SCÈNE PREMIÈRE SOPHIE, puis BABET
(Sophie, en petite robe et cornette, écrit, assise au coin du feu. Elle s'interrompt, relit la lettre commencée.)
SOPHIE
... Les dix écus que tu réclames.
Tu les recevras, pauvre rat,
Sitôt que faire se pourra, Mais, mon enfant, prends garde aux femmes ! Je sers Mars et non Cnpidon !
Grave ces simples mots sur le seuil de ta chambre I
(Elle s'interrompt à nouveau.)
Oh ! ces moustiques de septembre !
...De vendémiaire, pardon !
Plus enragés qu'un sans-culotte !
(Chassant le moustique.)
Eh I je suis bonne patriote.
Citoyen !
(Écrivant.)
...Les femmes, petit !...
(Elle écrase le moustique.)
Le sans-culotte est aplati!
(Entre Babet, servante. Ci-nquante ans, fraîche et encore belle.)
Salut au chef de ma dépense !
BABET
Encore en écriture !
SOPHIE
Oui-da !
J'écris à mon fils !
BABET
Quand je pense Que vous avez un fils soldat !
SOPHIE, pliant sa lettre et la mettant dans son corset.
Hussard !
BABET
A votre âge !
SOPHIE
Es-tu bête !
Je suis fière de se.s lauriers ; J'ai toujours aimé les guerriers !
(Elle se lève.) BABET
Trop !
SOPHIE
Jamais trop !
BABET, offrant un petit bouquet.
La bonne fête, Madame !
SOPHIE
Oh ! ma pauvre Babet !
Ma fête ! Ça me stupéfie !
Ma fête !... Autrefois, ça tombait...
BABET
Le dix-huit !
SOPHIE
Oui. Sainte Sophie !
BABET
Trédame !
SOPHIE, ouvrant les bras.
Embrassons-nous, guerdin !
(Elle arrange les fleurs dans un vase, sur le dressoir.
BABET
Je n'ai pu dénicher, dans ce maudit jardin. Que cette reine-marguerite Et ces deux lis !
Deux lis? Enfin, Si tu crois que je les mérite !
BABET
Autant qu'une autre !
SOPHIE, riant.
Ouh ! le nez fin !
BABET
Vous riez jaune !
SOPHIE
Tu plaisantes!
Je chante depuis ce matin !
BABET
Comme fêtes, il est certain Qu'il en fut de plus reluisantes I
SOPHIE
Bah!
BABET
Sous le règne du feu roi...
SOPHIE
Tyran ! peste d'aristocrate !
BABET
Tyran? Ne jouez pas l'ingrate Envers ce temps-là qui, ma foi, •Valait bien votre république !
(Geste de Sophie.)
Qui commande aujourd'hui? La clique I La clique, je vous dis !
SOPHIE
Assez !
BABET
Non ! Jamais, en ces jours passés.
Fête ne fut mieux ajustée Que la vôtre, convenez-en !
Où sont-ils, au soir d'à présent.
Ceux-là qui vous l'ont souhaitée !
SOPHIE
Où sont-ils? Où Dieu les a mis.
Au coin d'un feu qui se calcine.
Ou dans un lit qu'Éros bassine.
Près des femmes de leurs amis !
BABET, tragique.
Ou bien ailleurs i
SOPHIE
Quels airs funèbres 1 Oses-tu venir, à mon nez.
Vieille Parque, chanter ténèbres !
• BABET
Oh ! la dernière fois, tenez !
Je vous y vois, si rose et fraîche, , En grand habit couleur de pêche, A rubans verts, comme... qui donc?
SOPHIE
Comme Alceste ! Vert céladon ! Ah ! de quel souvenir, démon, tu me câlines !
BABET
Lors, le prince d'Hénin offrit, sous des pralines, Des perles ! Monsieur de Coislin, Ce miroir ! Son frère, un carliu...
SOPHIE
...Qui lui ressemblait fort !
BABET
Notre prince de Ligne Des raisins d'or !
SOPHIE
... Moins beaux que ceux de notre vigne !
BABET
a,. Et monsieur de Condé, trois colliers portugais ! Enfin, monsieur de Lauraguais...
(Elle ('arrête.) SOPHIE
A ce nom-là, tu te recueilles !
BABET ...N'offrit, lui, qu'une fleur!
SOPHIE
Toujours, depuis vingt ans, Une fleur aux tons éclatants.
Une rose pourpre à cent feuilles !
Le cœur de Sophie !
BABET
Insolent !
Pnuvre Dorval ! Il fut, lorsque j'étais farouche, Le premier qui baisa ma bouche Et qui me trouva du talent !
BABET
Un mignon coucheur !
SOPHIE
Oui, poissarde !
Mignon coucheur ! En ce temps-là,
(Moyitrant une miniature sur la cheminée.)
Le père adolescent du hussard que voilà !...
BABET
...Vous enlevait !
SOPHIE
...A la hussarde !
J'avais seize ans ! Pauvre Dorval !
BABET
Un bel âge en effet pour monter à cheval !
SOPHIE
Et Dorval est berger comme je suis fermière I
BABET
Hélas !
SOPHIE
Mais nous avons tous deux notre chaumière!
BABET, rêveuse.
N'importe ! Ce soir-là fut un soir enchanté. Où la Guimard dansa quand vous eûtes chanté !
