‹ Sophie PrintemsChapitre 3 sur 4 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOVLBVAUD DSS 1TALIBN8^ 15, AU COIN DELA UUB DE GRAMMONT

4 873 ProiU dp reprodociion «t de iradacUon réferrëi

Supposez qu'en creusant le roc pour y trouver le marbre dont il compte faire une statue, un sculpteur trouve une statue toute faite, non par la mû d'un confrère antérieur, mais par la main même de la nature fantasque, qui, pour se venger des empiétements étemels des hommes, empiète quelquefois sur eux et fait, toute seule^ ce que seuls ils se croyaient appelés à faire; supposez cela et que le sculpteur n*ait que quelques coups de ciseau à donner pour faire une œuvre à lui de cette œuvre' naturelle, et vous aurez* justement supposé ce qui m'arrive» Je ne cherchais pas un sujet; car^ heureusement, je n'en suis pas à les chercher et ils me font encore la politesse de venir à moi, im peu par

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égoïsme et comme des enfants tout nus qui Tiennent demander des vêtements à un ami, pour avoir le droit de se montrer; je ne cherchais donc pas un sujet, mais j'en étudiais un, quand un roman réel se présenta avec ses faits, ses personnages, ses incidents, ses caractères, dans un ordre qu'il n'y avait pas besoin d'intervertir et si complet, que je n'avais plus qu'à faire ce que le daguerréotype fait en face de l'objet qu'on lui montre^ à le représenter tel quel.

Ma foi j'ai fait comme Molière; heureux de l'occasion de lui ressembler en quelque chose, j'ai pris' mon bien où je l'ai trouvé et voici l'histoire, sim*; pie jusqu'à la naïveté; si elle vous intéresse, ne m'en sachez pas de gré ; si elle vous ennuie, n'en accusez que moi.

Il y a une quinzaine d'années, dans une vUle du Nord que nous ne nommerons pas, afin de ne blesser les susceptibilités de personne^ et de ne pas trop mettre les noms sur les visages, mais dans une ville de France cependant, une petite maison de deux étages, ayant perron à sa porte, chèvre-feuille à son mur et pigeonnier sur son toit, comme une maison de nouvelle allemande, dormait paisiblement & l'extrémité d'une rue à peu près déserte, ce qui avait permis à l'herbe de pousser entre les pavés inégaux* Le matin, un grand rayon de soleil, fidèle à sa mis-* sion, léchait cette blanche demeure, comme pour la réveiller doucement avec une caresse ; les persieur» nés s'ouvraient alors et jusqu'à midi, le radieux visiteur avait place dans la maison^ où il s'ébattait en ami.

SOFlIIS PRINTBH8 I

Voflà pour rextérieur, et certes, le voyageur queût passé par là; à moins qu'il ne fût bien myope ou bien prosaïque, eût souhaité, ne fût-ce qu'une minute de donner cette maison poi^ terme à son voyage, et le paysage qui se déroulait devant lui« pour limite à son horizon.

C'était un de ces paysages simples comme on en voit partout et comme on les aime toujours, ^ causQ même de leur fréquence. L'œil se fatigue si vite ft être étonné. Puis ces décors étranges, comme certaiijs pays en gardent dans leurs plis, avec leurs rochers gigantesques, avec leurs végétations brutales, aveo leurs exagérations de couleurs, d'aspects et de dangers, sont faits pour être vus, plutôt que pour être aimés. Ils forcent l'esprit qui les contemple à ne s'oci cuper que d'eux. Ils le dominent, ils s'imposent à lui, ils l'humilient pour ainsi dire et il a peine & gravir leurs sommets, ou bien, il lui faut être dans une de ces situations exceptionnelles qui ont besoin pour cadre des exceptions de la nature ; tandis quQ les aspects harmonieux sans trop de monotonie, d'une valeur égale et se dégradant par une grande sensibilité de tons. Jusqu'à ce qu'ils se fondent sans brusquerie et sans lutte dans l'indéfini, sont un che«*. min doux au cœur qui les visite.

On peut prendre sa pensée par la main comme un enfant et la mener partout sans la fatiguer; ou bien même, s'asseyant au pied d'un tremble ou sur le bord d'un ruisseau, la laisser, comme un oiseau privé, courir en tous sens, avec certitude qu'elle trouvera de quoi rassasier sa rêverie, satisfaire à ses tranquilles exigences et qu'elle reviendra encorei

rapportant nu rameau joyeux, comme la coloml>e de l'arche ; bref, on n'est pas absorbé, on absorbe, et le repos naît de cette poésie facile, et le calme résulte de ce spectacle riant. >

Ainsi était le paysage qui faisait face à la blanche maison dont nous venons de parler, c'est-à-dire une vaste plaine, où, dans un enfoncement avaient poussé deux ou trois maisons à toits rouges, parmi lesquelles caquetait un moulin, les pieds dans l'eau. Cette petite vallée, cachée derrière un rideau de peupliers, comme une coquette derrière son éventail, faisait le seul bruit qui troublât le silence général, encore était-il si cadencé, si périodique, si connu, qu'on eût pu l'appeler un silence mélodieux. Tout à l'entqur, des tapis de trèfles, des blés, des labours gras, que creusait sans cesse la charrue; de temps en temps une ferme, avec un grand arbre en parasol, et ses meules groupées aux environs, comme des enfants assis autour de leur mère et qu'à l'époque où nous commençons cette histoire, les moissonneurs terminaient, ce qui les faisait ressembler à des ruches humaines ; des bouquets de bois, servant d'asile aux ramiers et de remises aux chasseurs, des collines grasses, fermes, rondes comme des mamelles, où des moutons paissaient au bruit de la clochette conductrice, gardés par la vigilance du chien et le sommeil du berger, trois ou quatre grands bœufs roux et noirs, graves, fiers, inquiets, taquinés par quelques petits enfants ; au fond une grande ligne bleuâtre, que de loin on eût prise pour la mer et dans laquelle, sur le coup de deux heures, le soleU en passant découvrait un petit village blanc avec son clocher

pointu; des nuages furtifs^ légers^ rapides, cotonneux allant s'amasser^ pour faire le soir des coussins d'or à Tastre qui se couche ; une brise fraîche dont on suit le passage sur les blés ; quelques grands arbres jetant des points d*ombre sur les chemins étroits^ aux ornières profondes ; parfois un chariot qui passe^ une volée de sansonnets qui s'abat sur les troupeaux^ du soleil partout et Fimmensité pour cadre, voilà le tableau.

Maintenant, si vous voulez voir tout cela se résumer dans un seul être; si vous voulez retrouver cette chaleur douce et ce ton doré du commencement de Tautomoe, dans un regard et dans des cheveux^ ce sourire de la nature dans une bouche, cette sérénité dans un sourire, cette transparence de l'air dans la pureté d'un teint ; enfin toute cette nature pleine de poésie native, de coquetterie naturelle, d'expansion chaste avec ses chansons, ses parfums^ son éclat et même ses ombres, dans une femme^ suivez-moi au premier étage de la maison d'où l'on découvre ce paysage ; entrez dans cette chambre et regardons cette jeune fiUe assise près de la fenêtre et lisant ou plutôt croyant lire.

^ Quel nom a-t-elle? Un nom frais et parfumé : Sophie Printems. Quel âge? Dix-huit ans à peine.

Est-elle éveillée ou endormie? Vit-elle seulement? On ne Taffirmerait pas, tant elle est immobile^ tant elle est délicate et pàle^ à ce point qu'on dirait que son corps n'a été fait que pour laisser voir son âme.

Voyez comme elle est triste. Étendue tout au long dans un grand fauteuil^ son livre sur ses genoux^ sa tète posée sur sa main gauche^ qui la soutient sans

9 ÉOtntt (tiiKTKfts

dfort, l*œil fixé sur une chose qu'elle ne toit pa«,^ elle songe. A quoi? Nous le saurons peut-être.

Mais, auparavant, regardons-la.

Que de cheveux blonds et quelle grâce dans le désordre qui leur sert de coiffure, car une coiffure régulière, à une pareille quantité de cheveux, serait une fatigue trop grande et un travail trop long pour celle qui le ferait.

Cette belle enfant est mince, grande et toujours lasse, comme s'il lui fallait toute sa vie pour se reposer du chemin qu'elle a fait en venant du cieL Peut-être Dieu hésitait-il à nous la donner^ et curieuse, s'était-elle glissée dans ce monde au milieu de cette hésitation. Toujours est-il que la vie semble n'avoir reçu ordre que de passer par ce beau corps et de n'y point séjourner.

Elle a l'air d'une de ces belles vierges blondes des vitraux chrétiens que les peintres mettaient dans les églises entre la lumière du soleil et le feu des encensoirs pour qu'elles s'éclairassent de l'un et de l'autre, et ne touchant pas à la terre, parussent toujours être Sur la route du ciel. Pour être logique, elle devait être vêtue d'une longue robe bleue à bordure d'or, porter sur son front une couronne de roses blanches et attendre, dans une attitude complaisante de clémence et de pardon, les pèlerins qui doivent en passant B*agenouiller devant toutes les madones.

A quoi bon vous dire qu'elle a la peau comme ce beau marbre, légèrement teinté de rose, et dont la Grèce seule eut le secret; que, sous ses sourcils fins et tirés d'un seul coup de pinceau, ses yeux d'une nuance céleste semblent deux bleuets éclos dans la

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ndge ; cjue sa botiche est d'un rose pâle ; q^e le sourire y est facile, surtout ce sourire triste qui entr'oitvre les lèvres pour laisser exhaler un peu de Vàme; que le nez est petit et que les narines, transparentes comme la cire la plus fine, aspirent sans cesse les parfums qui Tentourent. Vous saviez cela aussi bien que moi^ ou plutôt vous le deviniez.

Cependant, rassurez-vous ; si faible qu'elle paraisse et qu'elle soit, c«tte belle personne n'est pas malade. Non, grâce à Dieu, rien ne soufire en elle.

Elle est ainsi faite, voilà tout; et si vous lui de« mandiez la cause réelle de toute la mélancolie répandue sur elle et jusque dans les plis de sa robe blanche, elle ne saurait vous la dire car elle ne la jsait pas. Elle est rêveuse, pâle et triste comme cer^^ taines choses sont nées pour être ainsi, comme le ^chant du pâtre dans le crépuscule, comme la fleur éclose dans l'aridité d'un rocher. L'àme d'élite n^est* elle pas d'ailleurs, au milieu de ce monde, aussi isolée que la fleur perdue dans la montagne déserte.

Des mains fines, blanches, aux doigts efiBlés et roses, mains faites exprès pour cueillir et caresser, et si souples, si ductiles, que lorsqu'elles touchent un clavecin, on se demande si, sous d'autres mains, l'instrument rendrait une pareille harmonie; voilà tout ce qu'après sa tête, la pudeur de son vêtement laisse voir et même imaginer d'elle.

Puis,, autour de cette ^^mme, un autre air que celui que nous respirons, a bien qu'elle semble avoir emporté avec elle un écho des divines harmonies imprégné des senteurs étemelles. Tout ceci ressemble !un peu bien à de la légende et à un parti pris de

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poésie. C'est à vous de ne pas me croire^ mais alors tant pis pour vous; car je vous déclare que cette jeune fille est telle que je viens de la décrire, avec toute la supériorité de la réalité sur la peinture, du fait sur le récit.

Elle avait appuyé sa tète sur sa main, avons-nous dit; elle rêvait dans la pose d'une femme qui lit. Au lieu de suivre des yeux les caractères de son livre, ^elle suivait ses pensées, ces oiseaux invisibles qui rasent sans cesse de leur vol le ciel des esprits sérieux. A quoi rèvait-elle?

A quoi rêvent les jeunes filles 1„;

Eh bienl Nulle préoccupation ne montait du cœur à la tète de la belle enfant. Elle n'aimait pas et n'é* tait pas sur la pente d'aimer. L*ange qui la suivait depuis son enfance, pouvait se pencher sur son âme sans crainte d'y voir une autre image se refléter à côté de la sienne. Elle rêvait par nature et non par besoin, et sa rêverie ne venait pas d'elle ; c'était la rêverie générale de l'espace, des nuages et de la solitude, qui, trouvant une àme capable de l'accueillir et de la comprendre, s'y arrêtait un instant et se* laissait voir par les yeux et le sourire de la jeune fille. Au premier bruit inattendu qui se fera, elle secouera sans doute cette préoccupation conmie un enfant secoue en riant la neige qui pendant ses promenades d'hiver, se mêle à ses cheveux.

Maintenant, conunent se fait-il que ce^ jeune fille n*ait encore rien à entendre quand elle écoute son cœur; d'où vient qu^aucune illusion, qu'aucun réye n'est venu faire son nid dans ce printemps doré?

Cela vient sans doute de^ ce que toutes les âmes ne sont pas prêtes en mème^temps à recevoir Tamour, cette àme de rame, cet hôte familier des natures vulgaires, mais qui^ ne devant visiter qu'une fois les natures privilégiées, s'y fait quelquefois un peu attendre. Dire que lorsque la jeune fille se cachait dans les plus secrets abris de son être, dans ces profondeurs intérieures où la femme peut se mettre toute nue de cœur^ sans craindre qu'on la surprenne; dire qu'alors elle n'entrevoyait pas une félicité possible en :rapport avec sa jeunesse, son innocence et sa beauté ; dire qu'elle n'avait pas les pressentiments d'une seconde vie^ au sein même de notre vie mortelle, ce serait mentir peut-être^ mais ce serait la calomnier à .coup sûr que d'indiquer ce sentiment autrement que comme un instinct, et que de le résumer dans un être vivant.

Savoir que les battements du cœur n'ont pas été faits seulement pour marquer la circulation du sang et qu'une pensée peut les ralentir ou les précipiter aussi vivement qu'une douleur physique ; connaître qne Dieu ne nous a pas donné les yeux seulement pour voir les choses extérieures, et que l'intelligence est faite pour la révélation des choses impalpables et invisibles, c'est là une science que toute jeune fille a sans l'avoir acquise, et qui^ depuis Eve, naît et grandit avec elle. Mais, de là à donner ime forme au

rêve, une certitude à l'àme, il y a loin, si loin, que bien des femmes n'ont pas eu assez de toute leur vie pour aller du rêve à la réalité et qu'elles ont passé sur la terre sans en emporter autre chose qu'une i espérance déçue.

[10 lOFfiifi mutiff i

AintA l6 eœur de notre bérôlûô ûd l'était jdHiaui questionné.

Peut-être aussi était-ell^ d'und eêâencô trop âu-^ dessus des conditions humaines pour toucher à la terre par autre chose que par le bout de sa robe blanche^ comme ces beaus: anges des fresques italiennes qui effleurent le monde^ mais qui ne s'y at^ rètent pas«

L'amour nous élève parée que nous sommes bas, filais il est des élus qui, tout en se mêlant à nous^ sont restés si près de Dieu, qu'aucun de nos enthousiasmes terrestres ne saurait les élever, et que tout ce que nous Voyons au-dessus de nous passe au'des^ sous d'eux* Peut-être pour cette femme l'amour était^l à la fois trop et trop peu ; peut-être une sensation forte eùt*el]e brisé comme du verre ce corps frêle, cette enveloppe délicate et transparente.

Peut-être aussi Tamour tel que nous l'entendons n*éût-il pu remplir cette âme choisie et n'y eût-il été qu'une fleur tombée dans un lac qui, reflétant lô ciel entier^ ne se préoccupe pas d'ime fleur.

Enàn, peut-être était-elle destinée & passer dans ce monde> non pas incomprise^ mais ne comprenant pas. ,

Nous le Saurons bien.

Quant à la vie qu'elle menait, elle était bien sim** pie, et un ange, en voyage *jur la terre, eût vécu ainsi. Elle n'avait plus que sa mère et croissait à l'ombre et sous les rayons de cet amour vigilant et toujours inquiet ; car la faiblesse du premier âge» continuée dans une autre période de la vie, comme si Dieu n'eût permis à cette femme de grandir qu'à

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la condition qu'il n'ajouterai rien à l'enfant, effrayait celle dont la vie était attacjiée à la vie de la jeune fille. Aussi, la mère avait-elle écarté de son enfant bien-aimée toutes les aspérités auxquelles on se heurte incessamment dans ce monde; elle lui avait fait l'existence tranquille comme une habitude, et l'une et l'autre ne s'approchaient qu'en s'apportant l'une et l'autre un sourire et un baiser.

Mais la destinée est jalouse de tous ceux qui tentent d'échapper à la domination du fait, en se réfugiant dans le sentiment; alors elle ramène à la terre les âmes qui s'en écartent, et, liant leurs ailes, elle les contraint, au moins pendant quelque temps, à marcher coznme tout le monde.

Le jour commeuçait à baisser, la campagne se faisait déserte et les bruits épars dans la plaine, en se rapprochant de la ville, annonçaient le retour du soir. Quelques teintes de pourpre et d'or s'entassaient à Thorizon et la brise automnale, plus fraîche à cette heure^ soulevait par moments les belles boucles blondes qui jouaient autour du cou de la jeune fille.

Elle était si profondément retirée en elle-même, qu'elle n'entendit pas la porte s'ouvrir et sa mère s'approcher d'elle; ce n'est que lorsque ccJe-ci l'eut embrassée qu'elle se retourna.

— Ma mère! dit-elle alors d'une viix douce

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comme un chant, en rendant le baiser reçu ; puis, voyant déjàTombre gagner les sommets :

— Ah I comme il est tard, ajouta-t-elle.

Et, fermant son livre, elle se leva et passa les mains sur ses joues, sans doute pour en chasser une rougeur subite.

Tous les sentiments délicats ont leur pudeur, et .une jeune fille rougit toujours quand elle est surprise en état de rêverie, même par sa mère^ cette 'confidente naturelle. Il y a de la Suzanne au bain dans toute femme qui rêve.

La mère prit tendrement la main de sa fille dans les siennes.

— Sophie, peux*>tu recevoir quelqu'un? lui demanda-t-elle.

— Oui, ma mère. Qui donc ?

— M. Théodore.

— Très-volontiers.

— U m'a fait une visite et ne voudrait pas ^s*en aller avant de t'avoir vue. Il attend dans le 'jardin.^'

— Qu'il vienne.

En même temps Sophie fermait elle-même la 'fenêtre et sonnait pour avoir de la lumière.

Deux minutes après, sa mère rentrait avec le visiteur, qui en franchissant le seuil de la chambre et en apercevant la jeune fille, s'arrêta timidement et devint tout rouge.

— Bonsoir, mademoiselle, dit-il en saluant aveo une certaine gaucherie et en prononçant ces mots avec une certaine hésitation, comme s'il eût eu da la peine à tourner ces simples mots.

«-« Bondoir, monsieur Théodore ; entrez donc.

M.Théodore àrait évidemment besoin de cette invitation pour se hasarder à faire quelques pas de plus.

A mesure que cet homme pénétrait dans le rayon de lumière que jetait devant lui la lampe posée sur la cheminée^ ses traits devenaient plus sensibles et pouvaient se détailler.

C'était, nous devons l'avouer^ au premier aspect, un assez étrange personnage.

Grand et maigre à l'excès, il avait Je n6 sais quel air maladif répandu sur toute sa personne et tout à fieiit en harmonie avec son teint bilieux^ ses grands yeux à fleur de tête, d'un bleu faïence clair et creux; avec ses sourcils à peine visibles, son front étroit et haut^ ses cheveux plats et blonds comme ,1a filasse, sa tète fuyant en arrière, ses joues (^euses^ son nez fortement indiqué, sa bouche mince^ entr'ouverte, et laissant voir de longues denté trop blanches^ semblables à de la porcelaine*

Bref, sa tète sans barbe, posée sur une cravate blanche qui laissait voir la moitié d*un cou maigre, était tout à fait propre à mettre sur lés épaules d'un de ces personnages mystérieux, comme on en trouve dans les contes fantastiques.

Parfois, son œil se bordait de rouge et sinjectait; Alors, cet homme avait IW d'un méchant lâche, comme est la couleuvre ou le jeune serpent ; parfois aussi ce regard se fondait en une douceur humble et résîgnéé,^et l'on eût dit qu'il allait en pleurant demander pardon de la sensation première que sa vue avait causée. Bnfift, par moment, seé yeux de-

tenaient si étrangement fixes, qu'on les eût pris pour deux trous et qu'on se fut sauvé comme d'un fou de l'homme qui regardait ainsi.

Le plus habituellement cependant, il tenait ses yeux fermés, car sans doute la lumière blessait ce regard pâle. Complétez ce portrait par des oreilles grandes, souvent rouges^ par des omoplates en dehors, dont le vêtement n'empêchait pas de surprendre le jeu osseux ; par des mains longues aux doigts plats et carrés, doigts de mathématicien^ par des pieds en rapport avec les mains, par un costumetout noir, cette éternelle élégance des gens qui ne savent pas s'habiller^ par une odeur inséparable de bureaucratie^ et vous aurez au grand complet l'individu avec lequel nous allons faire connaissance. ^

* Cependant, il fallait une certaine habitude, même une certaine envie d'analyser, pour surprendre tout de suite les détails que nous venons de donner. En général^ le premier aspect de cet homme^ qui pouvait avoir trente-cinq ans, était l'aspect de tous les hommes d'une classe inférieure^ comme position et comme inteUigence, avec la timidité inhérente à toute infériorité, timidité qui, blessée, peut se changer en haine et devenir dangereuse.

Voilà ce qu'il était pour ceux qui le voyaient et qui, n'ayant aucune raison de le remarquer plus qu'un autre homme, ne pouvaient lui en vouloir de son plus ou moins de maigreur, de son plus ou moins d'esprit, de son plus ou moins de distinction. Dans le milieu où le sort l'avait placé, il n'avait pas besoin d'être autre chose que ce quUl

- était. Pour Sophie, c'est-à-dire pour une àme douce,' toute eu noblesse, en indulgence et en bonté, M .V Théodore était un être presque sympathique, à cause même de ses disgrâces naturelles, disgrâces plus visibles pour les yeux d'une femme. Elle né voyait en lui que le côté triste et souffrant de l'homme qui a à se plaindre de la nature et c'était toujours avec une sentiment de douce et réelle pitié qu'elle lui tendait la main. Puis, dans l'émotion qui s'emparait de cet homme quand il s'approchait d'elle, ce qui le rendait encore plus humble, elle voyait un hommage naïf dont elle lui savait gré, car elle avait le cœur capable de toutes les délicatesses.

Cependant, si elle l'eût examiné avec attention,^ elle se fût aperçue que, lorsque M. Théodore était en sa présence, sa physionomie acquérait des nuances toutes nouvelles et qui ne se révélaient jamais devant d'autres personnes. Quand il la regardait depuis quelque temps, son œil prenait peu à peu l'expression de la basse convoitise, et si elle eût surpris certains de ses regards dans ces moment-là, elle eût poussé un cri involontaire. Elle eût découvert alors de la bête fauve dans cet individu qu'elle résumait par ces deux mots quand elle parlais. Je lui :

' Pauvre garçon 1

Sophie avait connu M. Théodore dans une maison où elle allait avec sa mère, où Ton se réunissait une fois par semaine, pour s'aider à tuer le temps des soirées si longues en province. Elle l'avait revu dans d'autres ^milles qui avaient pris les mêmes habitudes, et quand il avait demandé à ces'

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dames la permission de venir leur faire visite en dehors de ces réunions, elles la lui avaient accordée d'autant plus facilement qu'il n'était qu'en passage dans la ville, pendant les vacances. So connaissance ne pouvait être complètement ennuyeuse, puisqu'elle ne pouvait être de longue durée. Au moment où nous le faisons paraître^ il était sur le point de partir. De famille il n*en avait point, si ce n'est un oncle et une tante qui habitaient Paris.

Sept ou huit miUe livres de rente^ six ou sept mille francs d'appointements^ comme sous-chef au ministère, donnaient à notre héros une médiocrité bureaucratique et dorée, et le droit de prétendre à un mariage de deux cent mille livres au moins.

C'était ce que le monde appelle un bon parti. Pauvres jeunes filles 1

M. Théodore s'assit à côté de la mère, en face de »a fille, et après avoir cherché un peu :

— Mademoiselle, dit-il, si j'ai insisté auprès de madame votre mère pour avoir l'honneur de vous voir, c'est que j'étais au moment de quitter la ville et que cette visite est peuirètre la dernière que j'aurai le plaisir de vous rendre.

•— Vous retournez à Paris?

— - Dans huit jours.

— Vous aimez Paris ?

-— Jf Vaimais.

— £t vous ne l'aimez plus i

— Je l'aime moins.

— D'où vient ce changement?

— J'ai contracté ici de douces habitudes que je vais être forcé de perdre, par exemple celle...

18 SOPH» PAIMffgttt

^— Celle?

^- Celle de vous voir, mademoiselle.

— Oh! c'est très-aimable cela^ monsieur Théodore; mais cette habitude, vous la reprendrez Tan* née prochaine, je l'espère du moins,

M. Théodore se tut et regarda la mère de Sophie.

Quant à celle-ci, elle répondait à ce que lui disait le jeune homme, comme toutes les femmes intelligentes répondent aux compliments. Elle ne soupçonnait pas que ces paroles cachassent une intention.

M. Théodore n'osapas reprendre la conversation dans le même sens. C'était au-dessus de ses ressources d'esprit. Il la rejeta donc dans d'autres banalités plus banales encore, après avoir regardé ae nouveau la mère de Sophie, de façon à lui faire compreaare qu'il lui laissait le soin de revenir sur ce sujet et qu'il se confiait à elle. Il fut question du temps qu'il avait fait, des personnes de la ville, de l'approche de l'hiver, de tous ces lieux-communs dont il est convenu qu'on parlera quand il serait si simple et si facile de se taire.

Il est vrai que toutes ces choses, si indifférentes en apparence, servent souvent de marque à une pensée que Ton ne peut dire et, en tout cas, permettant à ceux qui les disent de rester en la présence de la personne aimée. Les yeux et le cœur y gagnent, sinon l'esprit, et, tout compte fait, ces lieux- communs valent quelquefois mieux que les choses les plus spirituelles.

C'était le cas où se trouvait notre héros, lequel eût parlé de n'importe quoi, pourvu que ce fût à

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Sophie qu*il en parlât. Sa visite ne pouvait pourtant se prolonger au delà d'une certaine heure, et cette heure arrivée, il se leva et prit congé des deux dames. Il y avait déjà dix minutes qu'il ne parlait plus. Il était à bout même de banalités. Quant à Sophie, qui ne demandait qu'à ne rien dire, elle avait laissé mourir la conversation, sans même s'apercevoir qu'elle mourait. Elle ne le sut que lorsque M. Théodore se leva pour prendre congé d'elle et ne se rappelant de toute la conversation qu'une chose : qu'il devait partir I

— Allons, lui dit-elle, à l'année prochaine, si vous revenez.

— Oh! je vous reverrai encore une fois, mademoiselle, du moins je l'espère, avant de retourner à Paris.

Puis il échangea avec madame Printems un serrement de main dans lequel il enfermait une recommandation tacite.

Quand M. Théodore fut parti, la mère vint s'asseoir à côté de sa ûUe.

— Ce pauvre garçon? dit-elle après une pause d'un instant.

— Il est bien doux, répondit machinalement Sophie.

— 11 est aussi bien malheureux.

— Que lui arrive-t-il donc!

— Ohl c'est toute une histoire.

— Intéressante 1

— C'est selon.

— Tu peux la dire?

— C'est bien simple, il est amoureux»

20 80PHIK PEINTBHS

— Lui?

— Lui-même.

— En efifet, il doit être bien à plaindre.

— Tu as donc deviné que celle qu'il aime ne Taime pas?

— n ne faut pas le voir souvent pour deviner cela.

— Oui, mais aussi plus on le voit, plus on s'aperçoit qu'il y a en lui de rares et précieuses qualités.

— C'est vrai. Aussi s'il ne peut prétendre à Tamour, a-t-il droit à l-estime et à une sincère affection. Qu'il ne demande que ce qu'il peut obtenir, et il ne sera pas malheureux.

— Ainsi, à ton avis, s'il ne demandait que cela, il ne devrait pas désespérer tout à fait.

— Si la femme qu'il aime n'aime personne, je ne vois pas pourquoi elle ne l'aimerait pas de cette façon, n me semble même qu'une femme de cœxu ne serait pas malheureuse avec un pareil homme. Il serait sans aucun doute aux petits soins pour elle et pourrait lui faire une existence sinon brillante, du moins tranquille.

— Ahl s'il t'entendait, comme il serait content!

— n fallait me dire cela tout à l'heure, il aurait | entendu ma réponse. i

— Il m'avait, au contraire, recommandé de ne point te parler devant lui de cette histoire.

— Pourquoi? '

— Tu ne devines pas?

— Non.

— C'est de toi qu'il s'agit;

— De moi?

SOPHIE PRINTBUS 21

— Oui.

— . M. Théodore m'aime ?

— Il t'aime.

— Et?

-— Et quand un honnête homme aime une jeune

fille comme toi, il la demande en mariage.

— Et il m'a demandée !

— A peu près.

Sophie pâlit légèrement.

— Tu plaisantes, ma bonne mère, reprit-elle.

— Pas du tout.

— Et que lui as-tu répondu?

— Que je t'en parlerais.

— Sérieusement?

— Sérieusement.

— Mais je ne l'aime pas, moi, reprit-elle un ins*

tant après.

— D'amour, non. Mais tu pourras l'aimer de cette aflfection plus durable que l'amour, et dont tu parlais tout à rheure.

— Est-ce ainsi que tu aimais mon père ?

— Non 1 mais aussi que de chagrins cet amour m'a causés! Que de jalousies, que de déceptions, que de querelles même I

— Ainsi, tu l'approuves?

— Je l'encourage.

— C'est bizarre.

-Quoi?- I

— Qu'il vienne à l'idée de quelqu'un de m'épouser.

— Ce qui m'étonne, c'est que cette idée ne vienne pas à tout le monde.

^ Que tu es bien mère I 1

ââ SOPHIE PaiNTBMS

— Eh bien, ta réponse ?

— Eh bien, je ne veux pas épouser M. Théodore.

— Pourquoi ?

— C'est si inutile. Et puis, j'aime autant ne pas te quitter.

— Mais il se peut que je té quitte, moi,

— Et comment I

i— Ne sommes -nous pas tous mortels?

— Mais, grâce à Dieu, tu es jeuae encore et tu te portes bien.

