espéré !) Vous me soûliez donner, maintenant je vous donne Des bouquets et des fleurs : Amour vous aban-

[donne, Qui seul dedans mon cœur est ferme demeuré.

Des Dames le vouloir n'est jamais mesuré, Qui d'une extrême ardeur tantost se passionne, Tantost d'une froideur extrême l'environne, Sans avoir un milieu longuement asseuré.

Voila comme Fortune en se jouant m'abaisse : Vostre appréhension et vostre seul penser Un temps furent à moy, or' vostre amour me laisse. Le temps peut toute chose à la fin eff"acer.

Ne vous mocquez pourtant du lien qui me presse, Soyez douce à mon cœur sans tant le reblesser. Dieu pour punir l'orgueil commet une Déesse Son sein vous esclouyt, gardez de l'offenser.

Ma Dame beut a moy, puis me bailla sa tasse, Beuvez, dit-ell', ce reste où mon cœur j'ay versé : Et alors le vaisseau des lèvres je pressay, Qui comme un Batelier son cœur dans le mien

[passe.

Mon sang renouvelle tant de forces amasse Far la vertu du vin qu'elle m'avoit laissé, Que trop chargé d'esprits et de cœurs, je pensay Mourir dessous le faix, tant mon ame estoit lasse.

Ah Dieux, qui pourroit vivre avec telle beauté Qui tient tousjours Amour en son vase arresté ? Je ne devois en boire, et m'en donne le blâme.

Ce vase me lia tous les Sens dés le jour

Que je beu de son vin, mais plustost une flame.

Mais plustost un venin, qui m'en-yvra d'amour.

J'avois esté saigné, ma Dame me vint voir [lente : Lorsque je languissois d'une humeur froide et Se tournant vers mon sang, comme toute riante Me dist en se jouant, Que vostre sang est noir !

Le trop penser en vous a peu si bien mouvoir L'imagination, que l'ame obéissante A laisse la chaleur naturelle impuissante De cuire de nourrir de faire son devoir.

Ne soyez plus si belle, et devenez Medee :

Colorez d'un beau sang ma face ja ridée.

Et d'un nouveau Printemps faites moy r'animer.

iïson vit rajeunir son escorce ancienne :

Nul charme ne sçauroit renouveller la mienne.

Si je veux rajeunir il ne faut plus aimer.

Si la beauté se perd fais-en part de bonne heure, Tandis qu'en son Printemps tu la vois fleuronner : Si elle ne se perd, ne crain point de donner A tes amis le bien qui tousjours te demeure.

Venus, tu devrois estre en mon endroit meilleure, Et non dedans ton camp ainsi m'abandonner : Tu me laisses toy-mesme esclave emprisonner Es mains d'une cruelle où il faut que je meure.

Tu as changé mon aise et mon doux en amer : Que devoy-je espérer de toy, germe de mer, Sinon toute tempeste ? et de toy qui es femme

De Vulcan, que du feu ? de toy garce de Mars, Que couteaux, qui sans cesse environnent mon D'orages amoureux de fiâmes et de dars ? [âme

Amour seul artizan de mes propres mal-heurs, Contre qui sans repos au combat je m'essaye, M'a fait dedans le cœur une mauvaise playe. Laquelle en lieu de sang ne verse que des pleurs.

Le meschant m'a fait pis, choisissant les meilleurs De ses traits, ja trempez aux veines de mon faye : La langue m'a navrée, à fin que je bégaye En lieu de raconter à chacun mes douleurs.

Phebus, qui sur Parnasse aux Muses sers de guide, Pren l'arc, revenge moy contre mon homicide : J'ay la langue et le ccrur percez t'avant sui%"v.

Voy comme l'un et l'autre en bégayant me saigne. Phebus, dés le berceau j'ai suixT ton enseigne, Conserve les outils qui t'ont si bien seni.

Cythere entroit au bain, et te voyant près d'elle Son Ceste elle te baille à fin de le garder. Ceinte de tant d'amours tu me vins regarder Me tirant de tes yeux une flèche cruelle.

Muses, je suis navré, ou ma playe mortelle Guarissez, ou cessez de plus me commander. Je ne suy vostre escole, à fin de demander Qui fait la Lune vieille, ou qui la fait nouvelle.

Je ne vous fais la Cour, comme un homme ocieux, Pour apprendre de vous le mouvement des Cieux, Que peut la grande Eclipse, ou que peut la petite,

Ou si Fortune ou Dieu ont fait cest Univers : Si je ne puis fléchir Hélène par mes vers, Cherchez autre escoHer, Déesses je vous quitte

J'ay honte de ma honte, il est temps de me taire,

Sans taire l'amoureux en un chef si prison, 11 vaut mieux obcyr aux hnx de la Raison, Qu'estre plus désormais en l'amour volontaire.

Je l'ay juré cent fois : mais je ne le puis faire. Les Roses pour l'Hyvcr ne sont plus de saison: Voicy le cinquicsme an de ma longue prison, Esclave entre les mains d'une belle Corsaire.

Maintenant je veux estrc importun amoureux Du bon pcre Aristote, et d'un soin généreux Courti/.er un Platon à nostre vie utile.

Il est temps que je sois de l'Amour deslié :

Il vole comme un Dieu : homme je vais à pie.

