‹ SonnetsChapitre 3 sur 14 · L'HOMME DANS SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

L'HOMME DANS SHAKESPEARE

Les sonnets de Shakespeare sont encore aujourd'hui une énigQie pour les historiens et pour les critiques. La dédicace mystérieuse qui les accompagnait dans la première édition , le désordre involontaire ou préconçu dans lequel ils parurent, l'obscurité de certains passages ont donné lieu à mille interprétations diverses. Les uns ont déclaré que ces sonnets étaient adressés uniquement à une femme; les autres, qu'ils étaient uniquement adressés à un homme; ceux-ci en

ont attribué l'inspiration à un personnage bizarre qui n'aurait été ni homme, ni femme, ou plutôt qui aurait été l'un et l'autre ; ceux-là y ont vu autant de petits poëmes séparés, adressés à diverses personnes; d'autres enfin, et ce sont les plus nombreux , ont soutenu qu'ils étaient dédiés à des créatures imaginaires, n'ayant jamais existé que dans le cerveau du poëte. Déroulée par tant de contradictions, la postérité, si curieuse pourtant de tout ce qui porte le nom de Shakespeare , a fini par perdre patience : ne pouvant résoudre l'énigme , elle a donné sa langue aux chiens et jeté par dépit ce livre impertinent qu'elle ne comprenait pas. C'est ainsi que les sonnets qui, au temps d'Elisabeth, étaient plus célèbres que les drames même de Shakespeare ^ , sont aujourd'hui tombés dans un oubli complet. Un écrivain distingué de l'Angleterre nous disait dernièrement qu'il n'y avait peut-être pas cent de ses compatriotes qui les eussent lus en entier. Quant à la France, nous aurons tout dit sur son indif-

1 En 1598, le critique Mcres écrivait dans son Trésor de Vcsprit : « De même que l'âme d'Euphorbe passait pour vivre dans Pytha- » gore, de même l'âme harmonieuse d'Ovide vit dans Shakespeare » à la langue de miel : j'en veux pour preuve Vénus et Adonis, » sa Lucrèce et ses sonnets sucrés [sugared) qui circulent parmi ses » amis privés. »

férence, par ce simple fait que, depuis 230 ans qu'a paru le texte original, en voici aujourd'hui seulement la première traduction complète.

Nous l'avouons, en lisant ces admirables poésies où le plus grand poète du moyen âge a, suivant l'expression de Wordswortb , donné la clé de son cœur, nous nous sommes indigné de cet oubli de la postérité, et nous aurions cru manquer à un devoir si nous n'avions pas au moins essayé de réparer ce qui nous semblait presque une ingratitude. D'ailleurs, nous nous sentions attiré vers cette œuvre étrange par le mystère même qui avait rebulé tant d'autres.

A force de relire ces poèmes, en apparence décousus, nous finîmes par y retrouver les traces de je ne sais quelle unité perdue. Il nous sembla que les sonnets avaient été jetés pêle-mêle dans l'édition de 1609, comme ces cartes des jeux de patience dont les enfants s'amusent à remettre en ordre les morceaux. Nous fîmes comme les enfants : nous nous mîmes patiemment à rapprocher, dans ces poésies, les morceaux en apparence les plus éloignés, et nous réunîmes ensemble tous ceux que le sens adaptait les uns aux autres. Tel sonnet, par exemple, marqué le xxi^ dans l'édition de 1609 et dans toutes les éditions modernes, nous parut faire

suite à un autre marqué le cxxx^; tel autre qui, dans ces mêmes éditions, n'avait aucun sens après le xxxii^ sonnet, devenait parfaitement intelligible après le CXLIY^ Nous n'avons pas hésité à faire presque partout ces transpositions nécessaires. Ainsi restitués à leur unité logique et rationnelle , les sonnets , tout en conservant chacun son charme lyrique intrinsèque, auront pour le lecteur un intérêt nouveau, l'intérêt dramatique.

