CETTE PUBLICATION
Tout le monde est d'accord sur ceci , que les deux T désignent l'éditeur Thomas Thorpe. Mais que signi-
fient ces initiales W. H.? quel est ce M. W. H. auquel notre poêle a promis l'éternité? Sur ce point quatre hypothèses principales ont été mises en avant. Parlons d'abord des deux premières.
Les uns, invoquant uniquement l'identité des initiales, ont prétendu que ce M. W. H. était William Harte, le neveu du poêle; les autres, se fondant sur un vers du xxxix^ sonnet qui prêtait à l'équivoque, ont prétendu que c'était un certain William Hews, parfaitement inconnu d'ailleurs. Mais ces deux opinions ne tiennent pas devant une lecture quelque peu attentive des sonnets. Shakespeare représente en effet l'homme auquel il les dédie comme un personnage puissant, riche, noble, dont il se dit le vassal et qu'il appelle son lord ; il le peint, en outre, comme un protecteur des arts que tous les poêles de son temps se plaisaient à chanter. Or, comment croire que ce protecteur des arts, célébré par tous les poètes, soit resté complètement inconnu comme ce William Hews? Comment supposer, d'un autre côté, que Shakespeare se soit déclaré le vassal, le serf, l'adorateur agenouillé de ce William Harte, le fils de sa sœur Jeanne, le même auquel il lègue cinq livres dans son testament ?
D'après la troisième hypollièse, adoptée par M. Hallam, les initiales W. H. désigneraient William Herbert, comte de Pembroke. On invoque à l'appui de celte hypothèse ce fait, que la première édition complète des pièces de Shakespeare a été dédiée , par Heming et Condell, au comte de Pembroke, et que dans la dédicace, écrite en 1623 (c'est-à-dire sept ans après la mort du poète), William Herbert est désigné, ainsi que son frère Philippe, comme ayant poursuivi Shakespeare vivant de sa faveur. Cette conjecture, qui semble plausible au premier abord, est réfutée par un fait bien simple, auquel M. Hallam n'a pas réfléchi. Ce fait, c'est la date même de la naissance du comte de Pembroke. William Herbert était né en 1580. Or, les sonnets, quoique publiés en 1609, étaient déjà célèbres en Angleterre en 1598, quand Mères en fit l'éloge dans son Trésor de r esprit. En supposant qu'ils aient été tous composés dans la seule année 1597, WiUiam n'aurait eu encore que dix-sept ans, ce qui rend déjà l'hypothèse assez invraisemblable. Mais les sonnets n'ont pas été tous écrits dans la même année ; ils ont été composés à diverses époques de la vie du poêle. Shakespeare mentionne lui-même un intervalle de plusieurs années entre ses
premiers sonnets et ses derniers. C'est ainsi qu'il dit au cxiii'' sonnet : « Notre amour était tout nouveau quand j'avais coutume de le fêter de mes chants, » et qu'il ajoute au cxx^ : « Le parfum de trois avrils a été brûlé à la flamme de trois juins depuis que je vous ai vu pour la première fois. » Le cxr sonnet commence par ce vers : « Où es-tu, Muse, pour avoir » oublié si longtemps de parler de celui qui te donne )) toute ta puissance? » Ainsi, en admettant seulement un espace de trois ans entre le premier sonnet et le dernier, c'est en 1594 que Shakespeare aurait commencé à célébrer sa liaison avec William Herbert. Or, en 1594, William Herbert avait treize ou quatorze ans. Est-ce donc un enfant de treize ou quatorze ans qui aurait pu enlever au poëte sa maîtresse? est-ce un enfantde quatorze ans que Shakespeare aurait adjuré si vivement de se marier? Est-ce un enfant de quatorze ans enfln qui aurait pu être le Mécène de toute une littérature? D'après la quatrième conjecture, émise pour la première fois par le commentateur Drake, les lettres W. H. seraient les initiales transposées de Henry W^riolhesly, comte de Southampton. A notre avis, toutes les présomptions sont en faveur de cette conjecture. On sait déjà, en effet, que c'est au comte de
INTRODUGTIOxN c3
Southampton que Shakespeare a dédié ses deux poèmes de Vénus et Adonis et du Viol de Lucrèce, Le commentateur Drake a déjà appelé l'attention sur l'analogie qui existe entre la dédicace de Lucrèce commençant par ces mots : « L'amour que j'ai voué à votre seigneurie est sans fin;» et le xxxvi* sonnet commençant par ces mots : « Lord de mon amour ! » Nous signalerons deux autres analogies aussi frappantes. Dans la dédicace des sonnets, l'éditeur T. T. parle à M. W. H. du bonheur et de Véternité que lui promit le poëte. Or, dans cette même dédicace de Lucrèce f Shakespeare souhaite à Southampton une longue vie, prolongée à jamais par le bonheur. C'est le même vœu exprimé presque dans les mêmes mots. Nous avons noté plus loin certains passages des sonnets qu'on trouve répétés presque littéralement dan^ Vénus et Adonis. Nous sommes convaincu, quant à nous, que le poëme de Vénus et Adonis n'est que la répétition allégorique de l'idée si longuement développée dans les derniers sonnets : la nécessité du mariage. Dans ce poëme oii Shakespeare nous montre Adonis obsédé par les sollicitations de Vénus, c'està-dire la beauté tentée par l'amour, Adonis est, selon nous, la personnification de Southampton lui-même.
