BOUS
— Vraiment?
— Pourquoi?
mm> D'abord parce qu'on a toujours tort de battre xax homme qui ne se bat pas ; easuite paroeque vou» ètee uu bonhomme très^amusant. Si vous m*aviea( parlé ainsi quand je suis allé vous voir, j'aurais pri* la chose en gaieté, et uous n'aurions eu auoune dis-» ottssion. Vous n'êtes donc pas hsaveyxaon eher mon» sieur Dogmann ?
— Hélas I
-<- Voilà où est votre faute. Quand on lait de» forces comme celle que vonA m'avez faite ^ il faut avoir le courage de les soutenir quand même ; autre*^ ment, il faut se résoudre à être un honnête homme* Âuriez-voufl ^ia cette résolution ?
— Avec des gens comme vous^ il n'y a pas moyeu de faire autremenl. Enfin, j'ai cinquante muU francs ù vouB remettre ; les voici* Yeuille;^ me donner xux reçu.
M. de Mérey donna- le re^ demandé. M. Dog* mann jeta un dernier regard d'adieu à ses billets de banque.
— Si vous avez besoin d'un banquier^ monsieur le baron, je me roeommande à vous.
Le mot était channant.
H. de Mérey tira dix bElets de mille feanos du paquet que M. Dogmann venait de lui remettre.
-* Mon cher monsieur Dogmann^ lui dit^il^ vous m'avez obligé autrefois, je ne crois pas m'étre asse^l acquitté envers vous. Bien que vous soyez dans ime tout autre position aujourd'hui, vous ne rougires peut-être pas de recevoir vos honoraires arriérés da^ temps où vous étiez simplement homme d'afiSaires.
Prenez ces dix mille francs avec lestuels vous achà--
180 SOPHIE PRINTEUS
terez un bijou quelconque à votre femme ^ tâchez d'être honnête Jiomme sans trop de regrets, et si je puis vous être bon à quelque chose^ venez me trouver.
Si M. Dogmanneût suivi son premier mouvement^ il eût baisé les mains du baron. 11 se retira tout joyeux. Il emportait quelque chose.
En somme, M. de Mérey se trouvait à la tête de quarante mille francs sur lesquels il ne comptait plus. Il se demanda s'il allait les garder pour une cinquième année à vivre, ou s'il allait les répartir sur les quatre années qu'il s'était adjugées. Grâces à sa philosophie qui consistait à préférer la vie bonne à la vie longue^ cette dernière idée lui parut la meilleure, et il se donna^ pendant quatre ans, soixante mille livres de rente au heu de cinquante mille.
Mais son histoire avec M. Dogmann ne devait pas en rester là.
Un mois peut-être après les événements que nous venons de racontery on lui annonça le banquier.
M. Dogmann entra dans la chambre du baron, et celui-ci s'aperçut bien vite d'un changement sensible dans toute sa personne. M. Dogmann avait maigri^ il avait pàli^ il paraissait très-triste.
— Qu'avez - vous donc ? cher monsieur Dogmann.
— Oh I monsieur le baron, il m*arrive un grand malheur.
— Contez-moi cela.
— Je vous ai parlé de ma femibe, n'est-ce pas ?
— Parfaitement.
— Vous ai-je dit qu*elle est jolie?
— Non ; mais vous m'avez dit que vous raimiez,
— Eh bien I monsieur le baron, devinez ce qui m'arrive.
— Votre femme est morte ?
— Non ; mais j'avais un ami.
— Vous? ne put s'empêcher de dire le baron avec une exclamation d'étonnement.
— Moi. Et j'avais en lui une confiance illimitée.
— Allait-elle jusqu'à lui prêter de l'argent ?
— 11 me doit plus de quinze mille francs.
— Il était jeune, votre ami ?
— Vingt-huit ans,
— 11 venait souvent vous voir?
— Tous les jours.
— Ah 1 mon pauvre monsieur Dogmann.
— Vous devinez donc ?
— Pardieu ? Il vous a pris l'argent que vous lui ofiTriez et votre femme que vous ne lui offriez pas.
— Justement.
— Mais ce n'est pas tout.
— n vous a peut-être rendu votre femme, le scélérat I
— Ce ne serait rien,
— Qu'est-il donc arrivé ?
— Il est arrivé que dans le premier moment de colère... vous savez comme je suis doux.
— Oui, je le sais.
— Eh bien I j'ai donné un soufflet à cet homme.
— C'est très-bien, cela, monsieur Dôgmann^ r— Vous trouvez cela très-bien ?
^ Oui^et me voilà tout à fait réconcilié avec voua;
182 SOPHIE PKINTBMS
— Que voulez-vous, il n'y avait pas autre chose à faire.
— Vous auriez pu faire un procès.
— Et mon honneur?
-^ Ah çà, mon cher monsieur Dogmann, vous êtes devenu un héros. C'est ainsi qu'il faut être toujours.
— Oui, mais nous ne sommes pas au hout.
•- Votre ancien ami voue envoie demander raison.
— Voilà.
— £t vous venez me demaoader...
— D'être mon témoin. J'ai besoin, vous comprenez, moi qui n'ai pas ThaMtnde de ces choses-là, j'ai besoin d'un homme comme vous qui me soutienne, qui m'eneourage, qui me conseille I Moi qui étais s heureux. A qui ai-je fait du mal, pour qu'on m*en fasse ainsi?
— Mon cher monsieur Bogmann, je suis votre témoin, et un de mes amis m'assistera.
— Alors je puis indiquer ici le rendez-vous aux témoins de ce misérable ?
— Oui, à trois heures.
Un froid passa sur le corps de M. Dogmann à ridce de ce commencement de réalité.
•— A quoi me ferez-vous battre? i-eprit-il.