— Un accident est bien vite arrivé, chère enfant, et il ne faut qu'une minute pour tuer la meilleure mère. Que deviendrais-tu si je mourais. Où trouverais-tu une consolation et un appui? Il faut songer à tout. Puis, tu connais notice position; nous ne sommes pas riches, nous vivons d'une bien petite renie, héritage de ma sœur, et de la pension que je reçois comme veuve d'un officier supérieur; mais cette pension mourra avec moi et tu te trouveras réduite à notre modeste revenu. Cela m'effraie par moment. Que feras-tu alors? tu travcdlleras. Ta nature, ta complexion, tes habitudes, te rendraient tout travail insupportable. Dieu sait à quels dangers ton isolement, ton âge et ta beauté t'exposeraient. Non, crois-moi, mon enfant, tu es assez grande pour qu'on raisonne avec toi les choses les plus sérieuses de la vie ; tout me dit de te donner le conseil que je te donne : Marie-toi. M. Théodore n'est pas beau, ce n'est pas un élégant, ce n'est pas même un homme du monde; tant mieux peut-être, il appar^ tiendra davantage à sa femme. Tu n'auras jamais

80PHIB PEINTSMS S8

pour lui ce qu'on appelle de ramour, tant mieux encore, je me défie de toutes les exagérations du cœur. Du côté matériel^ c'est un bon parti et tu ne peux prétendre à mieux, puisque tu n'as rien. Y compris sa place, il a une quinzaine de mille francs de revenu, et il aura de l'avancement, car c'est un travailleur. Ta position sera donc assurée et vous aurez même une agréable aisance. Voyons, chère enfant, réfléchis un peu et réponds-moi.

Parlant ainsi, madame Printems prenait les mains de sa fille et donnait à sa voix ce ton convaincant que les vraies afiîections connaissent si bien.

— Et toi, ma mère, que feras-tu ?

— J'irai vivre à Paris avec vous, c'est couvenu. %

— Et tu crois qu'il y a le bonheur pour moi dans cette union?

— Je le crois fermement.

— Écoute, ma mère, je ne sais qu'une chose, c'est que Dieu a recommandé aux enfants d'obéir à ceux dont ils ont requ l'être ; je sais en outre que, depuis que je suis au monde, jamais ton amour maternel ne s'est démenti ni trompé et que si j'ai toujours été heureuse, c'est à toi que je le dois. Il est donc impossible qu'un cœur comme le tien puisse faire une faute en ce qui me concerne. Tu ne me donnerais pas un pareil conseil s'il n'était bon, puisque tu es ma mère, et que tu mourrais d'une seule de mes douleurs. Prends tes dernières mesures, tes dernières informations, et si dans huit jours^ tu me dis

SOPHIE raiNTEllS

encore d'épouser M, Théodore, je Tépouserai* — £st-ce cela? chère mère.

^ Tu es uu ange.

— Là-desus les deux femmes se jetèrent avec émotion dans les bras Tune de l'autre.

Ni

ni

Pendant huit jours^ il ne fut plus question de rien entre la mère et la fille. Après ce temps^ madame Printems fit demander à Sophie si elle était visible pour elle et M. Théodore.

Ce ne fut pas sans émotion que la jeune fille répondit : Oui.

Une femme d'une délicatesse aussi exquise^ si aveuglément obéissante qu'elle soit à l'amour de sa mère^ a bien le droit de se sentir émue et de mettre un instanV la main sur son cœur, au moment de prendre un engagement comme celui que notre héroïne allait prendre.

CSepeadant^ quand sa mère parut avec M* Théo-

26 SOPHIB PRINTEMâ

dore, elle était calme, souriante même, et, sans dire une parole, elle tendit la main à M. Théodore.

C'était toute une explication et tout un consentement.

Théodore se précipita sur cette main et la couvrit de baisers. Sophie sentit même deux larmes à travers cette expansion.

Quand il releva la tête, il était d'une pâleur d'ivoire, ses lèvres tremblaient et son regard avait quelque chose d'efîrayant; il porta la main à son front et ne put retenir ce mot : Mon Dieu I

— Qu'avez -vous? s'écrièrent à la fois les deux femmes.

— Rien I répondit-il en reprenant ses sens et en parvenant à sourire, rien que Fémotion et la joie.

Et il serra les mains qu'on lui avait tendues.

La mère et la fille se regardèrent.

•^ La réponse que vous avez faite à madame votre mère, reprit-il, est un si grand bonheur pour moi, mademoiselle, que je n'ai pu le supporter tout entier sans plier im peu dessous*

Dans son état normal, M, Théodore n'eût pas trouvé cette phrase. La grande douleur et la grande joie, ces deux pôles de la sensation humaine, font les véritables poètes, dit-oa. Enfin le fiancé parut exhaler dans Tefibrt d'un dernier soupir tout ce qui restait encore d'oppression en lui, et il ajouta ;

— Je n'ai plus maintenant, mesdames, qu'à voug demander pardon de n'avoir pu vaincre ma joie et de vous avoir ainsi causé un moment de frayeur. Daojs une heure je pars pour Paris, mademoiselle;

SOPHIE PRXNTBH8 37

madame votre mère m'a promis de vous dire hmt ce que je n*ose vous dire moi-même.

Et là-dessus M; Théodore se retira, après avoir baisé une defuière fois la main de celle qui^ depuis dix minutes^ devait être sa femme.

Quand les deux femmes furent seules :

— - Je t'avoue que j'ai eu bien peur en le voyant pâlir ainsi, dit la jeune fille à sa mère. Oa eût dit qu'il allait mourir.

-» Cet homme t'aime profondément.

— N'est-ce que cela?

•— Que veux-tu que cela soit?

*^ As'-tu Vu ce regard et ce tremblement des lè« vres? Et quoiqu'il ait essayé de nous rassurer, quand il est sorti, il semblait près de tomber.

-« C'est une nature timide, vois-tu, toute en ellemême; peu accoutumé au bonheur, son cœur s'est gonflé sous la joie et l'a étoujQTé un instant.

-« Oui, sans doute; mais je lui éviterai toute 'es*pèce d'émotion. Voyons, que t'a«t-il chargé de me dire?

--• Il va régler toutes tes afiPaired à Paris pour ne pas perdre de temps; daûs quinze jours nous partirons, nous habiterons l'appartement qu'il va faire préparer pour nous deux, dans un mois tu seras mariée. Jusques-là il m'a demandé la permission de f écrire, et je la lui ai accordée.

•^ Allons, que ta volonté soit faite, ma mère.

•• Tu seras heureuse, mon en&nt, c'est un bon et brave cœur.

Une heure après, M. Théodore était sur la route de Paris. La première obose qu'il fit en y arrivant

2G SOPHIE PRINTÉMS

fut d'écrire une lettre de quatre pages à Sophie. Ce qu'il y disait nous ne le dirons pas, cela se devine.

Lorsqu'une jeune fille aime, lorsqu'elle sent dans son être cette première secousse qui lui annonce une vie inconnue et que son âme est mère d'un sentiment nouveau, certes, ce doit être une chose douce pour elle qu'une lettre de quatre pages écrite par l'homme aimé. C'est l'arôme palpable, c'est le parfum visible de cet amour éloigné, et les mots de cette lettre doivent, quand elle s'ouvre, comme des oiseaux joyeux qui sortent de leur cage , s'ébattre autour d'elle et lui chanter une bien douce et bien tendre mélodie ; sans compter que, devant une lettre, la jeune fille n'est pas forcée de se renfermer dans la même réserve que devant celui qui l'écrit, qu'elle peut en relire et en caresser tous les mots, et quand ils plaisent à son âme, s'en parer dans tous les sens comme une coquette se pare de bijoux attendus.

Mais quand, comme Sophie, la femme sait d'avance qu'elle ne trouvera pas un battement de cœur dans la lettre qu'elle reçoit, pas un bijou dans l'écrin qu'elle ouvre, quand son amour est un raisonnement, et se continuant par le devoir, va devenir une habitude; alors, elle doit être d'autant plus triste devant ce papier, feuille morte d'un arbre qui n'a point vécu, et laisser tomber sa tête dans ses mains et ses larmes sur ces mots que tout le monde pourrait lire comme elle les lit. C'est ce qui arriva à Sophie.

Les deux premières larmes qu'elle versa, ce fut sur cette lettre» C'est que ce qu'on appelle ^l'amour

est toujours une immensité : quand ce n*est pas le ciel, c'est le désert.

Elle répondit ce qu'elle avait à répondre : mais elle avait en elle un tel trésor, que sa pitié pouvait enrichir un cœur presque autant que son amour, et que M. Théodore baisa avec transport la réponse qu'il reçut.

Pendant ce temps, il réunissait tous ses papiers, faisait tous ses préparatifs, installait son appartement, et muni du consentement de madame Printems, faisait publier les bans.

Quinze jours se passèrent ainsi, et un matin, il écrivit à ces dames qu'elles pouvaient partir et que tout était prêt à les recevoir.

Ce jour-là, c'eût été pour un observateur une chose curieuse à étudier, que M. Théodore. Quand il eut écrit cette lettre, quand il l'eut fait mettre à la poste, il se leva, s'approcha de sa glace et s'y regarda d'abord avec attention, puis avec fixité.

On eût dit qu'il voulait surprendre quelque chose en lui-même, et lire dans ses yeux avec ses propres yeux. Il passa la main sur son front, il s'étudia à respirer, il contracta ses traits; puis il leur fit reprendre leur physionomie ordinaire et continua à se regarder, mais en se collant presque le visage contre la glace, pour se voir de plus près encore et comme pour découvrir un mystère au-dessous de sa mate pâleur. 11 entr'ouvrit ses lèvres, il choqua ses dents les unes contre les autres ; puis, aprè» s'être tàté les mains, avoir fait jouer ses membres et s'être livré à toutes sortes de contorsions qui l'eussent fait passer pour un fou aux yeux d'un témoin , se re«

30 BOI^BIS PRXffTBig

trouyant tonjonrê dans lo même état, il parut bslUé^ fait et murmura ces mots : Allons, tout va bien.

Puis il l'habilla tout en fredonnant , mais plutôt comme fredonne un poltron dans un chemin obscur que comme un homme qui a envie de chanter^ et en se regardant encore de temps en temps du coin de l'œil.

Quand il fut prêt, il se tut et vint assurer devant sa glace le nœud de sa cravate. Pendant cinq mi-^ nutes encore^ il se regarda, ouvrant à l'excès ses grands yeux bleus, et bien certainement, pendant ce temps, la pensée n^habita pas son cerveau. H avait fini par s*abimer complètement dans cette étrange contemplation ; et, sans une espèce de rire nerveux et fébrile qui agita tout à coup ses lèvres, il fût peut-être resté une heure ainsi, après quoi il eût parfaitement pu devenir idiot.

C'était un dimanche matin.

M. Théodore ne se rendit point à son bureau ; il monta dans une voiture et se fit conduire dans une rue voisine du boulevart des Italiens, devant une maison d'une élégante apparence.

*-^ Le docteur est-il chez lui, demanda-t-il au con* derge?

— Oui, monsieur.

M. Théodore monta au second étage et s'arrêta devant une porte ayant, gravés sur son écusson, ces mots: De Blaru, docteur médecin.

Il parait qu'il avait monté vite, car le cœur lui battait. Il fut introduit dans le salon de M. de Blaru, déjà en habit noir et en cravate blanche.

Le docteur était un petit homme maigre avec de

80PHIK pRiiiirsiis 81

grancls yeux noirs, ronds, portant perruque, quoique jeune encore^ puisqu'il avait à peine trente ans^, ayant un gros nez dans une figure longue et des favoris le long de la figui'e, la lèvre inférieure avan** çant un peu^ les dents assez jolies, l'esprit assez fin et le parler lent, pour paraître réfléchir sans doute ; mais ce qui le faisait remarquer avant toute chose ef ce pourquoi il était connu enfin^ c'était la façon de ses habits» Je ne sais pas comment son tailleui^ rhabillait ou comment il était fait^ mais ce que je sais; c'est que les pans de son habit avaient toujoiurs Tair d'être à quatre pouces de son corps. Il ressemblait assez dans ses mouvements à un hochc'-queue qui va sauter un ruisseau. Cette tournure en deux morceaux, cette allure sautillante lui venaient certainement de ses habitudes d'obséquiosité, surtout avec les femmes. Il était incapable de leur parler sans pencher le haut du corps en avant comme l'osdave le plus soumis. Ce que je vais dite n'est pas à la louange de ces dames^ mais le docteur était un homme à bonnes fortunes* Il arrivait^ par la saule force de la persévérance, par l'insinuation adroite et discrète de la passion cachée^ là où ne seraient pas arrivés la beauté^ la grâce, les charmes extérieurs d'hommes plus privilégiés en apparence. M. de Blaru avait le sentiment, l'amour de la femme. Il en avait fait son occtapation incessante et sa qualité de médecin lui ouvrait les portes fermées à tout autre. Grâce à sa connaissance de l'organisme humain, à sa position de confesseur du corps, il découvrait facilement chez ses clientes le plus ou moins d'aptitude naturelle à ce besoiti du eteur ou

32 SOPHIE PRINTEHS

des sens qu'on appelle du même nom Tamour. Il exploitait cette disposition avec les précautions mielleuses d'un séminariste. Doué d'une constitution méridionale^ enveloppé d'une discrétion à toute épreuve, il avait tout ce qu'il faut pour réussir auprès de l'hypocrisie de certaines femmes qui croient que rien n'est perdu tant que la réputation ne Test pas^ et qui préfèrent un amant qu'elles n'aiment pas^ mais qu'elles peuvent nier^ à un amant qu'elles aimeraient, mais qui pourrait les compromettre. Il ne serait venu à l'idée de personne de croire qu'une eune femme, jolie et distinguée, pût se donner à un homme comme M. De Blaru, de dehors presque ridicules. Gela était cependant, et si nous pouvions fouiller dans les tiroirs de cet hippocrate^ nous y trouverions des lettres pleines d'aveux auprès desquels les présents d'Artaxercès étaient bien peu de chose.

Cependant on ne lui connaissait pas de maîtresse. Les mères les plus austères et les plus craintives le donnaient pour médecin à leurs ûlles^ et elles avaient bien raison. Il était trop fin pour réussir auprès d'une jeune fille et^ somme toute^ c'était un homme de talent.

— Ah! cher ami, je vous attendais, dit-il au bureaucrate^ en le voyant entrer.

— Suis-je en retard ?

— Non pas. Et vous allez bien?

-~ A merveille.

En répondant cela, le visiteur regardait le médecin eu homme qui aurait besoin de s'entendre confirmer ce qu'il dit; et le médecin jetait sui lui ce regard

rapide, profond, inflexible de la science, qui va chercher jusqu'au fond des entrailles d'un homme la vérité qui lui échappe à lui-même.

M. Théodore pâlit devant ce regard.

— Eh bien I reprit-il avec un mouvement fébrile, vous êtes prêt?

— Nous pouvons aller déjeuner?

— Tout de suite.

— J'avais peur que vous n'eussiez pas reçu ma lettre à temps.

— Je l'ai reçue hier à deux heures.

— Avez-vous faim?

— Très- faim !

— Moi aussi.

M. de Blaru et son compagnon partirent.

Deux ou trois fois pendant la route M. Théodore ouvrit la bouche pour dire quelque chose au docteur et toujours il se retint. Après ces tentatives, il regardait du coin de Toeil avec une sorte de peur enfantine son compagnon, qui ignorant de quel examen il était l'objet, marchait tout en fredonnant et véritablement en homme qui a faim, qui va déjeuner et ne saurait s'occuper d'autre chose.

Les gens spéciaux sont si heureux, quand ils peuvent un instant oublier leur spécialité !

Ils arrivèrent au café, prirent place à une table, dans une salle où il n'y avait personne et commandèrent leur déjeiiner.

— Quelle bonne idée vous avez eue de m'offrir à déjeuner ce matin, commença le docteur, je ne saurais que faire de ma matinée.

31 dOPHts ]?]^iN$t!slâ

Avant de répondre, M, Théodore sembla prendre trne grande résolution.

— C'est que, diMl, U ne m'arrivera plus souvent de déjeuner en garçon.

— Pourquoi?

— Parce que je me marie.

— Vous 1 s'écria involontairement le docteut d'un ton qui pouvait se traduire par : c'est impossible I

Cette fois^ M. Théodore pâlit tout à fait.

— Pourquoi pas? demanda- t-il. Pourquoi ne mô marierais-je pas comme un autre! Je suis jeune, j'ai une bonne position, je suis bien portant. ««

— Certainement vous avez tout cela, répliqua M. de Blaru, aussi mon étonnement ne vient-il que de la brusque façon dont vous m'avez annoncé et mariage. Puis, vous m'avez dit souvent que vous ne vous marieriez jamais.

— C'est que je ne connaissais paâ encore la femme que j'épouse.

— Elle est jeune I **• Dix-huit ans.

— Jolie?

— Comme un ange.

*— Et vous l'aimez 7

— Comme un fou.

— • Tant pis.

— Tant pis, dites-vous?

— Oui, c'est toujours un malheur d^aimer.

— Ce n'est pas cela que vous vouliez dire.

— Si fait, en vérité. '

— Non, docteur, Oû eût .dit que ce tant pis ne

SO)>HIE ]PRIMTEM8 35

•^adressait pas à moi. Voyons, parl6z-mol franchement.

— Que diable avez-vous aujourd'liui?

— S'il y une raison pour que je ne me marie pas, dites-la-moi, et si avancé que soit ce mariage, je le romprai.

•— Les bans sont publiés?

— Oui.

— Vous attendez votre femme?

<-* Dans deux jours.

—Mariez-vous, mon cher, mais évitez les émotipu^*

— Pourquoi ?

— Parce qu'elles font toujours mal.

— Ainsi, je suis d'une organisation...

»- Excellente, mon cher. C'est de la psychologie que nous faisons là et non de la médecine. Ah! çà, est-ce que vous vous croiriez malade ?

— Par moments, j'ai peur.

— - Et de quoi? grand Dieu !

— Je n'en sais rien, d'un mal inconnu, mystérieux.

— Vous vous portez comme Mathusalem, mon cher.

— Vraiment !

— Ma parole, et s'il n'y avait que des gens comme vous je ne me serais pas fait médecin, allez.

— Ahî docteur, que vous me rendez heureux.

Et M, Théodore pressa avec effusion les mains de M. de Blaru.

Toute la journée, M. Théodore fut d'une gaieté folle, exagérée, nerveuse, il ne voulait plus quitter le médecin, qui ayant, le dimanche comme les autres jours, ses malades à voir et ses consultations à

P'-i^tK^*-

36 SOPHIE PRIMTEMS

faire, n'avait que peu de temps à donner à la joie de ses amis.

Ils se séparèrent. M. Théodore avait promis à M. de Blaru de le présenter à sa fiancée dès qu'elle serait arrivée à Paris.

Deux jours après, Sophie et sa mère étaient arrivée», et M. Théodore allait au-devant d'elles à la voiture.

Sophie avait cru Tobéissance plus facile. A mesure que Tépoque du mariage approchait^ une vague terreur s'emparait d'elle. C'est qu'il est dans les réalités de ce monde des événements effrayants pour rame pudique d'une jeune fille. C'est à peine si la vierge qui aime et qui a résumé toutes ses pensées, tout son cœur, tous ses rêves, dans l'homme qu'elle a choisi, lorsque Dieu et les hommes ont autorisé par le mariage le don de son cœur, ose songer que derrière son amour tout idéal il en est un autre plus terrestre, plus humain, et souvent même elle ignore ce nïystère,dout la connaissance eût peut-être fait hésiter son âme sur le seuil de ses chastes aveux : ou si elle le connaît ou le devine, ce n'est que peu à peu qu'elle consent à en recevoir la révélation, et répoux, fier de la rougeur et du trouble de sa fiancée, accessible à toutes les intelligences, puisqu'il aime, se fait un devoir d'abord, puis un bonheur, d'encourager cette innocence, de la vaincre en l'encourageant, de ménager ce trésor et de s'en emparer pièce à pièce.

Potu" être mystérieuse et progressive, cette initiation n'en est que plus douce ; et tous les deux, les yeux levés au ciel> ne prennent de la terre que ce

SOPHIE PRINTSMS 37

qui peut les en éloigner. Il arrive alors parfois que l'ignorance de la jeune fille se change en un doux étonnement et devient même de Texpansion.

De là ces unions complètes, qui laissent aller le monde comme il veut sans s'en occuper ; car trouvant tout en elles-mêmes, elles n'ont rien à demander aux autres : c'est tout simplement le bonheur.

Mais lorsqu'une belle enfant, qui ne s'est même pas à elle-même, tant elle est chaste, dévoilé toutes ses beautés^ et dont la pudeur est si instinctive qu'elle rougit de l'indiscrétion de son miroir^ se voit au moment^ par convenance^ par devoir, par raisonnement, d'appartenir à un homme qu'elle n'aime pas, ne doit-elle pas être assaillie de craintes^ surtout quand elle se sait aimée, désirée même de l'homme à qui elle appartiendra et qu'elle se demande si cet amour va inspirer à son époux Tim patience ou le respect ?

C'est bien pis encore quand elle est d'ime essence privilégiée^ quand son àme est délicate à ce point qu'ainsi que dans une grotte fraîche et solitaire, tout y a un écho retentissant, et qu'elle vase trouver associée, unie, liée à ime nature discordante avec la sienne, brusque, exigeante peut-être, inférieure à coup sûr. A quoi bon avoir amassé tant de chastetés pour les voir éparpiller au souffle d'un vent brutal, qui n'aura ni les caresscL des brises d'été, ni même la majesté des ouragans d'hiver ?

Il ne reste plus à l'âme inquiétée à ce point qu'à envelopper sa pudeur de courage et à prier Dieu.

C'est ce que faisait Sophie.

'z:g^jti-s(di^^..

Au^^dessns de cette obéissance à la famille, obéisiaiice> qui n*est, pour ainsi lîiie, que la vertu des enfants, lesquels, ignorants des véritables chemins de terre, ont besoin d'être dirigés sans cesse par ceux qui les aiment ; au-dessus de cette obéissance, disons* nous, il est pour Tàme devenue majeure, si nous pouvons nous servir de ce mot, une vertu plus forte qui admet Tintcrvention indiscutable de Dieu là où cesse pour Thomme rinlluence directe des pœrents. Cette vertu, celle que le Christ recommandait le. pins, celle dont il avait fait la base et Tappui de sa^vie, la plus difficile à posséder, en et sens que fie concentrant dans Tintiuiité de Tiiidividu, elle n'a

SOPHIE PRINTÈHS 39

pas d*expression extérieure dont on puisse la louer^ ce qui fait d'elle Tainée de toutes ses sœurs ; cette vertUj c'est Thumilité. Elle est le privilège des grandes âmes seules, qu'elle élève, pour les dédommager^ dans une proportion double de rabaissement apparent auquel elle les oblige.

Sophie possédait cette vertu, et quoique jeune encore, elle avait eu l'occasion de la prouver. Elle la devait à Téducation religieuse qu'elle avait reçue d'une mère pour laquelle la religion avait été un secours dans le chagrin, sans avoir été un principe dans sa jeunesse.

Madame Printems, née à une époque où il était de ion goût de nier Dieu, n'avait eu d'autres enseignemehls que ceux de sa propre nature. Elle avait vécu d'une vie un peu superficielle et quand, plus tard, mariée à un jeune homme élégant et beau qu'elle aimait, la légèreté de son mari l'avait jetée dans les inquiétudes et les jalousies, quelquefois sans motif, où tombent les âmes aimantes, elle avait en vain cherché autour d'elle cette consolation intarissable que lui eût donnée le sentiment religieux.

Elle y était arrivée cependant, mais après toutes sortes de luttes, et un peu comme un malade déses-^. péré arrive en dernier ressort et quand il ne peut faire autrement, à employer un remède qu'on lui conseillait souvent, dans lequel il n'avait aucune confiance, et qui le sauve. Ce serait pourtant bieu facile à comprendre, même algébriquement parlant,; que l'infini doit consoler du fini; que ce qui a ton-! jours été et serô toujours est plus fort que ce qui est transitoirement ; que Dieu est plus grand et meilleur

que rhomme, et que la vertu, cette passion à soi seul^ doit donner des jouissances plus certaines que la passion^ cette vertu des sens, qui a toujours besoin de complicité* ^

Madame Printems avait donc été fort étonnée de pouvoir puiser dans une religion dont elle avait entendu dire tant de mal, quand elle était jeune, une consolation toute prête pour sa douleur toute personnelle.

Certes, elle avait été vertueuse jusqu'alors, mais de cette vertu négative qui résulte du bonheur, de la satisfaction des désirs et qui ne peut jamais servir d'exemple^ puisque^ s'appuyant sur les choses essentiellement humaines, elle peut chanceler^ tomber même^ si ces choses viennent à lui manquer tout à coup.

C'était donc un hasard que madame Printems^ jeune, belle, entourée comme elle Tétait au moment de ses plus grands chagrins^ n'eût pas cherché à les oublier dans les fausses consolations aue la société oSre aux femmes avec un sourire^ jusqu'à ce qu'elle les leur reproche avec une insulte.

Sans ses enfants elle eût failli. L'instinct de la mère sauva l'épouse. Nous disons l'instinct, parce qu'à ce moment cette femme, toute au désespoir de l'abandon où la laissait son mari, n'avait certainement plus une conaicience exacte du bien et du mal. Elle aimait dans ses enfans les fruits de son amour et ne voyait ^pas en eux, comme l'eût fait une mère véritablement chrétienne, des germes à développer dans un but utile poiu* eux et pour les autres. Gomme pour beaucoup de jeunes mères, ils n'étaient

SOPHIE P&INTBMS Ai

un peu que les joujoux de son cœur. Le chagrin avait rendu cet amour plus sérieux. ^

Ces petite» créatures, encore incapables de com^^ prendre à consoler leur mère, et par conséquent impuissantes par la parole, Fattirèrent cependant par la seule force de la nature^ et, comme nous le disions tout à l'heure^ de l'instinct maternel. En présence de ces deux petits anges qui représentaient Tavenir^ elle commença à donner moins d'impor* tance au présent. Ils étaient la double manifestation, sans mélange, de l'amour de son mari; elle se demanda s'il n'y aurait pas moyen de ne plus Taimer qu'en eux.

La passion se dégagea peu à peu de son âme et devint un simpl» sentiment; dans le besoin qu'elle avait d'être protégée, la jeune femme devina le bonheur de la protection; elle comprit qu'un jour ses enfants seraient l'un un homme, Tautre une femme ; que la vie leur gardait, peut-être comme à elle, quelques rudes épreuves, et qu'il serait bon de les mettre tout de suite en mesure de les supporter. Elle dirigea si bien ces deux jeunes âmes, qu'elles ne voyaient et ne pensaient que par leur mère.

Mais elle songea tout à coup qu'elle pouvait mourir; et leur douleur, dans ce cas-là, serait d'autant plus grande qu'elle aurait concentré sur elle toutes leurs affections; qu'habituées à se conduire par ses conseils, elles vacilleraient quand ses conseils viendraient à leur manquer, et qu'il fallait trouver une consolation préventive et éternelle qui ne pût jamais leur faire défaut. \i

C'est alors Dieu qui se présenta*

'i-^-j-.- 7>> '.-,3. - vr.''. «^ Xv---" ^.'v. ^''s^:-* -Aé-r.-

42 SOPHIE P&INT£Si^.

Grâce, au chagrin qu'elle avait «u, luadaaaQ Priur tems n'avait pas à faire pour elle-même TéduGatioii' religieuse dont elle voulait doter ses enfants. Quand |

elle avait, compris qu'eux seuls rattachaient à la. I

terre, elle avait demandé à Dieu de les lui conserver, ?

et, par cette première prière, elle avait reçu communication du véritable sentiment chrétien, La douleur, cette initiation subite à la nécessité de Dieu, . l'avait dispensée d'apprendre et lui donnait le droit' d'enseigner,

D'ailleurs, Dieu ne s'apprend pas^ il se devine; il n'est pas une étude, il est un besoin. Inintelligi- ^ ble pour nos sens, il ne l'est pas pour notre cœur, et notre bouche ne peut le définir^ Vaimer, c'est l'expliquer.

Cependant, en reconnaissant cette puissance supérieure à la sienne, dont elle allait demander, l'appui pour ses enfants, la mère avait été forcée^ de s'en rendre digne par un premier sacrifice. Ce^, sacrifice était, après avoir occupé seule le cœur et là> pensée de son fils et de sa fîUe, de leur apprendra, qu'elle n'était que l'intermédiaire visible d'une pro-r tection bien autrement précieuse que la sienne :, c'était, abandonnant tout, égoïste, de concéder à Dieu la plus grande part de leur amour, afin que, le jour où elle retournerait à lui, il occupât assez^ de place dans leur cœur pour que la douleur saiia» espoir ne pût y entrer.

Acimirabie découverte, celle de cette vérité qai^ dit à l'enfant : Ton père et ta. mère ne sont que lesL mandataires de Dieu auprès de toi ; quand ils: meurent, ils ne t'abandonnent pas et vous n'ètea pan

séparés ; ils vont rendre compte au Seigneur .île leur mission^fils te suivent dans toutes les actions de ta vie ; si tu fais bien, ils se réjouissent, si tu fais mal, ils intercèdent. Ce qui t'aimait en eux vit en toi, car ce qui t* aimait n'avait rien de commun avec le^r corps, et la preuve c'est que si tu ouvres leur cercueil et veux les revoir maintenant, tu ne les reconnaîtras plus sous l'envahissement de la mort; tandis que si tu questionnes ton cœur, tu sentiras .leur souvenir y palpiter toujours vivant, toujours jeune, toujours le même, sans qu'aucun des amours nouveaux qui traversent ton cœur puissent raltérer ou Famoiiidrir.

' Admirable religion celle qui dit à chacun : Tu retrouveras un jour tous ceux que tu auras aiméft, et qui fait commencer la vraie vie .non pas à la jaaissance, mais à la mort I

Voilà ce que madame Printems avait à faire jcomprendre à ses deux enfants ; voilà ce qu'ils comprirent, et leur jeune cœur s'élargissant à mesure que Dieu y entrait, ils n'eurent même pas à le partager. Us aimèrent Dieu sans aimer moins leur mère, ^ ces deux amours, s'aidant l'un l'autre, 3e manife^ talent toujours simultanément. Us xemerciaiealt Dieu de leur avoir donné une telle mère; ils remer* «ciaient leur mère de leur avoir fait connaître un Ui Dieu. ^' ^'^^

Celle-ci leur montrait la Divinité dans tout efL partout, si bien que leur admiration naïve et .leur jeune adoration s'étendaient de la cause aux efibti et se répandaient sur toute la nature. Élevés i la jcampagne, ils avaient tonjours autour d'aux 1^

44 SOPHIE PRINTEHS

preuves les plus directes de la puissance créatrice.! le soleil, les fleurs et les oiseaux.