Or, une chose singulière, c'est que Sliakespeare dit justement à son mystérieux ami dans le lxv^ sonnet :
Describe Adonis, and the counterfeit Is poorly imitated after you.
Qu'on décrive Adonis, et le portrait ne sera qu'une pauvre imitation de vous.
Henry Wriothesly, comte de Southampton, était né en 1573. Il avait donc de vingt à vingt-cinq ans à l'époque où les sonnets furent composés. C'est bien l'âge qu'on doit donner à ce tout jeune homme que Shakespeare appelle parfois paternellement : « Sweet boy, mon doux enfant ! » Tout le portrait que le poëte nous fait de son ami concorde parfaitement avec celui que l'histoire nous a laissé de Southampton. Southampton ét^it beau, riche, noble ; son père était de ces seigneurs de vieille roche qui avaient conservé, en dépit de la despotique Elisabeth, les antiques croyances catholiques et les mœurs féodales. « Le comte, dit Mar- » kham, avait pour suite , non pas quatre laquais, » mais une troupe d'au moins cent gentilshommes et » vassaux bien montés ; il ne se faisait pas précéder » dans les rues, par douze singes en livrée, mais par » des huissiers à chaînes d'or; non par des papillons
» bariolés, toujours courant comme si quelque monstre » les poursuivait, mais par de grands beaux gaillards, » marchant toujours du môme pas, qui gardaient sa » personne.» On retrouve quelque chose de cette fidélité aux vieilles traditions dans cette haine des modes nouvelles dont Shakespeare félicite son ami dans plusieurs de ses sonnets. Le jeune Henry de Southampton, élevé rigidement par sa mère au collège Saint-John, maître es arts à l'âge de seize ans, avait gardé de ses fortes études un goût passionné pour les lettres. Il était bien, en effet, ce Mécène des poètes que Shakespeare chante dans ses sonnets. Nashe, le pamphlétaire, lui disait dans la dédicace d'un de ses livres : « Incompréhensible est la hauteur de votre esprit... Il est perdu sans retour le Uvre qui naufrage sur le rocher de votre jugement. » Le poëte Markham, en lui dédiant une tragédie, l'appelait, dans un sonnet, a la lampe brillante » de vertu à la clarté de laquelle les hommes mèlo- » dieux puisent leur inspiration. ))Gambden écrivait de lui qu'il était aussi célèbre par son amour de la littérature que par ses exploits militaires. Sir John Beaumont vantait en vers a cet amour de la science que Southampton exprimait dans sa conversation et par ses égards pour ceux qui avaient un nom dans les arts.
en A ers et en prose. » Le vieux Florio, dédiant au comte son Monde des mondes ^ lui disait en 1598: « Vraiment je me reconnnis débiteur non-seulement )) de toute ma science, mais de tout ce que je suis, » et de plus encore, envers votre généreuse seigneurie » à la paye et sous la protection de laquelle j'ai vécu » plusieurs années. Sur moi et sur beaucoup d'autres, » le glorieux et gracieux rayon de votre honneur a ré- » pandu la vie avec la lumière. » Voilà bien ce noble Mécène a sous le patronage duquel toutes les plumes répandaient la poésie. » Ne reconnaît-on pas Henry de Southampton dans ce M. W. H. qui, au dire du poëte des sonnets, ajoutait des plumes à l'aile de la science^? Une fois ceci établi que Henry de Southampton est bien celui auquel furent adressés et dédiés les sonnets, le mystère avec lequel ceux-ci furent publiés s'explique aisément. On verra à la fin des sonnets avec quelle insistance Shakespeare presse son jeune ami de se marier. Il lui répète sous toutes les formes et avec une incroyable profusion d'images la nécessité du mariage. Or, on sait qu'en 1598, peu de temps après que ces sonnets furent composés , Southampton épousa , malgré la
