CXXXVIII
Te comparerai-je à un jour d'été? Ta es plus aimable et plus tempéré. Les vents violents font tomber les tendres bourgeons de mai , et le bail de l'été est de trop courte durée.
Tantôt l'œil du ciel ^ brille trop chaudement et tantôt son teint d'or s'obscurcit. Toute beauté finit par désembellir, dévastée soit par un accident, soit par le cours changeant de la nature.
Mais ton éternel été ne se fanera pas et ne sera pas dépossédé de tes grâces. La mort ne se vantera pas de ce que tu erres sous son ombre,
Quand tu grandiras vers l'avenir en vers éternels. Tant que les hommes respireront et que les yeux pourront voir, ceci vivra et te donnera la vie.
1 Cette magnifique image du soleil se retrouve dans Richard II :
Whcu tlic cye of heaven is liid Beliind tlie globe, and liglils Ihc lowcr world.
Quand l'œil du ciel est cachù derrière le globe et (5claire le monde ioférieur.
Temps dévorant, émousse les pattes du lion et fais, dévorer par la terre ses propres couvées. Arrache la dent aiguë de la mâchoire du tigre féroce, et brûle dans son sang le phénix séculaire.
Fais les saisons gaies et tristes dans ton vol rapide et dispose à ta guise, temps au pied léger, du monde immense et de toutes ses grâces éphémères. Mais il est un crime que je te défends, le plus odieux de tous :
Oh ! ne creuse pas avec tes heures le front pur de mon bien-aimé, et n'y trace pas de lignes avec la plume de l'âge : laisse-le passer immaculé dans ton cours,
Comme un modèle de beauté pour les générations futures. Mais non ! acharne-toi, vieillard Temps : en dépit de tes attaques, mon bien-aimé vivra dans mes vers à jamais jeune !
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Comme les vagues qui se jettent sur les galets de la plage, nos minutes se précipitent vers leur fin, chacune prenant la place de celle qui la précédait ; et toutes se pressent en avant dans une pénible procession.
La nativité, une fois dans les flots de lumière, monte jusqu'à la, maturité et y prend sa couronne. Alors les éclipses tortueuses s'acharnent contre sa gloire et le temps détruit les dons dont il l'avait comblée.
Le temps balafre la fleur de la jeunesse et creuse les parallèles sur le front de la beauté : il ronge les merveilles les plus pures de la création ;
Et rien ne reste debout que sa faux ne tranche. Et pourtant dans l'avenir mon vers restera debout, chantant tes louanges, en dépit de sa main cruelle*.
1 Cette toute-puissance du poëte qui dispose de Timmortalité était reconnue, chose singulière, des contemporains. Le critique alors fameux qui écrivit, en 1598, le livre intitulé le Tréi^or de
S'JS SONNETS
l'esprit, Mores la proclamait en ces termes : « Ce qu'Ovide disait » de ses ouvrages :
» Jamqiie opus exegi ([iioil nec Jovis ira, nec ignis, » Nec poterit ferrum, nec edax abolere veluslas.
» Et ce qu'Horace disait des siens :
» Exegi monumentum œre perennius, etc.
» Je le dis moi en particulier des œuvres de sir Pliilipp Sidney, » de Spenser, de Daniel, de Drayton, de Shakespeare et de » Warner. »
Remarquons toutefois que si le critique ne conteste pas le génie tout-puissant, il le fait du moins d'assez mauvaise grâce, en nommant l'auteur d'IIaralet le cinquième, et en le faisant passer, non-seulement après Spenser, mais après Sidney, après Daniel, après Drayton !
La postérité, qui remet cliacun à sa place, a ratifié le jugement de Mères en ce qui concerne Siiakespeare et Spenser. Elle ne s'étonne pas de l'orgueil de Shakespeare, pas plus que de celui d'Eschyle qui dédiait ses œuvres au Temps. Elle tient également comme légitime la fierté de Spenser qui disait à sa belle inconnue :
Fair proudi now tell me, why should fair Le proud, Sith ail world's glory is but dross unclean, And rn tlie sliade of deatli isself shall sliroud, lloweyer now Ihereof ye lillle ween !