Les symboles de cette religion chrétienne qui, pour pénétrer dans notre âme, utilise tous nos sens, les processions, les jeunes filles vêtues de blanc^ le vieux curé officiant en grand costume, à son autel doré, chargé de lumière et de fieurs ; le chant clair des enfants de chœur, la voix majestueuse de Forgue, le soleil riant dans les vitraux peints, le parfum de Tencens, les cloches joyeuses, tout ce spectacle pompeux enchantait leur jeune esprit, impressionnait vivement leur imagination et donnait une forme à leur sentiment sans jamais le matérialiser.

Ds grandissaient ainsi en croyance et en charité» Rien n'était plus attendrissant à voir que ces deux 'enfants ne se quittant jamais, unis dans leurs jeux, dans leurs prières, et surtout dans leur amour iîlial, 'comme s'ils eussent eu besoin d'être deux pour aimer leur mère, pour lui rendre un amour égal au sien. Leur intelligence se développait en même temps et en même proportion que leur cœur, mais en tendant toujours à se dégager des choses de la terre et en rapportant tout au principe divin; si bien, qu'elle dépassait leur âge, et que souvent les familiers de la maison disaient à la mère : a Ces jeunes imaginations-là travaillent trop : il faudrait les rappeler le plus possible à la vie matérielle , jusqu'à ce que la nature physique ait fait son œuvre de croissance et de force. Les abandonner trop li« brement à leurs instincts exceptionnels, c'est risquer de faire succomber leur corps sous leur esprit. »

jja mère suivait ces conseils, elle qui n'avait d'au-

SOPHIE PRIMTEMS 45

tre joie quQ ces deux enfants, et qm, dans la vue de leur double développement moral, dans l'orgueil bien légitime qu'il lui causait^ avait fini par oublier tout à &it les chagrins d'autrefois.

Pendant ce temps, le père faisait la guerre d'Espagne. C'était un brave soldat^ chez lequel la rude philosophie des camps dominait un peu trop. Il aimait ses enfants, son fils surtout^ dont il comptait se faire un jour un compagnon d'armes^ car il ne croyait pas qu'il y eût pour l'homme carrière plus noble ici-bas que la carrière militaire.

Cependant il n'avait pas vu ses enfants depuis un assez long temps. Il craignait les reproches de leur mère, qui ne les lui avait pas ménagés dans le commencement de ce qu'il appelait ses fredaines ; aussi fut-il bien étonné quand, s'étant décidé à les revoir, il trouva sa femme calme^ souriante, muette sur le passée le recevant comme un frère qui revient de loin, ne lui demandant plus le moindre compte de sa vie, et se contentant, pour lui expliquer ce changement^ de lui présenter Lucien et Sophie.

Le père les interrogea, et quand il eut entendu le pieux gazouillement de ces deux âmes précoces :

— Qu'est-ce qu'on a fcjit de vousl s'écria-t-il , des enfants de chœur! Lequel est le gar^n? Us parlent comme deux filles. U ne manquait plus que celai

Et, littéralement, le père se sauva de la maison, laissant à sa femme, avec le regret ancien de n'avoir pas été aimée comme épouse, le chagrin nouveau de n'être pas comprise comme mère ; laissant les enfants tout étonnés que leur père n'eût pas reconnu

46 SOPHIE PEINTIMS

par des baisers, comme le faisaient tous ceux qui les entend aieut, les saintes paroles avec lesqueUe^i; ils avaient accueilli son retour.

Cependant, un jour, ce père devait serepentur amèrement de n'avoir pas mieux compris l'&me de ces deux chers petits.

En effets Dieu^ voulant sans doute s'assurer d^ la foi nouvelle de la mère et de la religion pré^CQ des enfants, leur envoya une grande épreuve.

Sophie avait atteint huit ans^ Lucien neuf.

tfne nuit, la mère dormait^ quand il lui seoibla entendre un cri.

Elle se leva, prit une Imnière^ et courut droit au:( lits des enfants.

Sophie dormait souriante et calme.

Lucien haletait^ couvert d'une sueur froide, les yeux fixes, la gorge serrée. Il reconnut sa mère, fit un effort, étendit les bras vers elle^ et muimura :

— 'Maman.

— Qu'as-tu? s'écria sa mère épouvantée en le prenant dans ses bras ; qu'as*tu, mon enfant^ dismoi?

L'enfant porta la main à sa gorge en signe qu'il étouffait et qu'il ne pouvait parler.

Madame Printems appela la vieille femme qui l'avait aidée à élever les deux enfants et l'envoya chercher le médecin ; puis, ne pouvant doi mer au malade d'autres soins physiques que ses baisprs, d'autre consolation que sa prière, elle tomba à gonoux près de son lit, invoquant Dieu et réchauffant, ou plutôt essayant de réchauffer contre son sein ce pauvre petit corps frissonnant.

JSOPHIE FRIJÏT£SIS 47

Le i^édeda arriva.

La mère se leva, et, se tenant immobile près da jit, dévora des yeux le visage de cet bumme, dans les traits duquel eUe avait Jiiàte de saisir une «sp^rance.

Le visage du médecin resta impassible.

Il tâta le pouls de l'enfant.

— Gomment ce mal lui a-t-il pris? demandat-il.

— Tout à l'heure.

— Hier il allait bien?

— Oui.

— Où couche sa petite sœur?

— Dans cette même chambre.

— Il faut la transporter autre part.

— Cette fièvre est donc dangereuse?

— Non ; mais cet enfant a besoin d'être seul pour être bien soigné. Si vous voulez m*aider, madame, nous allons transporter la petite dans une autre chambre.

La mère et le médecin se retournèrent dans la direction du lit de l'enfant pour faire ce qui venait d'être dit, mais au lieu de la trouver dormant comme elle élait quelques minutes plus tôt, ils la virent agenouillée sur son petit lit, les mains jointes, les yeux levés au ciel.

* — J'ai tout entendu, ma mère, dit-elle, et comme Lucien va mourir, je prie Dieu pour lui.

La mère poussa un cri et tomba à la reaverse.

Pour elle, cette parole de l'enfant était une prédiction.

SOPHIE PaiNTEMS

— Alors, puisque maman est malade^ reprit la petite fille, c'est moi qui vais soigner Lucien. ^

Et se levant à ce mot^ elle s'habilla promptement et dit au médecin^ comme eût dit une femme :

^^ Ordonnez, monsieur ; que faut*il faire?

La maladie de Lucien dura huit jours, avec des alternatives de bien et de mal pour lui, d'espérances et de craintes pour sa mère.

Celle-ci ne mangeait pas^ ne dormait pas, et la révolution que lui avait causée ce coup inattendu lui avait donné une telle fièvre, que par momeni cette fièvre^ jointes aux fatigues de ses veilles et à la faiblesse résultant du jeûne^ arrivait jusqu'au délire et mettait ses jours en danger. Alors le médecin exigeait qu'elle ne quittât pas sa chambre.' Elle paraissait se soumettre^ et dès qu'elle était seule elle sortait de son lit et venait retrouver son fils*

80 SOPHIE PEINTEMS

Qael raisonnement pourrait empêcher une mère de soigner son enfant!

Mais ce qui était remarquable^ c'est l'attitude de Sophie pendant la maladie de son frère. Les forces de cette enfant semblaient s'être décuplées. Elle ne quittait pas le chevet de Lucien, dormant tout au plus deux heures chaque nuit, et pour cela posant sa tête sur le même oreiller que le malade, sans redouter la fièvre et comme si, pendant sa pieuse mission, elle se fût sentie au-dessus de tout danger.

Tous ceux qui la voyaient, le médecin, la garde, les amis étaient dans l'admiration de ces soins intelligents, simples, réguliers, efficaces. Le docteur avait d'abord voulu s'opposer, dans l'intérêt de la jeune fille, à ce qu'elle restât dans le voisinage de cette maladie contagieuse ; mais elle lui avait dit si tranquillement : Je n'ai rien à craindre I qu'il avait compris que la nature donne un talisman à ces dévouements de la famille, et que le besoin que le malade a de leur aide, les préserve contre sa maladie.

Les maladies contagieuses ne le sont. Je commence à le croire , que pour les indifférents. Le médecin avait donc laissé faire l'enfant, et il avait même fini par reconnaître qu'elle seule pouvait soigner Lucien; qu*elle était plus intelligente que la garde ; qu'elle était plus calme que sa mère, et, sans se rendre compte, lui qui ne savait pas au milieu de quels sentiments pieux s'était développée cette créature exceptionnelle, sans se rendre compte des causes de cette force, de cettie intelligence et de ce sang-froid, il les utilisait au profit du malade*

80PHI9 P&INTEMB M

jllajs ce n'était pas tout, et qu'eût-il pensé d'elle 8^il eût entendu ses entretiens mystérieux ayec soQ frère pendant les moments de lucidité de Testant, et s'il eût pu surprendre ce qu'une nuit, mirprit madame Printems !

Un soir, cédqnt aux soUicitatîoM da médecin, qui, d'ailleurs, lui affirmait que l'enfant était beaucoup mieux, la mère avait consenti à priBnd|*e un peu de repos et à se coucher, tandis que Sophie, l'infatigable sœur, promettait, de son côté, de dor* mir toute la nuit. En effet, la jeune fille se coucha, seulement elle fit rapprocher son lit de celui de son frère.

Madame Printems dormait, elle, de ce sommeil fiévreux, propre aux mères inquiètes, et qui est encore plus une fatigue qu'un repos. Aussi ne turdat*elle pas à se réveiller en sursaut sous un de ces pressentiments qui secouent celui qui dort comme le vent d'hiver secoue un arbre.

Elle se }eva et marcha vers la chambre de son Sis ; mais, pour ne pas l'effrayer de sa brusque ap* parition, s'il dormait, elle se mit à marcher lé* pluB doucement possible, sur la pointe des pieds, et, arrivée à la porte entr'ouverte, elle y colla son , oreille afin d'entendre la respiration du malade et [de se rassurer avant que de l'avoir vu.

Elle n'entendit pas seulement la respiration des deux enfants, elle entendit leur voix.

)La garde s'était endormie sur un fauteuil, dans un coin de la chambre, et les deux enfants causaient le plus bas possible, pour ne la point réveiller,

▲u lieu d'entrer^ la mère écouta»

82 ' SOPHIE PRINTXMS

— Âinsi^ tu me le promets, disait Lucien à sa sœur d'une voix calme.

~ Oui.

— Demain, tu écriras à notre père.

— Je lui écrirai, mais que lui écrirai-je?

— Que je suis très-malade^ et qu'il faut qu'3 revienne.

— Pourquoi notre mère ne lui a-t-elle' pas écrit?

— Parce qu'elle croit qu'on me guérira.

— Et tu ne le crois pas^ toi?

— - Je suis sûr du contraire.

— Qui te Ta dit?

— Je le sens bien. Est-ce que si tu étais malade, Sophie, quelque chose ne te dirait pas intérieure- * ment situ dois ou non être sauvée?

— Si, je le crois.

— Et tu comprends^ je ne dois pas mourir sans que mon père m'ait vu.

— C'est juste.

r- Et puis^ autant profiter de ma mort pour reconcilier notre père et notre mère. Je crois même que Dieu ne me redemande que pour cela. D est plus utile que notre père et notre mère soient unis et s'aiment, qu'il n'est utile que je vive, puisqu'ils t'auront encore po«r me remplacer, et que rien ne saurait remplacer pour eux l'affection qu'ils se doivent.

La mère^ qui entendait cette étrange conversation, semblable à celle de deux âmes qui seraient complètement dégagées de leurs corps, était tombée à genoux et pleurait abandamment, mais en écoutant toujours, et malgré elle.

SOPHIB PRIMTtKS S3

L'enfant reprit :

— - Il faut encore que je te demande quelque chose.

— Parle.

— Tous les jours le curé vient savoir de mes nouvelles.

— Tous les jours.

— Demain, tu te trouveras là quand il viendra à rheure accoutumée ?

— Oui.

— Et tu le prieras d'entrer.

— Que veux-tu lui dire?

— Je veux me confesser.

— As-tu donc quelques gros péchés sur la conscience?

— Je ne crois pas ; mais en tout cas, autant que je sois toujours prêt à paraître devant Dieu.

— Tu as raison.

Sophie répondait à toutes ces phrases avec une voix d'un calme effrayant, et comme si elle n'eût pas compris le véritable sens des mots qu'elle entendait.

Elle comprenait, cependant.

^— Et puis, continua l'enfant, mon corps même gagnera davantage à la visite du prêtre qu'à celle du médecin.

— Crois-tu ?

— J'en suis sûr. J'ai toujours envie de rire quand il est là. ce médecin.

— Pourquoi donc?

— Parce qa'il ne sait rien du tout. J'ai beau lui dire : Monsieur, c'est inutile, je vais mourir, je le sais bien; j'aimerais tout autant que vous ne me

fissiez pas de mal, il me répond toujours : .Non, mon enfant, je vous guérirai. Je le laisse faire alors pour tranquilliser ma mère.

r- Et tu fais bien, car elle s'alarme beaucoup. Elle t'aime tant. Je crois même qu'elle t'aime :pli}s qu'elle ne m'aime.

-*^ Gela te fait cet effet-là parce que je suis tna^ lade en ce moment et que son amour pour moi s'augmente de la crainte, de me perdre, tandis que son amour pour toi se repose dans la certitude de ta santé ; quand je serai mort, elle-même croira qu'elle m'aimait plus que tout au monde eft que rien ne la pourra consoler, puis elle finira par avoir si grand besoin de ton affection, qu'elle s'y rattachera tout entière et qu'un jour tu -tiendras dans son cœur it)ute la place à toi seule ; mais en somme, elle nous ava^ aimés comme une bonne mère qu'elle est, autant l'un que l'autre; et j'aurai toujours une part égale à la tienne ; seulement elle s'appellera souvenir au Ueku4e s'appeler amour.

La mère étouffait, en entendant ces étranges .paroles, si extraordinaires chez un enfant de cet âge, et qui prouvaient que son âme déjà élevée par les sentiments dont on l'avait nourrie, se rapprodiaât peu à peu du centre de lumière et de vérité auquel la mort allait la conduire, et s'éclairait déjà de la flamme céleste et pure qui alimente, dans l'éternité, les âmes sauvées.

— Mais, dis-moi, demanda Sophie, ne trouvestu pas que notre mère a vraiment trop de chagrin de ta maladie ? et j'ai peur de lui pâr&itre bien lu-

SOPHIE PRINTEHS 55

sensible^ moi qui ne m'effraie pas, qui te soigne sans m'émonvoir et t'écoute sans pleurer.

^ — Je vais t'expliquer cela comme je crois le Comprendre. L'enfant tient par deux Choses à sa mère, parl'àmeet par le corps. En le portant dans son sein et en le nourrissant de son lait, la nature a étaWi entre elle et lui un lien qui n'existe pas entre le frère et la sœur, nés Tun après l'autre, mais non l'un de l'autre. C'est ce lien qui crie chaque fois qu*il sent qu'il va être rompu, parce qu'étant le lien terrestre et matériel, il est accessible à l'expression et à la sensation de la douleur que l'âme ne peut admettre. Cependant, en se rompant, il produira pendant quelque temps une secousse qui troublera ma mère jusque dans sa raison; mais son àme, ayant toujours conservé le lien qui l'unit à la mienne, parce qu'étant immatériel, il ne saurait être détruit, recommencera à communiquer avec moi, et me sachant heureux, fera taire peu à peu une émotion inutile et impie, car en se prolongeant, cette émotion offenserait le Dieu qui consent à m'appeler au partage des joies éternelles. N'est-ce pas cela que notre mère nous a appris?

— Oui ; et moi, je vondrcds bien être à ta place.

— Je le croîs bien, répondit naïvement le malade.

— Habiter le ciel, toujours vivre au-dessus des nuages, avoir des ailes, voir de près la vierge et l'enfant Jésus, si bon, si aimable, si souriant. Ah! oui, tu vas être bien heureux ; mais si tu allais ne pas mourir : ah I fit Sophie en riant tu serais bien attrapé.

Eu entendant ee rire et les mots qui l'accompa-

56 SOPHIE FBINTBMS

gnaieut, madame Printemâ se sauva avec une sorte d'effroi. «-

Eu effets il y avait au premier aspect quelque chose d'effrayant dans cette expression naive jusqu'à la gaieté de l'amour de Dieu et de sa confiance en lui. Ainsi les deux enfants avaient accepté au pied de la lettre les symboles mêmes de la religion que leur mère avait enseignée.

Deux- vases neufs et faits d'une matière pure et tendre encore^ non-seulement contiennent, mais encore boivent, par tous leurs pores qui ne demandent qu'à s'ouvrir, la liqueur qu'on leur cornue, si bien qu'après avoir été vidés, ils en contiendraient toujours, et qu'en les brisant même on ne parviendrait pas à la ré(>andre, puisqu'elle serait devenue inhérente à eux ; ainsi ces deux jeunes âmes étaient pleines d'un sentiment que chez l'un d'eux l'état de surexcitation de la maladie portait à l'extase.

Nous le répétons, la mère fut effrayée

Elle trembla, après avoir entendu cette conversation, d'avoir dépassé le but qu'elle s'était proposé, et ses appréhensions maternelles, devenant maintenant des certitudes, lui reprochaient d'avoir trop isolé de la terre les esprits de ses enfants, de les avoir faits trop forts, et d'avoir étouffé dans ces jeunes âmes la sensibilité dont elles avaient besoin, comme la terre a besoin de rosée.

C'est que dans la nécessité qu'elle avait reconnue de leur donner le sentiment religieux, il y avait eu pour elle, qui n'y avait pas été initiée dès l'enfance, et à qui la douleur seulement l'avait révélée, il y avait eu le désir^ un peu trop humain encore, de désaltérer

fOPHIB PRINTEMS 87

ion ftme à 1' source où elle allait puiser pour Lucien et Sophie; et^ no prenant pour cela qu'une seule et mêmjd mesure^dnon pas dans la proportion de ces ^eunes intelligences, mais dans la proportion Jle son besoin ^personnel, die avait inondé ce qu'elle avait voulu remplir. L'absorption s'était faite ; la foi avait pénétré par les sens, parTàme, par l'esprit, dans ces organisations fines et délicates ; elle avait tout envahi ; au lieu d'être un complément, elle était devenue un principe^ et le jour où l'occasion s'en présentait ils ne prouvaient pas qu'ils étaient des chrétiens^ ils proiTvaient qu'ils étaient des anges.

— Mes enfants ne m'aiment pas I s'écria madame Printems, et elle se jeta sur son lit en pleurant à chaudes larmes.

Elle ne pouvait supporter Tidée que son enfant allait mourir en souriant^ tandis qu^elle allait le regretter à en mourir. Elle trouvait injuste qu'il n'y eût pas dans cette séparation une douleur égale de part et d'autre^ et elle n'eût reconnu à son fils le droit de ne pas en souffrir que si la maladie eût anéanti en lui le sentiment ; puisqu'il avait toute sa connaissance, elle regardait comme un sacrilège qu'il abandonnât si facilement, si joyeusement même, une terre où il devait laisser une douleur inconsolable^etelle était jalouse de Dieu, que Lucien aimait trop.

Alors^ dans son exaltation, elle voulut entamer une lutte avec le Seigneur.

— Monsieur, dit-elle au médecin quand il arriva dès le jour, monsieur, il faut que vous le sauviez, s'il meurt, je mourrai.

58 SOPHIE PRlUtEMS

— Ëst-il donc plus mal ?

Elle raconta ce qu'elle avait entendu la nuit.

— Vous avez entendu cela 7 madame.

— Vous en êîtes sûre?

— Vous le demandez !

— Alors il y a eu délire.

— L'enfant ne délirait pas.

Le médecin ne put s'empêcher de sourire.

— Comment admettre, madame, dit-il, qu'un enfatit de cet âge, en état lucide, puisse dire de pareilles choses? non, il y a eu bien certainement délire. |

— Mais, monsieiK, c'est que vous ne savez pas...'

— Tranqùillisez-vous, madame, je connais le eorps humain.

— L'âme est' tout chez ces enfants.

— It paraît que non, madame, puisque c'est le corps qui soufiVe aujourd'hui ; et je crois, ajouta-t-il aVec ce sourire incrédule du matérialisme passé à Tétat de science, et je crois que, jusqu'à ce qu'il soit guéri, il serait bon de laisser l'âme un peu de côté. Si vous m'en croyez donc, madame, vous ne permettrez pas à mademoiselle Sophie d'amener un prêtre au lit de son frère. Le prêtre n'a heureuse- Bdient encore rien à faire ici. Le repos, les soins, les mo3nens médicinaux suffisent.

Cette âme que vous croyez si puissante est à la disposition de ce corps ; et la preuve, c'est que je n'ai qu'à. forcer un peu la dose des médicaments que je fais prendre à votre enfant, pour annihiler complètement l'âme ; et la preuve aussi que ce corps tient ime large place, et sans doute la plus large, dans'

SOPHIE PRINTEMâ . 89

votre amour, c'est qu'en cas de mort, le moment où vous souffririez le plus, serait celui où l'on vous séparerait de cette matière devenue inerte et où ce qu'on appelle l'âme n'aurait plus d'expression. L'âme, madame, c'est la circulation du sang. Ne vous effrayez donc pas de ce que votre enfanta dit cette nuit. Je vous le répète, il avait le délire.

— Mais sa sœur lui répondait dans le même sens, et elle n'est pas^malade, edlle.

— Sa sœur est bonne, elle est intelligente, et, pour ne pas le contrarier, elle disait comme lui,

— Ainsi, monsieur, vous sauverez mon enfant?

- Je réponds de lui, madame.

Madame Printems ne demandait qu'à espérer.

Nous ne dirons pas que les théories et les affirma-' tions matérialistes du médecin consolèrent son chagrin, mais elles le refroidirent. Il y eut engourdissement, il n'y eut pas conviction.

^Le médecin entra chez l'enfant, le questionna, lui trouva de la fièvre, fit son ordonnance et se rendit chez UA autre malade.

K deux heures le cxa6 <dnt, comme il avait l'habitude de le faire.

La mère quitta la chambre de Lucien, où. elle étdt depuis le matin, ne. sachant plus si elle devait croire ou douter, et elle alla recevoir le saint

il la trouva bieo pâle. H lui demanda ce qu'elle avait. Elle lui raconta lascène de la nuit, et termina par ces mots :

— Je vous l'avoue, mon père, je crains qne ces en'^mts ne m'aiment plus ; je crains d'avoir exagéré eoeux le sentiment religieux.

— Il ne peut y avoir exagération, reprit le prêtre

avec douceur^ que dans les choses où il y a limite^ car exagérer une chose, c'est la dépasser. Or, Dieu étant étemel et infini, il est impossible d'exagérer l'amour qu'il inspire, puisque^ si grand que soit cet amour, il ne pourra jamais non-seulement dé-passer^ mais atteindre Finfini qui est la chose sans limite.

— C'est vrai, mon père, mais en échange de cette foi sincère que j'ai inspirée à mon enfant. Dieu ne pourrait-il pas au moins me le laisser?

— Dieu ne se marchande pas^ ma fille, et n'a pas à vous prouver sa reconnaissance par les moyens humains que vous lui indiquez ; il n'a même pas à vous être reconnaissant d'un devoir que vous avez accompli. Il voit votre foi, il l'éprouve, et vous juge alors sur l'épreuve.

— Mais si l'épreuve est trop lourde, la créature ne peut-eUe demander grâce?

— Elle doit prier, mais non discuter; et si le malheur qu'elle redoute arrive^ elle doit se soumettre.

— Si mon enfant meurt, mon père^ il me semble que j'en mourrai.

— Et vous causerez ainsi volontairement un malheur plus grand que celui que Dieu vous envoie, puisque Dieu, de vos deux enfants ne vous en prend qu'un; tandis que vous, n'ayant plus qu'une enfant, vous lui retirerez sa mère. Non, ma fille, calmi»c-vous et surtout ne laissez pas voir votre douleur devant votre cher malade.

Quels remords n'auriez-vous pas si à force de lui montrer un chagrin qui n'a même pas encore rai-

62 SOPHIE PRU^TSMS

son d'être^ il allait commencer à douter, lai qui accepte. la moo't.. si cUrétieunemeut et vpu$ récompense ainsi des sentiments religieux que vqi;ls lui avez rnspirés} Dites^ votre douleur ne serait-elle pjas plus grancje, sivousvpyiçz votre fils ^se, débattre, crier et lutter contré d'idée de mourir, et n'a^st-ce pas pour vous uu gr^nd soulagemrent,,, une grande consolation,, de le voir s'-çndormir en soui;iapt, ^çn joignant les mains, en. vous embrassant, ^n vous disant: Au revoir, et non. adieu? Etes-vpus sûre du bonheur de ,çet enfant ç^ur cette terre ? Pouvezvous douter de son bonheur dans le ciel? Non. Alors, pourquoi pleurez-vous?

, Dieu vous , a àojmé deux enfants ; il lui plaît maintenant que vous partagiez avec lui; vous devriez vous r^ouir et non vous lamenter.

Quand votre fils eût été grand, s'il eût pris, fan- .taisie au roi,» passant par la ville, d'entrer dans votre maison, et si, pour reconnaître votre hospitalité, il vous eût dit : Mère, je vous demande votre enfant; il ne me quittera^ pas, il ne vous reverra plus ; mais il sera riche, honoré, gracieux ; vous auriez dit : Oui ; n'est-ce pas? car vous n'auriez eu en vue que le bonheîir de votre fils. Eh bien 1 Dieu est entré chez vous, ma fille, et, en échange de rhospitahté que vos cœurs lui ont donnée, il accorde à l'un de vos enfants, non pas un bonheur temporel, mais une éternelle félicité ; non pas une gloire mondaine et éphémère ; mais une gloire infinie et intarissable. Et vous pleurez 1 Mais prenez garde I et voyez tout le mal que vos larmes peuvent faire ; elles peuvent troubler au moment de la mort

la confiance du mourant, et détruire en une minute, alors qu'elle a le plus besoin de subsister, la foi que son âme a acquise ; elles peuvent jeter le doute dans l'esprit de votre fille qui ne retourne pas à Dieu, elle, qui a encore peut-être toute une longue vie à traverser et qui aura besoin à cbaque instant, de force, de religion et de foi pour en supporter les épreuves.

La mort de son frère, si Dieu veut qu'il meure, restera perpétuellement un exemple pour elle. Si elle a vu sa mère accepter cbrétiennement cette mort, elle prendra sur la douleur niaternelle, la plus grande que Ton connaisse,* la mesure de toutes les autres ; et quelles douleurs alors auront prise' sur son âme ayant ce souvenir du spectacle consolant d'un enfant qui meurt en souriant à sa mère, et de sa mère qui , le berçant avec un sourire jusqu'à sa dernière heure, le confie à la mort avec autant de calme quelle le confierait* ati sommeil! Quelle assise définitive aura reçue la foi de votté fille par cet admirable enseignement! Et vous lui ôteriez cette foi en lui montrant comme \iu malheur irréparable ce qui n'est que le commencement d'une joie sans bornes I Nori, mère, votts' n*en avez pas le droit, et' vous affligeriez Tâme de votre fils, sll voit d'en haut que vous doutez de' son bonheur, et vous encourrez' là disgrâce de Dieu qlii, dans votre peiiiè, vous laisse liiib consolation* vivante, votre fille. Rappelëz-vous la Vierge! Avaitelle deux enfants?

A mesure que le prêtée avait parlé, les' larmes' de la mère s'étaient ralenties, puis elles avaient cessé

64 80PHIS PRINTEMS

t#ut à fait, et, quand il eut fioi^ elle releva son front déjà éclairé de la conviction de son âme.

— Merci^ mon père, dit-elle, vous m^avez fait comprendre mon devoir. Je ne vous promets pas de me réjouir, mais je vous promets de me résigner. C'est, je crois, tout ce qu'il est possible d'obtenir d'une mère.

Sophie, qui avait reconnu la voix du prêtre, entra dans la chambre de sa mère et pria le vieillard de venir voir Lucien.

A partir de ce moment, madame Printems fut calme. Il était temps; car, à partir de ce jour, malgré les affirmations du médecin, le mal n'alla plus qu'en empirant*

Le neuvième jour, l'enfant mourut, sans cris, sans douleur, en parlant à sa sœur, en embrassant sa mère, en remerciant Dieu.

Le père, rappelé par la lettre de Sophie, était revenu potir assister aux derniers moments de son fils.

La résignation de sa femme, la foi angélique de sa fille firent une profonde impression sur cet homme qui avait, sur le champ de bataille, vécu côte à côte ou face à face avec la mort, mais qui ne lui avait jamais connu l'aspect qu'il lui voyait en ca moment.

Gomme l'avait prévu Lucien, sa mort fut donc un lien nouveau entre ses parents ; une nouvelle vie sortit pour eux de cette tombe.

Le père commença à comprendre le bonhenr, et nous dirons même, quoique le mot soit bien étroit, la nécessité de cette foi qui lui avait pam si inutile, peut-être même si ridicule quand il avait

revu ses enfants quelque temps avant la douloureuse curconstaince où il se retrouvait avec eux. Ce soldat^ qui avait cru qu'il n'y avait rien au-dessus du courage militaire, et que pour Thomme qui tue et voit tuer autour de lui, qui affronte la mort, la donnei et la reçoit sans sourciller, il n'y avait pas d'émotion possible ; ce soldat, disons-nous, comprit qu'il y avait quelque chose de supérieur à tout cela,' quand il vit son fils mourir comme pas un de ses plus valeureux compagnons d'armes n'était mort; cuand il vit sa fille, une enfant, foire ce que lui, si brave, n'avait pas le courage de faire, c'est-à-dire e^nbrasser le mort, lui fermer les yeux, couvrir son petit lit de fleurs, et dormir la nuit auprès de lui, comme elle y dormait autrefois.

S'étonnera-t-on maintenant de la douceur, de l'humilité, de l'obéissance de Sophie, que son âme d'abord, et ensuite une pareille épreuve, avaient habituée à reconnaître dans tout événement la main et la volonté du Seigneur I

On devine, à compter de la mort de Lucien, comment s'était écoulée la vie de la mère et de la fiUe.