— Soyez tranquille, mon cher monsieur ©ogmann, je vous arrangerai bien cela, et le duel vous fera honneur, je vous en réponds.
Cette assurance ne parut satisfaire que médiocre* ment ce pauvre mari trompé;
La nature humaine est un assemblage des plus incroyables contradictions. Ce M. Dogmann, dont l'honneur avait accepté qu'il volât cinquante mille francs à M. de Mérey, chose dont il ne pouvait accuser que lui-même, ne pouvait faire accepter à son honneur que sa femme le trompât, chose dont il n'était nullement coupable ; cet homme à qui un soufflet, une insulte publique, n'avait pas inspiré le courage d'un duel, voulait se battre pour un affront ignoré et qui pouvait rester inconnu. Il est vrai qu'avec l'argent madame Dogmann était le seul amour du banquier.
M. de Mérey éprouva une sorto de sympathie
pour cet homme qui ne se donnait pas même la peine de discuter ses sensations, qui avait fait preuve de mauvaise foi en niant sa dette , de lâjcheté en ne répondant pas à un soufûet, de repentir en rapportant l'argent, de cœur en souffletant le séducteur de sa femme, de courage en se disposant à lui rendre raison.
— Où alicz-vous en sortant de chez moi? lui demanda le baron.
— Je vais chez quelques clients.
— Vous ne rentrez pas chez vous ?
— Non.
— N'y rentrez pas avant de m'avoir revu.
— Je vous reverrai donc ?
— Oui. Ne faut-il pas que je vous fasse connaître la décision que nous aurons prise avec les témoins de votre adversaire ?
— Où vous reverrai-je ?
— Ici, à cinq heures.
Le baron tendit la main à M. Dogmann, qui la lui serra avec reconnaissance.
— N'oubliez pas, répéta M. de Mérey aii banquier, pendant qu'il ouvrait la porte pour sortir, que j'attends ces messieurs à trois heures ici, et vous à cinq.
M. Dogmann sortit en faisant signe qu'il n'avait rien oublié.
Resté seul, le baron réfléchit quelques instants, puis il sortit à son tour.
— Maintenant, voyons la femme, se dit-il, et si elle vaut la peine que son mari tue ou se fasse tuer pour elU
iG.
SOPHIE PRINTEUS 185
M, de Mérey avait une longue expérience des femmes, et il était capable de juger la première venue au bout d'une demi-heure de conversation.
Il se fit annoncer chez madame Dogmann.
On lui répondit que madame était à sa toilette^ et on le pria d'attendre quelques instants.
Il était encore de bonne heure^ une heure à peu près^ madame Dogmann pouvait donc ne pas avoir terminé sa toilette ; mais le baron.» doué d'une forte dose d'incrédulité en tout ce qui concernait le sexe enchanteur dont madame Dogmann faisait partie, se laissa supposer à lui-même que cette dame pouvait avoir une autre raison de ne pas paraître tout de suite*
A tout hasard^ il laissa ouverte la porte par laquelle il était entrée qui donnait dans la salle à man* ^er, et s'adossant à la console placée entre les deux fenêtres, il prêta l'oreille et ne quitta pas cette porte des yeux.
Au bout de deux ou trois minutes, il lui sembla entendre un chuchotement dans une des chambres latérales, puis une porte s'ouvrit tout doucement, et l'ombre d'un homme traversa la salle à manger.
Cet homme avait son chapeau sur la tète.
— Voilà un homme mal élevé, se dit-il.
Au lieu de marcher tout droit vers la sortie de l'appartement, cet homme, qui avait paru au baron avoir l'âge que M. Dogmann donnait à son adversaire, s'arrêta, sans pouvoir être vu de M. de Mérey, pour causer avec la femme de chambre. Mais le baron avait l'oreille fine, et il entendit, sinon les
paroles^ <Jiu moins le murmure de oette'Con^Tiepsation.
--. Voilà le persomiage en question,, se dit^ii. Madame Dogmann le reçoit encoi'e après ce* qui s'est passé. Mauvais indice pour madame Dogmann^
En ce moment Tindividu, objet de ces réflexions, quittait Tappartement. M. de Mécey s'approeha da la fenêtre qui donnait sur la rue et vit sortir de la maison, le chapeau de côté , les mains dans ses poches et se dandinant en marchant, celui qu'ils n'avait eucore qu'entrevu dans la demirtdj[ite de la salle à manger.
— Allons, dit-il, ou je me< Irampe fort, ou cet homme est un coqiiin.
Madame Dogmann parut.
C'était une fort gentille petite &mme, avec un gai petit air de timidité niaise.
— Méfions-nous, pensa M. dé Mérey.
Comme on le voit, le baron ne se démentait. pas une seconde.
— Vous m'excuserez,, monsieur, dit madame Dogmann, mais je n^attendais pas de visite sitôt .et j'ai été forcée de vous faire attendre.
En même temps, elle priait M. de Mérey de s'às* seqir, et prenant la pose interrogative d'une femme |qui se demande ce qu'on lui veut, elle s'asseyait auprès de lui.
CelnUoi dressa. tou|b de. siâte'SOQa petit plan* de bataille et se laa^a à fond.de train dans une franohbe militaire.
— Madame, lui dit^il, la situatioc est grave. Vous saves que votre mad a donné 'an soufflet à qiieii{¥i'.us.?
madame Dogmann fit presque un: bond sat sa chaise. Elle avait entendu pmler de M^ ié Mérey^ elle avait eu connaissance de sa rencontre avea M. Dogmann et du résultat que cotte rencontre avait eu pour ce dernier ; elle avait même reproché à son mari sa pusillanimité à ce s.ijet; elle avait été Jus^ qu'à lui dire qu'elle ne le reverrait que lorsqu'il au^ rait tiré satisfaction de cette insulte.