Tliat goodly idol, now so gay beseen, Shall doit' her flesli's borrow'd fairallire ; And be i'nrget as il liad never been ; Tliat many now miicli woiship and admire 1
Ne any then shall after it inqtiire,
Ne any n^enlion shall thereof remaiti,
But what Ihis verse, thaï never shall expire,
DK SHAKESPEARE 239
Shall lo your piircliase wilh lier tiiankless pain ! Fair! be no longer proiid of tliat shall perish, But tliat, wliicli shall yoii niake immortal, cherish.
Fière beauté ! dis-moi do quoi la beauté peut être fière, puisque toute gloire mondaine n'est qu'une poussière impure et doit avoir pour linceul l'ombre de la mort, quel que peu de souci que vous en ayez aujourd'hui?
Cette idole splendide, si gaie aujourd'hui, se dépouillera de sa robe empruntée de beauté charnelle; elle sera oubliée comme si elle n'avait jamais été, elle que tant de gens aujourd'hui admirent et adorent.
Nul ne s'en inquiétera plus ; nul souvenir n'en restera, si ce n'est celui que ma poésie impérissable achètera pour vous de son labeur méconnu !
0 belle ! ne soyez plus si lière de ce qui va périr, mais aimez celui qui vous fera immortelle !
Mais si la postérité a tenu la promesse faite à sa maîtresse par l'auteur des umoretli, a-t-elle tenu celle que Daniel faisait ù sa Délia dans son xli^ sonnet?
Be not displeased that thèse my papers should Bewray unto the world !iow fair thou art ; Or that my wits bave show'd the best they could. The chastest flarae that ever warmed heart.
Think not, sweet Délia, this shall be thy shame,
My muse should sound thy praise with mournful warble ;
Now many live, the glory of whose name
Shall rest in ice wlien thine is graved in marble 1
Thou may in after âges live esteem'd, Unburied in thèse Unes, reserv'd in pureness ; Thèse shall entomb those eyes, that hâve redeem'd
Me from Ihe vulgar, thee from ail obscureness. Allliough mj coieful accents never mov'd thee, Yet count it no disgrâce that I hâve lov'd thee.
Ne sois pas contrariée de ce que mes écrits révèlent au monde combien
lu es belle, ou de ce fpie mon esprit aif moiilr^ de toi le meirieur qu'il ait pu. Oli ! c'est la plus chaste flamme qui ait jamais lécliauiri' un cœur !
Ne crois pas, chère Délia, que ce sera ta honte que ma muse ait exhalé la louange dans de douloureux murmures. Combien vivent dont le non sera englouti dans les glaces de l'oubli, quand le tien restera gravé sur le marbre!
Tu pourras vivre dans l'estime de l'avenir, ressuseitée dans ces vers qui garderont ta pureté. Ta beauté aura pour tombe ces vers ([ui nous ont rachetés,
Moi, de la vulgarité, toi, de l'obscurité. Bien que mes accents plaintifs ne t'aient jamais émue, va ! ne regarde pas mon amour comme un déshonneur.
La postérité se souvient-elle seulement des engagements que le poëte Drayton n'hésitait pas à prendre envers l'héroïne de ses Ueas ?
How many paltry, Ibolish, painled things, That now in coaafees trouble every street, Shall be forgotten, whom no poët sings, Ere they be well wrapp'd in their winding-sheet I
When I to thee eternity shall give, When nothing else remaineth of thèse days, And queens bereafter shall be glad to live Upon the alms of thy superfluous praise ;
Virgins and matrons, reading thèse my rbymes,
Shall be so mucli delighted with thy story,
That they shall grieve they liv'd not in thèse limes,
To bave seen thee, their sex's only glory : So tbou shalt fly above the vulgar throng, Still to survive in my immortal song.
Combien de créatures misérables, stupides et peintes, qui maintenant troublent toutes les rues de leur coche, seront oubliées pour n'avoir pas été ciiantées p:ir un porte, avant nipme d'f'tre bien enveloppées dans le drap du linceul !
Alors je le donnerai l'élernilé, et rien autre ne restera de ce temps-ci, et les reines seront désormais heureuses de -vivre des aumônes de ta louange superflue.
Vierges et matrones, en lisant mes vers, seront tellement ravies de ton histoire qu'elles regretteront de n'avoir pas vécu de nos jours
Pour te voir, toi, gloire uni(|ue de leur sexe. Ainsi tu t'envoleras audessus de la foule vulgaire, pour vivre à jamais dans mes chants ki» mortels.