Chaque jour elles se rendaient au tombeau de l'enfant. •

Quelquefois la mère, malgré tous ses efforts, n'y pouvait retenir ses larmes.

— Pourquoi pleures-tu, lui disait Sophie, Lit ! cien n'est-il pas heureux, n'est-il pas content de aous ?

Souvent il lui arrivait de rire, de jouer auprès

G6 SOPHIE PAINTEMS

de cette tombe avec les autres enfants qu'avait aimés son frère.

— Nous avons bien amusé Lucien aujourd'hui, disait-^lle.

Ou bien elle portait au tombeau les fleurs nouvelles de la saison en disant :

— Il aime tant les fleurs !

Ainsi sa jeune religion^ faite bien plutôt de sentiment que de science, se manifestait encore par des preuves et des souvenirs matériels. Elle voyait le prêtre parer de fleurs Vautel et la croix de son Dieu, elle parait de fleurs la tombe de son frère.

Enfin elle avait grandi, et le sentiment religieux s'aidant du développement de Tintelligence^ elle était devenue ce que nous avons essayé de la décrire.

Pendant ce temps, et tandis qu'elle était jeune encore, son père avait été tué, son corps, resté sur le champ de bataille avec les autres victimes, avait reçu h sépulture commune. Sophie n'avait donc pas, cetiafois, de tombe particulière à visiter. Alors elle avait compris ce qu'eÛe n'avait pu comprendre •lus tôt, c'est qu'il n'est pas besoin de Venir au lieu où repose le corps de la personne aimée, pour se mettre en relation avec son âme; (Jtlè l'âme dégagée*du corps, est partout où s'élève une prière ou un souvenir pour elle> et qu'elle est plus sensible à cette prière et à ce souvenir qu'à toutes les fleurs de la terre amoncelées siur une tombe où reposent des restes privés à tout jamais des sens nécessaires à une sensation matérielle.

La plupart dés prétendants à la main de Sophie

SOPHIJB PRINTSIIS 6¥

étaient des jeunes gens^ attirés, moins par lal>eaaté morale que par la beauté physique de la jeune fille. Or, telle que vous la connaissez maintenant, telle que la connaissait sa mère et qu'elle se connaissait elle-même, Sophie n'était pas de celles qui servent de raison à l'orgueil d'un mari. Elle savait qu'il y a mieux à faire en ce monde, et, en tous cas, elle eût préféré vivre dans l'isolement le plus complet, dans la retraite la plus isolée, plutôt que de baser son bonheur sur des charmes qu'elle regardait comme inutiles, et dont sa nature naïve et candide n'aurait su tirer aucune vanité.

Elle avait donc refusé comme nous l'avons déjà dit, ce qu'on appelle les plus beaux mariages.

Sa mère l'avait approuvée.

Dans aucun d'eux sa mère n'avait cru trouver jes conditions du bonheur tranquille qu'elle avait rêvé pour son enfant et qu'en dernier lieu, une alliance avec M. Théodore semblait lui promettre.

Nous avons vu quelles raisons madame Printems avait fait valoir pour que sa fille acceptât ce mariage; nous avons vu comment Sophie avait accepté; comment elle était venue à Paris avec sa mère; quelle impression avait produite sur cette âme d('ilicate la première lettre de son fiancé; dans quelles inquiétudes secrètes la jetait l'approche du mariage; la résignation qu'elle opposait à ces inquiétudes, (;t nous en sommes, je crois, au moment où le contrat va être signé.

Continuons.

Madame Prmtems, installée à Paris, renoua quelques relations de sa jeunesse. Elle trouva bien du

68 80PBI1 P&INTE1I8

changement dans la grande ville. Deâ amis d'autrefois, les uns étaient partis, ceux-là étaient morts; d'autres rayaient oubliée.

Quant à Sophie, eUe traversait le bruit delà capitale des agitations, comme elle traversait tout, avec la même sérénité de visage et la même indifférence d'esprit.

Que lui importait ce monde remuant? Elle n'en était pas, elle n'en serait jamais.

On aurait beau faire, sa vie, à elle, commencerait toujours où finissait la vie des autres.

H. Théodore la quittait le moins possible, et elle commençait à prendre l'habitude de cette àme toute dévouée à elle, et dont les prévenances et les soins se renouvelaient incessamment.

Le jour de la signature du contrat était arrivé.

Madame Printems avait, à cet effet, donné une petite soirée, composée des seuls amis intimes, des parents et des témoins des deux époux.

M. Théodore, fier de sa future, ne l'avait encore montrée à personne.

Il avait seulement dit, en se frottant les mains : Je me marie ; et quand on lui avait demandé des détails sur la jeune fille, il avait répondu : Vous verrez, vous verrez.

Quand toutes les personnes invitées à la signature du contrat furent réunies, M. Théodore présenta les hommes à Sophie et la présenta aux femmes.

La première à qui Sophie fut présentée était la tante de M. Théodore, du côté maternel.

C'était là une vraie vieille, petite, veuve d^ pro-

SOPHIE PRINTSMS 69

careur comme on n'en voit plus guère aujour-* (fhm.

Peau sèche^ figure longue, œil fin^ nez recourbé, menton correspondant, cheveux gris, dentelle lourde, tabatière d'or tournant sans cesse dans une main fébrile, veinée, égoïste ; esprit caustique, voltairien, déprédateur ; robe de taffetas sombre, regard inquisiteur, maigreur exagérée, telle était cette femme que H. Théodore n'avait pu se dispenser d'inviter, mais dont il ne comptait certainement pas faire la société de sa femme.

— Charmante personne, dit la vieille procureuse, quand son neveu lui présenta Sophie. — L'air un peu niais, ajouta-t-elle tout bas quand la jeune fiUô se fut éloignée.

Parmi les hommes, un oncle du côté paternel, d'une cinquantaine d'années, grand, bien fait, figure spirituelle, sympathique, bien que les passions y eussent tracé leur sillon; regard fier cependant, quelque chose de chevaleresque dans toute sa personne où l'on sentait, suivant l'expression de Saint- Simon, palpiter encore un peu de seigneurie ; un homme du monde enfin, un de ces hommes qui passent leur vie à être un assez mauvais exemple, sans jamais donner un mauvais conseil, et chez lesquels le cœur, faussé par la vie extérieure, a de temps en temps, dans ses moments de réflexion et de repos, des réactions vers le simple, des retours vers le vrai, des enthousiasmes pour le beau. . La vie de cet homme serait assez curieuse à écrire. Peut-^tre trouverons^nous dans ce livre une place où la raconter succinctement.

70 SOPHIE PRIKTEM6

La figuré de Toncle plut à Sophie, qui n^y démêla que les bons sentiments.

Sophie devait plaire à cet ht>mitte qtîi, dans sa longue carrière, n^avait jamais rencontré un type aussi pur, une ex|^ession aussi cha&te de la femme.

n avait pour le sexe dont Sophie faisait partie un certain mépris qui lui venait des faiblesses de ce sexe pour lui-même; mais il ne généralisait pas, comme les sots^ et quand il avait sous leis yeux une pureté conune celle-là, il s'inclinait' respectueusement.

Il baisa la main de la jeune fille, et, la regardant avec une réelle tendresse, il dit, en' soîuriant, à son fnevéu :

— Si tu ne te rends pas digne^' dû* bonheur que iDièù te donné, tu auras afifaîrè à môîV

— C'est dit, mon oncle.

Depuis le commencement des présentations, le docteur de Blarii, adossé à un angle de là porte, ne , quittait pas Sophie des yeux.

Ceux ou trois fois même, la jeune fîllé sentit ; son regard attiré par le regard persistaiît dii mé- Idèein.

Si elle çût^té femme à juger d'après son premier cyButiment, elle eût eu une crainte instinctive de cet homme.

*I1 s'approcha de M. Théodore et lui dit :

— Jh vous fais mou compliment, mon cher, et J0 suîa heureux d'être le témoin d'un pareil nuir riage*

SOPHIE PHINTSMS 7f

En effets M. de Blaru était avec l'onde le témoin de M. Théodore.

En ce moment la notaire commença le lectoredu contrat.

Ton* le monde fit silence.

Nous ne relaterons pas les termes du contrat. Nous diionsseulement qu'eu cas de mort du mari, toute sa fortune devait rester à sa veuve.

Cette clause avait ét^ rédi^ avec un assez grande délicatesse pour que la dignité de Sophie ne pût s'en émouvoir.

Toutes les personnes présentes signèrent les unes après lea autres.

Or, parmi ceuï qui signèrent en dernier, se trouvait quelqu'un dont nous n'avons pas encore fait mention, sans doute parce qu'il se tenait, autant que possible, à l'écart, et que, ne pouvant se faire remarquer que par une très-grande modestie et une

SOPHIE PRINTBMS 73

extrême simplicité^ nous ne pouvions le montrer au lecteur qu'après avoir donné un regard aux personnages qui se mettaient d'eux-mêmes au premier plan.

Les gens modestes ont cet avantage, d'abord qu'ils n'attirent pas les yeux^ mais qu'une fois qu'ils ont été remarqués, on a plaisir à les voir et peine à les quitter.

La personne dont nous voulons parler avait bien été forcée de quitter l'embrasure de la fenêtre où elle se tenait, grave et recueillie, pendant la lecture du contrat^ pour aller signer l'acte civil une fois qu'il avait été lu.

C'était un homme jeune encore, vingt-huit ans à peine. Ses cheveux noirs, rejetés en arrière, découvraient un beau front "marqué des signes de l'étude sérieuse, de l'observation fréquente, de la mélancolie native ; ses yeux francs, calmes et limpides révélaient la jeunesse en même temps que les plus beaux sentiments de Tàme. Personne, en voyant cette tète, n'eût été étonné que cet homme eût du génie. Elle était faite sur les modèles aimés des pinceaux et des marbres dignes de la postérité.

Cet homme était pourtant obscur parmi les obscuis; non pas qu'il manquât de ce quelque chose que Chénier sentait bouillir dans son cerveau sur le dernier échafaud de thermidor; mais chez ce jeune Jiomme tout était encore à l'état concentré. Le cœur absorbait la tète, l'habitude du chagrin, en faisant douter l'inspiration, le rendait timide comme une jeune fille et lui donnait un grand besoin de solitude qu'il éclairait de ses

74 SOPHIS PRINTEMS

rayonnements intérieurs, en laissant croire aux autres que l'obscurité était toujours complète autour de lui*

Quand, malgré lui, un de ces rayons s'échappait et devenait visible au dehors, le vulgaire ne le comprenait pas et s'arrêtait plutôt avec un i^oupçon qu'avec un encouragement, comme on s'arrêterait devant une maison que l'on croirait déserte, close, abandonnée depuis longtemps et sous la porte de laquelle on verrait glisser l'éclat d'une lumière intérieure.

Max Hubert, tel était le nom de ce jeune homme, avait dans sa mise la même modestie que dans le visage. Seulement ce qui était timidité dans sa personne, était presques misère dans ses vêtements. Max ne devait pas être riche, ou, s'il Tétait, il devait être bien avare, à en juger par son costume ; mais, tranquillisez-vous, il était pauvre.

Pour venir à cette soirée, il avait dû longtemps et beaucoup brosser l'habit noir qu'il portait, et, malgré ses efforts, cet habit n'avait pu paraître jeune. Ne croyez pas que Max s'était donné tant de peine par coquetterie et par respect humain : non ; mais quand il vpulait être comme tout le monde, c'était pour tout le monde et pas pour lui. Une chemise de toile un peu grosse, mais bien blanche, avec un col rabattu à l'allemande, ce qui laissait toute sa valeur à cette tête fine et distinguée ; des mains ^dc femme, froissant et tirant de temps à autre une paire de gants qu'il étudiait, en se demandant si réellement ils pouvaient être mis, et qu'il avait fini par ne pas oser mettre; des pieds

charmants^ tels étaient les signes qui, ehez cet homme^ combattaient naturellement l'influence de la misère, misère noble dont il ne rougissait pas, mais dont il ne se vantait pas non plua^ et dont, çn tout ca&, il wwit mieui: garder le spectacle pour lui seul.

Il n'était doi^e yenn à la signature du contrat de H* Théodore €|ue parce qu'il ne pouvait faire autrement; aussi, dès qu'il eut sîgné^ ne pensa-Ml plus qu'à rentrer ches lui.

U alla au-4evaDt du fiancé rayonnant, et lui dit, en lui serrant affectueusement la main :

«k» Je vous remercie bien d'avoir pensé à me (aire inscrire mon nom sur le premier jour de votre bonheur.

-* Vous êtes bien aimable d'être venu, \ous qui sortez si peu. Vous nous quittez déjà ?

— Oui, je vais retrouver mon père et ma sœur.

— Votre père, comment va-t-il ?

— Toujours de même; mais enfîn, il ne souffre pas.

— Et votre sœur?

— Elle va beaucoup mieux; elle est calme, elle dort, elle chante quelquefois^ elle a pu reprendre ses petits travaux.

— U faudra que ma femme la connaisse. Elles sont toutes deux d'une nature à s'aimer beaucoup.

— Vous êtes vraiment bîen bon pour moi.

— Votre sœur a besoin de se distraire : nous y veillerons.

— Merci mille fois pour eUe,

76 SOPHIE PBINTSH8

— Maintenant^ venez que je vous présente à ma femme.

— Je crains*. •

— Quoi donc?

— Ma chère Sophie^ dit M. Théodore en amenant Max à la jeune fille^ voulez-vous me permettre de vous présenter un bon et brave jeune homme, employé au même ministère que moi, travailleur acharné, cœur excellent^ bon fils et bon firère. Donnez-lui la main, ma chère Sophie. Bientôt vous connaîtrez sa sœur, et je n'aurai pas besoin de vous recommander de Taimer.

M. Théodore était heureux, il devenait expansif.

Quand le bonheur entre dans le cœur de l'homme, il est bien rare qu'il n'y amène pas la bonté.

Sophie donna la main à Max, qui, dès le premier regard, fit connaissance avec Tàme de la jeune fille, comme celle-ci, de son côté, eût su à quoi s'en tenir sur lui, sans que son mari eût eu besoin de la prévenir.

Dieu marque d'un signe invisible les âmes d'élite, et quand elles se rencontrent sur la terre, elles se reconnaissent comme des compatriotes en pays étrangers.

Max fut aussi sympathique à madame Printems, qui lui fit promettre de venir la voir.

Après quelques mots échangés, le jeune homme se retira.

— Quelle figure douce et triste ! dit Sophie à sa mère en le regardant s'éloigner.

— Lucien serait ainsi, répondit madame Printems, s'il vivait encore.

Et un souvenir la reporta du sein de toute cette joie, vers la petite tombe dé Tenfant.

— Ce jeune homme n'a pas Tair heureux, dit So« phie à M. Théodore.

— Je le crois bien ! Il a un père infirme et unei sœur presque toujours malade à soutenir avec des appointements de dix-huit cents francs par an.

— Pauvre garçon !

— Mais je ferai mon possible pour le faire avancer, car il mérite qu'on l'aide; malheureusement..;

— Quoi donc?

*— n a un grand défaut*

— Lequel?

— Il fait des vers,

— Quel mal y a-t-il à cela?

— - Il pourrait mieux employer son temps. Ces vers, il ne les vend pas, et il pourrait s'occuper d'un autre travail qui se vendrait.

— Et c'est là le seul défaut que vous lui connaissez? demanda Sophie en souriant.

— Oui.

— Qui sait si ce défaut n'est pas un talent, et si c% talent ne sera pas une fortune?

— J'en doute, d'autant plus que ses vers, il les garde pour lui seul.

— Je comprends bien cela. Une àme comme cellelà a besoin d'une autre langue que la nôtre quand elle se parle à elle-même.

Pendant ce tismps, Max Hubert regagnait son logis.

Il demeurait dans une des petites rues avoisinant

78 SOPHIE PAlNTfefiS

le lûiûMë^fe, tftt^ si vous le voulez bien, nous allons le suivre.

l^our ce soif -là^ nous n'avons plus rien à apprendre du côté de Sophie et de M. Théodore.

Mademoiselle Frintems ne s'était pas trompée en disant qu'une kme comme celle de Max a besoin d'une langue spéciale pour se parler et se comprendre.

A peine fut-il dans la rue^ qu'il remit dans sa poche, pour une autre occasion, les gants dont il n'avait pas osé se servir, et au bout de cinq minutes, reprenant une pensée que cette soirée n'avait peutêtre même pas interrompue, il rhythmait sa marche sur la mesure d'une ode qu'il se terminait pour luimême et qu'il comptait écrire la nuit; car, comme on le pense bien, Max n'était pas de ceux qui dorment beaucoup.

Il était, à ce qu'il parait, content de ce qu'il faisait, car de temps en temps, un sourire entr'ouvrait ses lèvres, et sa main arrondissait sa pensée d'un geste harmonieux, comme pour lui donner une forme dans le vide.

Il arriva ainsi à un@ maison d'assez pauvre apparence, étroite, sombre et flanquée de cinq étages.

11 frappa à une porte bâtarde qui ne s'ouvrit pas tout de suite, et il entra dans une allée obscure dont le bout était à peine éclairé par la lampe fumeuse du concierge.

Celui-ci mit le nez à sa vitre pour voir qui rentrait, et ayant reconnu Max, il se replongea dans soii fauteuil et se rendormit.

Max monta les cinq étages et s'arrêta devenl

SOPHIE PKINTEMS 79

petite porte, pr^ta un instant Toreille et somia tout doucement.

Des pas légers se firent entendre^ et une jeune fiUa Tint ouvrir.

— Ai-je été trop longtemps! dit-il en Fembrafisant sur le front.

— Non, répondit-elle,

— Et le père?

— Le père attend.

— Il trouve que je suis en retard.

— Il a regardé dix fois au moins du côté de ta chambre.

— C'est bien. Je vais le trouver.

Max entra alors dans une chambre à coucher meu» blée d'un lit de noyer à rideaux blancs, d'une commode du même bois, d'une table ronde qui sei'vait au repas, de quatre chaises de paille, d'un portrait de vieille femme, d'une petite glace, d'un Christ entouré de buis, de deux chandeliers sans bougie ai chandelle, d'une carafe pleine d'eau, d'un sucrier plein de sucre, et d'un verre.

La table était au milieu de la chambre. Sur cette table, une lampe avec abat-jour; assis à cette table, dans un grand fauteuil, un petit vieillard dont leâ mains battaient sans repos un jeu de cartes, et dont la tète branlait avec un mouvement régulier pénible à voir. ^

Au moment où le jeune homnie parut, le vieillard tourna la tète de son côté et une espèce de sourira éclaira son visage pâle, aux chairs molles, ridées^ to^lLantes, aux yeux éteints.

— Bonsok, père, dit Max en l'embrassant.

Un murmure inintelligible, presque un grognenient^ passa entre les lèvres toujours entr'ouvertes du bonhomme.

r— Vous ne vous êtes pas impatienté? reprit Max à voix haute^ car sans doute le vieillard était sourd.

Même réponse.

— Nous allons faire notre partie.

Cette fois^ la tête répondit par un signe de haut en bas qui voulait dire : Oui.

Ce corps était sinistre à voir. L'immobilité de cette maigreur, l'agitation fébrile de ces deux mains, ce chef branlant où la pensée n'existait plus; ces yeux sans intelligence, cette bouche toujours entr'ouverte où la parole n'avait plus de sens, tout, jusqu'aux longs et larges plis des vêtements qui ne laissaient même pas soupçonner les os de celui qui les portait, tout dans ce vieillard avait un aspect lugubre, repoussant même pour des étrangers, et il fallait Thabitude des deux enfants et leur affection religieusement filiale pour supporter le voisinage de cette mort, animée des plus inutiles mouvements de la vie.

La scène qui se passa après le retour de Max avait un caractère étrange.

La jeune fille vint s'asseoir auprès de la table et se mit à broder.

Max s'assit en face de son père, qui lui présenta, silencieusement, le jeu de cartes à couper, reprit les cartes, en donna cinq à son fils, en prit cinq pour lui et en retourna une.

^ Cette occupation paraissait absorber tout ce qui restait de facultés au vieillard.

SOPHIE PRINTEHS Si

Sans attendre un mot, sans en prononcer un, bien entendu^ il jeta, comme une machine et au hasard, les cartes Tune après Tautre sur la table, ne s'occupant pas s'il ayait joué de Tatout et si son partner avait ou non coupé, mais ramassant chaque fois^ comme s'il eût gagné : puis, le coup fini, il marquait un point, et recommençait à donner les cartes. •

Max ne disait rien. Il pensait.

Par moment, le vieillard regardait de côté pour s'assurer que sa fille était là.

Son visage ne changeait jamais d'expression, mais on devinait qu'il se fût mis à pleurer comme un enfant si quelqu'une des choses ou des personnes in* dispensables à son habitude lui avait fait défaut un seul instant.

Tous les soirs, la même scène recommençait.

Quelquefois elle durait deux heures.

A la fin de chaque partie, Max donnait une pièce de monnaie à son père, et lui disait :

— Mon père, vous avez gagné.

L'idiot prenait la pièce de monnaie, et d'une main tremblante, l'enfermait dans un morceau de papier et la mettait dans la poche de son gilet.

Au bout de deux heures, il secouait la tète en signe qu'il en avait assez.

Alors sa fille se levait, faisait un verre d'eau sucrée et le lui faisait boire.

Puis Max et elle déshabillaient le vieillard, dont les bras pendaient aux deux côtés de son corps, et le déposaient dans son lit, où il s'endormait au moins jusqu'à huit heures du matin."

81 BO»HIX fBiNtSM

Dès qiiHl a^ait les jeax ouverts^ bien qa'il ii*eût rien à fidre éè la jonniée, bien qa'il lui fût imposa» ble de sortir et Bséme de marcher aatrement tfok pour aller d'tme chambre à Taatre, il fallaii le \e9& et lui doniv» à manger^ foiM^oii qu'il oecomplissMt avec une sorte dé gioutonnerie.

Tout le jour, il fèà^ en s'apfayaaÉ contre ka murs, sur les meubles.

Quelquefois il tombait. Mors de f^ossca larmes eoulaîent de ses yeux, el pendant quelques minutes sa tête inclinait sans forée s«r sa poilaûe, comma s'il eût été tuort.

La je«me ôlle seule prensot sma da pèn dans ii jour^ puisque Max était à son bureau.

Mais le bonhomme connaissait Men te i&Ba&diâ, et le dimanche il fallait que son fils ranansèt toute ]a jouinée.

Or, une seule einwe Tamusait : les cartes, et nous avons vu oononent il y |ouait.

Max, les jouré ordinaires, revenait à l'heure 4a diner, et la soirée se payait comme celle dont nous venons de donner lestdétails.

Le père couché, le frère embrassait sa sœur^ q;A travaillait encore une heure ou deux, tandis que Ifd, rentré dans sa diambre, il prenait un livre et lisait ou bien écrivait jusqu'au jour. ,

Tout cela est bien triste et dire que cela n'e&t pa tout.

vni

Regardez cette jeune fille qui travaille auprès du lit de son père comme elle travaillait tout ^ Theurp auprès de la table où il jouait avec Max.

Elle est jeune, mais Dieu Ta déjà cruellement éprouvée. Elle était belle, mais quel changement I

Ses grands yeux bleus ont encore une douce et caressante expiession, mais ses paupières rougiep et brûlées par les veilles et les travaux assidus sont ceintes de ce cercle nacré que tracent seules 1 ^ fatigue et la maladie; ses cheveux sont d'un beau blond cendré. Mais çà et là ils sont déjà un peu plus rares ; Ba peau est lisse et sans rides^ mais de ce mat qui est

84 SOPHIE PRINTESS

le cachet de la douleur et de la misère, et les pommettes s*empourprent quelquefois sous une fièvre intérieure; la bouche est d'une ligne pure, Tiais les lèvres sont pâles, et quelle mélancolie dans le sourire qui Tentr'ouvre et laisse voir des dents blanches comme des gouttes de lait durci. A force d'incliner sa tète, à force de creuser sa poitrine sur le travail, la jeune fille a contracté Thabitude d'une respiration difficile, et, pendant des heures, on n'entend souvent dans la chambre où sont le père et les deux enfants, que cette respiration lourde qu'interrompt de temps en temps une petite toux qui force Catherine Hubert à rejeter sa tète en arrière et à reprendre haleine de plus haut.

Cette pauvre fille travaille ainsi depuis l'âge de douze ans, et aide par son travail à la vie de la famille.

Cependant ce vieillard qu'on vient de coucher et qui «lort maintenant a été riche.

Autrefois la maison était aussi heureuse et florissante qu'elle est pauvre et triste maintenant. Cet homme était un des premiers négociants du Havre, et les luers du Sud et du Nord ont vu passer des vaisseaux à lui, fiers de leurs lourdes cargaisons. Alors Max et Calherine étaient deux beaux enfants auxquels leurs parents se croyaient en mesure de promettre l'avenir le plus doré.

Alors la maison était toujours en fôtes, et c'était 'X qui se icrait bien venir de Max et Catherine, dont les pa: euts, qui pouvaient être utiles à tant de monde, faisaient le bien avec tant de facilité. Aussi, malgré une grande fortune, malgré l'accroissement quoti-

dien des entreprises et des réussites^ avaient-ils peu d'ennemis. Nul ne leur en voulait d'un bonheur qui paraissait juste et qu'ils s'efforçaient le plus possible de faire partager.

Deux faillites et la perte d'un navire^ et tout fut dit. *

L'opulente maison disparut. Il fallut liquider à la hâte; le père était un honnête homme^ il paya intégralement, mais il était ruiné.

Comme il était intelligent, comme il était aimé, comme on avait confiance en lui, il eût pu trouver chez d'autres Tassistance qu'il n'avait jamais refusée, qu'il avait souvent offerte, recommencer les affaires et peut- être rétublir sa fortune ; mais le coup avait été si imprévu et si rude, qu'il y eut ébranlement de toutes les facultés et qu'il en était arrivé peu à peu à l'état où nous le voyous aujourd'hui, d'autant plus facilement que, dans sa famille, il y avait toujours eu pi édisposition à la folie.

En ramassant les bribes de leur ancienne splendeur, en recouvrant quelques dettes et à force d'économies, ces quatre personnes purent vivre pendant quelque temps sans avoir recours au travail particulier de chacun d'eux; mais ces dernières ressources s'épuisèrent assez vite. La gène arriva. On commença à vendre l'argenterie pièce par pièce, puis les dentelles de la mère; puis les meubles de quelque valeur. On réduisit en même temps les frais. Un plus petit appartement succéda à celui qu'on avait pris d'abord et qu'on avait pourtant trouvé bien humble. La mère avait un noble orgueil : elle ne voulait accepter de personne des services qu'elle

86 SOPHIE PRIMTEMS

n*etit pu rendre, elle ne voulait pas conlaracter des flettes qu*elle n'eût pu acquitter; en même ternps^, elle ne voulait ni qu'on connût cette misère eom-* plète, ni que son mari et ses enfants en souffrissent; elle se défît des quelques bijoux qu'elle avait toujours conservés pour les dernières extrémités, et elle se mit courageusement au travail pour aider au petit capital que cette vente mettait à sa disposition; mais ce travail était insuffisant, et la misère devint si menaçante, qu'un jour, ne voulant plus d'ailleurs rester dans la ville, elle vendit tout ce qu'elle possédait encore, et partit avec son mari et ses enfants.

Ils arrivèrent à Paris.

Max avait quinze ans^ Catherine en avait douze.

Max avait reçu une bonne instruction, il avait unç lielle écriture, il était doué de courage, d'honneur et de persévérance; il chercha une place et des leçons à donner.

n obtint, après beaucoup ûe peine, un emploi dans une maison de commerce. Il gagnait six cents francs; il donnait quelques leçons de dessin et de littérature, et se faisait, tout compris, une douzaine de cents francs par an.

Catherine travaillait avec sa mère ; mais le travail des deux femmes, presque toujours occupées à soigner le. malade dont la maladie, exigeante comme toutes celles où la raison ne subsiste plus, absorbait la moitié de^e que gagnaient les trois autres personnes; le travail des deux femmes, disons-nous, ne produisait pas plus de trois ou quatre cents francs par année*

SOPHIB YfllIfTSKS tfl

SnM r<m vivait, mds au milieu de qoetlee t^v

reurs.

Que Mbx^ fatigué par des travaux au-dessus de son âge, vint à tomber malade, que deviendrait-on?

Un jour on lui proposa une place de pt^cepteup dans une famille ; seulement il faudrait voyager aveè les parents et le jeune élève, qiû l'hiver habitaient U campagne et passaient Tété aux eaux^ ou en Italie 01I en Suisse.

Il falldt donc quitte^ sa inère^ «en père et sa soeur.

Mais il avait trois mille fï^nes d'appointements. C'était une fortune. Max accepta.

La séparation fut douloureuse, fl partit. Il enrojait tout ce qu'il gagnait à sa mère. Pendant son absencei B*il y eut perte pour le coeur, il y eut, en revanche, un peu plus de bien-Atre matériel.

La famille dans laquelle Max entrait se composait d*un père, d'un jeune garçon de dix ans et d'une jeune fille de seize ans^ d'une beauté remarquable.

n avait été convenu que Max ne quitterait le jeune homme que lorsqu^l aurait atteint sa dix-liuitièmé année.

Au bout de six mois, le père était enchanté du professeur et lui offrait 1,000 francs de plus. A^ bout d'un an, Max revenait à Paris.

Que s'était-il donc passé? L'enfant élait-il mort? Le père était-il mécontent? Non, Max s'était*ii mal conduit? Impossible.

V Un vain madame Hubert demandait à son fils la cause de ce retour; il donnait pour raison qu'il était iouffrant^ qu'il ne pouvait vivre loin d'elle et de sa

sœur, et qu'il préférait travailler deux fois de plus pourvu qu'il fût auprès d'eux. Mais il rapportait de son voyage une tristesse qui n'avait jamais été dans sa nature^ car autrefois il soutenait le courage de tout le monde avec sa gaieté, comme il soutenait la vie commune avec son travail. SouvenV, le matin, quand il sortait de sa chambre, madame Hubert lui voyait les yeux rouges. Bien certainement, Max avait pleuré pendant la nuit.

— Si tu as un chagrin, confie le-moi, lui disait sa mère. ~

— Je n'ai rien, je vous assure, lui répondait-il, et il l'embrassait. Pardonne-moi, ajoutait-il, d'avoir renoncé à un emploi qui vous mettait tous hors du besoin et de vous replacer ainsi volontairement dans une position plus ^Uf&cile encore que par le passé; mais, je le jure, je ne pouvais faire autrement.

