‹ SonnetsChapitre 11 sur 14 · DE ^5HAK1';SIM':AK · texte numérisé non relu

DE ^5HAK1';SIM':AK

Pourquoi ma poésie est-elle ainsi dénuée des caprices nouveaux, et se garde-t-elle ainsi des variations et des changements rapides? Pourquoi, à la mode du moment, ne tourné-je pas les regards vers les mélliodes nouvelles et les néologismes étrangers^?

Pourquoi ai-je un style unique et toujours le même, et fais- je garder à mon idée son vêtement habiluel, de sorte que chacune de mes paroles dit presque mon nom, en trahissant sa naissance et son origine?

Ohî sachez-le, mon doux ami, c'est que vous m'inspirez toujours, et que vous êtes, avec mon amour, mon unique argument. Aussi, tout mon mérite se borne à habiller de vieux mots à neuf

Et à faire servir de nouveau ce qui a servi déjà. Car, semblable au soleil qui est chaque jour neuf et vieux, mon amour redit toujours les choses déjà dites.

1 Le respect que Shakespeare témoigne ici pour la langue nationale lui a l'ait faire ailleurs (clans Nines d'amour yerducs) une vive satire contre les euiihuisies. Les euptiuistes avaient pris pour

évangile le roman de John Lily intitulé : Euphues, dans lequel l'auteur, séduit par l'harmonie de la langue italienne, avait essayé de créer un idiome nouveau qui, s'il eût triomphé, eût suhstitué je ne sais quel jargon hybride à la vieille langue du peuple. La cour maniérée d'Elisabeth avait adopté ce jargon avec fureur dès 1579. Dans une préface mise en tête des œuvres dramatiques de Lily, un contemporain écrivait, en 4592 : « La na- » lion doit à cet écrivain une nouvelle langue. C'est de Tappa- » rition iVEuithues que date cette langue ; toutes les ladies ont » été ses élèves, et une beauté à la cour qui ne pouvait pas » parler l'eup/mis//ie, c'est-à-dire l'anglais pur et réformé dont » Lily avait donné le modèle, était aussi peu regardée que celle » qui aujourd'hui ne parlerait pas français. »

Dans Peines d'amour i)erdues, don Adriano de Armado, l'amant grotesque de Jacquinette, est un euphuiste. Holopherne l'appelle Vhomme des mots nouveaux, le chevalier de la mode, que la musique de sa vropre langue ravit comme une musique enchantée. Holopherne, en sa qualité de professeur, trouve Armado vain, ridicule et emphatique. « Je déteste, s'écrie-t-il, tous ces fanatiques de la fan- » taisie, ces compagnons insociables et pointilleux, ces bourreaux » de l'orthographe qui disent dont, au lieu de doubt , dct, au » lieu de debt; qui appellent un veau cauf et non calf; qui, pour » demij disent kauf au lieu de half; qui avalent le mot neighbour » et en font nebour; ne au lieu de neigh : c'est à me rendre fou! »

DE SIIAKESPKALIE 209

Lorsque, dans la chronique des temps évanouis, je vois la description des plus charmantes créatures, et les vieilles rimes que la beauté a inspirées à l'éloge de nobles dames et d'aimables chevaliers qui ne sont plus,

Alors, dans le blason où sont tracées les formes suprêmes de la beauté, la main, le pied, la lèvre, l'œil, le front, je sens que les maîtres anciens essayaient d'exprimer la beauté dont vous êtes aujourd'hui l'idéal.

Ainsi, toutes leurs louanges ne sont que des prophéties de notre temps et des ébauches de vous. Et comme ils ne vous voyaient qu'avec les yeux qui devinent,

Us n'en savaient pas assez pour vous chanter. Quant à nous qui maintenant vous contemplons face à face, nous avons des yeux pour admirer, mais pas de langue pour louer.