Les sonnets de Shakespeare contiennent en effet tout un drame. Exposition, complications, péripéties, dénotiment, rien ne manque à ce drame intime où figurent trois personnages : le poëte , sa maîtresse et son ami. Là le poëte paraît, non sous le nom que le genre humain lui donne, mais sous celui qu'il recevait dans la vie privée : ce n'est plus William Shakespeare, c'est Will que nous voyons. Ce n'est plus l'auteur dramatique qui parle, c'est l'ami, c'est l'amant. Ce n'est plus l'homme public, c'est l'homme. Quant aux deux autres personnage-, ils restent anonymes. Comment s'appelle cette femme, cette brune aux yeux noirs que Shakespeare honore de son amour? Comment s'appelle ce jeune homme qu'il glorifie de son amitié? L'auteur n'a pas voulu dire leurs noms.

Dans le premier sonnet, au moment où l'action commence, nous voyons Shakespeare amoureux. Comment l'est- il devenu? En quel lieu, à quel moment a-t-il vu pour la première fois celle qu'il aime ? Est-ce au bal qu'elle lui est apparue, comme Roméo à Juliette, ou à l'église, comme Laure à Pétrarque? On l'ignore. Ce que nous savons tout de suite, et ce qui nous rassure un peu pour la patience de noire amoureux , c'est que celle qu'il aime n'a'pas de préjugés : elle n'est ni prude, ni cruelle. Dans l'océan de ses désirs, l'amour de Will Shakespeare ne sera qu'une goutte de pluie. (( Laisse-moi passer inaperçu dans le nombre , dit-il à sa bien-aimée; dans le nombre ce n'est pas un de plus qui importe. » On le voit, Will est modeste; il a pour idéal d'être traité comme tout le monde. Mais il a beau supplier pendant trois sonnets , la belle fait une exception pour lui, elle lui résiste I

Attristé de cette distinction , Will veut en savoir le motif : Voyons, demande-t-il, m'aimez-vous ? — Je ne vous hais pas. — Shakespeare est devenu si humble qu'il regarde cetle réponse comme un aveu. Au v^ sonnet , nous voyons Will assis près de celle qu'il aime, tandis qu'elle joue nonchalamment sur ]e clavecin quelque nouveau morceau de Dowland, le

compositeur en vogue. Oh 1 regardez un peu Shakespeare ! comme il est heureux en ce moment ! comme il écoute! comme il oublie tout dans cette double extase de la musique et de l'amour! tout, les injures de Greene et les attaques de la critique euphuiste , et les jalousies de Burbadge , et les huées el lejs pommes cuites à lui jetées par la cabale des montreurs d'ours ! Regardez ce beau et fier visage où le fard de la dernière farce est à peine essuyé. Comme il rayonne à présent ! comme ce front immense s'illumine ! comme les narines de ce nez aquilin se dilatent ! comme ces yeux profonds rayonnent! quel bonheur d'entendre une femme qu'on aime faire de la musique ! Shakespeare est tellement ravi que lui, le poëte des harmonies éternelles, il devient jaloux de cette épinette. Il envie « ces touches effrontées » qui sautent ainsi aux mains de sa bien-aimée. « SoitI lui dit-il, à elle, » donne-leur tes doigts à baiser, mais donne-moi tes » lèvres. »

Mais Will a beau supplier ; c'est comme s'il chantait! Tandis qu'il soupire après un baiser, la coquette fait des avances à d'autres. Oui , chose triste à dire î tandis que cet homme de rien subhme qui a fait Othello et Hamlet, est à ses pieds, cette femme promet

tout à un autre, sans doute à quelque beau gentilhomme comme celui que nous voyons dans Peines d'amour perdues : « Un galant qui attache les filles » avec une épingle sur sa manche, un singe de la » mode, un monsieur le charmant! » Oh 1 comme Shakespeare souffre alors ! avec quel désespoir il dit à sa bien- aimée : « Dis-moi que tu aimes ailleurs, mais » ne fais les yeux doux à d'autres devant moi I »

