LXXXVIII
Ainsi, sa joue est la mappemonde du passé, de l'époque où la beauté vivait et mourait comme les fleurs, avant que ces ornements bâtards que l'on porte, osassent se montrer sur un front vivant;
Avant que ks tresses d'or des morts, propriété des sépulcres, fussent coupées pour vivre une seconde vie sur une seconde tôle, et que la toison de la beauté morte fît la parure d'une autre'.
En Iri apparaissent encore ces temps antiques et sacrés où îa beauté sans ornements était elle-même et naturelle, ne faisant pas son été d'un feuillage étranger,
Et ne volant pas sa robe neuve au passé. Lui, la nature le garde comme la carte qui montre à un art menteur ce qu'était la beaulô autrefois.
1 II y avait plus de courage qu'on ne pense à parler ainsi a une époque où la reine Elisabeth, par horreur de ses cheveux blancs, voulait imposer de faux cheveux blonds à toute sa cour et faisait ouvrir les tombeaux pour couper la chevelure des morts. L'horreur que Shakespeare avait de la beauté factice et convenue
l'a fait revenir souvent à la charge contre celte mode monslrueuse que la Révolution seule a pu détruire complètement. Dans le Marchand de Venise, act. m, se. ii, il fait dire à Bassanio :
So are those crisped snaky golden locks.
"Which make such Avanton gambols with the wind,
Upon supposed fairness, often known
To be the dowry of a second lioru,
The skull Ihat brcd llieiu in llie sejiuichre.
Ainsi CCS boucles d'or, tordues comme des serpents, ([ui jouent si t;oqueltement avec le vent sur une beauté supposée, sont souvent connues pour n'être qu'un douaire prêté à une seconde tète, tandis que le crâne qui les a nourris est dans le sépulcre.
Dans cette prodiiricusc imprécation du quatrième actc^ Shakespeare s'adresse aux vendeuses d'amour de son temps par la voix désespérée de Timon d'Athènes :
Thatch your poor thin roofs Wilh burdens of the dead; — some that vvere hanged, No marter : — wear Ihem , ])etray with them : whote still !
Donnez pour chaume à vos pauvres toits maigres la dépouille des morts : portez-la, servez-vous-en pour trahir et vous prostituer encore I
Dans Shakespeare, ce n'est pas Ihomme seulement qui se révolte contre cette mode naissante, c'est l'artiste. Ce qui l'indigpe, ce n^est pas seulement la violation des tombeaux^ l'outrage fait à la mort; c'est la violation de la nature, c'est l'outrage fait à la beauté vivante. Dans l'expression passionnée de sa haine contre tout ce qui est postiche, ne semble-t-il pas que le poëte obéisse à quelque pressentiment? Le faux une fois entré dans la mode, ne va-t-il pas envahir l'art? On dirait que Shakespeare voit déjà se projeter sur le ciel de l'idéal comme une ombre de la solennelle perruque que porte la tragédie de Louis XIV.
Que lu sois blâmé, ce n'est pas un défaut chez loi, car la supériorité a toujours été la cible de la calomnie. La beauté a pour ornement le soupçon, ce corbeau qui vole dans l'air le plus pur du ciel.
Pourvu qu'il soit réel, la calomnie ne fait que rendre plus évident le mérite que le temps justifie; car le ver du mal aime les plus suaves bourgeons, et tu lui présentes un printemps pur et sans tache.
Tu as traversé les embûches de la jeunesse, tu en as évité les attaques ou les as supportées en vainqueur! Pourtant l'éloge qui te revient ne peut l'appartenir
Au point d'enchaîner l'envie qui va grandissant toujours. Si le soupçon de la malveillance ne masquait pas ta splendeur, lu posséderais seul le royaume des cœurs.