D'autre explication, il n'en donna jamais, à sa mère du moins, car nous croyons bien que Gathe* rine avait été plus heureuse, qu'il en avait fait sa confidente; mais, sans doute, il lui avait bien recommandé le secret, car elle n'avoua jamais rien non plus aux sollicitations maternelles.

Certaines douleurs ont besoin pour confidents de cœurs d'un certain âge.

Mais il n'était pas interdit à madame Hubert d'es-, sayer de connaître par d'autres moyens les chagrins que son fils lui cachait. De la part d*une mère comme elle, ce ne pouvait être une simple curiosité.

Or, comme, rentré le soir dans sa chambre, Max s'y renfermait, et que quelquefois, souvent même sa lampe brûlait jusqu'au jour; comme, en venant

SOPHIE PRINTEHS 89

sur la painte du pied jusqu'à sa porte, et en prêtant l'oreille, sa mère l'entendait écrire, et que le lendemain, quand il était sorti, laissant sa chambre ouverte, on ne trouvait pas de trace de ce qu'il avait écrit, il était bien évident que Max ou entretenait une correspondance mystérieuse, ou cachait avec soin ce qu'il écrivait, et se défiait d'investigations que, du reste, madame Hubert ne se crut pas en droit de pousser plus loin.

Seulement deux ou trois fois, en écoutant à sa porte avec cette sollicitude qui la faisait trembler que ces veilles répétées n'altérassent la santé de son fils, madame Hubert Tentendit parler tout haut, ou plutôt se lire à lui-même ce qu'il écrivait; elle reconnut que ce n'était pas de la prose, mais des vers que son fils lisait ainsi. Elle en entendit quelques-uns qui, lus d'une voix pleine de sentiment, lui firent venir les larmes aux yeux. Madame Hubert n'était pas une femme littéraire. Elle n'avait, pour comprendre la littérature et la poésie, que l'intelligence instinctive de la femme, intelligence qui, rendue plus susceptible et plus délicate chez elle par l'habitude du chagrin, jugeait moins par le raisonnement que par l'impression. Les vers qu'elle entendait auraient eu treize ou quatorze pieds, elle ne s'en serait même pas aperçue, mais le sentiment vrai ne lui échappait pas. i.

Le nom d'une femme revenait souvent dans ces vers. U n'y eut plus de doute pour la mère. L'àme de son fils était devenue poète pendant son absence, et c'était cette douleur mystérieuse qui l'avait ramené^ dont il n'avait jamais dit la cause, un amour.

90 SOPHIB PRINTEMS

peut-être, qui lui avait révélé cette faculté poétique par laquelle probablement elle allait s^écouler peu à peu.

Madame Hubert respecta le double secret de son fils. Seulement, elle lui disait quelquefois, en lé voyant plus pâle que la veille :

— N^étudie pas trop, ne te fatigue pas inutileiment.

— Ne craignez rien, ma bonne mère, répondais il, et 11 partait pour son bureau.

Depuis son retour, Max occupait au ministère dont M. Théodore faisait partie, la place qui faisait de nouveau vivre toute la maison.

Sa seule dépense était en ports de lettres. Il en recevait quelquefois de très-grosses. Ces jours4à son visage s'éclairait, et il avait de la joie jusqu'au soir; mais à Catherine seule, il lisait quelques passages de ces lettres. Enfin, un matin, il apparut à l'heure du déjeuner avec un front radieux. Le bonheur était si visible que sa mère crut pouvoir le questionner sans indiscrétion.

-^ Tu parais bien gai ce matin, lui dit-elle, que t*arrive-t-il d'heureux? Conte-nous cela. Une bonn^ nouvelle est chose à partager entre gens qui s*alment.

— Oui, je suis heureux. J'ai reçu une lettre qui me réjouit.

— Que te dit-elle?

— Elle me dit, ma bonne mère, que décidément je vaux quelque chose, et que je ne me suis pas mis à la poursuite de l'impossibilité. Ohl il faut que j'arrive, continua-t-il en se parlant à lui-même, il faut

SOPHIE FRIKTEHS 61

que je me ftisse un nom, et peut-être alots^ quand on parlera de moi, ceux qui me dédaignent aujourd'hui, commenceront à me regarder et à m'entendre. Tenez, ma mère, voyez la signature de cette lettre! Madame Hubert lut le nom dont cette lettre était signéb. C'était le ùom d'un des premiers poètes dé l'époque, et la lettre avdt au moins dix pages.

— Et savez- vous ce qu'il me dit? reprit Max.

— Non.

— Il me dit que le poème que je lui ai envoyé est un chef-d'œuvre, qu'on Ta lu devant ses amis, et vous devez deviner quels sont les amis d'un génie comme celui-là I II m'envoie les félicitations, les encouragements, et, ce qui prouve l'intérêt qu'il me porte, les conseils de mes illustres auditeurs, et il joint à tout cela une lettre pour un libraire qui m'imprimera mon ccuvre^ Qu'elle soit connue, ma mèret et nous serons tous sauvés.

— C'est si ^aui fit Qatbj&no» avec l'admiralion n^ïve d'une sœur.

-* Tu as doue eu plus de confianee m GatheriM qu'en moi, reprit madame Hubert avec ce ton é$ reproche dont les mères seules o«t ie «eeret et qui renferme déjà le pardon daiid le reproche même»

<-^ Je ne voulais pas vous donner une espérance que j'eusse peut-être «été forcé de vous faire perds» plus tard, tandis qu'aujourd'hui, grâce à cette letti^ je touche «u but.

— Prends garde d'espérer trop tôt toi-même.

Le jour fiaème, to sûrtaut de son bu)?eau, Max se rendit chez Téditeur auquel il étdl édressé; il Itd

9â SOPHIE PaiNTJBMS ^

remit, avec sa lettre d'introduction^ son manuscrit bien corrigé, bien lisible, bien enveloppé.

— C'est bien, monsieur, répondit l'éditeur, sans ouvrir le rouleau, mais avec Timportance des gens qui ont l'habitude d'acheter et de vendre la pensée des autres; c'est bien, monsieur, veuillez revenir dans huit jours ; j'aurai lu votre ouvrage et pourrai vous donner ma réponse.

Pendant ces huit jours, Max ne vécut pas.

Enfin le terme fixé arriva.

Il courut chez le libraire.

— Eh bieni monsieur, puis-je espérer!

L'éditeur l'interrompit.

— Vous ne m'aviez pas dit que c'étaient des vers, lui dit-il; les vers ne se vendent pas, mon cher monsieur ; personne ne les lit.

— Ainsi, demanda Max en pâlissant et en sentant la voix lui manquer, ainsi, vous ne pouvez pas imprimer ce volume?

— Non. A moins que vous ne fassiez les frais d'impression pour lesquels il faudra toujours compter une douzaine de cents francs, si vous voulez un volume qui ait une certaine tournure.

Max baissa la tète.

Les larmes lui montaient aux yeux.

n reprit le chemin de sa pauvre demeure, où sa mère et sa sœur attendaient avec émotion son retour.

Pour revenir chez lui, il avait les ponts à traverser. *-

S'il n^avait été si nécessaire à trois personnes, il se tdi jeté à l'eau

SOPHIE PaiNTSMS 93

— Eh bien? lui dirent madame Hubert et Catherine en le voyant reparaître.

^« — Eh bieni leur répondit-il en les embrassant et en faisant un effort pour sourire ; eh bienI je m'étais trompé. Je resterai bureaucrate.

A partir de ce jour commença, pour Max, la vie à laquelle nous avons initié nos lecteurs, vie d'abnégation, de modestie et d'obscurité. Il faisait encore des vers, mais pour lui-même, comme l'avait dit H. Théodore, ou plutôt pour entretenir, avec quelques hommes distingués de son époque qui l'avaient pris en affection littéraire, un commerce poétique qui était sa seule distraction et qui était même, de* puis certain événement terrible que nous allons raconter^ devenu un besoin pour notre employépoëte..

Les malheurs vont par troupe, dit-on. (Test vrai.

Catherine avait toujours été d'une santé faible.

SOPHIS PRINTEMS 95

d'une organisation délicate^ d'une impressionabilité extraord'^aire. Pendant son enfance, le bonbeiur insoucieux' de son âge, le bien-être, la vie naturelle avaient donné à ce petit corps toutes les apparences de la force et de la santé véritable; mais quand la misère était venue; quand cette jeune intelligence avait été forcée de comprendre la résignation; quand l'enfant avait vu souffrir et pleurer sa mère; quand elle avait vu la raison de son père s'éteindre au souffle du malheur; quand, essayant de travailler pour aider sa famille, elle avait reconnu Timpuissance et l'inutilité de son travail, une grande mélancolie s'était emparée d'elle; elle s'était astreinte à de certaines privations, jusqu'à ne pas manger pour ne pas prendre aux trois autres convives une partie du pain qu'elle n'avait pas contribué à faire entrer dans la maison ; la fièvre l'avait prise^ et, peu à peu, était passée chez elle à l'état normal; mais cette fièvre, qui apportait une surexcitation à certains organes, eu appauvrissait cei tains autres, et, par moments, la pauvre fille sentait la pensée lui échapper.

Elle essayait de cacher cet état à son frère, qui s'en fût alarmé ; cependant deux ou trois fois elle n'avait pu s'empêcher de le prendre dans ses bras et de pleurer sur son sein.

— Je ne sers à rien dans la maison, lui disait-elle alors, si ce n'est à la gêne. Laisse -moi partir.

— Et où iras-tu, chère enfant?

— N'importe où. Je voudrais mourir I •— Es-tu folle 1

La première fois que son frère lui avait dit ce mot, Catherine lui avait répondu tout bas :

96 SOPHIE VRINTSMS

— J'en ai peur.

Max avait été effrayé. 11 Tavait qaestioimée alors, et elle lui avait dit :

— Il me passe des idées étranges par la tète. Ainsi, tu sais combien je t'aime ; eh bien^ il me semble par moments que j'ai envie de te tuerl

Max regarda Catherine avec inquiétude; mais il pensa aussitôt qu'il n'y avait qu'à rire pour faire envoler des idées aussi ridicules d*un esprit aussi pur.

— Est-ce que tu te griserais quelquefois? lui ditil en riant.

— Non; mais si j'étais sûre de ne plus penser, et s'il y avait du vin dans la maison, ajouta-t-elle avec un sourire mélancolique^ je ci'ois que j'en arriverais là.

— Ainsi ce que tu me dis est réel? Et quand te viennent ces belles idées?

~ Quand je suis seule^ la nuit»

— Tu ne dors donc pas?

-^ Presque jamais.

— n faut dormir.

— Dors-tu beaucoup^ toi?

— Mais moi^ je suis un homme.

— Quelle mauvaise raison! Mais écoute-moi : j'ai une question à te faire.

— Voyons?

/ — Faut-il être malade à ne plus pouvoir bouger pour entrer dans un hospice?

— Pourquoi cette question?

— Pai'ce que, si> en prouvant que tout en marchant et en ayant l'air de bien se porter, on est

SOPHIE PRINTBIIS 97

réellement malade, on pouvait entrer dans un hospice^ j'aimerais autant y entrer tout de suite que d'attendre encore.

— Et tu crois que je t'y laisserais aller? **

— Pourquoi pas ! Est-ce donc déshonorant?

— Non; mais c'est la place des malheureux qui n'ont absolument aucune ressource, et non de ceux ou de celles qui ont un frère qui travaille et qui les aime. Chasse toutes ces idées-là, et puisque tu te crois malade^ allons dimanche trouver un médecin, et ce qu'il t'ordonnera de faire^ tu le feras.

Max demanda à M. Théodore s'il connaissait un médecin de talent qu'il pût consulter pour sa sœur.

M. Théodore lui hidiqua M. de Blaru.

Le dimanche suivant^ ]\(ax conduisit Catherine chez le docteur que nous connaissons et qui lui dit, quand il l'eut questionnée et qu'elle lui eut rendu compte de ce qu'elle éprouvait :

— Ce n'est rien^ absolument rien; un peu de fatigue, voilà tout. Il faut vous coucher de bonne heure, ne pas travailler, ne pas lire pendant quelque temps, faire tous les jours une bonne promenade à pied, manger des viandes rôties à des heures régulières et boire du vin de Bordeaux.

Autrement dit :

— Vous êtes malade et alOTaiblie, parce que vous êtes pauvre, que votre nourriture est mauvaise, que le travail vous retient à la maison, vous fait veiller et vous fatigue ; eh bien I il y a un moyen bien simple de vous guérir : ayez dix mille livres de rentes.

Max donna dix francs à M. de Blaru pour cela. Catherine sourit tristement^ et, pendant quelques

98 SO?aiS l^RlNTfiKS

jonrs ji pour faire plaisir à son frère^ elle le conduisait le matin à son bureau et revenait Vj reprendre. Elle faisait ainsi la promenade ordonnée.

Il avait fait venv^ pûur elle <{uelques bouteilles de vin qu'on lui avait dit excellent ^ qui était, pour ^ malade, un peu plus mauvais ai beaucoup plus dangereux que Teau*

Mais ce vin revenait à quinze sous la bouteille au inarchand, et il le vendait trente sous. Voilà le principal. Il faut bien que le commerce aille un peu*

Catherine affectait d'aller mieux : elle paraissait gaie, elle travaillait moins, elle rentrait de bonne beure dans sa chambre^ elle disait qu'elle avait dormi jusqu'au matin.

Une nuit, Max avait besoin d*un livre qui se trouvait cbea Catherine; il prit salampe et s'en alla jusqu'à la tM)rte de la chambre de sa sœur. Là il écouta et n'entendit aucun bruit.

— Elle dort, pensa-t-il. Et il ouvrit tout doucement la porte.

Le livre était sur une table; il alla le prendre et jeta les yeux sur le lit pour s'assurer qu'il n'avait pas réveillé Catherine.

Le lit était vide.

Catherine n'était donc pas encore couchée. Max passa dans la salle à manger pour reprocher à sa sœur de veiller si tard.

n n'y avait personne ; mais la porte qui donnait sur l'antichambre était ouverte et celle du carré de même.

Qu'est-ce que cela voulait dire 7

SOPHIE PRIMtEMU M

Max (ïuîtta rapj^artémettt et s^avaûça Jttsqtf à Tescalier complètement obscur.

Il appela : Catherine 1

Rien ne répondit.

Il monta les quelques marches qui conduisaient à une espèce de grenier. Personne.

Il descendit et demanda au portier s'il avait vu sa sœur.

— J'ai tiré le cordon pour quelqu'un tout à l'heure, répondit cet homme, mais je ne sais pas si c'est pour mademoiselle Catherine.

Max déposa sa lampe sur la première marche de Tescalier et sortit de la maison.

Il regarda à droite et à gauche. La rue semblait déserte ; cependant, à force de regarder, il lui sembla voir une ombre blanche glisser le long du mur et s'éloigner rapidement. Il se mit à courir dans cette direction. Arrivé à vii^gt pas de cette ombre, il appela de nouveau : Catherine I

Celle qu'il appelait ainsi comment alors à &• sauver. Max ne douta ^b qu« xit fût sa «œur et courut après elle.

C'était bien Catherkie, pieds nus et vêtue d'un« grande robe blanche

— Que fais-tu là? lui demanda Max effrayé.

— Moi, rien, tépondlt-elle. Et »es yeux rcgat^ daient fixement ; un tremblement convulsif agitait «tes lèvres et tout son corps grolottait.

— Où allais-tu? Voyons-, réponds-tnoi, je t'en supplie : tu ne comprends donc pas combien tu mè fais de peine?

100 SOPHIE P&INTXHf

— J'allais prendre Tair un peu ; j'avais trop cbaud.

— Et jusqa*où allais-ta ainsi ?

— Jusqu'à la rivière.

Max sentit une sueur froide lui couvrir le corps, n se rappela cette phrase de sa sœur : Je voudrais mourir!

— Catherine, lui dit-il^ tu es une méchante sœur, tu fais du mal à ceux qui t'aiment,

--Quel mal?

— Tu veux te tuer.

— Hoi ! non.

— Que veux-tu que je devienne si je ne t*ai plus. Tu veux donc que je meure aussi? Alors que deviendront notre père et notre mère ?

— C'est juste^ fit Catherine; et elle baissa la tête.

— Allons, reviens à la maison, et que personne ne sache ce qui s*est passé.

Mais Catherine ne pouvait plus fljdre un pas. De ses pieds, glacés par le pavé, le froid avait envahi tout son corps.

— Porte-moi, dit-elle comme un enfant.

Max la prit dans ses bras et la rapporta jusqu'à son lit. Il la couvrit bien, s'assit près d'elle et la veilla jusqu'au matin.

A peine était-elle couchée qu'elle s'endormit, et, chose étrange, d'un sommeil plus tranquille que son sommeil ordinaire.

Le lendemain, au réveil, elle ne paraissait pas se souvenir de ce qui s'était passé. Du reste, ni son père ni sa mère n'en avaient eu connaissance ; il est vrai que, le lui eût-on dit, le père n'en eût pas su davau-

tage^ puisque^ depuis longtemps, il ne comprenait

plus.

Pendant plusieurs nuits, Max surveilla sa sœur. Bile était redevenue calme; elle dormait bien.

Elle avait donc eu un moment de fièvre^ voilà tout*

Cependant un soir les quatre personnages ve« naient de se mettre à table pour diner quand il se passa un fait assez bizarre.

Madame Hubert pria sa fille de lui couper un morceau de pain.

— - Je suis bien forcée de m^adresser à toi, lui ditelle en riant, puisque je n'ai pas de couteau et que tu en as deux.

— Deux couteaux 1 fit Catherine en se levant et en pâlissant. Pourquoi ai-je deux couteaux?

— Par erreur. En mettant le couvert, tu en as mis deux devant ta place, et tu n*en as pas mis devant la mienne.

— Otez-les de devant moi, ces couteaux, continua Catherine en se reculant, je ne veux pas les voir.

— * Passe-m'en un alors, dit madame Hubert.

Max commençait à sHnquiéter, lui, de l'agitation où il voyait sa sœur.

— Mais tu vois bien que je ne veux pas les toncht* \ reprit Catherine en cachant son visage, tu vois \ l i que je ne veux pas commettre un crime.

— Uu crime 1 Que dis-tu donc là ? fit la m ' , ne comprenant plus rien à cette scènft, tandis quc j ; père continuait à manpjer, comme s'il ne se lût rieu passé d'extraordinaire autour de lui.

Max prit les deux couteaux et les donna à sa mère

iti SOPHIE PRÏNTEMS

— Voyons, Catherine, voyons, lui dit-U, râêsleàstoi. Ta mère ne te gronde pas parée que tu n'en as pas mis devant elle ; c'est là une faute bieû innocente. Voyon», tassieds-toi et dîne.

Catherine s'assura que les deux conteaut n'étaient plus près de son assiette, et se rassit.

Elle dîna et, vers la fin du diner, elle était même assez gaie.

Trois semaines se passèrent sané amener aucuâ incident nouveau.

Au bout de trois semaines, une nuit, Max venait de s'endormir, quand il lui sembla entendre un grand cri et des pas précipités dans l'appartement.

Il se réveilla en sursaut.

Sa première pensée fut : Ma sœur.

Il courut à la chambre de Catherine. Le lit était 'défait ; mais comme la chambre, il était vide.

n n'y avait pas à en douter, un gémissement se faisait entendre dans la chambre de madame Hubert. Max y co^>^rut. Là un spectacle effroyable l'attendait.

Sa more était étendue sur son lit, la poitrine ouverte, et morte.

Vj sang coulait à flotà de sa large blessure et in'^ndait le parquet.

Catherine venait de tuer sa mère, et, penchée sur le lit, la regardait avec curiosité en tenant toujours le couteau avec lequel elle avait commis le crime.

— Qu'as-tu fait, malheureuse I s'écria Max.

Catherine se mit à rire.

Max appela au secours, envoya chercher M. de Blaru. Des voisins accoururent: un meurtre fut constaté. Le commissaire de police .a.

Catherine^ accroupie dans un coin de la chnmbre, assistait tranquillement à tout ce qui i^e passait, comme si rien de tout cela ne l'eût regardée.

— Elle a assassiné sa mère, la misérable ! disaient les voisins ; et, dans leur indignation, quelques-uns d'entre eux voulaient devancer la justice des hommes ; ils la secouaient par le bras en lui disant : On te tuera aussi, parricide 1

— Vous me faites mal, répondait doucement Catherine; et quand le commissaire l'avait dégagée de ces étreintes et de ces menaces, elle retournait s'asseoir dans son coin.

— Vous reconnaissez avoir tué votre mère? lui dit le magistrat.

— Moi? répondit-elle avec étonnement.

— Cette femme est bien votre mère?

— Oui.

— C'est vous qui lui avez porté cette blessure t

— Oui.

— Pourquoi?

— Je n'en sais rien.

— Vous allez me suivre.

— Où?

— En prison.

En ce moment le médecin arriva.

On lui montra madame Hubert.

— Elle est morte, dit-il.

Un frisson courut parmi les assistants, car jusqu'à Tariivée de l'homme de l'art, on avait encore espéré.

— Le coup est profond, reprit-il, et a été donné d'inip îoain ferme et assurée. Qui a tué cette femme?

104 SOPHIE PAINTXIIt

— Safflle.

— Où eslHîUe?

— La voici*

On lui montra Catherine.

— C'est cette jeune fille qui a tué sa mère? dit le médecin en examinant la coupable.

— Oui, répondirent les témoins avec fureur -— Ce n'est pas sa faute^ reprit le médecin.

— Ce n'est pas sa faute ?

— Non. Cette fille est folle.

Et, lâchant la main de Catherine qu'il tenait, il la laissa retomber calme et indifférente dans le coin où elle se tenait depuis la perpétration du crime.

Quant à Max^ il n'avait pas attendu Tarrèt du médecin pour pardonner à sa sœur ; il savait déjà à quoi s*en tenir, lui qui ne pouvait avoir oublié les premiers symptômes de iblie qui s'étaient manifestés chez Catherine.

Aussi, tout en priant pour sa mère, il pleurait sur sa sœur.

— Monsieur, dit-il au médecin^ empêchez qu'on lui fasse du mal.

Le commissaire dressa procès- verbal ; puis Ma?^ resta seul avec le cadavre de sa mère.

Catherine était provisoirement arrêtée.

Quant au vieux père, — il dormait.

H. de Blaru fit conduire Catherine dans an hospice d'aliénés dont il était le médecin en chef. Elle «'y laissa mener sans résistance^ après avoir demandé seulement à embrasser son frère.

La justice suivit son cours ; mais le jury rendit un verdict de non-culpabilité. La folie était évidente, et la jeune fille avait tué sa mère sans savoir ce qu'elle faisait. Ce déplorable évéuement fut une .

raison de plus de retraite pour Max. Il ne voulut I

plus voir personne^ non pas qu'il crût avoir à rougir ^

du meurtre involontaire que sa sœur avait commis ; non pas qu'il fût devenu misanthrope ou craignit de la part des gens qu'il aurait vos nue curiosité

lOô SOPfil£ PKINTEMS

irritante, déguisée sous le nom d'intérêt ; au contraire, il s'éloignait des autres, pour eux, non pour lui. Il tremblait d'être un être fatal à ceux qu'il aimait et de leur porter malheur. Il résuma donc sa vit en trois choses : le travail quotidien de son bureau, la visite de tous les jours à sa sœur, la partie de tous les soirs avec son père.

Il renonça même à la poésie ; il jeta au feu les derniers restes de ses dernières tentatives, et il écrivait à son protecteur littéraire, à la fin de la lettre où il lui annonçait son malheur : a Ne me parlez pas de poésie, j'ai anéanti toutes ces vanitéslà. »

Du reste, cette lettre était un chef-d'œuvre de ' simplicité, de justesse, de sentiment, de résignation noble et chrétienne.

« Seul, je ne suis pas fou, disait-il, au milieu de! toute cette folie ; je me possède, je ne pleure pas, et je me sens la force de faire ce qu'il y a à faire en-' core. Écrivez-moi une lettre religieuse, mais ne m'entretenez pas de l'événement que je vous fais

à savoir, je veux le réparer, mais je ne veux plus le.

i sentir. Veillez bien sur votre famille, je vous en-

1 prie pour vous ; mais ne venez pas me visiter, je'

ne voudrais pas vous voir, j'ai peur des attendrissements amis, qui me feraient perdre tout mon

I courage. »

Chaque jour un mielix sensible se manifestait éhez Catherine. La pauvre fille revenait peu à peu à la raison, et, en même temps, le jour se faisait en elle et le souvenir lui venait du déplorable malheur dont elle avait été t^instrument. Ce fut une

SOPHIB PRII^TSMS 107

chose terrible pour cette pauvre âme que la connaissance lie cet événement. Gooiprenez-pvous ? Elle avait vécu pendant un mois dans un état d« folie qui avait été presque le bonheur; cajc elle n'a«* vait pas souffert un seiil instant, et jamais la réalité de la vie^ ni les espérances de sa raison ne lui avaient même fait entrevoir les jouissances que lui avait causées sa folie; folie qui s'était manifestée par une crise terrible, par le besoin du 9ang et qui, satisfaite de ce côté, s'était fondue en une do^ce et poétique rêverie^ avec des hallucinations semblables à celles que donne Topium ou Textase magnétique.

Catherine avait, dans cet état, perdu le souvenir des choses doulo^ireuses^ et son imagination s'était ouverte aux fantaisies les plus inattendues^ aux convictions les plus séduisantes. Assise à côté de la directrice de la maison où elle était^ travaillant et cousant à côté d'elle, comme si elle eût eu toute son intelligence, elle ne la voyait pas et se racontait tout haut ses voyages intérieurs. Elle ne voyait pas les murs blancs de cette grande salle^ les boiseries austères, les fenêtres grillées; elle se croyait au milieu d'un de ces jardins de ces Mille etuneNuita où l'herbe est de Témeraude, le ciel du saphir et la soleÀl de Tor ; elle entendait, rhythmée par le jet d'eau d'un bassin limpide et transparent comme le cristal, une de ces musiques orientales qui donnent au corps la fmesse et la légèreté des sens qui la perçoivent et le bercent dans Tinûni des sensations les plus délicates.

Cette folie ne vdlàilrelle pas mieux pour la

. iÛS SOPHII PBINTEHS

pauvre fille que sa lucidité d^autrefois qiii ne lui laissait voir que la pauvreté de sa demeure^ la misère de sa maison, la maladie de son père, les dangers de l'avenir? Aussi, par moment, Max en arrivait-il à souhaiter qu'on ne guérit jamais sa sœur*

Du reste, il était la seule personne dont la vue jetât un éclair fugitif dans ce cerveau troublé : quand il apparaissait, le souvenir semblait renaître un instant chez Catherine par la force de TaffecUon. Elle aimait tant son frère, que le cœur lui tenait lieu momentanément de la pensée, elle le reconnaissait avec son âme si ses yeux ne le reco^naissaient pas; mais cette impression était courte heureusement, car elle était pénible; car à la lueur de cette reconnaissance^ elle entrevoyait une partie de la vérité et elle s'en reculait avec effroi ; iTîais, quelques secondes après, elle ne voyait plus dans son frère qu'un confident plus discret et plus aimé à qui elle pouvait confier les extases bienheuleuses qu'elle éprouvait dans les pays lointains qu'elle portait en elle.

Cependant^ nous l'avons dit, grâce aux soins dentelle était entourée^ grâces à la médecine inflexible qui ne sait qu'une chose, c'est que la folie étant une maladie, sa mission est de la guérir^ Ga- ^ therine était revenue graduellement à la raison.

Les nuages qui obscurcissaient son cerveau se dissipèrent et ,se fondirent comme ces brouillards ^ bleuâtres des matinées de printemps, emportant

avec eux les pays chimériques que la malade avait bâtis sur eux; les croyances si douces à sa folie s'évanouirent dans l'air comme des statues de va-

peur, et elle retrouva bientôt la vérité sous cette couche imaginaire.

Nous le répétons, cette première initiation fut; une douleur. Quand elle se rappela ou plutôt quand' elle apprit qu'elle avait tué sa mère, elle fut terrifiée par la pensée de ce crime, le plus grand aux yeux de la nature, le second aux yeux de Dieu, pour qui le suicide est un crime plus grand encore, puisque c'est le seul dont Thomnie ne puisse pas se repentir; mais Dieu est juste, et la pauvre fille sut bien vite distinguer la difî'érence qu'il y a entre im crime commis pendant un accès de fièvre chaude et le crime volontaire. Elle comprit qu'elle n'était pas coupable, elle pleura sa mère tuée par elle-même comme elle l'eût pleurée tuée par un autre ou morte naturellement. Elle eut un chagrin, elle n'eut pas de remords.

Elle questionna Max, qui lui apprit comment les choses s'étaient passées. Elle s'émut douloureusement, mais tendrement, à ce récit, et ses principes religieux lui rendirent enfin sa tranquillité, tîlle, demanda la permission d'aller à la tombe de mada-* me Hubert; on la lui accorda, et à compter de ce jour elle fut guérie.

Iln'y avait plus de raisons pour qu'elle restât dans la maison où elle était depuis deux mois.' M. de Blaru constata cette guérison, qui lui fit le plus grand honneur, car l'aventure avait fait du bruit, et Catherine revint habiter avec son frère et son père, toujours dans le même état.

Ce fut un véritable deuil pour l'hospice lorsque îatherine le quitta, tant elle y était aimée, et elle-

'liO SOPHIE PRINTEMS

même, se rappelant vaguement y avoir été heureuse, promit d'y revenir de temps en temps voir la directrice et sa fille qui avaient été si bonnes pour elle. Elle ne se doutait pas alors que, quand Ken même elle n'eût plus voulu y revenir, la nécessité l'y aurait ramenée.

En effets Catherine avait recouvré la raison, mais non la santé, et chaque fois qu'elle avait une émotion un peu forte, cette émotion làisait vaciller sa raison, toujours près de chanceler encore. Un soir, le vieux Hubert avait eu une espèce d'attaque d'apoplexie. Lui, qui n'articulait jamais un son, il avait poussé un cri bien distinct; il avait appelé clairement à son secours Max et Catherine,

Quand la vie, enfouie depuis longtemps dans un corps humain décrépit et inerte, où elle ne se manifeste plus que par l'instinct animal, s'exprime tout à coup d'une manière intelligente et intelligible, il y a bien des chances pour qu'elle annonce la mort.