Tu peux voir en moi ce temps de l'année où il ne pend plus que quelques rares feuilles jaimes aux branches qui tremblent sous le souffle de l'hiver, orchestres nus et ruinés où chantaient naguère les doux oiseaux.
En moi tu vois le crépuscule du jour qui s'évanouit dans l'Occident avec le soleil couchant, entraîné peu à peu par la nuit noire, cet ^^^^^p de la mort, qui scelle tout dans le repos.
En moi tu vois la dernière étincelle d'un feu qui agonise sur les cendres de sa jeunesse, lit de mort où il doit expirer.
Éteint par l'ahment dont il se nourrissait. Tu t'en aperçois, et c'est ce qui fait ton amour plus fort pour aimer ce que tu vas si tôt perdre.
1 MM. Guizot et Pichot ont traduit ainsi ce môme sonnet :
Tu peux voir en moi ce temps de l'anut'e où quelques feuilles jaunies pendent encore peut-être aux rameaux que fait frémir le souffle gkicé de
DE SlIAlvLbPKAUE 2^3
l'hiver, et qui naguère servaient d'asile aux doux concerts des oiseaux. Tu vois en moi le crépuscule d'un jour qui s'évanouit dans l'occident avec le soleil, et que la nuit eirece peu à peu, telle que le symbole de la mort sppos::nt sur l'univers le sceau du silence. Tu vois en moi les étincelles mouvantes d'un feu étendu sur les cendres comme sur une couche de mort et consumé par ce qui faisait son iiliment. Voilà ce que tu reconnais en moi, et tu n'en aimes que davantage ce que tu dois perdre bientôt.
Comme un père en sa décrépitude prend plaisir à voir son enfant alerle faire acte de jeunesse, de même, moi que la rancune acharnée de la fortune a rendu boiteux*, je trouve toute ma consolation dans ton mérite et dans ta perfection.
Car quel que soit celui des biens de ce monde, beauté, naissance, richesse, esprit, qui, ennobli en ta personne, ait sa couronne en toi, je greffe mon amour à ton être.
Alors je ne suis plus boiteux, pauvre ni méprisé ; car je trouve sous ton ombre une telle sève que je suis rassasié de ton abondance,
Et que je vis d'un peu de toute ta gloire. Pense à ce qu'il y a de meilleur, je le désire en toi ; et, mon désir à peine exaucé, me voilà dix fois heureux !
1 Ces mots made lame hy forlune's dearest S'pite ont été cités par beaucoup de commentateurs pour prouver que Shakespeare était en réalité boiteux. Nous sommes convaincu, quant à nous, par le sens général du sonnet, que ce mot boiteux est pris ici au ligure.
Shakespeare dit à son ami : « Je suis vieux et tu es jeune; je suis, pauvre et tu es riche; je suis méprisé et tu es noble. » C'est uniquement pour exprimer l'impuissance à laquelle le réduit l'âge que Shakespeare se représente comme rendu boiteux par la rancune acharnée de la fortune. Dans un des sonnets traduits plus haut, le sonnet xcii, il dit à son ami : « Dis-moi que tu m'as quitté pour un défaut quelconque,, et j'ajouterai un commentaire à ton accusation; dis que je suis boiteux, et^ vite je trébucherai, sans faire aucune défense contre tes arguments. » Ce passage, que l'on a invoqué comme décisif pour établir que Shakespeare marchait comme Byron et Walter Scott, nous paraît décisif dans le sens contraire, — « Élève contre moi n'importe quelle accusation, dit le poète à son ami, si absurde qu'elle soit, je la justifierai. Imagine-moi un défaut quelconque, et je ferai semblant de l'avoir. Dis que je suis boiteux, et alors je me mettrai à boiter. » Shakespeare ne boitait donc pas d'abord, puisqu'il lui faut l'accusation de son ami pour le décider à boiter. Auparavant, il ne trébuchait pas; ce n'est que maintenant qu'il va trébucher.
Non, nous sommes convaincu que cet intrépide chasseur, ce hardi braconnier qui sautait par-dessus les murs du parc de Charlcote, ce noble cavalier, ce magnifique comédien, William Shakespeare n'était pas boiteux. Selon nous, le mot lame est ici pris dans un sens figuré, et la preuve de notre interprétation se trouve dans la cBfenson suivante qui est de Shakespeare aussi, et qui fait partie du recueil intitulé le Vclerin pasmuné.