Contre le temps, si jamais ce temps arrive, où je te verrai froncer le sourcil sur mes défauts, où ton amitié réglera son compte avec moi, poussée à ce calcul par des conseils raisonnes ;
Contre le temps où tu passeras devant moi comme un étranger, et où tu me salueras à peine d'un rayon de tes yeux ; où ton amour, cessant d'être ce qu'il était, invoquera les arguments d'une gravité réfléchie ;
Contre ce temps-là, je me fortifie dès à présent dans la connaissance du peu que je vaux, et je lève la main contre moi-même
Pour maintenir le bon droit de ton côté. Pour me livrer à la misère, tu as la force des lois, puisque je ne puis alléguer de motif pour que tu m'aimes.
Quand tu seras d'humeur à me dédaigner, et que tu verras mon mérite de l'œil du mépris, je combattrai de ton côté contre moi-même, et je prouverai ta vertu même par ton parjure.
Parfaitement éclairé sur ma propre faiblesse, je pourrai faire à ta décharge le récit des fautes cachées dont je suis criminel, afin qu'en me perdant tu gagnes une nouvelle gloire.
Et moi aussi, je gagnerai à ta décision : car, concentrant sur toi toutes mes pensées aimantes, le tort que je me ferai à moi-même,
Faisant ton avantage, fera le mien par contre-coup. Tel est mon amour, et je t'appartiens de telle façon que, pour ton bien, je prendrai sur moi tout le mal.
Dis que lu m'as quitté pour un défaut quelconque, et j'ajouterai un commentaire à ton accusation. Dis que je suis boiteux et je trébuclierai soudain, sans faire aucune défense contre tes arguments.
« Pour couvrir d'un prétexte une rupture désirée, tu
ne poarras, ami, faire pour ma disgrâce la moitié de
ce que je ferai : sachant ta volonté, j'étranglerai notre
amitié' et j'aurai l'air d'un étranger.
Je serai absent de les promenades : et, sur mes lèvres, ton doux nom bien-aimé ne se posera plus jamais, de peur, indigne profane, que je ne lui fasse tort,
En parlant par hasard de notre vieille liaison. Pour toi, contre moi-même, je m'engage à un réquisitoire, car je ne dois jamais aimer quelqu'un que tu hais.
1 Sliakespcarc a employé ailleurs ccito, énergique figure. Dans Anloinc et Cléopàire (act. ii, se. vi)^ ^Enobarbus tlit à Mionas : « You shall find the band that scems to lie their frkndship togethcr i'hall be the very btrangkr of their amity. — Vous verrez que le lien nicmc ([ui semble serrer leur amitié servira à 1 etrang'ler. »
Donc, hais-moi si tu veux : maintenant, si jamais. Maintenant que le monde est ligué pour contrarier mo vie, joins-toi à la rancune du sort, fais-moi plier tout de suite, et ne viens pas m'accabler après coup.
Ahl quand une fois mon cœur aura esquivé ce désastre, n'arrive pas h l'arrière-garde de mes mallieurs victorieux. Ne donne pas à une nuit de vent un lendemain de pluie, en ajournant la catastrophe préméditée.
Si tu m'abandonnes, ne m'abandonne pas le dernier ; n'attends pas que les autres petites misères aient satisfait leur dépit, mais arrive au premier rang. Ainsi je goûterai
D'abord le pire de ce que me réserve la fortune I Et les autres coups du malheur qui me font l'effet de malheurs, ne me le paraîtront plus quand je t'aurai perdu !
Les uns se glorifient de leur naissance, d'autres de leur talent, d'autres de leur richesse, d'autres de leur force corporelle, d'autres de leurs vêtements enlaidis à la mode nouvelle, ceux-ci de leurs femmes et de leurs faucons et de leurs chiens, ceux-là de leurs chevaux :
Il n'est pas de goût qui n'entraîne sa satisfaction à laquelle il trouve une joie sans égale : mais aucune de ces jouissances n'est la mesure de la mienne, et je les réunis toutes dans un bonheur suprême.
Ton amour me rend plus noble qu'une haute naissance, plus riche que l'opulence, plus élégant que des vêtements coûteux, plus joyeux que faucons ou que chevaux.