C'est l'âme alors qui, dans un effort suprême pour se dégager de la matière qui la comprime sous son poids, électrise un instant l'esprit d'une dernière étincelle, et permet une manifestation éphémère de la vie à l'être qu'elle va abandonner définitivement.

Eu entendant le cri de son père, Catherine avait eu peur et elle s'était trouvée mal.

Le médecin était venu. Le vieillard avait été sauvé, si Vm peut appeler être sauvé, revenir à rexistence automatique qui était la sieune depuis longtemps.

SOPHIE PRINTEUS 111

Catherine avait repris ses sens; mais toute la unit elle avait veillé, et elle avait senti bouillonner dans son cerveau le désordre qui avait eu un si fatal dénoûment pour sa mère.

Le lendemain, dès le matin, elle entra, habillée pour sortir, dans la chambre de son frère.

— Où vas-tu de si bonne heure, lui demanda celui-ci, et quel est ce petit paquet que tu as sous le bras ?

— Promets-moi de ne pas t'alarmer, lui dit Catherine.

— Q n'est-ce donc?

— Je vais à l'hospice.

— "Voir ces dames?

— Non.

— Qu'y faire alors ?

— Y passer quelques jours.

— Que t*arrive-t-il?

— Je redeviens un peu folle, continua Catherine avec une voix d'une douceur impossible à rendre, et cette fois, ajouta-t-elle en riant de façon à faire venir les larmes dans les yeux de son frère, et cette fois je n'aurais qu à te tuer, toi, qui m'aimes tant. Il ne faut pas, qu'en penses-tu ?

Max prit la ma n de c sœur.

— Tu vois, lui dit-eile, ma main est brûlante. J'ai la fièvre. Embrasse-moi et laisse-moi partir.

— Ce ne sera rien, Catherine, tu t'effraies à tort, reste ici.

— Ohl je ne m'eflPraie pas, mon ami. Je ne serai pas absente plus de huit jours, et, tu le sais hien, pendant ce temps-là, je ne suis pas malheu-

reuse. Seulement j'espère que, cette fois, je pourrai voir ma mère, comme je la vois souvent en rêve. Figure-toi qu'à minuit, elle ouvre ma porte, et elle entre dans ma chambre. C'est moi qui l'ai tuée; mais comme je n'en avais pas la volonté, elle n'est pas morte pour moi, elle vient me le dire.

Catherine passa la main sur son front. Elle sentait la pensée lui échapper.

— Adieu, dit-elle tout à coup, il n'est que temps*

— Je vais te conduire, Catherine.^ — Non, non.

Et la jeune fille se mit à courir, poursuivie de la terreur de n'avoir point assez de raison pour faire le chemin de la maison à l'hôpital.

Max courut après elle, lui prit le bras, et le frère et la sœur firent la route sans se dire une parole; mais Max sentait, aux tremblements du bras qu'il tenait sous Le sien, l'envahissement saccadé de ce mai étrange.

Quand ils arrivèrent à l'hospice, Catherine était complètement folle. Seulement, cette fois, l'attaque ne dura pas plus de huit jours. Au bout de ce temps, elle revint tranquillement à la maison; et depuis ce jour, quand elle sentait les sympômes de cette foUe intermittente qui était passée maintenant à l'état chronique, elle s'en allait toute seule à la maison d'aliénés, et quand Max rentrait, il trou-' vait un mot de sa sœur qui lui écrivait :

c Ne t'inquiète pas de moi, je suis foUe. b

La pauvre fille avait fini par prendre cette maladie en gaieté; car telle est la force de l'habitude

SOPHIE FEINTEMS 113

que,' comme elle ne souffrait ni moralement ni physiquement de ces absences périodiques de sa raison, elle et son frère avaient fini par en causer comme d'une chose toute naturelle, et même par en rire. Seulement^ quand ils en causaient ou en riaient ainsi devant quelqu'un, ce quelqu'un les croyait fous tous les deux.

Voilà quelle était et quelle avait été la vie de Max jusqu'au jour où nous faisons sa connaissance.

Depuis un assez long temps, Catherine avait recouvré toute sa lucidité, pour toujours. On l'espérait du moins.

C'est cette espérance qui explique la préoccupa* tion poétique de Max en rentrant après la signature du contrat de M. Théodore et de Sophie; car, chaque fois que le pauvre garçon était ou se croyait sinon heureux du moins tranquille, il retombait dans les tentation de la rime*

C'était sa folie à lui.

Laissons-le s'y livrer tout à son aise, puisqu'elle ne fait de mal à personne, et revenons à hos deux personnages principaux.

Le soir du contrat, avant de quitter M. Théodore, M. de Blaru lui avait dit d'une voix solennelle :

— Mon cher ami, j'ai à vous parler de choses sérieuses.

— A moi?

— A vous I

M. Théodore avait-il deviné de quoi il serait question? toujours est-il qu'il tressaillit.

Évidemment, cet homme avait toujours peur de quelque chose, même au milieu de son bonheur, et

SH SOPHIE PRINTEHS

M. de Blara surtout avait le don de le rappeler à cette peur.

— Eh bieni quand vous voudrez, reprit-il en ca* fhant le plus possible sa préoccupation.

— Demain matin, vie bonne heure, avant la cérémonie de la mairie et de l'église, serez- vous visible?

— J'irai vous voir.

— Je vous attendrai.

M. de Blaru s'éloigna après avoir serré la main de M. Théodore, qu'il laissa plus que préoccupé, qu'il laissa triste pour le reste de la soirée et mêmp de la nuit.

Le lendemain, à sept heures, le docteur frappait à sa porte.

Toute la nuit, M. Théodore avait été fort agité^ Aussi M. de Blaru le trouva-t-il déjà levé et la mine assez mauvaise. Nous devons même à la vérité de dire que si M. Théodore n'avait écouté que ses pressentiments, il n'aurait pas reçu le médecin.

Mais il n'y avait pas moyen de faire autrement.

On le lui annonça. Il se fit un visage aussi calme que possible et tendit les mains au visiteur matinal; mais, nous le répétons, malgré ses efforts, il était pâle. »i

— Vous êtes exact, dit-il d'un air enjoué, mais flans quitter des yeux les yeux du docteur, qui lui pénétraient littéralement dans les entrailles.

H6 SOPHIE PBINTEMS

— C'est la moitié de notre talent que l'exactitude, mon cher.

— En médecine, mais en amitié, peu importe. Un ami est moins exigeant qu'un malade.

— Pas dans un jour comme aujourd'hui, où les minutes sont comptées pour vous, et où chaque heure qu'on vous prend est une joie qu'on vous vole.

M. Théodore eût bien voulu maintenir la conversation sur ces banalités ; il reprit :

— Quel temps fait-il?

M. de Blaru, à ce mot si inutile en pareille circonstance et à un rendez-vous si matinal, ne put s'empêcher de sourire, et peut-être éprouva-t-il un sentiment de pitié pour le patient, car, plus il considérait M. Théodore, plus il restait convaincu que celui-ci se doutait de la raison de cette visite et en craignait le résultat. Il n'y avait, du reste, pour cela, qu'à voir la figure qu'il faisait, comme on dit vulgairement, et à se rappeler les questions qu'il lui avait faites le jour où ils avaient déjeuné ensemble. M. de Blaru laissa donc un peu de répit à M. Théodore, d'autant plus que, par quelque chemin que ce fût, il était toujours sûr d'en arriver où il voulait, et il répondit :

— Il fait un temps superbe.

— Allons, tant mieux. Qu'avez-vous fait hier en nous quittant?

— Je suis rentré chez moi,

— Tout de suite?

— Oui.

— Vous ne vous êtes pas trop ennuyé à cette petite «oirée?

SOPHIE PKINTEMS 117

— Pas da tout. Quelle surprise vous nous ménagiez, gaillard I

— Une surprise?

— Oui, faites donc l'étonné ; vous savez bien ce 411e je veux dire. Vous avez voulu jouir de l'effet en masse que produirait la beauté de mademoiselle Printems, de votre femme. Voilà pourquoi vous l'avez montrée à tous vos amis à la fois.

— Je vous assure...

— Ne vous en défendez pas. C'est tout naturel, et je comprends bien cela.

— Ainsi, vous l'avez trouvée jolie.

— Charmante.

— Vous êtes un homme de goût, c'est flatteur pour moi.

— Mais, mademoiselle Sophie doit être d'une santé un peu délicate.

A ce mot, M. Théodore eut un mouvement de joie. 11 crut en effet que c'était de sa femme que le docteur venait lui parler, et que ce n'était pas, comme il l'avait cru jusqu'à ce moment, que ce n'était pas lui, Théodore, qui motivait la visite du docteur.

— En effet, répondit-il, elle a les apparences d'une santé un peu faible ; cependant, elle n'a jamais été malade ; sa mère me Ta dit. Craindriez-vous quelque chose pour elle, mon cher docteur, il faudrait me le dire?

— Non, non, il ne s'agit pas d'elle.

Les émotions revinrent à M. Théodore.

Le docteur reprit :

— Je connais ces organisations-là à qui la nature donne juste ce qu'il faut oour vivre et qui vivent

longtemps^ mais à la condition qu'elles n'empiéteront pas sur le programme de leur nature spéciale, et qu'elles ne dépenseront, chaque jour, que la somme d'existence qui leur est quotidiennement départie. Le moindre emprunt sur le lendemain peut les ruiner. Une émotion les fane, ime douleur les abat, une passion les tue. C'est ce que nous appelons les femmes nerveuses.

Mais si elles veulent, comme mademoiselle Sophie a fait jusqu'à ce jour, se coucher d'assez bonne heure, se lever un peu tard, ne connaître d'autre fatigue que la fatigue hygiénique du grand air, avoir une régularité dans leurs repas, une grande harmonie dans leurs habitudes, ne pas trop fatiguer leur esprit, ne pas trop demander à leur cœur, elles peuvent aller ainsi jusqu'à quatre-vingts ans.

n en est d'elles, au moral comme au physique, des gens qui ont quinze cents Uvres de rentes. Ces gens-là peuvent manger en un an, en six mois, en «ne semaine, les trente mille francs qui forment le capital de leur revenu, risque à mourir de faim ou à se brûler la cervelle après; mais, s'ils bornent leurs désirs à la mesure de leur position, s'ils se disent : J'ai tant à dépenser par jour, et s'ils ne dépensent jamais un sou de plus, je n'afQrme pas qu'ils s'amuseront beaucoup, surtout dans les commencements de cette vie-là; mais je crois qu'ils s'y feront peu à peu, qu'ils finiront par y trouver des jouissances réelles et, ce qui est quelque chose, la consolation de pouvoir se dire avec certitude : Je ne serai jamais malheureux I

SOPHIE PRINTEM& ït&

— Vous êtes un véritable philosophe, mon cher monsieur de Blaïu.

— Notre profession, notre art, notre science, notre métier, on peut choisir le mot selon la valeur de l'individu qui exerce, ont besoin de savoir beaucoup de choses qui, au premier abord, peuvent paraître inutiles. Le médecin qui ne sait pas un peu de physiologie, qui n'a pas le sentiment psychologique» et qui, par conséquent, n'est pas capable de procéder, pour arriver à la guérison de son malade, par le» influences morales ; qui croit avoir tout fait quand il a coupé un membre ou ordonné le remède thërapeutique correspondant traditionnellement à la maladie qui lui demande secours, ce médecin-là est sot, il est plus que sot, il est dangereux. Tout se tient, tout se lie dans la nature, l'esprit et le corps, l'âme et la matière, et nous avons besoin bien souvent du concours de la confiance et même de la confession de /une pour arriver à soulager l'autre.

En disant cette dernière phrase, sur les mots de laquelle il avait appuyé sensiblement, M. de Blara avait regardé M. Théodore, et celui-ci avait compris que le docteur en arrivait où il fallait tôt ou tard qu'il en arrivât. Il n'eut plus à en douter quand il l'entendit reprendre :

— Ainsi, il est telle maladie physique, parmi les plus graves, parmi les plus dangereuses, parmi les plus effrayantes, qui a une cause morale et, cette cause trouvée, la maladie n*est plus rien à guérir» Mieux que personne, vous êtes à même de comprendre cela, mou cher Théodore, car chez vous le moral a beaucoup de puissance, et je me rappelle qu*il y a

•120 SOPHIE PRINTBMS

quelque temps, un matin que nous avions déjeuné ensemble, le jour justement où vous m*avez annoncé votre mariage, je me rappelle que vous étiez ému, agité, fiévreux. Ne m'avez-vous pas questionné? Ne vous croyiez-vous pas malade?

— C'est vrai; vous m'avez répondu que je n'avais rien à craindre.

— Justement parce qu'à cette époque, tout en vous voyant assez souvent, tout en vous portant le plus grand intérêt, n'ayant jamais eu l'occasion de vous donner des soins particuliers, je n'avais pas étudié assez l'influence morale que subit votre organisation; mais aujourd'hui...

— Mais aujourd'hui?- répéta M. Théodore en se levant comme pour échapper à l'étreinte réelle où l'enfermait le regard du médecin.

— Mais, aujourd'hui, continua M. de Blaru, il est de mon devoir, en face des circonstances nouvelles ;de votre existence, de vous donner quelques conseils,

— Merci, mon cher docteur, mais je ne suis pas malade.

— Je ne dis pas que vous le soyez, mais vous pouvez l'être, et mieux vaut prévenir un mal que d'avoir à le combattre, dùt-on en triompher. Écoutez donc.

— Je vous écoute. "

Évidemment, à la façon dont M. Théodore se rassit, il était facile de voir qu'il venait de prendre une résolution.

— Avez-vous jamais été malade? demanda le médecin.

— Je ne me le rappelle pas.

— Même étant enfant?

SOPHIE PKINTEHS 121

«— Même étant enfant,

— Et des indispositions, en avez-voua eu?

— Non.

M. de Blaru comprit le parti pris de M. Théodore, n voulut en avoir raison, et pour cela il trouva un assez bon moyen.

— Ainsi vous n'avez jamaii été soujQfrant? \

— Jamais.

— Tant pis I

Le coup avait porté.

— Tant pis I s'écria M. Théodore, pourquoi donc cela?

-— Parce que la nature humaine a besoin, de temps en temps, aux transformations périodiques du corps, de quelques-unes de ces petites secousses où elle puise certainement un élan nouveau. Il est bien rare qu'on y échappe, et j'aimerais mieux pour vous, que vous eussiez subi la loi commune.

— Lorsque je vous dis que je n'ai jamais été malade, reprit M. Théodore, je ne mens pas ; car je ne puis compter comme des maladies des alitements de deux ou trois jours, ces petites fièvres que le repos et un peu de tisane détruisent bientôt. Cqs indispositions-là, oui, je les ai eues comme tout le monde; mais ce n'est pas là ce qu'on appelle des maladies...

— C'est tout ce que je vous demandais, et puisque vous m'avez compris et que vous vous êtes rappelé ces détails, peut-être vous en rappellerezvous d'autres. ^

— Interrogez, mon cher docteur, puisaue cela vous intéresse.

122 SOPHIE PRINfÈMS

— Quel âge aviez-vous quand votre mère est morte?

— Elle est morte en me mettant au monde.

— Et votre père?

— J'avais vingt ans quand je l'ai perdu.

— Vous aviez toujours vécu avec lui ?

— Toujours.

— Où?

— A la campagne.

— Il était d'une forte santé ?

— Très-forte.

— De quoi est-il mort?

— D'une attaque d'apoplexie*

— En avez-vous ressenti un grand chagrinT

— Oui.

— Très-grand?

*— Très-grand,

— Mais ce chagrin, si grand qu'il ait été, n'a pas eu de manifestation exceptionnelle, de crise nerveuse, il a été tout intérieur ; il vous a causé une grande prostration, un grand abattement, mais voilà tout?

— Avez-vous eu dans votre vie d'autres douleurs que celle-là?

— Non.

— Avez-vous eu de grandes joies?

— Jamais.

— Enfin vous ne vous rappelez pas avoir eu de secousses morales inattendues qui aient ébranlé, pendant un temps plus ou moins long, tout votre système nerveux et qui aient laissé des symptômes.

SOPHIE PEINTSMS i23

comment dirai-je, des symptômes périodiques, se représentant, moins forts, aux anniversaires de ces secousses, soit tous les ans, soit tous les mois ?

— Non, docteur.

— La nuit, votre sommeil est bon?

— Oui.

— Long?

— Sept heures et quelquefois huit.

— Sans rêve ?

— Sans rêve.

— Jamais, à votre réveil, vous n'avez éprouvé une lassitude plus grande que lorsque vous étiez le plus fatigué, soit après ime course, soit après un travail?

— Jamais.

-^ Allons 1 je m'étais trompé.

— Que croyiez-vous donc, docteur?

— Rien, rien.

— Dites-moi tout, au contraire ; car vous m'avez fait subir un véritable interrogatoire, et c'est bien le moins que je sache, continua M. Théodore en riant^ pourquoi je suis acqtdtté.

— Je vous aime beaucoup, mon cher Théodore, et je vous croyais "des dispositions à un mal qui n'est rien, quand on le prend à temps, mais qui peut-être dangereux, si on le néglige. Vous ne l'avez pas. Tant mieux pour vous, et n'en parlons plus.

— Mais comment se fait-il que vous me parliez seulement aujourd'hui de ce mal, puisque vous me connaissez depuis longtemps ?

— Parce que, seulement depuis quelques jours et surtout hier, je vous ai vu sous l'empire d'une émo- '

124 SOPHIE PRINTEHS

tîon vive de plus en plus forte à rapproche de votre mariage qui vous impressionne vivement, ayouez-le.

— C'est vrai 1

— Si vous aviez eu le mal dont je vous parle, cette émotion, poussée à un point plus élevé, eût pu vous être nuisible, non-seulement à vous, mais à votre femme. Je vous ai tenu là sur la sellette, ajouta le docteur en riant, mais c'était pour votre bien ; et maintenant, vous avez un passe-port d'immortalité.

Théodore ne répondit rien.

— Adieu, cher ami, reprit M. de Blaru, nous allons nous revoir à l'église.

En même temps, le docteur serrait les mains de son client et s'apprêtait à prendre congé de lui ; mais, tout à coup, ses yeux se fixèrent sur le front de M. Théodore, et une de ses mains toucha du bout d'un doigt le point qu'il regardait avec une grande attention.

— Qu'est-ce que cette ligne blanche que vous avez là? demanda-t-il.

M. Théodore tressaillit.

— C'est une cicatrice, répondit-il.

— Quelle blessure I Comment diable vous l'êtesvous faite?

M. Théodore hésita.

— C'est un secret? demanda M. de Blaru; gardei> le, cher ami, gardez-le.

. — Voyons, docteur, asseyez-vous, fit M. Théodore plus pâle qu'il ne l'avait jamais été, et puisque vouft le voulez absolument, je vais tout vous dire.

xir

— Voyons, mon cher Théodore, parlez avec confiance, reprit M. de Blaru.

C'était charité que de donner cet encouragement à ce pauvre homme, car il était en proie à une extrême agitation

— Eh bien I docteur, c'est la vérité ; il se passe en moi des choses que je ne m'explique pas et qui m'épouvantent quelquefois. J'ai toujours eu l'idée que j'étais atteint d'une maladie terrible, mais je n'ai jamais eu le courage de l'avouer. Vous l'avez deviné, je ne puis alors me taire. Tâchez de me tranquilUser, mon cher docteur, de me guérir, car il y a des jours où je suis bien malheureux-

M. Théodore avait presque des larmes dans les yeux.

— Je suis votre ami. Dites-moi tout, reprit le docteur. Si je vous questiomie, n'en doutez pas, c'est pour votre bien.

M. Théodore serra la main du médecin.

— Je vais vous dire> continua-t-il, où je crois que le mal, s'il existe, a pris sa source.

— C'est cela.

— Vous le savez mieux que personne, les hommes si prompts à se croire malades le sont beaucoup moins à l'avouer à ceux-là mêmes qui peuvent les guérir. Le malade croit toujours qu'il pourra tricher la science; et, après s'être exagéré les effets de sa jmaladie, il se plait, à mesure qu'il s'en éloigne, à Iles croire sans importance, et, en se voyant rentrer dans les habitudes régulières et normales de sa vie, il se figure que ces effets ne se renouvelleront plus. Il a peur de l'homme qui lui dirait : Vous ne vous êtes pas trompé, vous avez telle maladie. Tout à l'heure encore, j'ai reculé tant que j'ai pu. Maintenant, il serait aussi imprudent à moi de vouloir vous tromper qu'il était naturel que j'essayasse de me tromper moi même* Voici donc toute la vérité.

A— Je vous écoute.

a — J'avais cinq ans à peine, et, bien que je fusse alors dans un âge dont la vie garde rarement le souvenir, je me rappelle, comme s'il avait eu lieu hier, l'événement que je vais vous racouter. Je vous l'ai dit, ma mère était morte. Mon père habitait la province et j'étais élevé par cette tante que vous avez vue à la signature de mon contrat et qui, déjà

veuve, tenait sa maison. Elle a toujours eu ces traits secs et durs que vous lui connaissez. Elle ne paraîtra jamais plus vieille et n'a jamais été plus jeune. Seules, ces femmes à qui la nature refuse des enfants, ont cette sécheresse et cette dureté de visage que la maternité adoucirait instantanément.

» Il est bien rare qu'un homme ne se rappelle pas avoir eu, dans son enfance, une tante, une cousine, une vieille parente quelconque dans le genre de la mienne. On dirait que Dieu, pour exercer le plus tôt possible aux désenchantements Tenfant qu'il a déshérité de sa mère, se plait à lui substituer, auprès du berceau, un être qui, en la lui faisant regretter encore davantage, soit déjà la preuve que tout n*est pas tendresse et sympathie dans ce monde. Ces détails sont à peu près inutiles aux faits que j'ai à vous apprendre, mais ils aideront cependant à vous expliquer ma propension naturelle à la tristesse et à la sauvagerie. »

— Racontez les choses comme elles vous viendront. Rien n'est inutile.

ce — C'est qu'aujourd'hui, docteur, au moment où je croyais être heureux, en^btenant devant Dieu la main d'une femme que j'aime, peut-être trop, je ne puis oublier, puisque je fais un retour sur le passée que ce serait la première fois de ma vie que je l'aurais été, et que le ciel m'eût peut-être dû ce dédommagement. Selon toute probabilité, il me le refusera. 11 y a des êtres condamnés d'avance. »

— Allons, cher ami, ne vous désespérez pas.

a — Bref, continua M. Théodore en passant la main sur son front, comme pour en chasser le

128 SOPHIE PRTNTEMS

superflu de son émotion intérieure ; bref, ma tante ne m'aimait pas du tout, et mon père n'avait pas,' je crois, beaucoup le temps de m'aimer. Il voyageait^ s'absentait souvent, et pendant ses absences j'étais encore plus sévèrement traité.

» A la moindre peccadille, j'avais le fouet, et je contractai, dès mes jeunes ans, une facilité de larmes qui ne m'a jamais quitté et qui me fait encore, par moments, faible comme une femme devant certaines impressions personnelles ; car, je dois vous le dire aussi, docteur, je me crois égoïste au fond, et le mal des autres m'émeut médiocrement.

» J'ai eu, si jeune, à me défendre contre de telles injustices, que mon cœur, au lieu de s'ouvrir en charité, comme il est naturel et facile au cœur des enfants, s'est resserré peu à peu dans le sentiment de sa défense personnelle. Les premières sensations sont les plus fortes et laissent des traces profondes, La crainte première que j'ai eue des gens qui m'entouraient, si'est changée, quand j'ai grandi et reçu des forces plus grandes pour lutter, en défiance d'abord, en indifférence, puis en égoïsme, et j'ai vécu jusqu'ici entr^ne grande timidité inhérente à ma nature et une très-malheureuse propension à haïr tout de suite tout être de qui je croyais avoir tôt ou tard quoi que ce soit à redouter.

» Je n'aijamaisfait de mal à personne, parce qu'on ne m'en a pas fait ; mais je me sens méchant et je me suis découvert parfois de très-mauvais instincts. Pardon encore, j'oubhe que c'est une consultation physique que nous faisons en ce moment et non une confession morale.

t Pour. en revenir à ce que vous désirez savoir, à cinq ans j'habitais au fond du jardin une petite chambre où je couchais seul. Un domestique couchait au-dessous de moi. A neuf heures on m'amenait là, on me déshabillait, on me mettait au lit, on me faisait faire durement ma prière, on éteignait ma lumière et on me laissait seul.

» J'avais quelquefois des peurs effroyables, je ne dormais pas, je pleurais silencieusement, car je n'osais crier dans la crainte d'une correction. Le vent dans les arbres, les craquements des vieux meubles, le pas du domestique dans l'escalier, l'aboiement nocturne des chiens de la campagne, le roulement d'une voiture sur la route, le chant des paysans avinés dans les nuits du dimanche au lundi, tout cela mé donnait des battements de cœur horribles et me faisait me cacher la tête sous mes draps avec des frissons mortels ; ou bien je me levais et j'allais, pieds nus, écouter à la porte, que j'essayais inutilement d'ouvrir.

» Pendant ces insomnies, mon imagination d'enfant, déjà excitée par ces craintes naturelles, se créait des fantômes imaginaires. Les bruits de chaînes, les fantômes blancs, les morts, rien n'y manquait, et quand je parvenais à m'endormir, je me réveillais en sursaut, couvert d'une sueur froide de la tète aux pieds.

X) Deux ou trois fois, j'avais demandé timidement à mon père de me faire coucher près de lui, mais il m'avait répondu :

» — n faut s'habituer à tout. Il faut que tu sois un homme.

130 SOPHIE PBINTEMS

» Et Ton m'avait laissé dans mon pavillon.

» J*ai toujours eu Vidée que ma tante aurait voulu me voir mourir. Elle est avare, elle aime l'argent, elle a les vices mesquins qui font vivre longtemps ; elle se doutait que mon père mourrait avant elle, et si, moi, j'étais mort avant lui, elle aurait hérité de notre petite fortune. Je ne me faisais pas, bien entendu, ces réflexions quand j'avais cinq ans, mais je me les suis faites depuis.

» Tout ce que je viens de vous dire là n'est pas une digression. Cela vous explique, par les causes premières, la faiblesse de mon organisation et mon impressionnabilité facile. »

En parlant ainsi, M. Théodore avait repris peu à peu courage. Il s'énonçait assez facilement, il ne souffrait pas, il allait se marier dans quelques heures, il s'enhardissait à trouver les choses régulières autour de lui, et l'espérance lui "revenait, f

L'espérance est dans le cœur de l'homme, comme le liège dans l'eau. On parvient quelquefois à le chasser au fond, mais il remonte toujours à la surface.

M. Théodore continua.

« Une nuit, je dormais, par hasard, quand il me sembla tout en dormant qu'on m'étranglait et que j'allais sufî'oquer. Je me réveillai et je voulus crier, mais à peine eus-je ouvert la bouche, que je me sentis étouffer bien davantage encore.

» Ma chambre était complètement obscure et pleine de fumée. Je sautai de mon Ut pour courir à la porte, mais je ne pus la gagner; la respiratiou me manqua et je tombai.

D n me sembla que tous les démons de l'enfer tournaient autour de moi en me donnant des coups sur la tête. Je compris que j'allais mourir, sans pouvoir m'expliquer comment je mourais.

D Cependant j'entendais au-dessous de moi un ronflement que je ne pouvais m'expliquer, et le parquât ou plutôt le carreau sur lequel j'étais tombé commença de s'échauflTer. Je n'osais plus ouvrir la boucbe dans la crainte d'avaler cette épaisse fumée qui avait déjà failli m'étouffer une fois, et le sentiment de la vie ne pouvant plus lutter au dehors, il luttait intérieurement.

D Je criais en moi, pour ainsi dire, et je souffrais comme un damné. Tout à coup une grande lueur éclaira ma chambre; une langue de feu, poussée par le vent, passa sous la porte et vint, comme la langue d'un démon, rouge et brûlante, lécher les draps de mon lit.

» Je voyais la fenêtre, je sentais bien que l'ouvrir ce serait vivre, mais il n'y avait pas à le tenter : ma vie sembla me passer sur tout le corps comme le vent passe sur les blés en les courbant; arrivée à la tête, elle me fit froid et je restai sans connaissance.

» Le domestique s'était endormi sans éteindre sa chandelle. Le feu avait pris à son lit. Le malheureux s'était réveillé dans les flammes ; il avait eu peur ; il s'était sauvé sans même appeler au secours. Ma chambre était au-dessus de la sienne, mais il n'y pensait pas.

t» Enfin, des voisins virent le feu, on arriva au secours et je fus sauvé; mais j'avais eu tellement peur, toute mon organisation avait ressenti une

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» Je traversai la plaine sans aucune préoccupation, les mains dans mes poches et chantonnant.

» Je voyais, à une portée de fusil, le petit bois touffu et faisant masse dans la nuit avec sa route nette et crayeuse qui le coupait par le milieu et qui était celle que je devais suivre.

» Au bout de cinq minutes, J'y entrais.

» J'y avais à peine fait cent pas, qu'après avoir machinalement Aivé les yeux et regardé devant moi, je m'arrêtai tout à coup.

» J'avais vu distinctement de grandes ombres blanches sous les arbres, et ces grandes ombres couraient sur moi. &

— Tenez, docteur, fît M. Théodore, touchez mes mains ; rien qu'au souvenir de cette soirée, la fièvre me gagne et l'eau me coule.

— Continuez, mon cher Théodore, continuez, M. Théodore reprit :

« Je sentis littéralement mes cheveux se dresser sur ma tête; j'étais cloué à ma place; un nuage de sang me passa sur les yeux. Impossible de faire un pas en avant, impossible de fuir, impossible de crier, et toujours les figures qui se rapprochaient. Tout à coup il me sembla qu'une massue me tombait sur la tête, et, jusqu'au lendemain matin, où je me réveillai, parfaitement calme sur la route, je ne me rendis plus compte de rien.

Seulement j'avais du sang sur ma chemise, et il me sepablait en avoir à la figure. Je revins chez mon père, qui me croyait rentré depuis la veille; je montai dans ma chambre sans lui rien dire, et je me regardai dans une glace. J'avais le front fendu là où

VOUS avez vu ma cicatrice ; mais, je vous le répète, je ne souffrais aucunement, et même je n'avais jamais été si alerte et si gai. Mon père me demanda ce que je m'étais fait au front; je lui dis tout simplement que j'étais tombé. »

— Sans lui faire part des incidents qui avaient précédé et motivé cette chute?