Crabbed âge and youth
Cannot live togetlier; Youlh is full of pleasure,
Age is fuli of care; Youtli like summer morn,
Age Hke winter weather ; Youth like summer brave,
Age like winter bare.
Youlh is full of sport, Age's brealli is short,
Youlh is nimble, âge is lamh :
Youth is hot and bold, ,
Age is weak and col d ; Youlh is wild, and ago is tame.
Age, I do abhor tliee, Youtli, I do adore thee;
0, my love, my love is young!
Age, I do dcfy Ihee; 0 swcet sliepherd, hie Ihee,
For melhinks lliou stay'st toolong!
Vieillesse voûtée et jeunesse ne peuvent vivre ensemble; jeunesse est pleine do plaisirs, vieillesse pleine de soucis; jeunesse est comme un malin d'été, vieillesse comme un temps d'hiver; jeunesse est splendiiie comme l'été, vieillesse est nue comme l'hiver. Jeunesse est pleine de gaieté, vieillesse est de courte haleine; jeunesse est agile, vieillesse EST BOITEUSE : jcuuesse est chaude et hardie, vieillesse est l'aible et glacée ; jeunesse est sauvage, et vieillesse apprivoisée. Vieillesse, je t'abhorre, jeunesse, je l'adore; oh! mon bien-aimé, mon bien-aimé est jeune! Vieillesse, jo te brave. 0 doux berger, va-t'en vite, car je crois que lu restes trop longtemps!
CXLÎU
Ma glace ne me persuadera pas que suis vieux, tant que la jeunesse et toi vous serez du même âge ; ce n'est que quand je remarquerai sur toi les sillons du temps que je sentirai la mort envahir mes jours.
Car toute cette beauté qui te couvre n'est que le vêlement visible de mon cœur qui bat dans ta poitrine comme ton cœur en moi. Gomment donc puis-je être plus vieux que toi ?
0 mon bien-aimé, veille sur toi-même comme je veille sur toi, non pour moi-même, mais pour toi. Car je porte ton cœur et je le préserverai de tout mal,
Avec la vigilance d'une tendre nourrice pour son marmot. Ne réclame pas ton cœur quand le mien sera éteint. Tu me l'as donné, ce n'est pas pour le reprendre.
Le péché d'amour-propre possède mes yeux tout entiers, el toute mon âme, et toutes les parties de mon être : et pour ce péché il n'est pas de remède, tant il est profondément enraciné dans mon cœur.
Il me semble qu'il n'est pas de visage aussi charmant que le mien, pas de forme aussi pure, pas de perfection égale, et, dans l'opinion que je me fais de ma propre valeur, je me place à tous égards au-dessus de tous les autres.
Mais quand ma glace me montre à moi tel que je suis, flétri et altéré par le hâle des années, j'y lis le démenti donné à mon amour-propre.
Et la méprise de ma vanité. C'est loi, autre moimême, que je louais au lieu de moi, parant mes années de la beauté de tes jours.
Quand je serai mort, cessez de me plem^er aussitôt que le glas sinistre aura averti le monde que je me suis enfui de ce vil monde pour demeurer avec les vers les plus vils.
Non, si vous lisez ces vers, ne vous souvenez pas de la main 'qui les a écrits, car je vous aime tant que je voudrais être oublié dans votre douce pensée, si cela doit vous attrister de penser à moi.
Oh ! je le répète, si vous jetez l'œil sur ces vers, quand peut-être je serai mélangé avec la boue, n'allez pas même redire mon pauvre nom :
Mais que votre amour pour moi finisse avec ma vie même, de peur que le monde sage, en-regardant vos larmes, ne vous raille à mon sujet, quand je ne serai plus là.