CXVIIÏ

S'il est vrai qu'il n'y a rien de nouveau, mais que (out ce qui existe a existé d'abord, quelle déception pour notre cerveau qui, dans le travail de l'invention, porte à son insu pour la seconde fois le fardeau d'un enfant déjà né !

Oh î puisse l'histoire, en ramenant mes regards dans le passé, par delà cinq cents courses de soleil, me montrer votre image dans quelque livre ancien, s'il est vrai que votre âme a eu une incarnation première ^ ?

Que je puisse voir ce que disait le vieux monde devant le merveilleux chef-d'œuvre de votre forme; et si nous sommes en progrès ou en décadence,

Ou -si la révolution n'est qu'une répétition. Oh! j'en suis sur, les esprits des époques premières ont donné la louange de l'admiration à de moins parfaites créatures.

1 Nous appelons les médifalioiis du locieur sur ces vers iiiHiiinieiit curieux où le phks graud poëte du Jiioveu âge développe

Ja théorie des existences antérieures et semble affirmer la conliniiitc du moi liumain à travers ses incarnations successives. N'est-il pas étrange de voir revenir ici cette doctrine de la métempsycose partie de l'ancienne Egypte et de la vieille Gaule? Remarquons aussi la conclusion dans laquelle Shakespeare, repoussant ridée indienne de l'immobilité et l'idée biblique de la décadence^ proclame, avec la certitude du génie, le grand principe révolutionnaire du progrès indéfini.

0 mon adorable enfant, toi qui tiens en ton pouvoir le sablier capricieux et joues avec l'heure, celte faux du temps, toi qui vis de ravages et ne montres autour de toi que des cœurs flétris à mesure que tu grandis !

Si la nature, cette souveraine qui règne sur les naufrages, te ramène près d'elle à chaque pas que tu fais en avant, c'est qu'elle te garde dans le but de tromper par la ruse le temps et de tuer les heures d'ennui.

Pourtant ne te fie pas à elle, ô toi, favori de son caprice. Elle peut retenir, mais non pas garder toujours son trésor : il faut, malgré tous les délais, qu'elle paye sa dette et elle ne peut être quitte qu'en le restituant.

Pour reoi, cliarmant ami, vous ne pouvez vieillir; car, tel vous étiez quand mes yeux rencontrèrent les vôtres pour la première fois, telle voire beauté m'apparaît encore. Le froid de trois hivers a arraché à la foret la parure de trois étés;

Trois beaux printemps se sont changés en jaunes automnes, dans la marche des saisons que j'ai vues ; les parfums de trois avrils ont été brûlés au feu de troii juins, depuis le premier jour où j'ai vu votre jeunesse, et ehe est toujours aussi verte.

Ah! songez pourtant que la beauté, comme l'aiguille du cadran, dévie furtivement sans qu'on la voie bouger : ainsi, votre doux éclat que je me figure immuable

Subit un changement, sans que mes yeux l'aperçoivent. Sachez donc, pour vous mettre en garde, ô jeune inexpérimenté, qu'avant que vous fussiez né. l'été de bien des beautés était mort!

DE llAKF.SPr ARF 215

Nous demandons une postérité aux plus belles créatures, afin que la rose de la beauté ne puisse jamais mourir, et qu'une fois flétrie par la maturité, elle perpétue son image dans un tendre rejeton.

Mais loi, fiancé à tes brillants regards, tu nourris la flamme de ton foyer de ta propre substance. Tu fais une famine là où l'abondance est cachée, ennemi de toi-même, trop cruel pour tes propres charmes.

0 toi, maintenant le frais ornement du monde, qui n'es encore que le héraut du printemps splendide, tu enseveUs ta sève dans ton propre bourgeon ;

Jeune ladre tu te ruines en économie ^ : écoute le cri de la nature, ou, sinon, la gloutonne ira manger dans ta tombe la part qui lui est due.

