L'HUMANITE DANS SHAKESPEARE
Placé par sa naissa[ice et par sa profession au niveau de toutes les souffrances, Shakespeare les a toutes connues. Fils d'un artisan sur une terre d'aristocratie, longtemps pauvre dans un pays d'argent, comédien au milieu d'un peuple puritain, il eut à lutter de toutes parts contre des préjugés impitoyables. Il faut lire ses sonnets pour savoir combien il maudissait cette livrée de bouffon dont le besoin l'avait affublé, et ce métier qui laisse toujours une marque, comme celui du tein-
turierK Le théâtre de Shakespeare, comme celui de MoUère, est fait de toutes ces douleurs. Mais Shakespeare ne souffrait pas seulement de ses propres malheurs, il souffrait également des malheurs d'autrui ; il trouvait dans son grand cœur une solidarité infinie avec toutes les afflictions ; il se sentait le frère de tous les déshérités ! Et alors il s'écriait :
Lassé de tout, j'appelle à grands cris le repos de la mort : lassé de voir le mérite né mendiant, et le dénûment affamé travesti en drôlerie, et la foi la plus pure douloureusement parjurée, et l'honneur d'or honteusement déplacé, et la vertu vierge prostituée à la brutalité, et le juste méisite à tort disgracié, et la force paralysée par le pouvoir boiteux, et l'art bâillonné par l'autorité, et la niaiserie, vêtue en docteur contrôlant le talent, et le bien captif esclave du capitaine mal 2.
Merci, poëte, de ta douleur ! merci de ces larmes que tu as versées sur tant de plaies vives ! Merci de cette protestation contre la prostitution et la misère ! Merci de ce cri sympathique pour ces vertus vierges que la faim livre à la brutalité, pour ces dénûments que le besoin travestit en drôleries, pour ces mérites nés mendiants qui, travailleurs souvent obscurs, luttent avec
1 Voyez le c^ sonnet.
2 Vojez le XLViii^ sonnet.
tant de courage contre l'iniquité du berceau ! Merci de l'anathème que tu as jeté au pouvoir boiteux paralysant la force, au parjure violant la foi la plus pure, à l'autorité bâillonnant l'art, à la niaiserie pédante contrôlant le génie , au mal triomphant ! Hélas ! à l'aspect de tant d'injustices et d'inégalités, il y a donc eu une heure où tu t'es senti découragé ! En voyant tant de souffrances chez les uns, tant d'indifférence ou de perversité chez les autres, tu t'es donc pris à douter de l'avenir ! L'avenir, de quel côté était-il ? tu le cherchais en vain à tous les coins de l'horizon. Tu invoquais la tolérance et partout le fanatisme te répondait. Tu jetais du haut de ton théâtre ce grand cri : Humanité ! et la moitié de l'Europe se ruait sur l'autre au nom d'un Dieu d'amour : et les catholiques faisaient la Saint-Barthélémy ! et les protestants brûlaient Michel Servet et décapitaient Marie Stuart ! Tu faisais ta propagande sublime, et le peuple pour qui tu la faisais courait aux combats de coqs ; et les plus avancés te reniaient ; et les puritains voulaient fermer ton théâtre et renverser ta tribune, à toi ! Alors tu le voilais la face ! et lu te sentais désespéré ! et tu prenais la vie en dégoût î et lu voulais mourir ! Ah ! c'est qu'alors on n'apercevait pas comme au-
jourd'hui les solutions immédiates. Perdu dans la nuil profonde du moyen âge, tu ne voyais pas poindre encore l'aube sainte du progrès. Les idées dont tu étais épris, les idées de justice, de liberté, de fraternité, ne l'apparaissaient que comme des utopies insaisissables. Tu ne les voyais pas comme nous, transformées par quatre révolutions en réalités nécessaires. Et voilà pourquoi cet amour de l'humanité qui fait notre ardeur, faisait ton accablement! Voilà pourquoi tu
n'avais pas comme nous cette force que donne l'espérance, cette sérénité que donne la foi !
Guernesey, Hauteville house, novembre 1856,