En te possédant, je me vante de toutes les fiertés humaines. Misérable en ceci seulement que tu peux m'enlever tout cela et me faire le plus misérable du monde !
Dî- SI! AKrRPF.ARE 181
Mais qu'importe que tu te démènes pour te dérober à moi? Tu m'appartiens sûrement jusqu'au terme de ma vie. Ma vie ne durera pas plus longtemps que ton amour, car c'est de ton amour pour moi qu'elle dépend.
Quel besoin ai-je de craindre la pire de tes cruautés, puisque la moindre d'elles doit terminer ma vie? Je le vois, ma vie n'est pas de celles qui dépendent de ton humeur.
Tu ne peux pas me torturer de ton inconstance, puisque je dois succomber à ta première révolte. Ohî rheureux privilège que j'ai là,
Heureux d'avoir ton amour ou heureux de mourir 1 Mais quel bonheur est assez pur pour n'avoir pas de tache à craindre? Tu peux me (rompersans que j'en sache rien.
Ainsi je pourrai vivre en te supposant sincère, comme un mari trompé ; ainsi, le visage de l'amour pourra me sembler encore l'amour, malgré ton inconstance, et Ion regard être avec moi, et ton cœur être ailleurs !
Car, la haine ne pouvant vivre dans tes yeux, je ne pourrai pas lire en eux ton changement. Chez beaucoup, l'histoire des trahisons du cœur est écrite dans un regard, une moue, un froncement, une ride étrange :
Mais le ciel a décrété en te créant qu'une douce sympathie respirerait toujours sur ta face; quelles que soient tes pensées ou les passions de ton cœur,
Ton regard ne peut jamais dire que douceur. Oh! comme ta beauté serait pareille à la pomme d'Eve, si ta suave vertu ne répondait pas à ton apparence!
DE SIf AKFFPFARE Î83
Étant voire serf, aî-je autre chose à faire qu'à attendre les heures et les moments où vous me demandez? Je n'ai pas de temps précieux à dépenser, pas de service à faire, jusqu'à ce que vous les réclamiez.
Et je n'ose pas gronder l'heure qui n'en finit pas, quand, ô mon souverain, je regarde l'horloge en vous espérant, et je n'accuse pas les amertumes de l'absence, quand une fois vous avez dit adieu à votre serviteur.
Et je n'ose demander à ma pensée jalouse où vous pouvez être et où vos affaires vous supposent. Mais, comme un triste serf, j'attends et ne pense rien,
Sinon comme vous rendez heureux ceux avec qui vous êtes. Si fou est mon amour que dans ce qui vous plaît, quoi que vous fassiez, il ne voit rien de mal.
18i SONNETS
XCVIIÏ
Que Dieu qui tout d'abord me fît votre serf, me garde de contrôler même par la pensée vos heures de plaisir, ou d'implorer de vous le compte de vos moments 1 ne suis-je pas votre vassal, tenu d'attendre votre loisir?
Oh 1 puissé-je, soumis à un signe de vous, supporter la prison d'absence que me fait votre liberté! puisse ma patience, apprivoisée à la souffrance, subir chaque contre-temps sans vous accuser d'un tort !
Allez où il vous plaira ; votre charte est si large que vous possédez à vous seul le privilège de votre temps. Faites ce que vous voudrez. C'est à vous
De vous pardonner à vous-même le crime d'égoïsme ; moi je suis fait pour attendre, bien que l'attente soit un enfer, et je ne blâme pas votre plaisir, innocent ou coupable.
DE SHAKESPEAUE 1?".
Je t'ai si souvent invoqué pour ma muse et tu as donné à mes vers une aide si éclatante que toutes les autres plumes, d'après mon exemple, répandent leur poésie sous ton patronage.
Tes yeux qui ont appris à un muet à chanter jusqu'au ciel et à la lourde ignorance à voler dans les airs, ont ajouté des plumes à l'aile de la science et donné au talent une double majesté.