Dieu me garde de supposer que madame Dogmanu cachât une arrière-espérance dans le conseil de bravoure et de duel qu'elle donnait à son mari I Elle supposait donc que M. de Mérey reveir/ait chez elle pour cette dernière aventure ou pour une affaira d'argent; pent-être même pour lui faire sa cour; mais elle ne soupçonnait pas qu'il fût initié aux évé*-^ aements intimes de sa vie depuis deuK jours et sui^*-^ tout qu'il allait les aborder aussi brutalement.
Sans lui donner le temps de se remettre, IUL de Mérey reprit :
— Je connais toutes les raisons de cette insulte.
Cette fois, mfidame Dogmann ne bougea pas^|
mais elle rougit et ne put s'empêcher de baisser leai yeux.
— Je ne m'explique pas bien, monsieur, dit-eUa* avec embarras...
•—Je vais vous l'expliquer, madame. M. Dogmann' consent à se battre avec son adversaire qui, cepen«i dant, m'a tout l'air d'un coquin.
Madame Dogmann rougit encore plus, mais elle redressa la tète comme pour défendre celui qu^om attaquait.
— C'est mon opinion personnelle , reprit M. de
188 SOPHIE PRINTBMS
Mérey. Je viens de voir ce monsieur sortir de chez TOUS, et il me déplaît profondément.
La pauvre femme comprit qu'il n'y avait pas à lutter contre un parti pris aussi inflexible que celui de son interlocuteur, et elle se contenta de lui dexn'^der :
— Voyons, monsieur, où voulez-vous en venir?
et n'oubliez pas que je suis une femme.
— M. Dogmann est venu 'nie demander de lui servir de témoin.
— Et vous avez accepté ?
— Oui, madame.
— Vous, avec qui il aurait dû se battre?
— Et avec qui, heureusement (heureusement estil le mot, madame?), avec qui il ne s'est pas battu; car moi je l'aurais tué, tandis que j'ai tout lieu de penser que demain c'est lui qui tuera.
— Qui tuera, monsieur I s'écria madame Dogmann avec effroi.
— Oui, madame.
— Le duel aura donc lieu ?
— Certainement, et c'est à ce sujet que je me suis permis de venir vous voir. Je ne suis plus un jeune homme : j'ai été ce qu'on appelle un mauvais sujet, mais je suis un bon gentilhomme et je connais la TÎe. Une femme peut donc se lier à moi. Voulezvous être franche, madame, comme je serai franc avec vous ?
— Je vous le promets.
— Eh bien, madame , je viens vous demander ce qu'il faut faire.
— Comment cola?
SOPHIE PRINTBHS 189
—Faut-il faire tuer votre mari ou son adversaire? Madame Dogopiann regarda le baron avec une véritable épouvante.
— Vraiment, monsieur, lui dit-elle naïvement^ vous me faites trembler depuis que vous êtes ici.
— Voilà bien les femmes, dit tout baut M. de Mérey, elles amènent tout doucement^ avec leurs blanches mains, avec leurs fins sourires^ pour la satisfaction de leurs petits caprices de cœur, deux bomlaes à s'égorger, et quand on leur montre, avec les expressions techniques, le mal qu'elles peuvent faire, elles crient qu'on leur fait mal. Posons donc la question catégoriquement. Vous avez trompé M. Dogmann?
Madame Dogmann fondit en larmes.
— Je vous jure, monsieur...
— Ne jurez pas, interrompit le baron, vous pleurez, cela suffît. C'est un signe de repentir. Je crois un peu plus au repentir des femmes qu'à leur innocence, beaucoup plus à leurs larmes qu'à leurs serments. Quoi qu'il en soit, que vous soyez coupable ou non, voilà deux hommes dont l'un est votre mari et le père de vos enfants, qui vont se battre demain
Vous le savez, vous n'en doutez pas, puisque tout à l'heure un de ces deux hommes, celui qui n'a pas le droit d'y être, était auprès de vous. Or, depuis qu'il a été résolu, vous avez dû penser à cet événement et au dénouement qu'il pouvait avoir. Vous avez dû faire un choix entre les deux combattants et souhaiter que l'un survécût plutôt que l'autre. Peut-être devant un fait aussi grave, regrettez-
190 SDJPWB BEINTIV»:
TOUS votm fisoite et piies&*-Toa» peur wte: mari/ p«at'»être, au contraice^ arez^^roua asser. à: tixus plaindre de M. Dogmann pour legaràer' sa. maast comme une pimition^ votre vesuirage oaznme une- délivrance, et, comme Gfaimène> vomr {aîtes-vouB le ^Mx du vainqueur 1 Parlea:*moi donc à. ocetir ouvert. Je comprends toutes les passieoiB et tovles^ les sub-» tilités. Du moment que jrd accepté = â'aaskteF M; Dogmann, il faut qu'un des deux adversakcse succombe. Supposez que Je suis la Providence et qu'avant de me prononcer,, je ODOsulte vos ûxtéséts et vos affections* Loqcsel. des deux fnxt-il faiie tuer par l'autre?
Madame Dogmann regardait attentivement M. de Mérey ; mais il. n?y snmt pat à douter de la francbise du baron. Elle se sésoiut doue à un; aveu complet.
•^ Vous me jnrez> monsieur, M ditieile, que vom ne révélerez pas ce que je vais voottdjoe ?
— Je vous le jure, madame.
— Sachez donc, monsieur^ que je suis beaueoujs moins coupable qu'on ne le croit.
— Tant mieux, madame.
— ^ Je subis une influence au-dessus de ma iio** lonté.
— Comment cela?
— Je subis les conséquences d'une erreur, maïs non d'une faute réelle, car, sur ma parole, il n'y a: pas eu consentement de mon cœur ni de mon es»prit ; il y a eu surprise de ma faiblesse, entraînement de mon ignorance. Je n'aimais pas M. ûo§^ mann quand je l'ai épousé ; faut-il être frenche.