1 Ce sonnet a élé traduit ainsi par MM. Guizot et Picliot ;
Oh! ne gémis plus sur moi, quand je ne serai plus, dès que le son lugubre de l'airain aura cessé de se faire entendre, après avoir donné le
signal do mon départ de ce monde pour aller pnrbgcr avec les vers la demeure d'un loniheau. Non, si lu lis ces ve.'-?, ne le scuvions pas de la main qui les a t''acés; car je t'aime avec tant de sincérité que je veux cire oublié de tes douces pensées plutôt que de t'inspirer la tristesse. Ah ! si tes yeux s'arrêtent sur ces vers, quand peut-être déjà je ne serai plus que poussière, ne prononce pas même mon nom; que ton amour finisse avec u!a vie, de peur que les prétendus sa^xes du monde, témoins de la mélancolie, no te rej)rochent avec un air moqueur et mon amour et ton soupir.
Oh ! de peur que le monde ne vous somme de raconter quel mérite vivait en moi pour que vous m'aimiez ainsi après ma mort, — clicr amour, oubliezmoi tout à fait, car vous ne pourriez montrer en moi rien qui vaille ;
A moins que vous n'inventiez quelque vertueux mensonge, pour m'attribuer plus que je ne mérite et que vous ne couvriez mon cadavre de plus de louange que n'en accorderait d'elle-même la vérité sordide.
Oh ! pour que votre amour si vrai ne paraisse pas menteur dans un éloge immérité fait de moi par votre indulgence, que mon nom soit enterré avec mon corps,
Plutôt que do me survivre pour votre confusion et pour la mienne. Car j'ai honte du peu que j'ai fait, et vous auriez honte aussi de votre amour pour un être indigne.
Mais résigne-toi : quand le cruel arrêt qui n'admet pas de caution m'emportera de ce monde, je participerai encore à la vie dans ces vers qui resteront toujours avec toi comme un souvenir.
Quand tu les reverras, tu verras que la vraie part de
mon être t'a été consacrée. La terre ne peut avoir de
moi que le peu de terre qui lui est dû : toi, tu auras
mon esprit, la meilleure partie de moi-même.
Ainsi tu n'auras perdu de ma vie que la lie, la proie des vers, mon corps mort, lâche dépouille tombée sous le couteau du malheur \
Trop vile pour mériter ton souvenir. La seule chose précieuse est ce que ce corps contient ; et cette chose est à toi, et elle te reste à jamais.
1 La plupart des commenlateurs ont conclu de co v^rs que l'auteur avait alors une pensée de suicide.
Ou je vivrai pour faire votre épitaphe , ou vous me survivrez quand je serai pourri en terre : ainsi la mort ne peut effacer d'ici votre mémoire quand même toutes les parties de mon être seraient livrées à l'oubli.
Votre nom tirera de mes vers l'immortalité, lors même qu'une fois parti, je devrais mourir pour le monde entier. La terre ne peut me fournir qu'une fosse vulgaire, tandis que vous serez vu dans votre tombe de toute l'humanité.
Vous aurez pour monument mon gentil vers que liront les yeux à venir : et les langues futures rediront votre histoire,
Quand tous les souffles de notre génération seront éteints. Et vous vivrez toujours (telle est la vertu de ma plume) sur la bouche des hommes jusqu'à leur dernier soupir.
CXLÎX
Quand je vois la main ciuelle du temps souiller dans le tombeau la coûteuse parure de la vieillesse usée ; quand je vois les hautes tours rasées et le cuivre éternel, sujet à la rage de la mort ;
Quand je vois l'océan affamé empiéter sur le royaume du rivage, et la terre ferme s'étendre sur le domaine liquide, augmenté de la perte ou diminué du gain de l'autre ;
Quand je vois tous ces changements d'État , et les Etats eux-mêmes s'écrouler; ces ruines me font songer que le temps viendra emporter mon bien-aimé.
Cette pensée me met la mort dans l'âme, en la réduisant à pleurer d'avoir ce qu'elle craint tant de perdre.
A son tour, mon bien-aimé sera, comme je le suis maintenant, brisé et accablé par la main injurieuse du temps. Un jour viendra où les heures auront épuisé son sang et couvert son front de lignes et de rides ; où le matin de sa jeunesse
Aura atteint la nuit à pic de l'âge; où toutes ces beautés dont il est roi aujourd'hui iront s'évanouissant ou seront évanouies des yeux du monde, dérobant le trésor de son printemps.