Toutefois sois fier surtout de mon œuvre, car elle est due à ton influence et née de toi. Dans les travaux des autres tu ne fais qu'améliorer le style
Et embellir leur art de tes grâces suaves. Mais tu es tout mon art, à moi, et tu grandis jusqu'à la science mon ignorance grossière.
186 SONNtT.^^
Tant que seul j'ai imploré ton aide, mon vers seul a possédé toute ta gentille grâce: mais maintenant mes nombres gracieux sont déchus, et ma muse malade cède la place à une autre.
Je conviens, doux amour, que ton aimable sujet mérite le travail d'une plume plus digne; pourtant ce qu'invenle sur toi ton poëte, c'est à toi qu'il le dérobe pour te le restituer.
Il te prête la vertu, et il a volé ce mot-là à ta conduite; il te donne la beauté, et il l'a trouvée sur ta joue : il ne peut t'apporler
Un éloge qui ne vive pas en toi. Donc, ne le remercie pas de ce qu'il dit, puisqu'il te doit ce qu'il le paye.
DE bllAKKbl'LARE IS"
ConimeiU ma liiiisc pourrait-cUc manquer d'idée tant que de Ion soiiflle, lu verses dans mon vers Ion inelîable argument, trop parfait pour se fixer sur un papier vulgaire?
Oh ! remercie-toi toi-même, si tu trouves en moi rien qui vaille la peine que tu le lises ; car quel est le muet qui n'a rien à te dire, quand toi-même tu donnes la lumière à son invention?
Sois pour lui la dixième muse, dix fois plus puissante que ces neuf vieilles, invoquées par les rimeurs: et celui qui s'inspirera de loi produira
Des strophes éternelles qui survivront aux dates loinlaines. Si ma muse légère charme l'avenir curieux, qu'à moi en soit la peine, mais à loi l'éloge!
Oh ! mais que je me sens faible eu écrivant sur vous, quand je sais qu'un esprit meilleur^ fait usage de votre nom et emploie toute sa puissance à le chanter, enchaînant ma langue en parlant de votre gloire 1
Mais puisque votre perfection, vaste comme l'océan, peut porter la plus humble comme la plus fière voile, ma barque impertinente, si petite auprès de la sienne, se hasarde d'elle-même sur votre immensité.
Vos eaux les plus basses suftisent à me tenir à Ilot, tandis qu'il vogue sur votre abîme insondable. Si je naufrage, je ne suis qu'un mauvais bateau;
Lui, il est de haut bord et de splendide voilure. Si donc il réussit et si je chavire, mon pire malheur aura été de périr par amour.
1 Malouc conjecture que le poëte ici désigné par Shakespeare n'est autre que Spenser. L'admiration réciproque que l'auteur des Sonnets et l'auteur des Amorctti se sont témoig-uéerun à l'autre, semble autoriser celte conjecture. C'eût été une étude bien eurieuse pour la postérité que de comparer, sur un même sujet,
les deux plus grandes poésies lyriques du règne d'Elisabeth. Malheureusement, s'il est vrai qu'ils aient existé, les poëmes adressés par Spenser à Tami de Shakespeare ont' été perdus, et il faut les compter dans le catalogue trop nombreux des œuvres de Spenser qui ne nous sont pas parvenues. On sait en effet que, malgré toutes les recherches, il a été impossible de retrouver les six derniers livres de la Rein» des Fées, et une foule d'autres compositions mentionnées par l'auteur lui-même, telles que l'Enfer des Amants, le Furgatoire, le Somme d'une semaine, le Vélican mourant, les Fêtes des chamj^s, la Cour de Cuipidon, etc., lesquelles furent probablement brûlées dans l'incendie qui détruisit le château du poëte en Irlande, en 1598, et où il perdit même un de ses petits -enfants. Épouvantable désastre qui ruina Thomme et tua le pèrel Spenser mourut de faim en 1599. Le comte d'Essex, favori de la reine et grand ami du comte de South ampton, ayant appris quelques jours auparavant la misère extrême à laquelle le poëte était réduit, lui fit envoyer vingt livres. Spenser les lui renvoya, donnant pour toute réponse qu'ii n'avait yas le tem'ps de les dépenser.
