‹ SonnetsChapitre 6 sur 14 · DE WILLIAM · texte numérisé non relu

DE WILLIAM

A d'autres la satiété! Toi, tu gardes ton désir, désir exubérant qui déborde toujours : moi qui te poursuis sans cesse, je viens par-dessus le marché faire addition à tes amours.

Toi dont le désir est si large et si spacieux , ne daigneras-tu pas une fois confondre mon désir dans le tien? Ton désir sera-t-il toujours si favorable aux autres sans jeter sur mon désir un rayon de consentement?

La mer qui est toute eau, reçoit pourtant la pluie encore et ajoute abondamment à ses réservoirs : ainsi toi, riche de désir, ajoute à tes désirs

La goutte du mien , et élargis ton large amour. Ne te laisse pas accabler par tant de supphanls, beaux ou laids : dis-toi que tous ne font qu'un , et aime Will (1) dans ce désir unique.

* Le caractère intime et tout personnel des sonnets se montre dès les premiers vers. Ici nous ne voyons plus Shakespeare à travers son œuvre, nous le voyons directement : ce n'est plus le

poëte qui parle, c'est l'ami, c'est l'amant; ce n'est plus l'homme public, c'est l'homme. Ce grand nom se familiarise et devient un petit nom : William devient Wili. Ceux qui aimaient et approchaient l'auteur d'Hamlet l'appelaient Will : aussi est-ce sous ce nom que Shakespeare se présente ici. Mais Will n'est pas seulement le petit nom de Shakespeare; will est un mot anglais qui signifie volontéj désir. C'est sur cette double signification que sont faits les trois premiers sonnets.

Si ton cœur te gronde de me laisser pénétrer ainsi, jure à ton cœur aveugle que Will est ton désir ; et ton cœur sait que le désir est toujours admis chez lui. Donc, ô ma Charmante, exauce mon amour par amour pour toi :

Quoi que tu fasses , Wiil remplira toujours le trésor de ton cœur et, en le remplissant de désirs, le remplira de moi seul. On est à l'aise dans de vastes espaces : dans le nombre un ne se remarque pas.

Laisse-moi donc passer inaperçu dans la foule, bien que je doive compter pour un au chiffre de tes amours. Regarde-moi comme rien; tu trouveras pourtant, ne l'en déplaise.

Dans le rien que je serai quelque chose de doux pour toi. N'aimasses-tu de moi que mon nom, aime-le toujours : c'est encore moi que tu aimeras ; car mon nom est Désir.

Vois comme la femelle inquiète court hors du nid pour rattraper un de ses petits, déjà couvert de plumes, qui a pris son vol, et, déposant le marmot qu'elle tient , s'élance à tire d'ailes à la poursuite de celui qu'elle voudrait arrêter.

Vois comme le petit abandonné la cherche partout et pleure après sa mère dont l'unique souci est d'atteindre l'oiseau envolé devant elle , sans s'occuper de la douleur de son pauvre dernier né 1

Tu cours, toi aussi, après celui qui s'envole loin de toi, tandis que moi, ton marmot, jeté poursuis de loin en arrière. Pourtant, si tu attrapes celui que tu espères , retourne vers moi

Et fais comme une mère ; embrasse-moi, sois bonne. Grâce à ma prière, tu posséderas ton désir, si tu reviens calmer les lamentations de Will.

DE SHAKESPEARE 7i

Ces lèvres que la main même de l'Amour a faites m'ont dans un murmure jeté ces mots : je hais, à moi qui languissais près d'elle : mais quand elle a vu mon douloureux état,

Vite du fond de son cœur la pitié est venue pour gronder cette langue qui, charmante toujours, était en ti'ain de prononcer doucement mon arrêt, et lui en fait changer la teneur.

Ma belle a modifié cq je hais par une concludon qui l'a suivi comme un beau jour suit la nuit chassée ainsi qu'un démon

Du ciel dans l'enfer. (< Je hais, » avait-elle dit; mais, reprenant ces mots à la haine, elle m'a sauvé la vie en ajoutant : — Pas vous !

7î SONNETS

Que de fois, ô ma vivante musique, quand tu joues de la musique sur ce bienheureux morceau de bois dont la vibration résonne sous tes doigts harmonieux, quand tu règles si doucement l'accord métallique qui ravit mon oreille,

J'envie les touches ^ qui, dans leurs bonds agiles, baisent le creux délicat de ta main ! tandis que mes pauvres lèvres, qui voudraient recueillir celte récolte, restent près de toi toutes rouges de la hardiesse du "bois.

Pour être ainsi effleurées, elle changeraient bien d'état et de place avec les touches dansantes sur lesquelles tes doigts se promènent d'une si douce allure.

Rendant le bois mort plus heureux que des lèvTes vivantes. Puisque ces petites effrontées en sont si joyeuses, donne-leur tes doigts à baiser, mais donnemoi tes lèvres.