1 Sonne! cxix.
.défense formelle de la reine, une femme dont il était épris depuis plusieurs années, la belle mistressVarnon. La reine Elisabeth qui, pour des raisons diverses, n'avait jamais voulu ou pu se marier, était plus sévère encore pour la virginité d'autrui que pour la sienne. Ainsi que le roi de Navarre, dans la comédie de Peines d'amour perdues, elle avait imposé le célibat comme loi à toute sa cour ; elle voulait, elle aussi, que son palais fût « une petite académie consacrée au repos et à la contemplation. » Comme le roi de la comédie à ses courtisans, Elisabeth avait défendu à Essex cl à Sou- Ihampton d'approcher d'une femme. Le pauvre Southampton se trouvait donc placé comme Longueville et Dumaine, entre son respect pour la volonté royale et sa passion pour sa belle, entre sa loyauté et son amour. La poésie venait en aide à la beauté pour entraîner le comte à la rébellion ; Shakespeare plaidait pour le mariage presque aussi éloquemment que mistress Varnon. Dans ses sonnets, dans son poëme allégoriqiie de Vénus et Adonis , dans sa comédie de Peines d'amour perdues, Shakespeare, montrant à Southampton les charmes de la femme, lui disait : « Marie-toi ! » Mais la reine, lui montrant la Tour de Londres, lui disait : « Ne te marie pas. » Or, c'était une chose grave que
de désobéir à la reine-vierge. Walter-Scolt a admirablement peint, dans Kenilworthj la terreur du favori Leicester qui, pour dissimuler jusqu'au bout son union secrète avec Amy Robsart, finit, le misérable! par la faire tuer dans un guet-apens. C'est sous l'empire de cette même terreur qu'était placé Southampton. Dans une situation aussi critique, le malheureux courtisan résista pendant quatre années aux tentations de l'amour. Mais Shakespeare était là qui lui disait, comme Biron dans la comédie :
Les femmes lancent les étincelles du vrai feu prométhéen, elles sont tous les livres, tous les arts, toutes les académies : elles enseignent, elles élèvent, elles font vivre le monde entier. Sans elles, il n'y a personne qui devienne parfait. Fou que vous êtes de renoncer aux femmes 1
Ah ! comment résister indéfiniment aux vers éloquents de Shakespeare? Comment résister toujours aux yeux doux de la belle Varnon ? C'en était trop pour l'infortuné célibataire. Comme dans Peines d'amour perdues, la nature finit par l'emporter. Et Southampton finit comme Longueville par épouser sa bien-aimée. Toutefois le dénoûment fut beaucoup plus grave dans
l'histoire que dans la comédie. Le roi de Navarre, coupable lui-même du crime d'aimer, finit par pardonner à Longueville. Mais la reine d'Angleterre fut impitoyable. Elle envoya Southampton contempler à la Tour de Londres la lune de miel. Et peu s'en fallut, sous prétexte d'un complot imaginaire, que l'ami de Shakespeare n'expiât sur l'échafaud son mariage insurrectionnel.
On comprend maintenant comment les hbraires, si peu braves en général, mirent fort peu d'empressement à publier les sonnets où cette union fatale avait été conseiUée et où Shakespeare attaquait avec tant d'audace le célibat ordonné par la reine. Ce ne fut qu'après la mort d'Elisabeth, quand la terreur inspirée par la fille de Henri VIII fut passée, que les sonnets de Shakespeare trouvèrent un éditeur. Mais alors, la haute position qu'occupait Southampton et des considérations de famille durent empêcher qu'on livrât sans réserve à la publicité le drame intime où figurait un des premiers personnages de l'Angleterre. Pour dérouter l'attention des contemporains, l'éditeur imagina la mystérieuse dédicace où les initiales de Henry Wriothesly, comte de Soifthampton, étaient jnaintenues, mais interverties ; il fit mieux encore : il pubfia les sonnets
dans un désordre prémédité qui en rompait l'unité logique et les rendait presque incompréhensibles, laissant à la postérité patiente le soin d'en deviner l'énigme.
C'est ce secret que nous avons aujourd'hui l'indiscrétion de trahir.