SOPHIE PRINTSttS 19f ^
jttàqa'à Ta fin? je ne l'estimais même pas beaucoup^ car je pensais qu'il eût pu faire sa fortune par des moyens plus honorables ou tout au moins plu& légaux. Je savais entr'autres choses, qu'il avait abusé de votre confiance : je rougissais un peu pour lui. f.
En outre, vous connaissez mon mari, il n'est pas bien séduisant pour une femme. Il m^aimait cependant, il me le disait, il satisfaisait à tous mes caprices ; mais dan» la disposition où j'étais à son égard, son amour, ses prévenances mêmes m'étaient à charge I
Le malheur a voulu que la personne avec laquelle il doit se rencontrer demain fût introduite dans notre maison.
Ce jeune homme était malheureux, il me devint sympathique. Ceux qui se trouvent à plaindre si-^ ment à consoler les autres, jusqu'à ce qu'ils leur de* mandent une consolation. Ce jeune homme devint mon confident. Il s'empara de ma confiance, et je ne m'aperçus que j'avais eu tort que lorsqu'il fût trop tard. J'avais été imprudente, j'avais écrit des lettlrea qui pouvaient me perdre. Il m'en menaçait, si je cessais de le voir. J'expiais ma faute en la conti'* Quant. Je n'aime pas cet homme , et je ne puis l'estimer, car il a spéculé sur la situation difficile qu'il m'avait faite. Il a trompé l'hospitaHté de moa' mari, il lui a emprunté de l'argent. Une femme qui n'a été qu'égarée ne peut pas s'empêcher de réfltkhir en pareil cas et de se repentir amè* rement.
Mais que faire ?
iDâ SOPHIE PRINTBMS
Avouer tout à mon mari, c'était impossible ; user de ruse ou de force, c'était plus impossible encore. Enfin est arrivée la scène d'avant-bier, M.Dogmann a tout appris. Il a souffleté cet bomme et un duel va avoir lieu. C'est bien l'adversaire de M. Dogmann que vous avez vu tout à Tbeure. C'est moi-même qui l'avais fait venir, pour le supplier de ne pas donner de suites à cette affaire ; il m'a dit qu'il était insulté, que l'affaire aurait lieu, seulement il m'a promis de 3Eie pas tuer mon mari, qu'il lui serait bien facile de tuer, car il est aussi adroit que possible, prétend-il, à tous ces terribles jeux de la mort. Mais il a exigé de moi qu'en échange de ce sacrifice, j'abandonnasse pendant le duel, ma maison et mes enfants, et que je me trouvasse en un lieu qu'il m'a indiqué et où il viendrait me rejoindre. J'ai tout promis, mais seulement, je vous le jure, pour sauver la vie de M. Dogmann. Voilà toute la vérité, monsieur ; maintenant, je me fie à vous. J'ai reçu une cruelle leçon, j'en vais sans doute recevoir une plus cruelle encore, et cependant je me repens déjà depuis longtemps. Peu^èt^e est-ce Dieu qui vous envoie sur mon chemin pour me sauver. Que faut-il faire ? je le ferai.
M. de Mérey avait écouté ce récit avec émotion.
— Vous ne m'avez pas tout dit, madame? reprit-U ?
— Si, monsieur, je vous l'affirme.
— Non, il est des détails que vous avez oubliés. •^ Je ne crois pas.
^— En vous enlevant , car c'est un enlèvement
SOPHIS PEINTEHS 193
que ce jeune homme projette pour demain, il consent que vous laissiez vos enfants à M. Dog* mann?
— Oui, monsieur*
— Mais il permet que vous emportiez autre chose?
— Quoi donc?
— Vos bijoux.
— C'est vrai.
— Et une somme d'argent fixée par lui-même?
— Soixante mille francs^ fit madame Dogmann avec la rougeur au front.
M. de Mérey se leva.
— Vous m'avez demandé ce que vous devez faire, madame, dit-il. Il faut laisser les choses dans l'état où elles sont, consentir à tout ce que vous ordonnera cet homme ; seulement , demain, pendant le duel, il faut rester tranquille chez vous. Je réponds du reste. *
A trois heures, M, de Mérey, assis à côté d'un de ses amis, attendait la visite des témoins annoncés. Ces messieurs arrivèrent un quart d'heure après. Ils allaient bien avec celui qu'ils représentaient.
Le baron se hâta d'en finir avec eux. Q ne voulait sans doute pas donner, par quoi que ce {dt, à de pareils hommes^ le droit de le saluer quand ils le rencontreraient plus tard.
Cependant il les fit asseoir.
Un d'eux prit la parole.
— Messieurs, dit-il d'une voix haute qui avait ; sans doute la prétention d'intimider le baron, nous
vmoiis demander une ex||licatiDn à M. Dogmann^ ou à ses témoins, à propos d'une insulte qu'il s'est permise vis-à-vis de notre ami.
— Un soufflet, fit le baron d'une voix câlxfte.
— Oui, monsieur.
— Eh bien I quelle explication ce monsieur désire- t-il? Un aoufûet, c'est clair>,6t. G€da n'a pas besoin d'être expliqué.
Le témoin parut assea^étonoé de cette réponse Il s'attendait, en venant, au moins à \m% discussion sur l'intention du fait, et dès les premiers mots la situation se posait, avec une carrnzie peu discutable.
— Alors, messieurs, reprit-il, noua venons > den mander la cause de cette insulte.
— En pareil cas, la cause: n!est rien, llelf^ est tout. Occupons-nous donc de l'^et seulemidnt*
C'était simple, mais net^
— Eh bien I il ne nous reste, plus qu'à, demandar satisfaction de cet effet.