Pour ce jour là, je me fortifie dès à présent contre le couteau cruel de l'âge destructeur, afin que, s'il fauche la vie de mon bien-aimé,
Il ne fauche pas du moins sa beauté de la mémoire humaine. Sa beauté sera vue dans ces lignes noires à jamais vivantes; il vivra en elles d'une éternelle jeunesse. *
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CTJ
Puisque le cuivre, la pierre, la terre, la mer sans bornes, ne peuvent résister à la triste mortalité, comment la beauté tiendrait-elle à cette furie, elle qui en action n'est pas plus forte qu'une fleur?
Oh ! comment le parfum de miel d'un été tiendraitil contre l'assaut destructeur des jours en batterie, quand les rocs imprenables ne sont pas assez solides, ni les portes d'acier assez fortes pour ne pas crouler sous leurs coups?
0 effrayante réflexion! Comment, bêlas! dérober à jamais à l'écrin du temps son plus beau bijou? quelle main assez forte pour retenir son pied rapide?
Quel moyen de sauver la beauté de ses ravages? Ah ! aucun, si ce n'est ce miracle que mon bien-aimr resplendisse à jamais dans l'encre noire!
Oh î comme la beauté semble plus belle lorsqu'elle est embaumée par la vérité ! La rose paraît charmante, mais nous la trouvons plus charmante à cause du suave parfum qu'elle recèle.
L'églantine a des couleurs aussi vives que les nuances de la rose parfumée. Hérissée d'épines comme la rose , elle a la même coquetterie quand Vété soulève de son soufflg le masque de^es bourgeons.
Mais, comme l'apparence est sa seule vertu, elle vit sans amoureux et se fane dans l'indifférence. Elle meurt tout entière ! Il n'en est pas ainsi de la rose suave.
Car de ses feuilles mortes est faite la plus suave odeur. De même, quand votre belle et aimable jeunesse sera fanée, mon vers en distillera l'essence.
Non, le marbre 'et les mausolées des princes ne dureront pas plus longtemps que ma rime puissante. Votre nom' vivra plus brillant dans ces mesures que sur la pierre non balayée que le temps barbouille de sa lie.
Quand la guerre dévastatrice renversera les statues et que les tumultes déracineront l'œuvre de la maçonnerie, ni l'épée de Mars, Tii le feu ardent de la guei^e n'entameront la tradition vivante de votre renommée.
En dépit de la mort et de la rage de Foubli, vous avancerez dans l'avenir; votre gloire trouvera place sous les yeux de toutes les générations
Qui doivent user le monde jusqu'au jugement dernier. Ainsi, jusqu'à l'appel suprême auquel vous vous lèverez vous-même, vous vivrez ici sous le regard épris de la postérité.
DE SHAKFSPEARE 259
Esl-il dans le cerveau humain une figure que l'encre puisse tracer, que mon esprit fidèle n'ait employée pour toi? Reste-t-il maintenant rien de nouveau à dire ou à écrire pour exprimer mon amour ou ton rare mérite ?
Non, doux enfant. Comme dans nos prières à Dieu, je suis forcé chaque jour de redire la même chose, en trouvant neuve cette vieillerie : tu es à moi, je suis à toi, comme le premier jour où j'ai sanctifié ton nom splendide.
Aussi, notre amour immortel, dans la châsse de jeunesse où je l'enferme , est à l'abri de la poussière injurieuse des siècles. Il ne donne pas prise aux rides fatales,
Mais il fait de l'avenir son page éternel. Il retrouvera sa première pensée toujours vivante dans mon vers, alors qu'il la verra morte sous les formes extérieures de ce monde éphémère.
260 SONNETS DE SHAKF.SPEARE
Ni mes propres pressentiments, ni Tâme prophétique de l'univers immense rêvant aux choses à venir, ne peuvent désormais fixer de terme au bail de mon amour, qu'on supposait condamné à une résihation fatale.
La lune qu'on croyait morte a survécu à l'éclipsé et les augures de malheur se moquent maintenant de leurs présages. Les doutes se couronnent enfin dans la certitude, et la paix nous apporte sa branche d'olivier éternelle.
Mon amour est à jamais rafraîchi sous les gouttes de baume tombées de ma poésie, et la mort se soumet à moi. En dépit d'elle , je vivrai dans ces pauvres rimes,
Tandis qu'elle écrasera les masses stupides et sans voix. Et toi, tu auras ici ton monument, ami, quand seront détruites les couronnes et les tombes de cuivre des tyrans !