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Je conviens que tu n'es pas marié à ma muse, et qu'ainsi tu peux sans crime jeter les yeux sur ces phrases de dédicace que les écrivains adressent à leur héros, — bénédiction de tous les livres I
Tu es aussi accompli par la science que par la beauté, et tu trouves tes mérites au-dessus de mes éloges: aussi es-tu forcé de demander encore un portrait plus éclatant à un pinceau plus en vogue.
Fais, ami ! mais quand ils auront imaginé toutes les touches forcées que peut prêter la rhétorique, tu n'auras trouvé de vraie sympathie pour ta perfection si vraie
Que dans le langage simplement vrai de ton véridique ami. Et leur peinture grossière conviendrait mieux à des joues où le sang manque : chez toi, elle fait abus.
[)l\ SllAlvi:si'EAUL' rji
Je n'ai jamais vu que vous eussiez besoin de fard, aussi n'en mets-je point à voire portrait. J'ai trouve ou cru trouver que votre créance excédait l'offre misérable de ma poésie.
Aussi ai-je endormi ma muse à votre sujet, afin que, resté debout, vous pussiez vous démontrer à vousmême combien une plume vulgaire est insuffisante pour parler des mérites qui fleurissent en vous.
Ce silence, vous me l'avez imputé à crime, mais ce sera ma plus grande gloire d'être resté muet; car en ne disant rien, je ne dépare pas cette beauté
A qui tant d'autres, en voulant donner la vie, n'apportent qu'une tombe. Il y a plus de vie dans un seul de vos beaux yeux que dans tous les éloges imaginés par deux de vos poètes.
Quel est le plus éloquent? qui en peut dire plus que ce riche éloge : Vous seul clés vous? C'est dans ces termes-là qu'est muré le trésor qui peut offrir du vôtre un équivalent.
Elle est d'une pénurie misérable, la plume qui ne prêle pas un peu de gloire à son sujet : mais celui qui parle de vous, s'il peut dire que vous êtes vous, ennoblit ainsi son récit.
Qu'il se borne à copier ce qui e^t écrit en vous, sans empirer les traits que la nature a faits si purs : et un tel portrait fera acclamer son génie
Et partout admirer son style. Vous ajoutez une malédiction aux bénédictions de votre beauté par cet amour de l'éloge qui vous vaut des éloges indignes.
CVf
Ma muse, bouche close, garde discrètement le silence, tandis que voire louange, entourée de riches commentaires, est gravée à jamais avec une plume d'or sur une phrase précieuse taillée par toutes les muses.
Je pense de belles pensées, tandis que les autres écrivent de belles paroles, et, comme un clerc illettré, je crie toujours : Amen I à chaque hymne qu'un esprit supérieur vous apporte sous la forme achevée d'une plume raffinée.
Quand je vous entends louer, je dis : Cest cela! c'est wai! et j'ajoute quelque chose au dernier mot de l'éloge, mais c'est dans ma pensée où mon amour pour vous,
Bien que talonné par mes paroles, garde toujours le premier rang. Donc, écoutez chez les autres le souffle de leurs paroles, et chez moi le langage réel de mes pensées muettes.
19 'f SONNETS
Est-ce cette grande poésie dont la voile fière a entrepris la capture de ta trop précieuse cargaison, qui a pu enterrer dans mon cerveau mes mûres pensées et leur donner pour tombeau le sein où elles étaient nées?
Est-ce cet esprit, à qui les esprits ont appris à écrire des choses surhumaines, qui m'a frappé de mort? Non, ni lui, ni les compères qui la nuit lui prêtent leur aide, n'ont effaré ma poésie.