— Vous êtes les offensés, parlez, messiemsi»
— Noire ami a le choix des-aunea?
— Parfaitement.
— Il est de première force au pistolet..
— Alors qu'il choisisse le pistolet.
Les deux témoins se regardèrent comme aUls n'eussent pas compris.
— Mais il ne veut pas abuser de cette supériorité; il veut, autant que possible, égaliser Les chances.
— Il a tort. En matière de duel, quand on est. offensé et qu'on arrive à. imc rencontre, oai doit
196 SCPHIF PRIIÏT£HS
profiter de tous les moyens loyaux qu'on a à sa disposition.
— Nous choisissons Tépée, monsieur.
L'ami de M. de Mérey ne disait rien; il se contentait d'approuver de la tète.
— Va pour répée, reprit le baron. Quand?
— Nous avons mission de laisser à M. Dogmann le choix du jour.
— Demain. A quelle heure?
— A dix heures.
— Où?
— Au bois de Vincennes;
— C'est dit, messieui's; demain^ à dix heures, au bois de Vincennes.
M. de Mérey se leva pour faire comprendre à ces messieurs qu'il n'avait plus rien à dire ni à entendre, et qu'ils pouvaient se retirer.
Ils se levèrent à leur tour et prirent congé du baron, après avoir laissé une adresse dans le cas où il aurait quelque chose à leur faire dire avant le lendemain.
— Ah çà I dit à son compagnon celui qui avait parlé, quand ils furent dans l'escalier, comment trouves-tu ce particulier-là ?
— n mène rondement les choses.
— Est-ce que le Dogmann serait brave ?
— On le dirait.
— En tout cas, il a de fiers témoins.
— Un baron, rien que cela. Et l'autre ?
— L'autre n'a rien dit, mais il avait l'air d'être dans le même genre.
— Heureusement que ce n'est pas à eux qu'Ana*
SOPHIE PRIMTBUS 197
lole a afifaire. Il serait trop dans de vilaind draps;
— Anatole est brave.
— - Heu I heu I il est adroit; ce n'est pas la même chose.
Ces deux messieurs allèrent rendre compte à M. Anatole de leur mission.
A cinq heures, M. Dogmann arriva chez M. de Mérey.
— Tout est convenu, lui dit celui-ci, c'est pour demain, à dix heures.
M. Dogmann pâlit légèrement.
— Soyez ici à neuf heures et demie précises.
— Merci, monsieur le baron.
— 11 n'y a pas de quoi, mon cher monsieur Dogmann. Faites des armes aujourd'hui, mais ne vous fatiguez pas trop. A demain.
— A demain.
Le lendemain, à neuf heures et demie précises, le banquier arrivait chez M. de Mérey. Il était exact, mais le cœur lui battait un peu.
Il trouva le baron tout seul, en robe de chambre, et fumant tranquillement des cigarettes.
11 s'étonna de ce costume et de cette tranquillité.
— Il est neuf heinres et demie, monsieur le baron.
— Je le sais bien.
— Et c'est pour dix heures.
— C'était pour dix heures.
— C'est donc remis?
—-C'est changé tout à fait.
— Que voulez-vous dire?
— J'ai réfléchi après vous avoir quitté hier.
— Et alors..
198 801?HIS PKI-NTIBmS
— Av©e-vous vu madameDogmann ?
— Oui.
— Vous a-t-elle dit qu'elle m'avcdt tu?
— Non.
— Je l'ai vue cepend&Ht.
— Quand donc ?
— Hier matin.
— Puis-je vous demander à quel sujet, monsienz le baron ?
— Je voulais la connaitre*. Elle est jolie.
— Hélas l
— Hélas'l est votre mot^ mon clier monsieur Dogmann.
Le banquier ne comprenait rien à cette conversation. • M. de Méréy reprit :
— Je voulais aussi la questionner sur ce que vous appelez sa faute. Votre femme n^est pas coupable.
M. Dogmann secoua l»1âte«n signe de doute.
— Je vous-en réponds et je m'y connais.
— Cependant.
— Cependant vouff avez trouvé des lettres, voilà ee que vous allez me dire; mais des lettres ne prouvent rien. Et voulez-vous que je vous dise toute la vérité?
— Certainement.
— Non-seulement elle n'aimait pas ce M. Anatole, mais lui-même ne l'avait jamais aimée. Ce que vous avez pris pour de l'amour n'était qu'une spéculation. Comment, vous, qui vous entendez si bien auxajffaires, n'avez* vous pas deviné celle-là?
SOPHIE PAIKTSH&' 100.
— Une spéculation?
— Tout simplement. Quand un homme n'a pas de famille^ pas d'honneur^ pas de fortune, pas de courage, pas d'état, qu'il est jeune, qu'il veut avoir de l'argent et qu'il est presque beau garçon^ il tâche de trouver un ménage comme le vôtre où la femme s'ennuie un peu; il se met bien avec le mari, il fait croire à la femme qu'il l'aime, il la compromet vis-à-vis de lui, il lui écrit des lettres comme celles que vous avez trouvées, pour la convaincre qu'elle est coupable, il en reçoit comme celles-ci, fit M. de Mérey en tirant un petit paquet de sa poche, que vous allez^ lire tout à l'heure et qui vous oonvaincront de ce que je vous dis; il emprunte de l'argent au mari au nom de l'amitié, il en reçoit de la femme au nom de l'amour, et il va le dépenser avec d'autres hommes eid'autces femmes de son espèce.