Au VIII* sonnet, cependant, "Will finit par perdre patience. Son humilité tourne visiblement à l'exaspération. « Sois prudente , s'écrie-t-il ; ne me réduis » pas au désespoir, car je deviendrais fou, et, » dans ma folie, je dirais du mal de toi. » Ainsi notre amoureux passe brusquement de la supplication à l'intimidation. Mais, elle, elle n'en tient pas compte : elle ne croit pas à la révolte possible de cet homme jusqu'ici si humble. Shakespeare insiste : il l'avertit encore du danger qu'elle court : « Prends garde ! tu » n'es pas assez belle pour être si cruelle. » Ceci n'est plus une déclaration d'amour ; c'est presque une déclaration de guerre. Mais l'imprudente persiste dans ses dédains entêtés, et un beau malin , au lieu de l'élégie accoutumée, voici le sonnet qu'elle reçoit : a Les yeux T» de ma maîtresse n'ont rien de l'éclat du soleil ; le

» corail est beaucoup plus rouge que le rouge de ses » lèvres ; si la neige est blanche , certes , sa gorge est » brune... J'ai vu des roses de Damas rouges et blan- » elles, mais je n'en ai pas vu de pareilles sur ses » joues; et certains parfums sont plus délicieux que » celui qui s'exhale de ma maîtresse. » Si nous ne nous trompons, ceci est bel et bien une épigramme. Or, il est des femmes sur qui le sarcasme a plus de prise que la prière, et celle-ci est du nombre. Elle fait une scène à Will : « Vous ne m'aimez pas ! lui criet-elle. » — « Cruelle, lui répond-il ironiquement, peux-tu dire que je ne t'aime pas, moi qui adore tes défauts même ? )> Will s'aperçoit que ce ton railleur réussit plus que l'autre ; aussi, il n'en change plus. Tous les sonnets qui suivent offrent un curieux mélange d'adorations et de sarcasmes. Il semble que Shakespeare veuille se venger sur la femme qu'il aime de l'amour qu'elle lui inspire, tant il l'accable à la fois de tendresses et d'injures. « Mes yeux savent ce qu'est » la beauté, et pourtant ils prennent ce qu'il y a de )) pire pour ce qu'il y a de plus charmant... Ils sont » à l'ancre dans une baie que sillonnent toutes les » proues... Mon cœur prend pour un parc réservé ce » qu'il sait être la place publique ouverte au genre

» humain (xYi® sonnet). Lorsque ma bien-aimée me » jure qu'elle est faite de chasteté, je la crois , bien » que je sache qu'elle ment (xv® sonnet)... Si celle » dont mes yeux radotent est belle , que veut dire le » monde en affirmant qu'elle ne l'est pas (xviir son- » net) ? »

En réalité, cette ironie du poëte masque le désespoir de l'amant. Le rire est sur les lèvres, mais le sanglot est au fond du cœur. « Oh ! s'écrie- t-il comme » malgré lui, au xx^ sonnet, de quelle puissance tiens- » tu cette faculté toute-puissante de dominer mon » cœur du haut de ton imperfection ? » Dans ce combat extraordinaire qu'il livre à sa passion , Will Shakespeare appelle vainement la réaUté à son aide. Il a beau se dire : cette femme est laide ! il la trouve charmante. Il a beau se dire : elle ment ! il la croit. Il a beau se dire : elle a un tas d'amants ! il la trouve chaste. Chose singulière que ces démentis continuels donnés par la passion à la vérité ! Que de fois n'a- 1- on pas ri de ces insensés qui, devant une courtisane, se croient devant une vierge, et qui , épris de Marion de Lorme, se figurent l'être de Jeanne d'Arc ! Et pourtant ce sont de nobles erreurs après tout : car elles naissent du besoin d'idéal que l'amour donne à l'âme.

