‹ Sophie Arnould; pièce en un acteChapitre 3 sur 10 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

SOPHIE, DORVAL, grand, mince, racé.

Habit de voyage, hottes, manteau.

SOPHIE

Lui!... Vous! Toi! que je suis contente?,.. Après quinze ans ! Quinze ans sans vous î Attendre quinze ans, quelle attente !

(Dorval s'agenouille.) Comme il sait tomber à genoux !

(Le relevant.)

Bonsoir, comte ! Ouh ! le méchant drôle ! J'ai versé tant de pleurs !

DORVAL

SOPHIE

Combien?

(Il l'embrasse.)

Laissez mon bras ! Et mon épaule !

Ce petit habit vous va bien !

DORVAL

Charmante !

SOPHIE

Oh ! Monseigneur ! Charmante !

(Jouant les « Colette n) Vot'sarvante, jarnigué !

(Brusquement.)

N'es-tu point trop fatigué?

Sieds-toi près de ton amante !

(Ils vont s'asseoir devant la cheminée.)

Là ! Comment te vois-je ici?

Es-tu muet?

Dieu merci, Non ! Mais pour ouvrir la bouche.^ Il vous faut...

SOPHIE

Clore mon bec !

Que guignes- tu?

DORVAL, l'embrassant.

Cette mouche !

(Il veut recommencer.)

SOPHIE

Un suffit !

DORVAL

Cet autre avec !

(Il recommence.)

SOPHIE

Alors?

DORVAL

Que je sens de joie Près de vous !

SOPHIE

Racontez donc !

Oui ! Je commence ! Pardon !

Je...

SOPHIE

Toujours ta patte d'oie 1 Quand tu ris, ses quatre plis Font leur petite grimace 1

DORVAL

Qu'ils sont laids ! .

SOPHIE

Qu'ils sont jolis I D'ailleurs, est-ce point la place Où mon bec s'allait nicher?

Nulle n'y devait toucher Seins être, crac ! fracassée !...

Dis? Combien l'ont embrassée?

DORVAL

Mais...

SOPHIE

Tu mens avec excès !

Tais-toi !

DORVAL

Soit!

SOPHIE

Eh ! non, raconte !

DORVAL, l'imitant.

« Raconte !... »

SOPHIE

Eh bien, mon cher comte?

DORVAL

Eh bien, je me languissais, Madame, après ma Sophie !

Malgré sa philosophie De gentillâtre croquant, L'ermite de Manicamp Rêvait de monter les marches Du prieuré de Luzarches !

SOPHIE

Et le voilà déterré, Ce bienheureux prieuré !

Dire, ô Dorval très austère.

Que la chute du feu roi Nous a logés, vous et moi, Dans un ancien monastère 1 La salle, où mes cotillons Frémissent en purgatoire, A servi de réfectoire Aux moines et moinillons l Ce vieil escalier qui cède Au trottinement d'un rat.

Entendit le Libéra...

DORVAL

Au frère prieur succède Une reine d'opéra...

SOPHIE

Laquelle, assez effarée De cet appareil dévot, A conçu dans son cerveau Ces mots gravés à l'entrée, Ite, missa est!

DORVAL

Bravo !

Sur ce, j'ai fini, commence!

Tu te languissais de moi?

DORVAL

Comme un héros de romance f

Dorval !

SOPHIE

DORVAL

A tel point, ma foi, Que je mûris en ma tête Le projet fantasque et doux De tomber à vos genoux Le matin de votre fête !

SOPHIE

Quoi I mon bel ange a pensé.

DORVAL

A votre fête, oui, Circé !

Mais non pas, je vous l'avoue.

Au chemin creux que la boue

De l'automne a tout gâté,

Au postillon détesté

Lequel, soûl comme une grive.

Sans égard pour mon ennui.

Est la cause que j'arrive,

Plutôt qu'à l'aube, à la nuit !

Cher cœur !

SOPHIE

DORVAL

Excusez, madame.

L'équipage assez crotté, Où je me suis présenté.

Et recevez, pour dictame.

D'un cœur jamais endormi Cette fleur qui glorifie Son nom !

(Il lui offre une magnifique rose pourpre.)

SOPHIE, prenant la fleur.

Le cœur de Sophie !

DORVAL

Ma chère maîtresse !

SOPHIE, émue^ Ami!

Une larme !

DORVAL

Oh ! si discrète !

DORVAL

Un pleur après un baiser !

SOPHIE, montrant la rose.

Fallait-il point l'arroser !

(Un temps.)

DORVAL Voici donc votre retraite?

SOPHIE

Mon antre ! Frémissez-en !

Plaisant, dites !

DORVAL

Fort plaisant !

SOPHIE, mettant la rose dans un verre d'eau sur la console.

N'est-ce pas? A la lumière Ce cadre est d'un bel effet !

D'ailleurs le cadre n'est fait Que pour mettre une fermière !

Vous !

DORVAL

SOPHIE

Faut-il pas vivre aux champs L'existence bucolique? J'ai six moutons, une bique.

Douze poulets très méchants.

Un âne, une vache blanche.

Peu de fruits, mais, en revanche.

Du lait, du beurre à foison.

Choux, salade, ciboulette.

Beaux arbres, qui font toilette Nouvelle chaque saison, Si bien qu'alerte et pressée, Grand chapeau, jupe troussée.

En Perret te à jupon court.

Portant paniers ou corbeille.

Je trotte comme une abeille, .

Des prés à la basse-cour, Mange, bois, fais de bons sommes.

Chante en filant aux fuseaux Et cherche l'oubli des hommes.

En écoutant les oiseaux !

DORVAL

Mais le soir, quand la solitude Bourdonne comme un tocsin?

SOPHIE

Le soir? J'ai mon clavecin, Mes livres... et l'habitude!

DORVAL

Aucun regret n'a donc osé Risquer sa tête serpentine?

SOPHIE

Si ! Mais je le guillotine !

D'ailleurs, ce soir, je vous ai f Ce noir logis centenaire Que le vent vient écorcher, Les fissures du plancher.

Cet indigent luminaire, Tout s'envole. Et le décor.

Au lieu d'une chambre humide.

Offre le palais d'Armide Où Renaud palpite encorl

DORVAL

Chère Annidc !

SOPHIE

Çà, qu'on soupe !

Qu'on se réveille en sursaut !

(Lui versant à boire.)

C'est de vieux vin de Meursault Que j'emplirais votre coupe, Si je possédais cet art De changer en doux nectar Un âpre jus de prunelles !

BABET

(Levant son verre.)

A nos amours !

DORVAL

Éternelles !

(Reposant son verre.)

Deux couverts !

SOPHIE, riant.

Ouh ! Chien jaloux ! Je la connais, ta grimace !

L'amant dont tu prends la place, C'est la Babct !

DORVAL

Croyez-vous?

SOPHIE, appelant.

Ohé ! La fille à Jean-Pierre !

Le potage !

BABET, de la cuisine.

Nous voilà !

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