— Oui, fit M. Théodore en rougissant, sans entrer dans aucuns détails.

— Pourquoi?

— Parce qu'il était inutile d'alarmer mon père.

— Et de cette aventure?...

~ Eh bien?

— Vous n'avez pas gardé d'autres traces que cette cicatrice?

— Oh ! puisque j'ai commencé, docteur, j'irai jusqu'au bout.

« Depuis rîette époque, continua M. Théodore, je suis certain que les mêmes crises se sont renouvelées sans que je puisse cependant dire dans quelles ckconstances, car elles ont eu lieu sans cause apparente, au moment où je m'y attendais le moins, en plein jour pendant mon ti^avail, la nuit pendant mon sommeil. Elles ne m'ont jamais causé la moindre douleur ; et, bien que souvent je retrouvasse sur mon corps et autour de moi les preuves de leur app'aritioii, jamais elles n'ont laissé de traces dans mon esprit : seulement, comme elles avaient fini par devenir presque périodiques, aux approches des époques où il y avait chance qu'elles se manifestassent, je tombais dans une sombre inquiétude qui dégénéra bientôt en une véritable hypocondrie.

SOPHIE FEINTEMS 135

» Deux ou trois fois après être sorti de chez moi; parfaitement portant, jouissant de Texercice plein et entier de tous mes facultés, je m'étais retrouvé^ le lendemain, dans mon lit, sans me rappeler où j'avais passé le reste du jour précédent, où j'avais été, quelles personnes j'avais vues, comment je m'étais couché. Je sentais bien qu'il avait dû se passer dans ma vie de la veille quelque chose d'extraordinaire; mais quoi? il m'eût été impossible de le dire. Il y avait une lacune de quelques heures dans mon existence. Voilà tout ; et encore, par moment, j'en aurais douté, si je n'étais revenu à moi le plus souvent, étendu sur mon tapis au milieu de ma chambre, les bras meurtris ou le visage ensanglanté. Les personnes qui m'entouraient avaient dû être forcément dans la confidence de l'état où j'avais été, puisqu'elles m'avaient porté secours; mais ce qu'était cet état, je n'arrivais pas à m'en rendre compte. Il ne m'en restait que la conviction que je devais être un objet d'horreur, une créature repoussante pour ceux qui m'entouraient, et j'ai passé des journées entières à pleurer, mes portes closes, pour que nul ne me surprit.

» Je ne voulais plus voir personne. Il me semblait que tous les regards m'épiaient, me raillaient, lorsqu'ils ne me fuyaient pas. Cette préoccupation perpétuelle, qui, je vous le répète, avait fini par dégénérer en misanthropie, ne faisait qu'augmenter l'irritabilité nerveuse où le mal avait pris naissance, et je voyais les accès devenir de plus en plus fréquents.

» Jamais je n'ai osé consulter un médecin ; je m'é-

tudiais moi-même, J'espérais me guérir tout seul,' puis, comme j'avais entendu dire que ce mal, si c'était bien celui que je redoutais, était incurable, je voulais en douter encore.

» Aux vacances dernières, je partis pour la campagne, espérant que le changement d'air me ferait du bien.

x> C'est alors que je liai connaissance avec mademoiselle Printems.

» Dès que je me trouvai en rapport avec cette jeune fille, je ne sais comment cela se fit, mais je sentis en moi un bien-être du meilleur augure. Je me mis à la voir tous les jours, soit chez elle, soit à la promenade, soit chez quelque amie, avec cette superstitieuse espérance que le mal ne trouverait plus à se placer au travers d*urie habitude régulière de mon cœur et de mon esprit. En efî'et, est-ce hasard, est-ce une influence magnétique? deux grands mois se passèrent sans que je fusse inquiété.

» Je crus aussitôt que mon salut était en cette jeune fille. L'habitude de la voir devint un besoin, une nécessité, de laquelle est né bien vite un sentiment dé reconnaissance mystérieuse qui m'a amené à ne plus pouvoir supporter l'idée de vivre sans elle.

» Quand je suis revenu à Paris, quand je me suis vu loin de Sophie, l'inquiétude m'a repris, et c'est alors que je suis allé vous trouver, que j'ai déjeuné avec vous et que je vous ai annoncé mon mariage, pensant que si j'étais réellement atteint de la terrible maladie qui m'effrayait tant, vous deviez le savoir, vous qui me connaissiez depuis un temps assez long.

et que, sons un prétexte ou sous un autre, vous me conseilleriez de ne pas me marier.

» Vous ne m'avez rien dit, donc je n'avais rien à craindre.

» Du reste, mon parti était bien pris. Dans le cas où j'aurais été forcé de rompre ce mariage, je me serais certainement tué, car je n'aurais pas voulu condamner cette pauvre femme à un mari comme celui que- j'aurais été, et, je vous le répète, je n'aurais pas pu me faire à l'idée de ne pas être son mari,

» Sophie est arrivée. Je n'ai jamais été si heureux que depuis qu'elle est ici, et j'allais sans doute perdre jusqu'au souvenir de mes terreurs d'autrefois, car vous avez vu hier comme j'étais gai; quand vous m'avez dit : Il faut que je vous parle de choses sérieuses. J'ai pressenti tout de suite de quoi il serait question ; j'ai passé une mauvaise nuit, et j'ai fait tout mon possible pour dérouter votre science; mais rien ne vous échappe, et j'ai dû tout vous dire. Maintenant, docteur, que me reste-t-il à faire? »

— Il vous reste à vous marier, mon cher ami.

Toutes vos craintes ne sont que des enfantillages.

— Vous en êtes sûr?

— Oui.

— Ah! docteur, que vous me rendez heureux I

— Seulement, un conseil.

— Dites.

— Vous êtes une natiure impressionnable, et les trop grandes émotions vous seraient nuisibles. Voil& tout : ce que je vous dis là, je vous l'ai déjà dit une fois. Et maintenant, cher ami, soyez heureux. D'un autre côté, s'il vous arrive jamais quelque déception,

138 SOPHIE pkintëms

comme il peut en arriver à tout homme, soyez fort, et ne lui donnez pas plus d'importance qu'elle n'en méritera.

— Merci, cher docteiu*; je suis heureux, et grâce à ce bonheur, je me sens brave.

— A quelle heure vous mariez-vous ?

— A midi.

— Et il est?

—• Neuf heures*

-«- A midi donc, vous me verrez à la mairie, pids à l'église.

M. de Blaru s'apprêta à quitter M. Théodore.

Celui-ci le retint un moment, et, lui prenant la main :

-— Docteur, lui dit-il, votre visite de ce matin m'aura rendu un grand service. Vous ne m'avez pas trompé; n'est-ce pas; mes craintes étaient bien sans fondement?

— Je vous le répète.

— Je n'étais qu'un malade imaginaire?

— Ce que nous appelons un maniaque.

— C'est que, voyez- vous, si j'avais été atteint de cette terrible maladie dont j'ai cru avoir tous les symptômes, je n'aurais pas voulu condamner une innocente créature comme Sophie à vivre avec moi, et quoique les choses soient bien avancées, j'aurais tout rompu.

— Vous auriez fait cela? dit vivement M, de Blaru.

— Oui; mais heureusement...

'-— Mais, heureusement, vous avez raison^ vous 'VOUS portez comme moi, ce qui n'est pas peu dire; Allons, adieu, ou plutôt à midi.

SOriIIE TRINTEMS 139

Le docteur prit congé de M. Théodore, qu'il laissa »out joyeux. Une fois sorti de l'appartement, M. de Blaru descendit rapidement les escaliers, remonta dans sa voiture et se fit conduire chez madame Printems.

Au moment où il y arriva, madame Printems était dans la chambre de sa fille, qui avait passé une partie de la nuit à songer au grand changement que la journée du lendemain allait apporter dans sa vie, et la mère et la fille, se tenant la main, se faisaient de nouveau le serment de ne pas se quitter.

Cependant Sophie pleurait.

— Pourquoi pleures-tu? lui disait sa mère, tu seras heureuse, je te le promets.

— Le croyez- vous, ma mère?

— Oui; d'ailleurs, ne serai-je pas toujours là? Et elles s'embrassaient avec émotion.

— Ton mari t'aime. Toutes ses pensées sont à toi. n n'a en vue que ton bonheur, et au moins tu auras un appui, si tu venais à me i^rdre.

En ce moment la femme de chambre entra, -ï- Qu'y a-t-il? demanda madame Printems.

-~ Madame, il y a là un monsieur qui demande & vous parler.

— Son nom.

— Le docteur de Blaru.

— Oui, ma mère, dit Sophie, vous savez, ce jeune médecin que M. Théodore nous a présenté hier.

— Dites-lui, fit madame Printems, qu'il nous est impossible de le recevoir à cette heure. <*

— C'est à madame seule qu'il veut parler. li dit

140 SOPHIE PKINTEBIS

qu'il a à lui apprendre des choses de la plus grande importance et qui ne souffrent pas de retard. La mère et la fille se regardèrent.

— Faites-le entrer au salon, dit madame Printems. Je suis à lui tout de suite.

— Qu'est-ce que cela signifie? continua-t-elle, quand la femme de chambre fut sortie.

— Sans doute il vient de la part de M. Théodore.

— Sans doute.

Madame Printems passa dans le salon où le docteur l'attendait déjà.

— Pardonnez-moi, madame, lui dit-il, cette visite matinale^ mais U est de mon devoir de vous la faire, car je n'ai pas trop de temps devant moi pour empêcher un grand malheur.

— Un grand malheur, monsieur 1 Vous m'effrayez, parlez vite.

— Vous aimez votre fille, madame?

— Vous le demandez ?

— Et vous voulez yi'elle soit heureuse?

— Je prie Dieu tous les jours pour cela.

— Eh bien I madame, vous n'avez pas une minute à perdre. Prenez la poste, et emmenez-la.

— Que je l'emmène, où?

— Où vous voudrez, madame, pourvu qu'on ne sache pas où elle est.

— Excusez-moi, monsieur, mais si c'est une plaisanterie...

— Je ne plaisante pas, je n'ai jamais été si sérieux.

— Alors, monsieur, vous oubUez que ma fille se marie dans deux heures*

— jje ne l'oublie pas. Seulement le mariage ne peut avoir lieu.

— Que dites-vous là?

' — La vérité.

*— Que se passe-t-il donc?

— n se passe^ madame^ que je viens d'apprendre une chose dont je me doutais depuis longtemps et dont je me serais assuré plus vite pour vous en prévenir plus tôt, si je n'avais pas vu mademoiselle votre fille hier seulement pour la première fois. Elle m'a inspiré la sympathie toute naturelle que commandent sa jeunesse^ sa beauté^ sa candeur^ toutes ses qualités et toutes ses vertus qui se révèlent au premier coup d'oeil, et je ne puis pas permettre qu'elle contracte une union qui ferait son malheur étemel, M. Théodore ne peut être son mari.

— Les raisons, monsieur, au nom du ciel, les raisons.

— Avez-vous entendu parler, madame, d'une maladie terrible^ effrayante, hideuse^ qui donne à ceux qui en sont atteints les convulsions de la rage^ qui est héréditaire comme le péché originel, qui mène à la folie furieuse, qui fait de Thomme, en de certains moments, une bête fauve dont tout le monde s'écarte avec effroi, qui n'a pas de cause connue, pas de guérison possible, qui injecte les yeux de sang, qui emplit la bouche d'écume et qui se communique rien que par la terreur qu'elle cause?

— L'épilepsie?

—Oui.

— Eh bieni monsieur? fit madame Printemps pâle et tremblante.

— Eh bien! madame, donneriez-vous votre Me à un homme frappé de ce mal effrayant.

— Jamais! jamais! répondit madame Printems d'une voix effrayée.

— Emmenez-la donc vite, car Thomme qu'elle va épouser, sur ma foi de médecin et d'honnête homme, est atteint d'épilepsie.

Madame Printems poussa un cri et courut vers la chambre de sa fille au moment où Sophie, atterrée par ces éclats de voix, apparaissait sur le seuil, vêtue de blanc.

— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle de sa voix douce. «— Mon enfant! s'écria la mère en la saisissant

dans ses bras comme si elle eût eu peur qu'on ne vînt l'en arracher. Dieu soit loué! il est temps encore. Oh! tu ne me quitteras plus maintenant.

^ — Qu'est-ce donc? ma mère.

Madame Printems, en proie à la plus grande agitation, apprit à sa fille ce que M. de Blaru venait de lui apprendre. Sophie pâlit légèrement à ce récit, mais au grand étonnement de sa mère et du docteur, elle ne parut pas s'en émouvoir. Elle se dégagea des bras qui l'enlaçaient, et marchant vers M. de Blaru :

— Tout cela est bien vrai, demanda-t-elle, vous me le jurez, monsieur?

•— Je vous le jure, mademoiselle.

— M. Théodore a-t-il une famille pour le soigner?

— Non.

— Connaissez-vous un moyen de le guérir?

•— Aucim.

-— Croyez^ous qu'il m'aime?

— J'en suis sûr.

SOPHIE PAINTEMS ^143

— Si je partais maintenant, pensez-vous qu'il en pourrait mourir ?

— Peut-être; mais...

— Je vous remercie du bon office que vous avez voulu me rendre, monsieur, mais je suis fiancée à M. Théodore depuis hier. Il n'a pas d'autre famille, pas d'autre affection que moi. C'est mon devoir de le soigner, quel que soit le mal dont il souffre. Dans deux heures, j'épouserai M. Théodore; et, Dieu aidant, nous le sauverons, j'espère.

Madame Printems et M. de Blaru ne trouvèrent rien à répondre à Sophie. Ils la regardèrent avec admiration et se turent avec le sentiment de leur infériorité. Il était impossible, en effet, de s'élever plus haut en abnégation et en dévouement.

Ce fut Sophie qui reprit la parole.

— Et ma conscience, dit-elle. Dieu et ma conscience sont engagés avec ma parole. Maintenant vous pouvez me prouver votre sympathie pour moi et votre amitié pour mon mari^ par le concours de votre science et l'appui de ,vos bons conseils, afin de ramener à la santé ce pauvre malade.

M. de Blaru s'inclina.

SOPHIE PEINTBMS .14^

— Jevou3Suis tout dévoué, madame, reprit-il, et il ne dépendra pas de moi que Tœuvre difficile et pieuse que vous entreprenez ne réussisse.

Là-dessus le docteur^ qui n'avait plus rien à faire dans la maison^ laissa seules la mère et la fille, qui, sans doute, avaient encore à se dire quelque chose qu'il ne devait pas entendre.

Sophie était aussi incapable de supposer uue mauvaise intention et même un simple calcul chez les autres qu'elle était incapable de concevoir l'un ou l'autre elle-même. Elle ne soupçonna donc pas que la démarche de M. de Blam pût cacher une arrière-pensée^ bien que la veille^ en le voyant pour la première fois^ elle eût eu, nous l'avons dit, une sorte de pressentiment qui n'était pas tout à fait à l'avantage du docteur.

Lorsqu'il fut parti, Sophie s'approcha de sa mère et l'embrassa.

— - Qu'as-tu donc, lui demanda-t-elle^ tu pleures f

— Oui, mon enfant ; car, si grande que soit ta vertu, j'ai peur qu'elle ne soit pas de force à lutter contre le danger auquel tu t'exposes volontaire*, jment. Puis, il y a des remords dans mes larmes,

; car c'est moi qui t'ai conseillé ce mariage. ^^

— Et je t'en remercie véritablement aujourja'hui, ma mère; quelle plus noble mission que jcelle de consoler et de guérir ceux quisoufEre^tl Dans tes prévisions maternées, ce mariage n'était qu'une bonne chose, voilà qu'U devient ujie bonne œuvre. Je me réjouis même, au lieu de m'alarmer*. Oui, continua Sophie avec l'expression de la pudeiir satisfaite^ de cette façon-là mon âme seule

146 B07VIS PBINTEUS

se marie. ^Hais, hâtons-wnis, ma mère^ Theure nous presse. M* Théodore va veuir noius prendre^ il ne faut pas qn^il voie tes yeux ronges et qu'il soapeomie un seal moment d'kéfiîtaiion ou de emmte, laoémede ta part»

Sophie se mit à sa toilette^ comme si rien ne s'était passé.

«i boat dhme denaà^henre, elte était prête.

Sans doute madame Pciniems avait deviné quelle Men&isante garantie la chasteté de Sophie avait puioée dans la nouvelle qu'elle venait d'apprendre et dans la résolution qu'ielle avait jtfise^ car ^Ue œssa de fieurcr et de . s'o^^peser à cette résolution» G«9 mots-: « D^celte fiu^ontlà mim àme seule se^ mnrie^^ lui dcsmaient le secret des XU'quiétudes vagues qui avaient précédé ce jour, etlui ai>pfen«ieiït que ces iaquiétudes vanaisnt de faire place à une mission de dévouement, mille fois yréférehle pour Sophie à ce qu'eût été ce mariage s^ f&t resté dasis les conditions oà. U était auparavant; Quelle vertu n'a^ 1» ^us «OiSfetti à son insu, son petit grain d^geïsme I

AxtstÀ madame Pnntems se ooiitaita^l>eUe de !4ire à sa fiHOj répendant tonat baixt à m que son Cflerormntemellui apprenait tout bas :

-^Màis tu me promets, si tu es malhb.rmise, 4e me te dite^ n^est^ce pas î

— 6ui> miarmèFe.

— Et si lèhien qaelu tmtes'tourne a maiprar toi, d^Tenonccr?

— Je te le promets»

M, Théodore attendait déjà <^i le siAdd.

SOPHIE PaiNTSllS 147

Il était radieux I

Sophie marcha droit à sa rencontre avec une franchise bien belle, mais dont il ne pouvait.* comprendre toute rétendue, puisque, heureusement pour lui, il ignorait tout ce qui venait de se passer.

— Que je suis heureux, lui dit-il en lui baisant la main.

Pendant ce temps madame Printems étudiait l'attitude de M. Théodore, mais rien n'y trahissait le mal que le docteur était venu loi révéler, et que, cependant, toute grande émotion a le don de dia-> gnostiquer un instant

Il est vrai cpie, depuis le matin, M. Théodore avait passé, peadant- son entretien avec M. de Blaru, par les émotions les plus fortes dont la conclusion avait été qu'il s'alarmait à tort.

Un Buperbe équipage attendait les mariés dans la ^ rua.

— Pourquoi cette folle dépense ? dit naïvement Sophie en voyant la voituj?e où on la faisait monter pour aller à la mairie.

— C'est une prévenance de notre onele, répondit M. Théodore. Cette voiture est la sienne, et il n'a pas voulu que voua ea eoAiiez d'autre de toute la journée. Je crois que vi)us avez sérieusement conquis M. de Mérey.

— Votre oncle se nomme M. de H^léuey?

-Oui.

^— N'est-il pas votre oncle paternel?

— Oui.

— Comment ne porte«t-il paa le même nom que:

vcnuk?

— Mon père n'étaft son frère que du second lit. Ma grand'mère avait épousé en premières noces le baron de Mérey, dont elle avait eu mon oncle. Le baron était beaucoup plus riche que mon père, et mou oncle est ou plutôt était beaucoup plus riche que moi.

Cette conversation avait eu lieu dans le trajet de la maison de madame Printems à la mairie^ qui était assez éloignée. Sophie, au reste, n'était pas fâchée de s'entretenir avec son mari de choses indifférentes qui servaient de voile aux préoccupations particulières.

Vous dites que M. de Mérey était plus riche que vous; il Test donc moins aujourd'hui?

— C'est sa faute.

— 11 a perdu de l'argent?

— Il l'a dépensé. Ahl mon oncle est un grand mauvais sujet, je vous en préviens; mais, au fond^ c'est un brave homme, et qui mérite que vous l'aimiez; et puis il a si peu de temps à vivre.

— Il est malade ?

— Non, 11 est d'une santé de fer.

—• Qu'est-ce donc alors?

, — 11 faut qu'il meure dans un an.

— Dans un an ?

— Oui.

— Que me dites-vous là?

— La vérité.

— •• Je ne comprends pas.

— - Le fait est que c'est une histoire assez bizarre ; nous lui avons dit à ce sujet tout ce qu'il y avait à lui dire. Il n'a voulu entendre à rien. Mai^

SOPHIE FRINTEMS 149

je ne veux pas vous attrister par ce récit que, du reste, je n'aurais pas le temps de vous faire. Il s'en chargera s'il veut, et vous verrez qu'il a peut-être raison de penser comme il pense. Aujourd'hui nous devons tous être heureux, et vous allez voir que M. de Mérey lui-même^ malgré sa mort prochaine, ne sera pas le moins gai de nous tous.

Sophie marchait de surprises en surprises. Depuis le matin, elle entendait des choses si étranges,; que, littéralement^ elle ne comprenait plus rien à la vie.

On arriva à la mairie. Disons-le en passant, le mariage civil manque de solennité, et il a besoin d'être recouvert bien vite du sacrement religieux pour masquer à l'esprit sa base froide et sèche.

Le petit cortège se rendit à l'église, où les invités l'attendaient.

Ce fut un frémissement d'admiration parmi toutes les personnes présentes, malgré la sainteté du lieu, quand Sophie apparut dans son costume blanc, le front ceint de la couronne des anges et du voile des vierges. Du reste, la créature était si elle et si sainte, que l'admirer dans la maison du Seigneur, c'était presque louer Dieu.

Nous devons le^ dire, M. Théodore ne produisait pas un effet analogue. Nous avons donné son portrait dans les premiers chapitres de ce livre, et, à l'exception du sentiment de son bonheur complet, il n'y avait rien de changé en lui. Aussi aurait-on pu entendre parmi les femmes du peuple qui assistaient à cette cérémonie, quelques-unes dire :

ISO soPEiË PEmrftMs

— Pauvre jeune fille !

Rarement les gens du peuple se trompent en pareils cas. Ils jugent beaucoup par les yeux, et veulent, comme ils disent eux-mêmes, des époux assortis. Ils ne comprennent pas qu'un mariage puisse être dans de bonnes conditions de bonheur et de durée si la mariée est jeune et le mari vieux, si la femme est jolie et le mari laid. Ils sont contents quand ils les voient jeunes et beaux tous deux, do même qu'ils rient en toute sincérité quand ils les voient tous deux vieux et laids.

Quelques commères ne purent doBc s'empèdher dédire : Pauvre jeune fille 1

Pour elles, Sophie était une demoiselle sans fortune qu'on sacrifiait à un homme riche, et cependant, au far et à mesure qu'elles la regardaimit, elles lui trouvaient sur le visage la sérénité des âmes heureuses. Sophie était heureuse, en effet, mais pas au point de vue humain. L'expression n'eu était pas moins la même pour les yeux naïfs qui la regardaient.

Max était au pied d'une colonne, toujours dans l'ombre, selon son habitude, et contemplait avec un sentiment, religieux pour le lieu où il était, et sympathique pour Sophie, les détails de la cérémonie qui s'accomplissait.

Il était venu seul. Catherine avait dû rester à la maison poiu: soigner son père; d'ailleurs, toutes ces fêtes avaient peu d'attrait pour elle. Elle n'en avait ni le goût, ni la toilette. EUe ne connnîssait pas Sophie; son frère lui avait dit du bien d'eïïe;

SOTniE PniN^TElfS fôl

elle faisait des vœux naturel» pcMsr cette mariéa^ c^est tout ce qu'elle pourait faire- Max était venu, lui d'abord^ parée que son àme poétique ne laissait jamais échapper une oeeasi^a de se mettre en contact arec rexpiession de Dieu^ source de toute poésie. Il était convaiaeu que, nonseulement eomme cœur, mais encom eomme in* telligence^ on gagne toujours quelque diose k passer une hexwe dans une église^ qu'ellia soit déserte ou pleine, parfumée de fleurs pour un mariage ou tendue de noir pfOdir un eDateEcrement. Dieu y est toujours, et Ton s'en setoama touj<MiEs ridie d'une espérance nouvelle.

Ensuite, Max ne pouvait se dispenser d'assister au mariage de son chef de bureau qui, dans certaines circonstances, eomme nous Ta^^onH vu, s'était montré bon et obligeant pour lui«

Il est vrai que Max avait encore le même habit que la veille et que son costume était bien humble au milieu des toilettes qui Fentouraient; mais sfi? est un endroit où Ton soit dispensé de coquetterie, c'est bien celui où il était ; et il n'en comprit pas moins, dans son modeste costume^ la grandeur du lieu et de la solennité de Tévéï^ement. Quand le suisse passa devant lui, frappant de sa hallebarde pour appeler la charité de chacun, il déposa ses deux sous dans l'escarcelle du quêteur^ et de toutes les aumônes qui furent* faites ce jour-là, qui sait si la sienne ne fut pas une des plus agréables à Dieu? Celui qui a pt ^ donne toujours beaucoup quand il donne. Quand le^^rêtre bénit les deux époux, certainement l'âme de Max fut une des plus intelli-

152 SOPHIE PBIRTKHS

^mment impressionnées; et quand l'orgne entonna son chant majestueux^ brodé des voix légères des enfants de chœur^ là où il trouva le plus d'écho parmi les as^tants, ce fut sans aucun doute dans le cœur du poète inconnu qui priait et mêlait dans sa prière le souvenir de sa mère morte, de son père mourant, et de sa sœur à la raison chancelante, et d'une autre personne dont seuls les vers qu'il avait brûlés connaissaient le nom mystérieux et doux.

En voyant M. Théodore et Sophie agenouillés au pied de l'autel, en se disant peut-être ce que les bonnes femmes s'étaient dit à l'entrée des deux époux, car il était impossible que, malgré son dévouement et sa reconnaissance à son chef, l'àme -délicate de Max ne comprit pas quelle distance U y avait entre Sophie et l'homme qu'elle acceptait 'pour mari ; en face de ce qui se passait sous ses yeux, Max avait peut-être le droit d'interroger le destin et de lui demander pourquoi ce bonheur auquel il assistait n'était par le sien, en quoi il en était indigne, et s'il ne serait pas juste que Dieu lui envoyât un dédommagement à toutes les épreuves subies. Eh bien, non; Max se contenta de prier pour les autres, il demanda le bonheur à Dieu, non pour lui, mais pour cette belle jeune ûlle qui lui en rappelait une qu'il ne devait probablement Jamais revoir, et pour ce qui le regardait personnelle meut, il se contenta de diie :

— Dieupeut «ce qu'il veut. Quand Dieu voudra* «noi je serai prêt à être heureux.

La tante de M. Théodore était là, elle aussi* Voltairienne dans Tàme^ elle regardait autour d'elle avec toutes les afiectations possibles. Tantôt elle saluait une personne de connaissance, tantôt elle appliquait son lorgnon à ses yeux et, se détournant à moitié, promenait ses regards, avec une apparente curiosité, sur les objets qui Tentouraient, comme pour faire comprendre à ses voisins qu'elle était peu familiarisée avec les églises; ou bien elle restait debout et la tète haute pendant l'élévation, ou bien elle prenait bruyamment du tabaè;éspiâ«' gleries de bien mauvais goût chez une vieille femme et que l'ignorance même d'un enfant ne se permet-,

trait p^. n faut dire, du reste, que ses voisinîi^ recueillis, ou tout ou moins dignes dans leur attitude, ne faisaient pas attention à elle.

Enfin, elle aperçut un de ses familiers et? quittant sa place, elle alla se mettre à côté de lui.

— En avons-nous encore pour longtemps, lui demanda-t-elle presque à voix haute, sans doute pour forcer quelques tètes inclinées sur [leurs livres à s'occuper forcément d'elle, ce à quoi elle réussit.

— Non, répondit en rougissant la personne in- .terrogée.

— Tant mieux, car ce n'est pas amusant.

Et elle reprit du tabac.

Cette femme n'avait donc jamais aimé personne, elle n'avait donc jamais souffert, qu'elle pouvait rester une heure dans une église sans faire à Dieu la politesse d'une minute, sinon de prière, du moins de réflexion; ou bien n'agissait-elle ainsi que par cette forfanterie théorique .propre à certains vieillards qui, {^as ils approchent éa terme ,âe leur vie, plus ils affectent le seepticisme, eoame [les poltrons, qui ne chantent jamais si haut que lorsqu'ils approchent du danger.

Parmi les pa:«oiines qui se trouvaient eneore là, il y en avait mie dont, à en juger par sa vie, aa. eût pu croire l'esprit dans ks inî^es partis pds philosophiques, et dont la tenue, cependant, ccmtrastait visihleHient avec ceUe ùt la vieille fuaafee.

C'était M. de Mérey.

Il ne venait gaère pi:^is sotrveirt qu'eHe èeoM les églke» ; mais, quand il y venait, ne làîfr^cç qiie par

SOPHIE FRINTEKS '485

suite de sa bonne éducation, il s'y conduisait comme on doit s'y conduire. 11. était de ceux que leur existence toute mondaine tient en dehors des devoirs religieux et qui n'entrent chez Dieu, pour leur besoin'^ personnel, que trois fois dans leur vie : à leur baptême, à leur première cotnmunion, à leur mort. Selon ses prévisions, M. de Mérey serait même dispensé de cette dernière visite ; car, comme on le connaîtra bientôt, sa mort ne devait pas être de celle que l'Église accueille; mais, peut-être pour cette raison, chaque fois qu*mie convenanîce socicle l'avait fait assister à une cérémonie sainte, il n'avait pu se défendre, il ne Tavaît même .pas essayé, d'une grande et sincère émotion, et, en tout cas, croyait devoir à son hôte divin an moins la même déférence qu'il apportait à la première personne venue qui l'invitait à passer quelques heures chez elle.

M. de Mérey, fils d'un gentilhomme de bonne race, retrouvait encore au fond de sa vie, quand il se rappelait son enfance, un peu de cette foi qui était une des bases principales de ranoienne no* blesse.

S'il ne la manifestait pas souvent par des signes extérieurs, il la sentait néanmoins revivre en lui, à toute occasion qui lui était offerte, et s'il eût été marié, s'il eût eu des enfants, nous en sommes convaincu,*' cette foi eût été l'appui fondamental de leur éducation. Les passions, mais non les vices, s'étaient partagé la vie de cet homme. Or, les passions n'étant pas autre chose que l'expression exa- Igérée des facultés affc; lires de Fàme, elles laissent

156 SOPKIlfi PEINTEMS

à rame qu'elles occupent Tintelligence de tout ce qui est grand, de Tart, de la nature, de Dieu.