Il est jeune il est fort : je suis gris et débile.

Maintenant que l'Hyver de vagues empoulees Orgueillist les Torrens, et que le vent qui fuit Fait ores esclatter les rives d'un grand bruit, Et ores des forests les testes efeuillees :

Je voudrois voir d'Amour les deux ailes gelées. Voir ses traicts tous gelez, desquels il me poursuit, Et son brandon gelé dont la chaleur me cuit Les veines que sa flame a tant de fois bruslees.

L'Hyver est tousjours fait d'un gros air espessi, Pour le Soleil absent ny chaud ny esclairci : Et mon ardeur se fait des rayons d'une face,

Laquelle me nourrit d'imagination.

Tousjours dedans le sang j'en ay l'impression,

Qui force de l'Hyver les neiges et la glace.

Une seule vertu, tant soit parfaite et belle.

Ne pourroit jamais rendre un homme vertueux : Il faut le nombre entier en rien défectueux : Le Printemps ne se fait d'une seule arondelle.

Toute vertu divine acquise et naturelle Se loge en ton esprit. La Nature et les Cieux Ont versé dessus tov leurs dons plus précieux : Puis pour n'en faire plus ont rompu le modelle.

Ici à ta beauté se joint la Chasteté,

Ici l'honneur de Dieu, ici la Pieté,

La crainte de mal-fairc, et la peur d'infamie :

Ici un cœur constant, qu'on ne peut esbranler. Pource en lieu de mon cœur, d'Helene et de ma vie, Je te devrois plustost mon Destin appeler.

Yeux, qui versez en l'ame ainsi que deux Pla-

[nettes,

Un esprit qui pourroit ressusciter les morts,

Je sçay dequoi sont faits tous les membres du

[corps,

Mais je ne puis sçavoir quelle chose vous estes.

Vous n'estes sang ny chair, et toutefois vous faites Des miracles en moy, tant vos regards sont forts, Si bien qu'en foudroyant les miens par le dehors. Dedans vous me tuez de cent mille sagettes.

Yeux la forge d'Amour, Amour n'a point de traits Que les poignans esclairs qui sortent de vos rais. Dont le moindre à l'instant toute l'ame me sonde.

Sans les sentir je meurs : soudain je suis refait Quand je les sens au cœur, ayant le mesme effect En moy par leur chaleur qu'a le Soleil au monde.

l60 SONNETS

Comme un vieil combatant qui ne veut plus s'ar-

[mer, Ayant le corps chargé de coups et de vieillesse, Regarde en s'esbatant l'Olympique jeunesse Pleine d'un sang bouillant aux joustes escrimer :

Ainsi je regardois du jeune Dieu d'aimer, Dieu qui combat tousjcjurs par ruse et par finesse. Les gaillards champions, qui d'une chaude presse Se veulent en l'arenc amoureuse enfermer :

Quand tu lis reverdir mon escorce ridée De ta charmante voix, ainsi que fit Medee Par herbes et par jus le père de Jason.

Je n'ay contre ton charme opposé ma défense : Toutefois je me deuls de r'entrer en enfance, Pour perdre tant de fois l'esprit et la Raison.

POUR HELENE, LIVRE II. l6l

Laisse de Pharaon la terre Kgvptienne, Terre de servitude, et vien sur le Jourdain : Laisse mov ceste Cour et tout ce fard mondain Ta Circe, ta Serene, et ta magicienne.

Demeure en ta maison pour vivre toute tienne, Contente toy de peu : l'âge s'enfuit soudain. Pour trouver ton repos, n'atten point à demain : N'atten point que l'hyver sur les cheveux te

[vienne.

Tu ne vois à ta Cour que feintes et soupçons : Tu vois tourner une heure en cent mille façons : Tu vois la vertu fausse, et vraye la malice.

Laisse ces honneurs pleins d'un soin ambitieux, Tu ne verras aux champs que Nymphes et que

[Dieux, Je seray ton Orphée, et toy mon Eurydice.

Ces longues nuicts d'hyver, où la Lune ocicuse Tourne si lentement son char tout à l'entour, Oîi le Coq si tardif nous annonce le jour, Où la nuict est année à l'ame soucieuse :

Je fusse mort d'ennuy sans ta forme douteuse, Qui vient, 6 doux remède, alléger mon amour, Et faisant toute nue entre mes bras séjour, Rafraichist ma chaleur, bien qu'elle soit menteuse.

Wave lu es farouche et fiere en cruauté : On jouist de ta feinte en toute privautc. Près d'elle je m'endors, près d'elle je repose.

Rien ne m'est refusé. Le bon sommeil ainsi Abuse par le faux mon amoureux souci.

S'abuser en amour n'est pas mauvaise chose.

Quand vous serez bien vieille, au soir à ia chan- Assise auprès du feu, dévidant et filant, [délie. Direz chantant mes vers, en vous esmerveillant, Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle.

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Desja sous le labeur à demy sommeillant. Qui au bruit de mon nom ne s'aille resveillant, Bénissant vostre nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre et fantôme sans os

Par les ombres myrteux je prendray mon repos :

Vous serez au fouyer une vieille accroupie.

Regrettant mon amour et vostre fier desdain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain : Cueillez dés aujourd'huy les roses de la vie.

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