Ni lui, ni cet affable spectre familier ^ qui lui fournit chaque nuit l'idée en fraude, ne peuvent, à titre de vainqueurs, se vanter de mon silence.
La peur de ce rival ne m'a pas fait évanouir. Mais quand sa poésie s'est remplie de votre inspiration, la mienne, n'ayant plus de sujet, a été prise de faiblesse.
1 Les comnipntateurs n'ont pu se mettre d^accord sur le sous de ces vers mystérieux.
Adieu! tu es un bien trop précieux pour moi, et lu sais trop sans doute ce que Lu vaux : le baii de notre amitié te laisse libre, et tes engagements envers moi sont tous terminés.
Car ai-je d'autres droits sur toi que ceux que tu m'accordes? Et où sont mes titres à tant de richesses? Rien en moi ne peut ne valoir ce don splendide, et aussi ma patente m'est-elle retirée.
Tu t'étais donné à moi par ignorance de ce que tu vaux ou par une méprise sur mon compte. Aussi, ce don de toi-même que tu m'avais fait par un malentendu.
Tu me le reprends maintenant que tu te ravises. Ainsi, je t'aurai possédé, comme dans l'illusion d'un rêve : roi dans le sommeil; mais au réveil, plus rien !
Si tu survis à mon existence résignée, alors que la mort brutale couvrira mes os de poussièie ; et si par hasard tu relis une fois encore ces pauvres rudes vers de ton ami disparu,
Juge-les d'après les progrès du temps, et n'y eût-il pas une plume qui ne fit mieux, garde-les par égard pour moi, sinon pour leur poésie, dépassée par l'essor de plus heureux génies.
Oh ! daigne alors seulement te dire dans une pensée charitable : ce Si la muse de mon ami avait grandi en même temps que ce siècle, son amour lui aurait donné un enfant plus beau,
» Digne de marcher dans les rangs d'un meilleur équipage : mais, puisqu'il est mort et que les poëtes font mieux que lui, lisons-les, eux pour leur style et lui pour son amour ! »
ex
Pauvre âme, cenlre de ma terre pécheresse, abriilie par les puissances rebelles qui le revêtent, pourquoi languis-tu intérieurement et souffres-tu ce luxe qui peint tes murs extérieurs de si coûteuses couleurs?
Pourquoi, ayant un loyer si court, fais- tu de si grandes dépenses pour ta demeure éphémère? Est-ce pour que les vers, héritiers de ce superflu, mangent à tes frais? La fin de ton corps est-elle la tienne?
Ame, vis donc aux dépens de ton esclave, et laisse-le languir pour augmenter ta réserve. Achète la durée divine en vendant des heures de poussière.
Nourris-toi au dedans et ne t'enrichis plus au dehors. Ainsi tu te nourriras de la mort qui se nourrit des hommes; et, la mort une fois morte, tu n'auras plus rien de mortel.
Où donc es-tu, muse, pour oublier si longtemps de parler de celui qui le donne toute ta puissance? Dépenses-tu ta furie à quelque indigne chant, couvrant ta poésie de ténèbres pour mettre la lumière sur de vils sujets?
Reviens, muse oublieuse, et vile rachète par de nobles accents le temps si futilement passé; chante à l'oreille de celui qui estime tes chants et qui donne à ta plume le talent avec l'inspiration.
Debout, muse rétive. Vois, sur le doux visage de mon bien-aimé, si le temps n'a pas gravé quelque ride. S'il l'a fait, couvre ses ruines de ta satire,-
Et rends ses victoires la risée de l'univers. Donne la gloire à mon ami plus vile que le temps ne lui ôte la vie, et pare ainsi les coups de sa faux crochue.
CXH
0 muse truande ! quelle sera ta pénitence pour avoir ainsi négligé tant de verlu colorée de tant de beaulé? Beauté et vertu appartiennent toutes deux à mon bienaimé, toi, tu lui appartiens aussi, et c'est ce qui t'ennoblit.