Rarement les mauvais sujets, dans là signification encore honorable de ce mot, sont des athées. Le sensualisme n'est pas le matérialisme. Aux termes les moins exigeants de la religion, M. de Mérey était un bien mauvais chrétien; eh bien! tout ruiné quHl ét^t, quoiqu'il fût, à cette heure, -décidé à mourir le jour où il aurait dépensé son dernier louis, il n'eût pas, pour la fortune d'un roi, ^*est-à-dire pour continuer à vivre de la vie large et prodigue qu'il avait rêvée et qu'il aimait, il n'eût pas abjuré le catholicisme dont il ne mettait pas en {>ratique un seul des commandements.

n avait la chevalerie de la religion de ses pères, et il ne l'eût pas plus désertée qu'il n'eût fui d'un xhamp de bataille, insulté une femm& ou frappé un enfant.

Aussi, quand il entrait dans une église, ne se trouvait-il pas dépaysé. Il ne lui venait pas l'idée jde se confesser et de changer de vie ; non, il était trop tard, et il devait fatalement aller jusqu'au bout de la route dont il avait déjà parcouru plus des deux tiers, mais il exposait mentalement à Dieu les excuses qu'il croyait avoir, il lui demandait son indulgence comme un grand enfant prodigue qid attendrit de loin son père sans avoir encoie le courage de rentrer au foyer paternel; il donnait aux pauvres, il se souvenait de sa mûre, il se sentait devenir un peu meilleur, il admirait, il comprenait, il rêvait, et jusqu'au soir son âme gardait un .reflet de cette pure lumière entrevue \m instant.

SOPniS PRINTEMS 157

Ce qu'on appelle le monde est plein de ces croyances-là ; inébranlables dans leurs principes intimes, nulles dans leur manifestation extérieure. La yie superficielle les recouvre tellement qu'elles y semblent mortes et ensevelies ; elles y dorment, voilà tout, et l'on est tout étonné^ le jour où une théorie subversive, croyant la place libre^ veut s'emparer des consciences, de voir se réveiller dans des âmes, dont on les croyait abandonnées, de bonnes et fermes convictions, toutes jeunes^ toutes vivantes^ prêtes à combattre et sûres de vaincre.

M. de Mérey était de ces àmes-là. Il n'eût pas fallu lui demander de venir tous les jours à la messe : mais il n'eût pas fallu non plus lui dire que Dieu n'existait pas.

n était donc, pendant le mariage de son neveu, ce qu'il devait être, grave, recueilli, ému. Il suivait avec intérêt des yeux, de l'esprit et du cœur les différentes phases simples et saisissantes de cette cérémonie ; il se sentait plein de sympathie pour cette belle jeune femme qu'un sacrement faisait de sa famille et à laquelle, à compter de ce jour, il devait amitié et protection.

Il en arriva, malgré lui, à faire un retour vers son passé, ef, comparant le désert où les agitations de sa vie le laissaient définitivement, aux joies tranquilles et fructueuses que lui eût données une alliance honorable, il se demanda pourquoi il avait si facilement gâté sa vie. Puis, comme il n'avait pas de bonnes raisons à se donner, comme il était trop tard pour re/enir su s^s pas, comme il aimait autant ne pas songer à ravenir, il passa la main

ISe SOPHIE FRINTEttS

sur son front pour en chasser les réflexions qm Ty eussent ramené et ne roulut plus penser qu'aux époux ftt voir en quoi il pourrait leur être utile.

11 s'aperçut avec chagrin qu'il leur était d'une inutilité parfiaite^ qu'il n'avait ni leur âge, ni leuirs goûts, ni leurs mœurs^ et, de réflexion en réflefKiûn, il en vint à se demander aussi comment il se faisait que Sophie, jeune, belle comme elle Tétait, eùtccoasenti à épouser M. Théodore qui, après tout^ n'était ni jeune, ni beau, ni spirituel.

— Au fait, dit-il, comment ce mariage a^t-^il pu se faire? Qui en a eu l'idée? C'est un meurtre. Mon neveu n*a rien pour plaire, et cette jeune fifle aurait pu épouser mille fois mieux que luL J'ai ,ridée qu'elle ne sera pas heureuse. Théodose ne comprendra jamais cette nature fine et délicate. £t il finit par se dire, comme les conmières du fond : Pauvre jeune fille 1

Mais en ce moment, le prêtre joignait Les mains ;des deux mariés et demandait à Sophie, avec la formule consacrée, si elle acceptait M. Théodore pour époux.

— Oui, répondit-elle d'une voix ferme et résolue. A toutes les autres questions elle répondit pareillement.

— L'aimerait-elle ? se demanda M. de Mérey, qae l'intonation que Sophie avait raâse dans ses réponses avait touché profondément. L'aimerait-elle ? Ge serait bien étrange. Après cela, ks femmes sont si bizarres.

Il se parlait ainsi, quand ses yeux tombèrent par hasard sur madame Ihdntems, qui, depuis qadqaes*

St)PHIS PHINTEMS 159

instant avait pâli, et dont les yeux seimooiUaient de larmes qu'elle n'osait essuyer devant tout le monde.

— Il se passe quelque chose, se dit M, de Mérey. Ce ne sont pas seulement des larmes d'émotion qui brillent dans les yeux de madame Printems. Il y a du chagrin dans ces larmes-là.

n achevait à peine cette rëûexion, quand il entendit auprès de Ini ces mots mm^murés avec Taccent de la commisération :

— Pauvre petite femme ! que Dieu lui donne le courage.

M. de Mérey tourna la tète du côté où ces paroles avaient été prononcées et vit M. de Blaru.

— C'est vous, docteur, lui dit-il tout bas, qui plaignez Sophie.

— Oui.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle est à plaindre.

— Est-ce qu'on la marie contre son gré ?

— Au contraire.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire qu'elle se marie contre le gré de sa mère et contre le mien.

— Contre le vôtre ?

— Oui.

— Que se passe-t-il donc?

— Demandez-le à sa mère ; ce n'est pas mon secret.

— Et c'est grave ?

— Je le crois bien.

M. de Mérey attendait maintenant avec impa* tience la fin de la cérémonie. Il ne quittait pas des

^160 SOPHIE PAIIVTEMS

yeux madame Printems, qui avait trouvé moyen d'escamoter ses larmes en penchant son visage sur son livre de prières.

Cet homme était décidément bon^ car depuis qu'il entrevoyait la possibilité d'un malheur pour cette jeune fille qu'il ne connaissait que de la veille, mais .qu^il n^avait eu besoin de voir qu'une fois pour la Icomprendre, il était dans une agitation extrême.

Enfin le prêtre congédia les époux et les asistants 'avec une dernière bénédiction.

M. de Mérey vit passer devant lui M. Théodore et Sophie, Tun souriant et fier, Tautre souriante et calme.

On passa dans la sacristie, où les témoins et les conviée devaient signer l'acte religieux comme ils avaient signé l'acte civil.

Madame Printems signa la première, mais d'une main tremblante.

M. de Mérey s'approcha d'elle.

— J'ai à vous parler, madame, lui dit-il.

— A moi?

— Oui, au sujet de votre fille. Je vous ai vue pleurer. Je sais que vous redoutez un malheur.

— Hélas!

— Silence I on pourrait nous entendre. Nous allons monter dans la même voiture, et vous me conterez tout.

— U est trop tard, maintenant.

— 11 n'est jamais trop tard. Votre fille me fait tout simplement l'effet d'être un ange ;. je veux qu'elle soit heureuse, et elle le sera, je vous eu ré* ponds.

— Dieu vous entende I

M. de Mérey serra la main de madame Printems en témoignage d'alliance et de protection, et après avoir signé à son tour, il quitta Téglise et envoya son valet de pied chercher sa voiture*

n y fit monter madame Printems.

Pendant ce temps Sophie montait dans celle qui Tavait amenée, et M. Théodore s'asseyant à côté d'elle, lui pressait la main en lui disant :

— Sophie^ je vous jure de tout faire pour votre bonheur.

-— Merci de ce serment, mon ami, répondit la jeune femme avec sa voix douce, j'ai fait le pareil pour vous et je le tiendrai.

•— Maintenant, où va-t-on? demandait la tante à un vieux monsieur dont elle avait pris le bras.

— On va déjeuner, madame.

— Ce n'est pas malheureux, je meurs de faim.

Max s'était modestement dérobé au miUeu de la

fbule et regagnait pédestrement son bureau.

— J^oyons, ma chère madame Printems, je vous écoute, fit M. de Mérey, que se passe-t-il I ***

— Vous voulez absolument que je vous le dise.

— Je vous en prie.

XY

Trois ans avant les événements que nous venons de raconter, à onze heures dxi matin, M. de Mérey avait quitté sa maison de la rue de 1b Paix^ était monté dans sa voiture et s'était fait conduire devant une des plus belles maisons du boulevard Saint- Martin.

Arrivé là, il avait demandé au concierge :

— M. Dogmann.

— Au premier au-dessus de l'entresol.

M. de Mérey monta à Tétage indiqué, tourna le boutop d'une grande porte sur laquelle on avait écrit : bureau et caisse, et se trouva, après avoir traversé l'anticbambre, dans une salle dont le grillage

ir

SOPHIE PRINTEHS i^

latéral, les rideatix de soie verte, et les grands livres ouverts devant trois commis chiffrant à qui mieux mieux, indiquaient suffisamment une maison de banque.

Il demanda une seconde fois M. Dogmann.

Un des commis, sans lever les yeux de dessus son registre, répondit : La porte en face.

M. de Mérey ouvrit cette porte comme il avait ouvert la première, et se trouva dans un salon meublé avec un riche mauvais goût, où flambait xm grand feu, et où, quelques instants après, parut, en robe |de chambre, un homme à peu près du même è^.

que lui, mais dont le visage rougeaud, marqué de la petite vérole, aux yeux petits, au nez court, à la bouche sèche et démeublée, manquait non-seulement de toute distinction, mais, à en croire les apparences, dénotait une âme commune et tausse.

— Bonjour, mon cher monsieur Dogmann, dit ^-ependant M. de Mérey à cet honmie qui s'avançait veis lui en le regardant comme on regarde les gens qu'on ne connaît pas, et en trottant l'une contre l'autre ses mains que, du reste, il avait assez belles et assez blanches.

— Bonjour, monsieur, répondit le banquier.

Veuillez me dire à qui j'ai l'honneur de parler.

— Vous ne me reconnaissez pas?

— Non, en vérité.

— Je suis donc bien changé?

— Ou J ai bien mauvaise mémoire.

— Celle du cœur pourrait suppléer à celle des yeux, mon cher monsieur Dogmann. Je suis M. de Mérey.

* 164 SOPHIE PKINTEMS

— Ah I c'est vrai. Excusez-moi, monsieur le baron^ répondit M. Dogmann en pâlissant légèrement; excusez-moi, je m'attendais si peu à votre visite. Asseyez-vous donc, je vous en prie.

M. de Mérey s'assit.

— Eh bien 1 mon cher monsieur Dogmann, vous avez donc fait fortune depuis que nous nous sommes vus?

— Fortune, fortune, ce n'est pas le mot ; mais, enfin, les affaires vont un peu.

— C'est peut-être moi qui vous ai porté bonheur.

M. Dogmann ne répondit rien.

— Votre temps doit être précieux, continua M. de Mérey, qui, du reste, ne tenaijt pas à faire longue conversation avec ce personnage; je vais donc aller droit au fait. Tandis que vous faisiez fortune, mon cher monsieur Dogmann, moi j'ai à peu près mangé la mienne. Je prends des arrangements pour l'avenir* Je suis forcé de me rappeler les noms des personnes à qui j'ai eu jadis l'occasion de rendre service, et de venir surtout à celles que, comme vous, le sort a favorisées, redemander, à mon grand regret, ce que j'ai eu le plaisir de leur prêter.

— De leur prêter I répéta M. Dogmann comme s'il n'eût pas bien compris.

— Oui, de leur prêter. Or, vous êtes, mon cher monsieur, mon seul et dernier débiteur.

— Pardon, monsieur le baron, mais je crois que vous faites erreur,

— Comment, erreur, mon cher monsieur Dogmann, est-ce qu'il faut réveiller toute» vos iQémoi«

SOPHIE PRII^TEMS

res, les unes après les autres? vous avez la léthargie des sentiments, permettez-moi de vous le dire, mais si vous y tenez absolument, pour la régularité de nos positions respectives, je vais vous parler du

passé. .

Ces dernières paroles avaient été prononcées avec l'intonation d'un homme de cœur qui ne sait pas faire le créancier et qui s'impatiente des façons de son débiteur.

— Vous êtes bien monsieur André Dogmann ? reprit M. de Mérey.

— Oui.

— Israélite?

— Parfaitement.

— Né à Munich?

— Né à Munich?

— Vous êtes bien venu à Paris, il y a dix ans?

— C'est vrai.

— Peu riche?

— Fort pauvre.

— - Mais intelligent.

M. Dogmann s'inclina comme pour remercier 'M. de Mérey de ce mot qui, dans la bouche du baron, à ce moment de leur entretien, avait certainement une autre signification que celle que le ban- Iquier lui prêtait.

M. de Mérey reprit :

— Peu après votre arrivée à Paris , un de mes amis, à *qui vous avî§jz eu occasion de rendre quel-

Ses services, disait-u, vous adressait à moi. Vous siez assez promptement l'escompte ; pas par yoxïb*: mèmCj, puisque vous n'aviez pas d'argent, mais par

106 SOPHIK PEiST£MS

rentremise de ces usuriers de Paris qui tienneot à faire rapporter incognito à leur argent le double ou le triple de Tintérêt légaL

Je faisais beaucoup de dépenses. J'avais isouvi^it iesoin d'argent ; vous pouviez m'ètre utile. Je vous accueillis , et je vous eouliai quelques lettres de change que vous me fîtes escompta à vingt ou vingt-cinq poHT cent. Je ne vous en fais pas de reproches; l'argent est une si bonne chose qu'on ne saurait Tacheter trop^ cher. D'ailleurs , Targent ne venait pas de vous, ce n'était pas vous qui me rançonniez. Je n'avais donc rien à dire. Ma mémoire est-elle fidèle ?

— Parfaitement, monsieur le baron.

— Cependant vous gagniez bien un courtage sur le prêteur, et vous avieitsoin d'en réclamer au moins autant de celui qui empruntait. C'était tout naturel, et ce ne serait pas la peine de faire ce métier-là, s'il ne devait rien rapporter.

De courtage en courtage, vous voaBvii8s,.UBJour, àXa tête de cinquante mille francs, qui ne devaient rien à pevs(»me, oooune on dit en pareil cas, je crois, etlfenvjô vous prit de faire la petite banque pow votre compte pcffsenod.; mais cinquante oûlle. francs, ce n'était pas assez, vous -ambitionnies: une mise de fonds de cent mille : c'éiait donc ctnquaste mille francs à trouver encnse. Vous aviez une grande conâanoe en moi^ continua M» de Mérey d'ua ten légêroDient railteur; j'^avûa piyé exaetemant toutes les traites que voua «vice Ûea voulu e»dûssec; et, pMff eomUe de bonfasnr, j^ neskm dd

S.0P1IIE PEIIIIEIIA i67

faire an nouvel héritage de ca:xt cinquante mille icancs;

Gel appoint de cinquante mille ff anea vous fit uaiilre une idée^ à vous, monsieur Dognuim, qui aimaz les comptes ronds, et un beau matin, vous vîntes tout bonnement, tout franchement, je crois, ne demander, en m'ofirant toutes les garanties possibles, de vous prêter cette différence de cinquante aaille francs, qui n'étaient pas grand'chose pour moi,, qui pouvaient vous aider à faire votre fortune, et dont vous me proposiez de mè servir les intérêts à dix. L'offre était un peu blessante. Les gens qui empruDient eft qui paient l'arg^it à vingt-cinq pour cent, ;u'Qnt pas l'habitude, de le prêter à dix, ni mémei à cinq. Ils prêtent, voilà tout«

C'est ce que je fis. Vous m'aviez été utile dans uni temps, je pouvais vous obligera mon tour, je ne vis^ dans votre proposition d'intérêts que Thabitude des affaires; je vous la pardonnai aussi. facileoient que; vous, me Taviez faite, et, coonne j'avais sous la main lea titres de rente de ces cinqiiante mille .francs, j'en dôtaehai la fraction doat vous aviez hesoki et je vous la remis. Est-oiB bien exact?

•— ParËûtement exact.?

«— Votre déUcatesse tint à me Mce au moins un reçu de cette soiâme avec l'obligatiân pour vous de mêla restituer ooit en argent, soit^eA valeurs. ayant eours, & ma première réquisition. Je pris œ reçu. Ne pas le prendre eût été vous offeoseiu Je le miê dans un tiroir et je partis peu de tanps apiâs pour m assez long voyage.

i Ce voyage, de maurtises sfisiiÙB&Qmqfiaikjam

168 SOPHIE PRIRTEHS

fit faire, mes goûts particuliers, mes dépenses personnelles, compromirent ma fortune ; je revins en France, il y a deux mois, je payai mes dettes, je fis le total de ce qui me restait et je me trouvai à la tète de deux cent mille francs, c'est-à-dire de dix mille livres de rentes.

Vous me connaissez assez, mon cher monsieur bogmann, pour savoir qu'il m'est impossible de vivre avec un pareil revenu. Je pris donc une grande résolution. Je fis quatre parts de cinquante mille francs chacune, je plaçai chacune de ces parts dans un tiroir différent, et je me dis que j'avais ainsi quatre années à vivre de ma vie d'autrefois, après quoi je me brûlerais la cervelle conmie un honnête homme qui ne veut duper personne, ou si vous l'aimez mieux, comme un philosophe qui a joui de la vie, à qui quatre années suffisent pour l'user définitivement, et qui, ayant joué souvent avec la mort, ne la craint pas. Mais, en fouillant dans mes tiroirs, en les purgeant de leurs papiers inutiles pour faire place aux cinquante mille francs de chaque année, je retrouvai votre reçu que, je dois vous le dire, j'avais complètement oublié.

C'étaient justement 50,000 fr. que je retrouvais, c'est-à-dire une année à ajouter aux quatre autres. Si philosophe que je sois , cette âécouverte me fit plaisir. Cependant, il me restait à savoir si vous étiez en position de me rendre cette somme ; car, si de votre côté, vous aviez été dans de mauvaises affaires, je ne- vous eusse jamais reparlé de cette dette et ne serais pas venu ramasser une année d'existence dans }la gène de la vôtre.

SOPHIE PKINTEMS 169

Je pris des informations, et j'appris que M. André Dogmann^ grâce à son intelligence^ avait fait sa fortune, qu'il jouissait d'une grande considération, qu'il avait nne bonne maison de banque, boulevard Saint- Martin, et qu'il était enfin en mesure de me rendre ce que j'avais eu autrefois le plaisir de lui prêter. Je pris le reçu de M. André Dogmann, j'arrivai chez lui, il ne me reconnut pas tout de suite, ce qui n^a rien d'étonnant, car je dois être changé, il ne se rappela pas aussitôt cette dette, ce qui n'est pas extraordinaire, puisque moi-même je l'avais oubliée et que la bonne fortune a autant de droit d'être oublieuse que la mauvaise, et je lui rendis son reçu, en lui demandant, non pas la somme, si cette restitution le gênait en ce moment, mais un crédit de cinquante mille francs sur son excellente maison.

Là-dessus M. de Mérey tira de sa poche le reçu du banquier et le remit à M. Dogmann.

Celui-ci le considéra quelques instants, plus longtemps même qu'il ne fallait pour en prendre connaissance ; mais il avait besoin de ce temps pour composer son visage et préparer la mise en scène de sa réponse.

— Tout cela est bien exact, monsieur le baron^ répliqua-t-il sans relever les yeux, et nous allons régler nos comptes, ce que j'eusse été le premier à faire, si j'avais connu votre retour.

Le banquier déposa le reçu sur la cheminée et sonna.

Un commis parut.

— Apporte-moi le compte de M. le baron de Mérey.

170 SOPHIE FRINTEHS

Le commis se retira et reparut deux ou trois minutes' après sans que les deux interlocuteurs eussent échangé une parole de plus* .

M. Dogmaitu s'était assis d'avance à une table^ avait approché im encrier et s'était mis sur une belle feuille de papier blanc à faire des additions, des multiplications, après avoir feuilleté ime à une chacune des feuilles que le commis lui avait ap-> portées.

Enfin, il se leva, et s'approcha de M* de Mérey.

— Monsieur le baron, lui dit-il, je vous prie de me pardonner mon premier manque de mémoire. Je n'avais pas oublié le service rendu, mais au milieu de mes nombreuses affaires, je ne m'en rappelais pas très-bien les détails. Voici notre petit compte.

a Effets de Mérey, 40,000 fr,

B Intérêts et frais, 2,500 fr.

» Total 42,500 fr., qui, déduits d'ime somme de 50,000 dont vous avez reçu, réduisent ma créance à 7,500 fr. que je vais vous foire compter à Tinstant même, o

M. de Mérey regarda M. Dogmjuui comme on re*garde un fou.

— Quarante-deux mille cinq cents francs I dit-il ; je n^i comprends pas.

— C'est pourtant bien 'simple, monsieur le baron. Le reçu dit que je puis vous payer en valeursjayant cours; moi qui sais mieux que personne qiie (votre signature est une de ces vcdeurs-là, je vou«J paie dvec des billets ou plutôt avec des Xx^ixeê de vous,

— Des traites de moi ?

— Oui, monsieur le baron.

— Et sur qui ces traites ?

— Sur un monsieur Legris qui me les a passées* Voyez plutôt.

En disant cela, M. Dogmann passait à M. de Mérey quatre papiers timbrés portant chacun en suscription :

« Accepté pour la somme de dix millt francs. »

Et la signature du baron.

Les traites avaient été remplies par ee M. Legris et passées à Tordre de M. Dogmann. Elles avaient été présentées chez le baron pendant son absence, le protêt avait été fait, le jugement avait été rendu, la contrainte par corps avait été signée, et, pour faire arrêter M. de Mérey, il n'y avait qu'à remettre aux gardes du commerce ces pièces parfaitement en règle.

Le baron les considéra avec attention.

— Y a-t-il quelqu'erreur? demanda M. Dogmann avec une impudence rare.

M. de Mérey le regarda dans le blanc des yeux, comme on dit^ et sentit le rouge de la colère et de la honte lui monter aux joues.

SOrHIE PRIKTEMS 173

— Non, monsieur, répondit le baron, ces traites sont bien, de moi ; seulement je n'en ai jamais reçu l'argent, car elles m'ont été volées.

— Par qui donc ?

— Par vous!...

— Volées par moi, répéta M. Dogmann ; savez-: vous bien ce que vous dites, monsieur le baron?

— Parfaitement. Ces traites, je me le rappelle on ne peut mieux, je vous les ai remises, pour les faire escompter, à une époque où j'avais besoin d'argent: Je suis parti sans que vous m'ayez remis ni l'argent ni les traites. J'avais confiance en vous. Je n'ai pas songé à vous redemander ces traites. J'ai eu tort, puisque vous deviez en faire l'usage que vous, faites.

En disant cela, M. de Mérey prenait sur la che-. minée le reçu du banquier, et le tenant de la mala gauche tandis qu'il tenait les traites de la main; droite :

— Voulez-vous que je vous montre ce que c'esti qu'un honnête homme ? reprit-i). Je n'ai qu'à dé^, chirer ces traites qui m'appartiennent et à garder ccj reçu, j'aurai fait ce que je puis faire et il faudra bien' que vous me payiez ; mais je crois que l'argent d'unj coquin porte malheur et je n'en veux pas. Vous me volez non-seulement cinquante mille francs, monsieur Dogmann, mais une année d'existence, et la meilleure, la dernière. Que Dieu l'ajoute à votre vie et que la chose vous porte bonheur, mais j'en doute. ^ *«

M. de Mérey prit le reçu et les traites, déchira le tout et jeta les morceaux au feu,

174 SOPHIE FRINTEHS

— Vous ne me devez plus rien, dit-il.

Ces dernières paroles furent prononcées avec la dignité d'un gentilhomme qui chasse un laquais.

M. Dogmann n'y fut pas tout à fait insensible, et, tout en ne voulant pas perdre le gain de sa mauvaise foi, il n'osait plus la soutenir jusqu'au bout. Il essaya de transiger.

— Je vous assure, monsieur le baron, dit-il...

-^ Assez, interrompit M. de Mérey en se dirigeant vers la porte.

— Mais il y a sept mille cinq cents francs à vous remettre.

— Je vous les donne. La leçon vaut bien encore cela ; seulement, mon cher monsieur Dogmann, ne vous trouvez jamais sur le même chemin que moi, 45ar, une fois sorti de chez vous, partout où je vous rencontrerai, je compte vous casser la tête à coups de canne.

Là-dessus, M. de Mérey, qui avait remis depuis longtemps son chapeau sur sa tête, quitta le salon du banquier qu'il laissa assez interdit de cette menace que M. Dogmann le savait homme à exécuter. * En effet, peu de temps après cette scène, M. de Mérey passait dans sa voiture avec un de ses amis dans une des rues les plus fréquentées de Paris, quand i] aperçut M. Dogmann sur le trottoir.

Le baron fit arrêter sa voiture.

— Pardon, dit-il à son ami, vous permettez.

— Faites.

M. de Mérey marcha droit au banquier, et aoas lui dire une parole, lui donna une effroyable paire

de soufflets, puis il remonta dans sa voiture en disant au cocher :

— Allez.

Et en effet il continua son chemin^ en laissant au milieu d'un groupe de curieux ce bon M. Dogmann, lequel commença de comprendre que s'il est facile de voler un honnête homme, il y a quelque danger à l'avoir volé.

En outre, il resta bien convaincu que, toutes les fois que le baron le rencontrerait, la même scène aurait lieu.

M. Dogmann apaisa de son mieux les sollicitudes qui Tentouraient et lui conseillaient de porter plainte en s'apitoyant sur son sort^ et il rentra chez lui.

Là, il réfléchit à sa situation.

n avait trois partis à prendre.

Le premier était de ne rien dire et de quitter Paris pour échapper aux scandales que feraient naître tôt ou tard les représailles on ne peut plus simples du baron ; mais quitter Paris, c'était abandonner ses affaires en voie de prospérité, c'était manquer sa fortune, et, dans la balance d'un homme de son espèce , l'intérêt devait l'emporter sur toute autre chose, même sur la question d'hon-> neur.

Le second parti, c'était dô porter plainte contre M. de Mérey, mais cette plainte amènerait des explications publiques, et, bien que le baron n'eût que sa parole à opposer aux registres que M. Dogmann montrerait, l'affirmation d'un homme convaincu de son droit n'est pas chose qu'on démente commode^

176 SOPHIE FRINTEUS

ment^ malgré tout l'aplomb possible/ et M. Dogmann pourrait bien ne pas sortir blanc comme neige d*uiie affaire de ce genre*

Enfin le troisième parti, c'était de se repentir de sa mauvaise action, et de restituer les cinquante mille francs à leur véritable propriétaire. C'était dur, c'était même himiiliant, mais enfin c'était le moyen qui avait le mérite d'être le plus honorable^ en même temps que le plus avantageux.

Après en avoir cherché beaucoup d'autres et avoir réfléchi pendant plusieurs jours sans sortir, M* Dog* mann se rendit chez M* de Mérey.

Quand on l'annonça au baron^ celui-ci, qui ne soupçonnait pas la cause* de cette visite, se demanda ce que M* Dogmann pouvait venir faire chez lui.

Peut-être lui demander raison? C'était bien invrai' semblable. ••

Enfin, il reçut son ancien homme d'affaires^ par curiosité*

— Eh bien^ monsieur Dogmann^ lui dit-il, à quoi dois-je rhonneur de votre visite ?

— Vous avez été bien cruel pour moi, monsieur le baron i

— Vous trouvez?

— Oui; mais j'espère que chez vous***

•— Oh i vous n'avez rien à craindre ici, vous le savez bien.

— Mais quelles sont vos intentions, monsieur le baron ?

— Mes intentions ?

— Oui.

SOPHIE PR NTEUS 177

— A quel sujet?

— A mon sujet.

— M. Dogmaun prononça ces paroles avec une humilité presque touchante.

M, de Mérey commença à croire que le soufflet donné pourrait bien avoir porté ses fruits.

— Mes intentions^ mon cher monsieur Dogmann^ répondit-il, mais je ne vous les ai pas cachées.

— Ainsi^ monsieur le baron. ••

-^ Ainsi, partout où je vous rencontrerai, je me paierai^ à mon grand regret^ comme je l'ai fait Tautre jour, les intérêts de mes cinquante mille francs, intérêts qui^ je vous en préviens, n'éteindront jamais le capital.

— C'est votre résolution bien arrêtée ?

— J'en ai même pris encore une tout récem*»

ment.

— Laquelle?

— Celle de vous brûler la cervelle une heure avant de me tuer.

M. Dogmann savait «^le M. de Mérey le ferait comme il le disait. Il n'hésita donc plus.

— Soit, monsieur le baron, dit-il, je cède.

— Qu'entendez-vous par là?

— Je vous rendrai vos cinquante mille francs.

— Sérieusement?

— Sérieusement. '

— Oh ! mais c'est une assez bonne idée qui vous est venue. Seulement, outre qu'elle vous est venue un peu tard , elle a l'air de vous coûter beaur coup*

178 SOPHIE ^RINTSlfS

M. Dogmann soupira.

M. de Mérey ne put s'empêcher de fire,

— C'est donc bien triste, reprit-i!, de se séparer de cinquante mille francs, même quand ils ne vous appartiennent pas.

— Il faut être dans les affaires potir le comprendre, répondit M. Dogmann avec une naïveté au-dessus de tout éloge, en tirant péniblement de sa poche les valeurs qu'il avait à remettre à son créancier et en les considérant avec tristesse, comme une mère au moment de quitter ses enfants.

— Ma foi, voilà un type, se dît le baa'on, et il ne sera pas dit que je l'aurai vu pour rien. Ainsi, continua-t-il, vous regardiez cet argent comme le vôtre?

— Aame ! songez que f ai de la famille, monsieur le baron.

— Des enfants?

— Oui. Et une femme*

— Que vous aimez ?

— Beaucoup.

— On aime donc dans les affaires?

— Après la bourse , il faut bien se distraire un peu*

, — Monsieur Dogmann,

— Monsieur le baron.

— Je suis au regret de ce qui 8*est passé entre

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