Ces erreurs-là ne nous étonnent pas dans un grand cœur comme Shakespeare : c'est en vain qu'il essaie de s'en défendre. Lui, ce misanthrope sublime qui s'est peint dans Timon (V Athènes ^ il est dominé, lui aussi, par cette passion pour une coquette, et le voilà qui pousse le cri lamentable ô!Alceste.

Ah! que si de vos mains je rattrape mon cœur,

Je bénirai le ciel de ce rare bonheur.

Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible

A rompre de ce cœur l'attachement terrible.

Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici,

Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi.

La Célimène de Shakespeare a la répartie prompte comme celle de Molière, a N'avez-vous pas de honte » de m'aimer ainsi ? lui dit- elle. Vous oubliez que » vous êtes marié et que vous avez juré , fidélité à » une autre. Vous violez votre serment. Ah! j'ai hor- » reur du parjure 1 » Et la voilà qui, dans ce reproche de parjure, rappelle au poëte éperdu tout ce passé disparu, la cabane de Wilmcote, le lit nuptial de Stratford, et cet intérieur austère où la femme du poëte veille sur trois berceaux I

Mais ce doux fantôme de la famille brusquement

évoqué n'arrête pas Shakespeare. Mal lui en a pris à cette femme d'accuser Will de parjure. — « Ah ! lui » réplique-t-il durement, compare seulement ma vie » à la tienne, et tu verras qu'elle ne mérite pas celte » réprobation ; ou , si elle la mérite , ce n'est pas de y> tes lèvres qui ont profané leurs ornements écartâtes » et scellé de faux serments d'amour aussi souvent » que les miennes (xxi® sonnet). »

Après cette foudroyante réplique, la triste créature semble à bout de résistance. Elle est vaincue, sinon convaincue. Sans doute elle a compris le danger qu'il y aurait pour elle à prolonger une lutte où son adversaire aurait toujours le dernier mot. Elle se donne enfin, et le xxy° sonnet est, dans son équivoque anacréontique, le cri de victoire de Shakespeare.

Mais ce triomphe n'est pas de longue durée. Au moment où Will croit avoir trouvé le bonheur, une effroyable catastrophe se prépare pour lui. En effet, on l'entend tout à coup, au xxvii* sonnet, jeter une exclamation de douleur : ce Maudit soit le cœur » qui fait gémir mon cœur de la double blessure » faite à mon ami et à moi! » N'entrevoyez-vous pas d'ici l'horrible représaille? Cette femme, que Shakespeare croit posséder, ne s'est donnée à lui que pour se

venger. A peine l'a-t-il eue qu'elle se dérobe et se jette aux bras d'un autre. Et savez-vous qui elle veut pour amant? ce n'est pas le premier venu, comme d'habitude ; ce n'est pas tel petit maître ou tel gros financier pris au hasard. Cela serait déjà bien cruel, dites-vous? Non, la vengeance ne serait pas suffisante ainsi. Celui qu'il faut à cette Célimène, celui qu'elle veut séduire, c'est ce tout jeune homme que Shakespeare vient de lui présenter, c'est l'ami intime du poëte !

Pour avoir une idée de la façon dont Shakespeare aime cet ami, il faut avoir lu les cent et quelques sonnets qu'il lui adresse plus tard. Qu'on se figure, réunis dans le même cœur, le dévouement du vassal pour le suzerain, l'admiration du paria pour le brahmine, l'affection de l'amant pour la maîtresse, la reconnaissance du protégé pour le protecteur, la tendresse du père pour le fils, et l'on pourra à peine se rendre compte du sentiment que Shakespeare éprouve pour cet ami. Il l'appelle de tous les noms possibles : son doux enfant ! son bien-aimé ! le lord de son amour î son Dieu ! Eh bien ! c'est justement cet ami de Shakespeare que la maîtresse de Shakespeare veut pour amant. « Cruelle, lui dit le poëte au xxvii^ son- » net, ce n'était pas assez de m'avoir enlevé à moi-