1 L'instrument dont il s'agit ici était fort à la mode au temps de la reine Elisabeth : on l'appelait virginal. Il a précédé le clavecin, qui a lui-môme précédé Tépinette, qui, à son tour, a précédé le piano.

uE SHAKESPEARE 73.

^ Si musique et douce poésie s'accordent comme le doivent deux sœurs, alors nous devons bien nous aimer, toi et moi, car tu aimes l'une et j'aime l'autre.

Ton goût est pour Dowland^ dont la touche céleste sur le luth ravit les sens humains, le mien est pour Spenser ^ dont la pensée est si profonde que dépassant toute pensée, elle échappe à l'éloge.

Tu aimes entendre le doux son mélodieux que Phébus tire de son lulh, ce roi de la musique, et moi je suis surtout noyé dans des délices profondes

Quand il se met à chanter. Poésie et musique ont le même Dieu, dit la fable; toutes deux ont le même amant, car toutes deux vivent en toi.

1 Ce sonnet est emprunté à un recueil de poëmes imprimé en 1599javec le nom de Shakespeare^ sous ce titre ; Le Tèlerin passionné. Il nous a paru complètement isolé dans la collection où le hasard et peut-être la fraude l'a fait entrer; et nous croyons l'avoir remis ici à sa véritable place. Le lecteur en jugera.

2 Dowland était un musicien fort en vogue vers 1590. On peut

croire que c'est à peu près à la même époque que les premiers sonnets furent composés.

3 En 1590, Spenser n'avait encore publié que les trois premiers livres de son fameux poëme : La Reine des Fées. Les trois autres ne furent imprimés qu'en 1596.

^ Oh ! ne me demande pas d'excuser le mal que ta cruauté fait subir à mon cœur. Blesse-moi, non avec tes yeux, mais avec ta langue : accable-moi sans retour, mais ne mets pas d'art à me tuer.

Dis-moi que tu aimes un autre, mais, devant moi, cher cœur, abstiens-toi de jeter de côté tes yeux doux: qu'as-tu besoin de ruse pour me blesser, quand ton pouvoir excède déjà mes faibles moyens de défense?

Faut-il pour t'cxcuser que je dise : ah ! elle sait, ma bien-aimée, que ses jolis regards sont mes pires ennemis, aussi les délourne-t-elle de ma face

Pour en diriger les coups ailleurs. Va, ne prends pas cette peine ; mais, puisque tu m'as presque tué, achèvemoi à force de regards et termine ma souffrance.

Sois prudente dans ta cruauté : n'accable pas ma patience jusqu'ici muette de trop de dédains, de peur que le désespoir ne me prête des paroles et que ces paroles n'expriment la rancune de ma douleur méprisée.

Si je pouvais t'enseigner la prudence, mieux vaudrait, vois-tu, amour, quand tu ne m'aimerais pas, me dire que tu m'aimes : de même qu'aux malades moroses dont la mort est proche, les médecins n'annoncent que le retour à la santé.

Car, si je désespérais, je deviendrais fou, et dans ma folie je pourrais mal parler de toi ^ Maintenant le monde perverti est devenu si méchant

Que des médisances de fous sont crues par ses folles oreilles. Ohl pour qu'il n'en soit pas ainsi et que tu ne sois pas calomniée, regarde-moi en face, quand même la coquetterie égarerait ton cœur.

1 ALCESTE, à Célimène.

Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage. Percé du coup mortel dont vous m'asscssinez,

Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés ; Je cède aux raouvenaents d'une juste colère Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.

[Le Misanthrope, act. iv, se. ii.)

Dans le vieux temps la brune ne passait pas pour belle, ou, si elle l'était, elle ne portait pas le nom de la beauté \ Mais aujourd'hui la brune hérite de la beauté par succession et la calomnie par des attraits bâtards :

Depuis que l'art empiète sur la nature, la beauté harmonieuse n'a plus de nom, plus d'âge sacré, mais elle est profanée, si elle ne vit pas en disgrâce. Les yeux de ma maîtresse sont noirs comme le corbeau

Et cette couleur leur sied; car ils semblent porterie deuil de toutes ces beautés qui n'étant pas nées blondes calomnient la création par une fausse apparence.

Mais la couleur du deuil va si bien à ses yeux chagrins que tout le monde dit : « La beauté devrait être brune. »

1 Pour bien comprendre ce sonnet, il faut savoir que le mot anglais fair, qui signifie blond, signifie en même temps beau. En Angleterre donc, dire à une femme qu'elle est blonde, c'est lui dire qu'elle est belle. La langue anglaise adresse là une flatterie

à la pâle race d'Albion, et Shakespeare se plaint ici du monopole qu'elle donne à la blonde au détriment de la brune. II s'élève en même temps contre cette habitude trop modeste qu'avaient les brunes de son temps de porter des perruques blondes pour ne pas paraître ce qu'elles étaient.

" Telle que tu es, tu es aussi tyrannique que celles que rend cruelles l'orgueil de leur beauté : car tu sais bien que pour mon pauvre cœur qui radote tu es le plus charmant et le plus précieux bijou.