Réponds, muse; vas-lu pas par basard me dire que la vertu n'a pas besoin de couleur pour en couvrir sa couleur, ni la beauté de pinceau pour prouver sa réalité, mais que le bien, pour être le bien, doitlgujours être sans mélange?
Quoi! parce qu'il n'a pas besoin d'éloge, vas-tu devenir muette? Ne donne pas ce prétexte à ton silence, car il ne tient qu'à toi de faire vivre mon ami au delà d'une tombe dorée,
Et de le faire louer par les siècles futurs. Allons! muse, à l'œuvre ! je vais l'apprendre à le faire voir à l'avenir tel qu'il nous apparaît aujourd'hui.
DE SlIAKESPE VPJ: 203
Mon amour s'est fortifié quoique plus faible en apparence : je n'aime pas moins, bien que je semble moins aimer. C'est faire marchandise de ce qu'on aime que d'en publier partout à voix haute ]a riche estimation.
Notre amour, tout nouveau, n'était encore qu'à son printemps, quand j'avais coutume de le saluer de mes lais, semblable à Pliilomèle qui chante au front de l'été et qui retient sa voix à la venue de la saison plus mûre.
Non pas que l'été soit moins charmant alors qu'à l'époque où elle berçait la nuit de ses hymnes douloureux ; mais c'est que toutes les branches fredonnent une musique sauvage,
Et que les plus douces choses perdent leur charme à devenir communes. Aussi, comme l'oiseau, je retiens quelque temps ma langue de peur de vous ennuyer de mes chants.
1 MM. Guizot et Pichot ont donne de ce sonnet la traduction suivante :
Mon amour n'est que plus vif, quoique affaibli en apparence ; je n'aime
pas moins, quoique jn paraisse moins aimer. C'est un amour vrnal, celin dont la bouche publie partout le prix relevé; notre amour était à son printemps quand je le célébrais dans nu)s vers, semblable h Pliilomèlo q\ii module ses chants aux plus beaux jours et qui se tait quand la saison est plus avancée. Non que l'été lui plaise moins qu'au temps où ses hymnes de mélancolie rendaient la nuit attentive, mais tous les rameaux sont devenus harmonieux, et ce qui devient commun perd son charme. Comme Philomèle, je me tais quelquefois, de peur de vous lasser de mes chants.
Hélas! quelle pauvreté montre ma muse, pour que, offrant une pareille carrière à sa coquetterie, mon sujet soit plus beau dans sa nudité que sous les éloges dont elle le couvre.
Oh ! ne me blâmez pas si je ne puis plus écrire î Regardez dans votre miroir et vous y verrez un visage dont la perfection suprême émousse mon inspiration, lasse ma poésie et fait ma confusion.
Ne serait-il pas criminel, en tâchant de l'embellir, de gâter un sujet si beau par lui-même? Car mes vers n'ont pas d'autre but
Que de parler de vos grâces et de vos dons. Et tout ce qu'il en peut tenir dans mon vers n'est rien, non, rien ! à côté de ce que vous montre votre glace quand vous y regardez.
200 SONNKTS
Qu'on ne traite pas mon amour d'idoltàtric ni mon bien-aimé d'idole, parce que mes chan(s et mes louanges, sans cesse dédiés à lui, ne parlent que do lui, encore et toujours les mêmes !
Charmant est mon bien-aimé, aujourd'hui comme demain, constant à jamais dans sa merveilleuse excellence : aussi ma poésie, forcée à la constance, n'exprimant qu'une seule chose, ne connaît pas la variété.
Beauté, bonté, vertu, voilà tout mon sujet. Beauté, bonté, vertu, voilà mon refrain en mots divers, et c'est dans la variante que je dépense mon imagination.
Thème merveilleux que celte Irinité en une seule personne! Beauté, bonté, vertu, ont longtemps vécu séparées ; et c'est la première fois qu'elles occupent la même demeure.