SCENE xm
LE MARQUIS, MÏUABEAU.
LE MARQCIS.
You? ne m'attendiez pas ?
MIRA.BEAC.
Je l'avouerai, monsieur, votre visite n)e sui prend autant q u'elle m'honore.
LE MARQUIS
D'après vos plaintes renouvelées sans cesse et toutes vos lettres, je vous croyais malheureux, mais je vois avec plaisir...
Ne m'enviez-vous pas cet adoucissement i\ mes maux?
Je le devrais, monsieur, car cette détention, à laquelle vous êtes soumis, n'est pas un jeu d'enfant.
E t c'est un père qui parle ainsi!
L8 MARQTJIS.
Méritez-vous que je vous tienne un autre langage ? Ne m'avez-vous pas forcé, par votre prodigalité, de recourir à ces mesures (le riguem? Et sans parler de vos fautes, votre conduite envers votre femme...
Si j'ai cru l'aimer un instant, la sécheresse de son cœur, son égoïsme m'ont eu bientôt détaché d'elle.
LE MARQUIS
Votre liaison avec madame de Monnier. ..
MlRABEAO.
Ah 1 monsieur, j'espère que vous n'êtes pas venu ici pour outrager chez elle, dans sa maison , la femme que je chéris, que je respecte le plus au monde ; qui a toutes les vertus do son sexe et aucun de ses défauts. Moi seul je connais son ame.
LB MARQltlS.
Voilà son éloge , l'éloge de madame de Monnier. . . Mais elle avait un mari?
Vous ignorez donc comment ce mariage s'est fait : vous ignorez que, fort jeune, Sophie a été conduite aux pieds des autels sans savoir ce qu'on lui voulait; qu'elle a cru jouer au mariage, et ne s'est réveillée que quand il n'était plus temps de rompre. Tout cela mérite -il -donc cette haine dont vous in'konorez?
Je vous conseille de vous plaindre.
MIBABEAU.
Oh! non! je ne me plains pas, j'ai mérilé mon sort. Je me rappelle toujours la guerre de la Corse, lorsque Gênes vendit cet état à la France et qu'il fallut aller le soumettre. J'étais soldat alors, je dus marcher contre la liberté d'un peuple , j'ai mérilé de perdre la mienue.
LE MARQUIS
■ Voilà de belles idées qui vous prennent!
EUeâ mûrissent dans ma tête, et peut-être qu'un jour...
LE MARQUIS
Et que rêvez-vous ?
Je ne sais : je crains de passer pour un visionnaire, mais la raison pourrait bien nous arriver du Nouveau-Monde. Enfin , mon père, voulez-vous me rendre la liberté ?
LE MARQUIS
Je voudrais vous arracher aux séductions de madame de Monnier.
C'est ma vie que vous me demandez.
LE MARQUIS
C'est votre honneur que je voudrais sauver... une femme perdue...
MIUABEAV.
Arrêtez : ah ! si vous n'étiez pas mon père ! [à part, et se frappant le cœur.) Ses larmes sont encore là!...
LE MARQUIS
Eh bien donc! subissez votre sort.
Eh ! ne craignez-vous pas que je réclame auprès de l'autorité? Toute justice est-elle donc étouffée en France?
LB MARQUIS
J'ai instruit les agens du pouvoir de toutes vos fautes.
Et moi je leur signalerai les vôtres.
LE MARQUIS
Les miennes!...
Oui. Ce marquis de Mirabeau, leur écrirais-je, tant prôné , tant vanté à Paris, homme de qualité , courtisan assidu , esclave de l'étiquette, prosterné devant ces hochets que le pouvoir jette ù ses créatures; le marquis de Mirabeau, qui m'accuse, a eu aussi une jeunesse fougueuse, et l'âge l'a si peu corrigé, qu'il a endommagé de deux millions le bien de sa femme et de ses enfans, en déclamant contre le luxe et les dettes; il a afTiché scandaleusement des maîtresses, en déplorant la dépravation du
siècle. Cet homme, dont l'ame est trop haute pour s'abaisser aux affections vulgaires , a confiné clans un couvent une épouse qui lui a apporté cinquante mille livres de rentes ; il lui a refusé sa subsistance et l'a harcelée, d'année en année, de lettres de cachet; il a persécuté tous ses enfans, une seule fille exceptée, qui a trouvé grâce devant lui parce qu'elle s'est faite amie de sa maîtresse. Voilà ce que je dirais, et je demanderais où est le coupable de nous deux?
LE MABQXUS.
Vous auriez l'audace.. .
Il arrive un instant où la patience se lasse, et la mienne est épuisée.
LE MARQUIS
Avez- vous oublié que je suis votre père?
Avez-vous jamais pensé que j'étais votre fils?
LE MARQUIS
Air de Vallace.
Je sors, car la colère
Agite mes esprits :
Est-ce l'accueil qu'un père
Espérait de son fils?
J'attends mon arrêt en silence ; Je sais que d'un nouveau malheur, Toujours pour moi votre présence Fut, hélas! le triste avant-coureur.