Pourtant, il faut l'avouer, il en est qui disent en te voyant que ton visage n'a pas le pouvoir de faire pleurer l'amour : je n'ose pas dire qu'ils se trompent, bien que je me le jure à moi-même.

^ Et pour prouver que je jure la vérité, mille soupirs, à la seule pensée de ta personne, viennent, les uns à la suite des autres, témoigner

Que tes yeux noirs sont pour moi les plus beaux. Tu n'es noire en rien, si ce n'est en tes actions : et ce sont elles, à mon avis, qui donnent lieu à la calomnie.

J'aime tes yeux, même quand, avec leur air de pitié, obéissant à ton cœur, ils me tourmentent de dédains : ils sont en noir et sous ce deuil adorable ils jettent sur ma peine leur joli regard de compassion.

Et vraiment le rayon de soleil du matin ne sied pas mieux aux joues grises de l'Orient; et l'astre épanoui qui annonce le soir ne donne pas autant de gloire à l'austère couchant

Que ces deux yeux en deuil à ton visage. Ah î puisse ton cœur aussi se mettre en deuil pour moi puisque le deuil te va si bien !

Et puisse la pitié parer ton âme comme ton corps ! Alors je jurerai qu'il n'y a de beauté que la brune et qu'elles sont toutes laides celles qui n'ont pas ton teint.

Les yeux de ma maîtresse n'ont rien de l'éclat du soleil. Le corail est beaucoup plus rouge que le rouge de ses lèvres ; si la neige est blanche , certes sa gorge est brune. S'il faut pour cl>eveux des fils d'or, des fils noirs poussent sur sa tête.

' J'ai vu des roses de Damas, rouges et blanches, mais je n'ai pas vu sur ses joues de roses pareilles : et dans certains parfums il y a plus de suavité que dans l'haleine qui s'exhale de ma maîtresse.

J'aime à l'entendre parler : et pourtant je sais bien que la musique est plus harmonieuse. J'accorde que je n'ai jamais vu marcher une déesse :

Ma maîtresse , en se promenant , reste pied à terre : et cependant, par le ciel! je trouve ma bien-aimée aussi belle que toutes les donzelles calomniées par une fausse comparaison.

Ainsi il n'en est pas de moi comme de celte muse dont la peinture de la beauté emporte la poésie, qui emploie le ciel même comme ornement et donne à toutes les belles les plus beaux pendants ;

Les accouplant dans une comparaison orgueilleuse avec le soleil et la lune , avec les pierres précieuses de la terre et de la mer, avec les fleurs premières nées d'avril et toutes les choses rares que l'air du ciel entasse sur ce globe immense.

Oh! que du moins, vrai en amour, je n'écrive que la vérité : et crois-moi alors , ma bien-aimée est aussi charmante que peut l'être une créature née d'une mère, bien que moins brillante

Que les chandelles d'or ^ fixées dans le ciel éthéré. Que ceux-là en disent plus qui se satisfont avec des paroles : moi, je ne veux pas tant vanter ce que je ne désire pas vendre ^. ^

1 Gold candies. Cette image est souvent dans Shakespeare. Exemples :

BASSANio, d Porlia. Par ces chandelles bénies de la nuit !

[Marchand de Venise, act. v, se. i.)

ba:ïquo. Où en est la nuit, enfant?

FLÉANCE. La lune est couchée; je n'ai pas entendu l'horloge. BANQuo. Elle se couche à minuit.

FLÉANCE. Je crois qu'il est plus tard, monsieur. BANQUO. Tiens! prends mon épée. Le ciel est économe; il a éteint to ites ses chandelles.

[Macbeth, act. ii, se. i.)

ROMÉO, à Juliette. Les chandelles de la nuit sont brûlées, et le jour joyeux se dresse sur la pointe du pied au sommet brumeux des montagnes.

(Act. iiî, se. V.)

2 Dans un autre sonnet, Shakespeare dit :

That love is marchandised, whose rich esteeming The owner's tongue doth pub ish everywhere.

C'est faire marchandise de ce qu'on aime que d'en publier partout l riche estimation.

^ Peux-lu dire, 6 cruelle, que je ne t'aime pas *, quand contre moi-même je prends ton parti ? Est-ce que je ne pense pas à toi quand je m'oublie tout entier dans ton intérêt, ô reine tyrannique ?

Quel ennemi as-tu que j'appelle mon ami ? Quel est celui auquel tu montres un front sévère, que je salue ? Si tu me menaces d'un orage , ne fais-je pas tomber ta colère sur moi-même en larmes subites ?

Quel mérite vois -je en moi assez hautain pour dédaigner ton service, lorsque ce que j'ai de plus noble adore tes défauts mêmes ,

Obéissant à un mouvement de tes yeux ? Mais non, hais-moi, amour! je connais maintenant ton cœur; tu aimes ceux qui voient clair et je suis aveugle.

1 ALCESTE

Ah ! traîtresse ! mon faible est étrange pour tous ; Vous me trompez sans doute avec des mots si doux...

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