» même, tu accapares mon autre moi-même ! » Mais le pauvre Will ne sait pas encore à quoi s'en tenir sur la double infidélité de son ami et de sa maîtresse ;

il n'a pas encore cette preuve que le maure de Venise réclame d'Iago en lui serrant la gorge. Le XXIX* sonnet est l'expression de cette anxiété, a J'ai » deux amours, l'un, ma consolation, l'autre, mon » désespoir, qui, comme deux esprits, ne cessent de » me tenter. Mon bon ange est un homme vraiment » beau, et mon mauvais est une femme fardée... Mon » démon femelle tâche de séduire mon bon ange... » Mais mon bon ange est-il devenu démon ? Je puis le » deviner sans l'affirmer positivement, » Quelle situation poignante que celle de Shakespeare alors I Ce qu'il éprouve, ce n'est pas la douleur d'Alceste, jaloux d'Oronte qu'il hait, c'est le désespoir d'Othello, jaloux de son cher Cassio ! Alceste, au moins, peut encore survivre à sa douleur ; il peut encore chercher sur terre un endroit écarté

Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

Mais Othello, jaloux à la fois de sa femme et de son meilleur ami, ne peut pas survivre à tant de tortures ; il faut qu'il tue et qu'il meure !

Ces angoisses intolérables qu'il a si merveilleusement décrites dans son drame, il y eut un moment où l'auteur d'Othello les éprouva lui-môme. Ces doutes, ces défiances, ces crédulités enfantines, ces soupçons infatigables qui se font cauchemar, la nuit, et vision, le jour, il les a subis! La jalousie! cet épouvanlail des heureux ! la jalousie î cette chauve-souris des crépuscules d'amour ! Shakespeare Ta vue voler dans l'azur de ses illusions et il s'est senti prendre aux cheveux par ces griffes hideuses !

Enfin, cette incertitude cesse. L'ami qui l'avait trompé avoue tout en pleurant. Que fait Shakespeare? Il trouve dans la tendresse infinie de son cœur un dénoûment sublime. Il pardonne.

n ne fait pas une récrimination, pas un reproche; il n'a pas une parole amère. « Le chagrin de l'offen- » seur, dit-il tristement à son ami au xxxr sonnet, » n'apporte qu'un faible soulagement à celui qui porte » la lourde croix de l'offense. Ah ! mais les larmes que » tu verses sont la riche rançon de tous tes torts. » Et il ajoute dans le sonnet suivant : « N'aie plus de » chagrin de ce que tu as fait. Les roses ont les épines, » et les fontaines d'argent, la boue... Tous les hommes » font des fautes ! » Shakespeare cherche ainsi dans

son génie la consolation de son cœur ; il voit toujours les choses de haut : il a cette indulgence souveraine que donne aux grands hommes le spectacle d'un horizon supérieur.

Telle est la générosité du poëte offensé qu'il se fait, comme il le dit lui-même, V avocat de l'offenseur. Quant à la femme qui l'a trompé, Shakespeare a le courage de ne plus la voir ; mais ce n'est pas sans un serrement de cœur qu'il s'y résigne : « Pourtant, s'ôcrie-t-il » au xxxv** sonnet, on peut dire que je l'aime bien! » C'est là la dernière parole qu'il lui adresse. De ce moment, il ne parle plus d'elle. Cette femme qu'il a tant aimée est désormais pour lui comme morte. De l'injure qu'il a reçue, le poëte se venge par le silence.

Trompé en amour, Shakespeare se jette éperdu dans l'amitié. C'est à l'amitié qu'il demande ce bonheur impossible qu'il a vainement cherché ailleurs. Il renonce désormais à celte affection matérielle qui a les instincts changeants de la bête : ce qu'il cherche, c'est une affection immuable, inépuisable, idéale. Par un de ces retours soudains, si fréquents chez les natures absolues, il passe tout 5 coup d'un extrême à l'autre : il était épris d'une courtisane, le voilà qui s'éprend d'une âme ; dans son désespoir d'avoir tant aimé par

la chair, il se met à n'aimer que par l'esprit. « Donne » ton corps aux femmes, dit-il à son ami dans le » xxxix^ sonnet, mais donne-moi ton âme. A moi ton » amour, à elles la jouissance de ton amour. » Dans ces termes-là, ce ne sont plus deux amis qui se serrent la main ; ce sont deux âmes qui s'épousent. « Oh I puissé-je, s'écrie le poëte plus loin, ne jamais mettre d'obstacle au mariage de nos âmes fidèles ^ ! »