Il est rare que les gens de oette aorte n'aient pas eu quelque condamnatioa pouc eseroquerie.dans quelque ville de province, qu'ils n'aient pas déjà passé deux ou trois ans en prison, et qu'ils n'aient pas diangé deux ou trois fois de nom. Ils parlent liaut, ils ont l'air de tout briser^ ils font passablement des armes, ils provoquent ou ils aœeptent les cartels; mais ils sont lâches, car, croyez-le bien, l'homme pauvre qui n'a pas assez de cœur pour tenir un outil plutôt que de recourir à de pareils moyens, n'en a pas assez pour tenir une épée. Le cœur est toutou rien. Or, votre monsieur Anatole n'en avait pas.
Cependant,, comme-vous n'êtes pas habitué aux
200 SOPHIE PRINTSHS
duels, a aurait pu vous tuer. Votre femme lût restée veuve, vos enfants seraient restés orphelins ; c'eût été un malheur, car si vous avez quelques peccadilles sur la conscience, à tout péché il y a miséricorde. Ce n'est pas la faute de votre femme et de vos enfants, et d'ailleurs vous gagnez assez d'argent maintenant pour vous repentir et pour faire du bien. Vous êtes donc nécessaire à votre famille et utile à la société. Je me suis dit tout cela, et, hier soir, j'ai pris sur l'Anatole en question des informations qui m'ont appris ce que je viens de vous apprendre, et bien d'autres choses encore. Cet homme était un franc misérable. Je suis très* lié avec le préfet de police. Je pouvais faire arrêter votre adversaire ; mais, ma foi, ce n'est pas mon métier de faire arrêter les gens. J'ai mieux aimé instrumenter moi-même. Mon histoire vous intéresse-t-elle, mon cher monsieur Dogmann ?
— Beaucoup, mais je n'en soupçonne pas la fin.
— Elle est pourtant bien simple^ comme vous allez voir.
Les témoins de M. Anatole m'avaient laissé une adresse ; je me garde hien d'aller moi-même chez eux; cène doivent pas être des maisons bien distinguées, mais je leur fais savoir que nous préferons qu'au lieu que la rencontre de ce matin ait lieu à dix heures, elle ait Ueu à huit, et je leur demande si ce changement leur convient. Ils me font réponse affirmativement, et ce matin^ à huit heures, j'étais à Viucennes.
— Sans moi I
— Sans vous. A quoi bon vous déranger? Vous
SOPHIE FRINTBKS 201
allez voir. Ce que j'avais à dire à M. Anatole, je n'avais pas besoin d'aller â Vincennes pour le lui dire. Je pouvais aller chez lui ou le prier de venir chez moi, ou lui donner un rendez-vous dans quelque lieu public ; mais, outre que je ne tenais pas à ce qu'on me vit entrer dans la maison de cet homme, encore moins à ce qu'on le vît dans la mienne, et pas du tout à ce qu'on me rencontrât avec lui- ce que j'avais à lui dire pouvant amener quelque discussion, j'aimais autant que nous eussions des témoins. J'arrive sur le terrain avec mon ami. Ces messieurs arrivent en même temps, et je m'approche de M. Anatole.
— Monsieur, lui dis-je, je suis désolé de vous apprendre que le duel projeté ne peut avoir lieu,
— Pourquoi donc?
— Parce que j'ai défendu à M. Dogmann de se battre avec vous,
— Sous quel prétexte?
— Sous le prétexte que vous êtes un coquin.
Ce mot, je dois le dire, produisit une certaine sensation chez M. Anatole et ses deux amis. >
— Et vous, qu'êtes-vous donc? fit-il en relevant la tête, vous qui* venez insulter un homme sur le terrain où il doit se battre avec un autre. Il avait, ma foi, raison, ce pauvre M. Anatole. J'étais dans mon tort, quant à la forme, mais le fond me dispensait de formes.
Je continuai donc.
— J'ai pris des renseignement sur vous, qui me donnent le droit de vous traitei comme je viens de le faire. Je pe ix mëlne vous faire arrêter, car
202 SOFIIIE PBINT£HS
VOUS avez beaucoup de choses à discuter avec la justice, mais j'aime mieux que vous alliez vous faire pendre ailleurs. Vous allez donc me faire le plaisir de quitter Paris à l'instant même. Vous n'avez pas besoin de rentrer chez vous, puisque vous avez un passe-port tout prêt pour vous sauver avec madame Dogmann, laquelle ne se trouvera pas au rendez-vous que vous lui avez indiqué ; vous serez donc forcé de partir seul. Vous allez me rendre les lettres qu'elle vous a écrites et vous engager à ne jamais la revoir et à ne jamais lui écrire*
— Gomment, interrompit M. Dogmaim^ il devait enlever ma femme ?
' — Ce matin, après le djueL
— Et elle y avait consenti?
— Pauvre femme I pour vous sauver la vie. Il lui avait dit qu'il vous tuerait si elle n'y consentait pas.
— Mais le misérable est avec elle maintenant.
— Je ne crois pas. Rasseyez-vous, mon cher monsieur Dogmann, et veuillez écouter la fin de mon histoire. ^Soit que les témoins de M. Anatole^ tout en étant à^s gens mal élevés et de mauvais sujets, ne fussent pas tout à fait aussi méprisables que lui, en entendant ce que je lui disais^ ils le regardèrent comme pour lui imposer ce qu'il devait répondre.
— Vous êtes fou, monsieur, me dit-il, je n'ai d'ordre à recevoir de personne. Je suis venn ici pour me battre; on ne se bat pas, je m'en vais où je veux, et je retrouverai M. Dogmann, je vous réponds; et quant à elle^ continua-t-il, vous pou-
801?HIE PRlNTftHS 203
V6Z lui dire, puisque vous êtes son coiifident, qu'elle entendra parler de moi.
-— Malheureusement, monsieur, vous ne passerez pas, il faut choisir : rendre les lettres et partir avec serment de ne jamais revenir en Frjan^e : TOUS voyez que jh suk enoore bien bon de croire à votre serment; ou aller en prison : c'est moi-mèmie qui vais vous y mener; ou si vous êtes aussi brave que vous le dites, prendre tme de ces épées et me tuer pour passer; mais je vous préviens que je me dé£andrai beaucoup.