Chacun des hommes était drôle,
Les femmes belles, le vin pur,
Et le vicomte de Ségiir
Me mit un baiser sur l'épaule !
SOPHIE
Il prouvait du goût, ce bon vieux !
BABET
Tout cela marquait un peu mieux Pour vous, portant un nom dont l'Opéra tressaille. Vous, qu'on reluquait à Paris Autant que la reine à Versaille, Que de moisir au fond d'une niche à souris. Au creux d'une ornière à limaces.
Où l'ennui, plus laid qu'un jaloux, Bâille en nous faisant des grimaces.
Comme un singe cherchant ses poux !
SOPHIE, vivement.
Quel ennui? Viens ça, que j'essuie D'ime gifle ce nez froncé !
Que me parles-tu du passé?
Jamais, Babet, je ne m'ennuie !
Il n'est qu'un sot qui soit tenté D'aigrir, par sa plainte importune.
Du souvenir de sa fortune Les charmes de sa pauvreté !
La plainte nous ridiculise !
Quel flétrisseur que le souci !...
J'étais riche ! Me voici Gueuse comme un rat d'église 1
Chantons goguette !... J'eus, chez nous,
Grand couvert à l'étiquette.
Une cave assez coquette...
Bon ! Lampons notre piquette.
Plantons et broutons nos choux !...
N'étant vilaine ou bégueule,
Mais frUeuse cependant.
J'eus maint amoureux ardent. .
Aujourd'hui, je couche seule...
Couchons seule, en attendant !
Nos dînettes sont frugales.
Plus de galant, point d'époux.
Bah ! Je reste, sans courroux.
De la race des cigales
Et du bon parti des fous !
BABET
Ouais !
SOPHIE
Il n'est, en ma demeure Où mon cœur ne peut vieillir. Baiser ni fraise à cueillir ; Comme Horace, cueillons l'heure !...
A défaut du masculin Dont je n'ai pu trouver trace, Soupons du moins face à face...
Ce qui n'est pas si vilain !
Ça, jamais
BABET
SOPHIE
Ça, tout de suite !
Votre menu, gargotier?
Puisque.
BABET SOHPIE
Puisque je t'invite !
J'ai faim comme im charretier!
BABET
Gros appétit ! Maigre pitance !
Soupe aux choux !
Puis?
SOPHIE
Le plat d'importance !
BABET
Fromage de brebis,
Vin de prunelle, pain bis !
SOPHIE
S'il nous restait une pomme?
(Babet fait signe que non.) Rien à croquer ! Pas même un homme !
BABET
Le menu se trouve...
SOPHIE
Un peu sec !
Mais je ne suis pas sur mon bec !
Je crois ma petite pantoufle Plus gueularde que moi, vois-tu !
...On a frappé?
BABET
Le vent qui soufiSe l
SOPHIE
Ah ! oui, le vent ! Ce vieux pointu
Que je fuyais comme la peste !
Tiens ! le seul tracas qui me reste,
Babet, ça n'est point de manquer
De vin, de sucre ou de chandelle.
C'est de n'entendre plus toquer
A ma porte chaque fidèle !
Dès qu'au seuil il se campait.
Le temps de reprendre haleine.
Selon le coup qu'il frappait,
Je le connaissais sans peine !
Toc ! Un seul coup, grave, absorbé...
« Bonsoir, financier de mon âme ! »
Toc ! Un petit chat qui réclame.
Toc ! Toc ! Toc ! Toc ! « C'est vous, l'abbé? »
Toc ! Toc ! Une main fort civile.
Toc ! que je fais attendre exprès !
Toc ! « Entrez, monsieur de Monville,
Grand maître des eaux et forêts ! »
Toc ! Toc ! Un frappement rapide,
Rousseau! Tôt venu, tôt parti...
Toc ! Un vainqueur, un intrépide...
« Monsieur le prince de Conti ! »
Toc ! Toc ! timide et plein de zèle ;
Le chevalier, mon amuseur,
Seize ans : « Bonjour, mademoiselle ! »
Toc ! Lacroix, mon joli « friseur » !
Enfin ! Toc ! Toc ! Toc ! Tempête !
Trois petits coups bien serrés.
Et c'est — car ma voix s'arrête ! — •
Mon cœur qui répond : « Entrez ! »
BABET
Dorval !
SOPHIE
Je me crois bien forte, Babet, mais je vais souvent, Cherchant un reflet vivant De cette illusion morte.
Heurter moi-même à la porte...
(Ce qu'elle f :it.)
Mais rien n'entre... que le vent !
Madame !
BABET
SOPHIE
Eh ! oui, gronde, gronde !
Voilà mon ciel obscurci !
Dame !
BABET
Eh ! C'est ta faute, aussi, Avec tes regrets du monde !
Mais, n'ayant plus la douceur De répandre ma tendresse Dans le sein d'un confesseur.
Dans le tien je me confesse...
Daignez m'absoudre, ma sœur !
Gare !
BABET
SOPHIE
Trêve au radotage !
Je vais dresser le couvert ; Cours surveiller le potage...
(Babet va pour sortir.)
Tu sais ! l'habit rose et vert, Descends-le, que je l'arbore !
(Devant les flambeaux de la cheminée.)
Brillez, feux étincelants !
Je veux rendre mes galants Fous à dix grains d'ellébore !
(Babet sort.)