Ce mariage, Shakespeare ne veut pas seulement qu'il soit heureux ; il veut qu'il soit éternel. La grande préoccupation du poëte, celle qu'on retrouve à chaque page dans ses sonnets, c'est la brièveté de cette vie. Vieilli avant l'âge par la misère, la lutte et le chagrin, il n'a qu'une idée, c'est de combattre l'action destructive du temps. « Je déclare la guerre au temps, dit-il fièrement quelque part. » Chose remarquable , cet homme que tant de critiques ont accusé de ne s'être pas soucié de l'avenir, ne songe qu'à l'avenir. Pour lui, vivre n'est rien, c'est se survivre qui est tout ! et se survivre, non-seulement dans l'autre monde, mais dans celui-ci. En effet, l'homme ici-bas a deux moyens de prolonger son existence, la procréation physique et

1 Sonnet cxliv.

la procréation intellectuelle, la famille et la poésie. Par la famille, l'homme reproduit indéfiniment son image ; par la poésie, il éternise sa mémoire. Par la famille, il perpétue sa beauté matérielle ; par la poésie, il perpétue sa beauté immatérielle. Son corps se survit dans la génération physique ; son âme, dans la génération morale. Créer moralement, créer physiquement, voilà donc la double mission de l'homme sur la terre. C'est cette double perpétuité que Shakespeare veut assurer à son ami. — A toi, lui répète-t-il sous toutes les formes, de perpétuer ton corps; à moi, de perpétuer ton âme. Marie-toi et je te chanterai. Fais des enfants, toi! moi, je te ferai des vers. « Ainsi tu vivras deux fois : dans tes fils et dans mes rimes*. « Les quarante derniers sonnets sont le développement de cette idée. Rien n'est plus grand , selon nous, que cette confiance du poëte dans sa propre puissance et de la manière toute simple avec laquelle il promet à son ami l'immortalité. Ah! c'est que pour Shakespeare, la poésie a un caractère auguste et religieux : elle a, comme l'amour, cette faculté mystérieuse d'engendrer. La muse aussi est mère î

1 Sonnet cxxxy«.

Nous n'avons pas eu la prétention d'analyser ici les sonnets de Shakespeare : on n'analyse pas de pareilles œuvres, on les lit. Nous avons voulu seulement appeler l'attention du public sur la partie dramatique que les sonnets contiennent et indiquer à grands traits l'enchaînement moral qui les relie les uns aux autres; nous avons voulu prouver ainsi, en dépit des dénégations de la critique anglaise, que ces poëmes ne sont pas, malgré leur désordre apparent, des inspirations jetées au hasard, et montrer jusqu'à l'évidence cette unité cachée, qui jusqu'ici n'avait été que confusément entrevue.

Mais, nous objeclera-t-on , si cette unité a jamais existé réellement, comment se fait-il qu'elle n'ait pas été respectée? Pourquoi ces mêmes sonnets que vous nous présentez 'aujourd'hui dans un ordre logique, ont-ils été livrés tout d'abord au public dans un désordre incompréhensible ?

Pour répondre à cette objection, il est nécessaire, en premier lieu, d'éclaircir un point, resté jusqu'ici trèsobscur, de l'histoire littéraire du seizième siècle. A qui les sonnets de Shakespeare furent-ils dédiés ? Sur ce point important, les antiquaires, les critiques et les commentateurs ont accumulé les conjectures les

plus contradictoires. On sait déjà que les sonnets ont été publiés pour la première fois en 1609. Voici la dédicace énigmatique qui les précédait :

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