Du diable, mon cher monsieur Dogmânn, si je pourrais dire pourquoi je persécutais ainsi ce pauvre M. Anatûk. En somme, il ne m'avait rien fait et vos ftfiEaires ne me .regardent pas; mais je n'avais rien à faire, cet homme me dégoûtait» votre petite femme m'a intâvessé, je la trouve très-gentille^ votre petite femme. Je pensais que ce savait un service à lui rendre à elle personnellement, de la débarrasser de ce spéculateur cynique, compromettant, haineux. Enfin, j'avais dit une chose, j'avais posé des conditions. Je suis têtu comme un véritable Breton; je ne voulais pas démordre de ce que j!avais dit, je pris une épée et je me promenai devant M. Anatole.
Cette promenade finit, à ce qu'il parait, par lui être désagréable; ses amis lui dirent quelques mots à Toreille, la colère le prit, il saisit une épéc en disant :
— Soit, monsieur, allons-y.
— Il tirait vraiment fort bien.
Il vous eût infailliblement tué, mon cher monsieur
Dogmann, ce qui eût été inutile, ou il vous eût fait grâce et eût enlevé votre femme, ce qui eût été humiliant. Je le laissai prendre courage, s'enhardir, se convaincre que j'étais plus faible que lui; je faisais des feintes, je rompais, ce duel ressemblait à un assaut. J'eus l'air de me découvrir; ce pauvre M, Anatole s'y laissa prendre et se fendit; mais le malheur voulut que, dans sa route, il rencontrât mon épée qui lui traversa le corps. Il en fut si étonné qu'il en mourut.
Voilà l'histoire, mon pauvre monsieur Dogmann. Vous pouvez donc rentrer tranquillement chez vous, où votre femme vous attend. Reportez-lui ses lettres, que les témoins de M. Anatole ont trouvées dans son habit et ont eu le bon goût de me remettre; dites-lui qu'elle ne recommence plus de pareilles imprudences, faites de bonnes affaires, le plus honorablement possible, et soyez heureux. Moi, j€ vais déjeuner, car je meurs de faim.
MX
Tel était M. de Mérey":
Si nous avons insisté sur les détails de son histoire avec M. Dogmann, c'est que nous voulions montrer quel genre de protecteur Sophie allait trouver dans son oncle. S'étant placé par système hors de la raison commune, s'étant fait une morale selon ses impressions personnelles, et n'admettant pour ses idées aucune règle hors de lui, il pouvait être utile comme il pouvait être dangereux.
Peu soucieux de sa propre vie, comme ovk l'a vu, il mettait peu de prix à la vie des autres. A son avis, M. Anatole était un coquin que madame Doginann ne pouvait aimer^ qui compromettait cetto
20G SOPHIE fRIKTEHS
femme^ qui la rendrait malheureuse tant qu'il vivrait, qui avait reçu du banquier les seuls services désintéressés que celui-ci eût rendus dans sa vie, qui Ten récompensait par la trahison et le chagrin : dans son opinion, cet homme méritait la mort; il l'avait jugé, condamné, exécuté, et se persuadait avoir bien fait. Si madame Dogmann, au lieu àe M. Anatole, lui eût montré un honnête homme, avec qui elle eût été plus heureuse qu'avec son mari, s'il eût jugé qu'avec cet homme madame Dogmann serait plus heureuse qu*avec un mari pour le caractère duquel il avait, en somme, peu de sympathie; s'il eût vu, pour elle, dans la mort du banquier, la possibilité d'un avenir hem*eux, nous ne devons pas douter, d'après cette spécialité de sentiments qui déterminait ses actes, qu'il n'eût pris son rôle de providence matérielle dans un autre sens, et q/ /il n'eût débarrassé la femme de son mari comme il l'avait débarrassée de son amant, sa maxime étiant que, la vie étant courte, il faut autant que possible qu'elle soit heureuse, et qu'cm a tout droit de détruire pour soi et pour les autres, quand on en a le pouvoir, les obstacles qui empêchent ou retardent le bonheur.
î Cependant il n'admettait pour cela que les moyens admis par le monde comme compatibles avec l'honneur, et, parmi ces moyens, le duel lui paraissait un des meilleurs, sinon un des plus sûrs, puisqu'on y risque sa vie.
Depuis cette aventure, les théories de M. de Mérey ne s'étaient pas démenties une minute, et il ^marchait cmssi tranquillement xers le dénoi^ent
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résolu de son existence, qu'il avait marché à sa ven^ contre avec M. Anatole.
Dire que de temps en tenips^ quand il entrait dans un% église, ou quand il voyait un père entouré de ses enfants, ou quand il voyait passer une belle grande jeune fiUeau bras de sa mère, il ne se disait pas que la vie demande d'autres joies que celles qu'il avait cru avoir, et surtout une autre utilité et une autre fin, ce serait mentir; mais mentir aussi que de dire qu'il ne rencontrait jamais dans les passions ou les misères humaines, de quoi regretter un peu moins la route qu'il avait suivie, et dont il lui était maintenant impossible de sosûr»
Cependant Sophie avait foit une grande impression sur son esprit et même sur son cœur, qui avait flocnagé à peu près intact dans toutes les tempêtes de sa vie. H avait éprouvé le besoin, avant de mou^ rir, d'être utile à cette belle et chaste créature que Dieu avait, placée et qui marchait dans une voie complètement opposée à la sienne et oCi il semblait impossible qu'ils se rencontrassent jamais. Voilà l'impression qu'elle lui avait produite au premier abord; ce fut bien autre chose quand il eut appris quel sacrifice tout chrétien elle faisait à M. Théodore, puisqu'elle n'avait pas pour son mari d'autre amour que celui qui pouvait résulter de son obéissance aux conseils de sa mère, d'autres sentiments que ceux que pouvait lui inspirer un honnête homme sans jeunesse, sans grâce, sans aucune des illusions qu*une femme cherche toujours dans son époux.