1 Remarquons l'analogie frappante (lu'il y a entre ces vers et le passage suivant ô.a poëinc de Yênus et Adonis, dédié par Shakes-

peare an comte de Southampton, C'est Vénui? qui, pour tenter Adonis, lui dit :

Is thine own lieart to thine own face allecled? Can thy right hand seize love upon thy left? Then woo thyself, be of tliyself rejected, Steal thine own freedom and complain on theft.

Narcissus so himself himself forsoolc

And clied to kiss his shadow in tlie brook.

Ton cœur est-il voué à ta face? Ta main droite peut-elle ravir l'amour à ta main gauche? Alors courtise-toi toi-même et sois repoussé par toimême, vole-toi ta liberté et plains-toi du vol. Narcisse lui-même s'est ainsi abandonné lui-même et est mort pour embrasser son ombre dans le ruisseau.

Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront des tranchées profondes dans le champ de ta beauté, la fière livrée de ta jeunesse si admirée maintenant, ne sera qu'une guenille dont on fera peu de cas.

Si l'on te demandait alors où est toute ta beauté, où est tout le trésor de tes jours florissants, et si tu répondais que tout cela est dans tes yeux creusés, ce serait une honte dévorante et un stérile éloge.

Combien l'emploi de ta beauté mériterait plus de louange si tu pouvais répondre : — Ce bel enfant né de moi sera le total de ma vie et l'excuse de ma vieillesse ;

Et si tu prouvais que sa beauté est tienne par succession 1 Ainsi tu redeviendrais jeune alors que tu vieillirais et tu verrais se réchauffer ton sang quand tu le sentirais se refroidir*.

1 De même, Vénus dit à Adonis :

Upoii Uie eaith's increase wiiy sliouldst liiou feed, Unloss Uie eaiLli wilh Ihy increase be ferl?

By law of nature thoii art bound to hreed, That tliine may live when thou thyself art dead ;

And so in spite of dealh thou dost survive,

In that tliy likeness slill is Icl't alive.

Pourquoi te nourrirais-tu des produits de la terre, si ce n'est pour que la terre se nourrît de tes produits? Tu es obligé par la loi de nature engendrer, afm que les tiens puissent vivre quand toi-même tu seras mort. Ainsi tu survivras, [en dépit de la mort, dans cette image restée vivante de toi.

DE SMAKESPFARE 219

Regarde dans ta glace et dis au visage que lu y verras qu'il est temps que ce visage en forme un aulre : si lu n'en fais pas maintenant revivre la fraîche image, tu voles le inonde et tu refuses le bonheur à une mère.

Car où est la femme si belle dont la matrice inculte dédaignerait la charrue d'un tel laboureur? Ou bicn^ quel est l'homme assez fou pour être le tombeau de son propre amour et couper court à sa postérité?

Tu es le miroir de ta mère et elle retrouve en loi l'aimable avril de sa jeunesse ; de même, à travers les vitres de ta vieillesse, tu pourras voir,

En dépit des rides, le rayon d'or de ton printemps. Mais, si tu veux vivre pour être oublié, meurs célibataire et Ion image mourra avec toi.

Gaspilleur de charmes, pourquoi dépenses-tu en toimême l'héritage de ta beauté? La nature dans ses legs ne donne rien, elle prête, et, étant libérale, elle ne prête qu'aux généreux.

Alors, bel avare, pourquoi perds-tu les trésors féconds qui te sont donnés pour que tu les donnes ? Usurier sans profit, pourquoi gardes-tu une si grande somme de sommes, sans savoir en vivre?

Car, n'ayant de trafic qu'avec toi seul, tu t'escroques toi-même à toi-même. Aussi, quand la nature t'appellera pour le départ.

Quel codicille valable y pourras-tu laisser? Il faudra que ta beauté, restée sans emploi, te suive dans la tombe, elle qui, bien employée, eût vécu pour être ton exécuteur testamentaire.

Ces mêmes Heures qui ont formé par un travail exquis cette beauté adorable où se plaisent tous les yeux, deviendront impitoyables pour elle et disgracieront ce qui est la grâce suprême.

