‹ SonnetsChapitre 12 sur 14 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

0 lionle î avoue que lu n'aimes personne, puisque tu es si imprévoyant pour toi-mômc. J'accorde, si tu veux, que tu es aimé par beaucoup; mais que tu n'aimes personne, cela est bien évident.

Car tu es tellement possédé de haine meurtrière que tu persistes à conspirer contre toi-même, en cherchant à ruiner ce toit splendide qu'il devrait être ton plus cher désir de réparer.

Oh ! change d'idée, que je puisse changer d'opinion I La haine sera-t-elle donc mieux logée que le doux amour? Sois, comme est ton extérieur, gracieux et aimable ;

Ou sois, du moins, aimable pour toi-même. Crée un autre toi-même pour l'amour de moi ; que ta bcautô vive en ton enfant comme en toi.

DE SJIAKLSPfiARF 2i7

A mesure que tu déclineras, tu grandiras dans ton enfant de tout ce dont tu auras décru : et ce sang vif que, jeune, tu auras communiqué, tu pourras dire que c'est le tien, quand tu t'éloigneras de la jeunesse.

Ainsi vivent la sagesse, la beauté, la postérité : hors de là, tout est folie, vieillesse et ruine glacée. Si tous pensaient comme toi, les temps s'arrêteraient et soixante ans feraient la fm du monde.

Que tous ceux que la nature sacrifie, les êtres bruts, informes, grossiers, périssent stériles! Mais regarde ceux qu'elle a le mieux doués, elle t'a donné plus encore.

Conserve donc en les prodiguant ces dons qu'elle t'a prodigués. Tu es le sceau qu'elle a gravé avec l'intention de mettre ton empreinte sur d'autres et de faire vivre ton type.

Quand je compte les heures qui marquent le temps et les jours splendides perdus dans la nuit hideuse; quand je vois la violette hors de saison et les sombres lianes tout argentées de neige ;

Quand je contemple, dépouillés de feuilles, les grands arbres dont naguère le dais protégeait le troupeau de la chaleur; quand je vois la verdure de l'été, toute nouée en gerbes, portée sur la civière avec une barbe blanche et hérissée ;

Alors je mets en question ta beauté, et je songe que tu dois disparaître parmi les ravages du temps, puisque tant de grâces et de beautés se flétrissent

Et meurent à mesure que d'autres naissent; je me dis que rien ne peut te sauver de la faux du temps, si ce n'est une famille qui le brave quand i! voudra t'empoiter.

cxxxiir

Oh 1 si vous pouviez subsister par vous-même ! mais, ami, vous ne vous appartiendrez plus dès que vous aurez vécu votre vie ici-bas. Préparez-vous contre cette fin fatale et donnez votre douce ressemblance à quelque autre.

Par là, cette beauté dont vous avez le bail, n'aura pas de terme : ainsi vous revivrez vous-même quand vous-même serez mort , dans cette douce famille qui gardera votre douce forme.

Qui donc laisserait tomber en ruines une maison si belle, quand avec des soins de ménage il pourrait la conserver en honneur contre les rafales des jours d'hiver

Et la rage funeste de cette bise éternelle , la mort? Oh! nul autre qu'un prodigue. Cher ami, vous savez, vous avez eu un père : puisse votre fils en dire autant ' .

1 Dans le poëme déjà cite, Vénus dit à Adonis :

Torclios are made to iight, jewcls to wear, Daintios lo taslo, fie;;'] beaiily l'or llie iisp,

Ilerbs for thcir smeil, and sappy plaiils to bear : Things growing lo themselves are growth's abuse.

Seeds spring from seeds, and beauly breedelh beauty;

Thou wast begot ; — to get it is thy diily.

• Les torches sont faites pour éclairer, les bijoux pour parer, les friandises pour être goûtées, la fraîche beauté pour être employée, les herbes pour parfumer, les arbres pleins de sève pour porter des fruits. Tout ce qui ne croît que pour soi-même ne croît que par abus. Les semences naissent des semences ; la beauté produit la beauté. Tu fus engendré ; enge^idrer est ton devoir. ^

DE SHAKESPK.^tiE

Ce n'est pas des étoiles que je tire mon jugement ; et pourtant, je t'assure, je possède une astronomie ; non pas pour prédire l'heur et le malheur, les pertes, les disettes et le temps qu'il fera ;

Non pas pour dire l'avenir à courte échéance, en annonçant à chacun son tonnerre, sa pluie et son vent, ni pour dire si les princes seront heureux, d'après les présages multipliés que je trouve dans le ciel.

Mais c'est dans tes yeux que je puise ma science : voilà les étoiles fixes où je lis cette certitude que la vertu et la beauté prospéreront à la fois.

Si tu fais une réserve de toi-même. Sinon, je tire d€ toi ce pronostic que ta fin sera l'arrêt fatal de la vertu et de la beauté.

Quand je considère que tout ce qui croît ne reste dans sa perfection qu'un petit moment et que cet état suprême ne présente que des apparences soumises aux influences mystérieuses des astres ;

Quand je réfléchis que les hommes grandissent comme les plantes, réjouis et abattus par le même ciel; qu'ils s'épanouissent dans leur jeune sève, décroissent dès la maturité et usent leur vigueur jusqu'à l'oubli ;

Alors la pensée de cette vie inconstante reporte mes yeux sur vous, si riche en jeunesse, et je vois le temps ravageur se liguer avec la ruine

Pour changer en une nuit hideuse le jour de votre jeunesse. Alors, pour l'amour de vous, je fais au temps la guerre à outrance, et tandis qu'il est loin de vous, je vous greffe à ma poésie.

DE blIAKESPEAIlE 233

Mais pourquoi ne prenez-vous pas un moyen plus puissant de faire la guerre au temps, ce sanglant despote ? Pourquoi ne vous fortifiez-vous pas vous-mêmo contre la ruine par des armes plus fécondes que ma rime stérile?

Vous voilà maintenant au falle des heures fortunées; et bien des jardins vierges, non labourés encore, vous donneraient dans un vertueux désir de vivantes fleurs, plus semblables à vous que voire image peinte.

Ainsi revivrait dans de vivants contours votre personne que ni le crayon éphémère ni ma plume écolière ne peuvent faire vivre aux yeux des hommes

Dans sa beauté intérieure et ses grâces extérieures. Vous répandre au dehors, c'est vous conserver à jamais; et vous vivrez nécessairement dans un doux portrait fait par vous-même.

Qui croira mon vers dans les temps à venir, si je le remplis de vos mérites sublimes? îl n'est pourtant, le ciel le sait 1 qu'un tombeau qui cache votre vie et ne montre pas la m.oitié de vos splendeurs.

Si je pouvais écrire la beauté de vos yeux et dénombrer toutes vos grâces dans des nombres éternels, l'avenir dirait : Ce poète ment, des touches si célestes n'ont jamais touché de terrestres visages.

Ainsi, on se moquerait de mes papiers, jaunis par l'âge, comme de vieillards plus bavards que véridiques : et la justice à vous rendue passerait pour furie poétique,

Et pour le refrain exagéré d'une antique chanson. Tandis que si vous aviez un enfant vivant alors, vous vivriez doublement , en lui et dans mes rimes.

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