Car le temps infatigable traîne Tété au hideux hiver et l'y absorbe. La gelée fige la sève, les feuilles les plus vigoureuses tombent toutes, la beauté est sous la neige, la désolation partout!

Alors, si la goulte distillée par l'été ne restait, prisonnière liquide, enfermée dans des parois de cristal, le produit de la beauté serait anéanti avec la beauté même ;

Rien ne resterait d'elle, pas même le souvenir ! Mais les fleurs qui ont distillé leur sève, en affrontant l'hiver, ne perdent que leur feuillage et gardent toujours vivante leur essence parfumée.

Donc, ne laisse pas la rude main de l'hiver déflorer en loi ton été avant que tu aies distillé ta sève. Verse ton parfum en quelque fiole. Thésaurise en un lieu choisi les trésors de ta beauté, et ne la laisse pas se suicider.

Ce n'est pas une usure défendue que celle à qui Ton est heureux de payer des intérêts. C'est cette dette que tu acquitteras en créant un autre toi-même, dix fois plus heureux si tu payes dix vies pour une ;

Et ces dix autres toi-même multiplieraient d'autant ton bonheur si chacun d'eux te reproduisait dix fois. Que pourrait donc faire la mort si tu quittais ce monde,

En y restant vivant dans ta postérité? Ne sois pas égoïste; car tu es trop beau pour être la conquête de la mort et faire des vers tes héritiers.

CXXVH

Regarde! à l'orient, quand le soleil gracieux lève sa léle brûlante, tous les yeux ici-bas rendent hommage à son apparition nouvelle en courtisant du regard sa majesté sacrée ;

El; même, quand il a gravi la hauteur escarpée du ciel, semblable à la forte jeunesse dans sa plénitude, les regards mortels adorent; encore sa beauté et l'escortent dans son pèlerinage doré.

Mais quand du sommet suprême sur son char alourdi, il va, comme la vieillesse, chancelant au crépuscule, les yeux jusque-là respectueux se détournent

De cette course déchue et regardent ailleurs. Toi, de môme, quand tu auras dépassé ton midi, tu mourras inaperçu à moins que tu n'aies un fils.

Toi [dont la voix est une musique, pourquoi écoute«stu tristement la musique? Les mélodies ne font pas la guerre aux m.élodies; la joie se plaît à la joie. Comment aimerais-tu ce que tu accueilles sans plaisir ou accueillerais-tu avec plaisir ce qui t'ennuie?

Si le juste accord des notes assorties, mariées par la mesure, blesse ton oreille, ce n'est que parce qu'elles te grondent mélodieusement ;de perdre dans un solo la partie que tu dois au concert.

Remarque comme les cordes, ces suaves épousées, vibrent l'une sur l'autre par une mutuelle harmonie ; on dirait le père et l'enfant et la mère heureuse,

Qui, tous ne faisant qu'un, chantent une môme noie charmante : voix sans parole dont le chant, multiple quoique semblant unique, te murmure ceci : <( Vivre seul, c'est se laisser mourir! »

DE SHAKESPEARE 22o

Est-ce par crainte de mouiller Tœil d'une veuve que tu te consumes dans le célibat? Ah! si tu viens à mourir sans enfants, le monde te pleurera, comme une épouse son époux.

Le monde sera ta veuve et se désolera toujours de ce que tu n'aies pas laissé d'image de toi derrière toi : tandis que chaque veuve en particulier pourra garder dans son âme, par la vue de ses enfants, les traits de son mari.

Écoute 1 ce qu'un prodigue dépense dans ce monde ne fait que changer de place, car le monde en jouit toujours : mais la beauté stérile a sa fin dans ce monde ;

Et c'est la détruire que de ne pas l'employer. L'amour d' autrui n'est pas dans le sein de celui qui commet sur lui-même ce suicide honteux.

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