— Et dire, fit M. de Mérey, quand madame Prin^ teiDS eut terminé son récit, et dire que, dans toute
208 SOPHIE PRINTEUS
ma vie, je n'ai pas trouvé une jeune fille comme Sophie, que j'aurais aimée, et que j'aurais pu rendre heureuse, je crois, et qui eût tourné au bien et au vrai ma vie décousue et inutile I Mais puisqu'il en existe une que je connais, qu'elle mérite le bonheur, elle l'aura, d'autant plus que je n'ai pas beaucoup de temps devant moi.
Madame Printems ne connaissait pas les moyens dont le baron se servait quand il voulait quelque chose, elle ignorait aussi qu'il n'avait plus qu'une année à vivre, elle lui dit donc :
— Je vous en prie, monsieur le baron, veillez sur ^a fiie, faites comprendre à son mari tout ce que je ne peux lui dire, moi, et je vous en serai bien reconnaissante.
— Mais comment, madame, avez-vous permis ce mariage?
— Savais-je toute la vérité?
— Mais quand vous l'avez apprise tout à l'heure ?
— Je m'y suis opposée de toutes mes forces. Sophie a voulu.
— Il est des vertus tellement au-dessus des conditions humaines qu'il faut les traiter comme des folies. A votre place, j'aurais enfermé ma fille dans sa chambre et je ne l'aurais pas laissée sortir.
— Il eût fallu dire à M. Théodore pourquoi je m'opposais à ce mariage.
— Vous le lui auriez dit.
— Mais il y avait danger de mort pour ce pauvre garçon.
— Eh bien! il serait mort. Ceci ne vous regarde
sopiiiis rniNTEMS 20fi
pas. Avant tout le bonlieur, ou tout au moins le repos de votre fille.
— Nous avons espéré qu'avec des soins...
— Allons donci interrompit M. de Mérey. Est-ce que les soins servent à quelque chose dans ce cas-là? Heureusement je suis là.
— Qfi'allez-vous donc faire?
— Je vais dire à mon' neveu qu'il ne peut être le mari de votre fille, et qu'il ait à la laisser retourner avec vous dès aujourd'hui.
— Quelle raison lui donnerez-vous ?
— La vraie.
— Ahî mon Dieu! ne faites pas cela.
— Pourquoi donc?
— Il ignore son état.
— Autant qu'il l'apprenne.
— Il n'y croira pas.
— Il y croira.
— Mais il refcisera cette séparation.
— Alors je l'y forcerai.
— Gomment?
— Peu importe, pourvu que j*y réississe.
Pendant ce temps, on était arrivé à la maison deiir
deux époux, et dans le trajet, M. Théodore avaitraconté à sa femme une partie de la vie de M. de Mérey et quelle issue cette vie devait avoir.
— Et vous êtes sûr de ce que vous venez de me lire? avait demandé Sophie.
— Parfaitement sûr.
-— Et vous n'avez rien fait pour combattre une pareille résolution?
2i0 SOPHIE PEIIïTElIS
— A76e cela qu^on peut combattre les idées de mon oncle I
— £t vous ne comptez pas Tempècherl
— On n'empêche pas la destinée d'un homme.
~ Quand c'est Dieu qui la fait^ mais non quand c'est la créature elle-même qui substitue ses passions aux règles de la natiire ; et je vous promets bien, moi^ que le projet de M. de Mérey ne s'exécutera pas. Est-ce que je permettrai jamais que, d«uis une fa^ mille qui devient la mienne, il se commette un pareil sacrilège et qu'il arrive un pareil malheur? Je remercie le ciel qui m'a mise sur la route du baron et qui me donne l'occasion de ramener à la vérité un esprit égaré.
— Comment ferez-vous?
— Soyez tranquille, je réussirai.
A peine Sopliie était-elle descendue de voiture, que M. de Mérey vint à elle et lui prit le bras pour la conduire à l'appartement qui attendait les évités.
— J'ai à vous parler, lui dit-il.
— Et moi aussi, j'ai quelque chose à vous dire.
— J'ai tout appris.
— Quoi?
— Le sacrifice que vous faites.
— n est tout naturel.
— Non pas. Il faut que nous causions sérieusement, parce que je vous aime bien et veux que vous soyez heuretisc.
— Soit; mais nous avons à [causer d'autre chose auparavant. ' '
—De quoi dcme?
— Moi aussi j'ai tout appris;
SOPHIE PKIÎ^TEMS 211
En quelques motSvSoplxieprou'v^aau baron qu'elle était au courant de son avenir.
— Est-ce vraà? lui demanda-t-elle.
— Et vous dites que vous voulez m'ètre utile? ~ Je voufr le répète.
— Et ai j'ai besoin de vous dans deux ans, où vous trouverai-je?
M. de Mérey ne sut que répondre à oette simple parole.
— Allons, repsrit Sophie avec un sourire, vous êtes un méchant, un égoïste ou. un fou : choisissez. Je vous aimais bien, moi aussi; je ne vous aime pluâ, continua-t-elle avec une intonation d'enfant.; et je vous défends de venir me voir, de me parler, de me iBUContrer^ de me oonnaitrCé
— Mais, vous-même^, Sophie^ vous marchez à un malheur plus» g^and peut-être, et certainement plus proche. que le mien, et ytms y marchez en sour liant.
-^ n y a» deux raisons à oela.
-~* LesqueUesr?
-— La première^ c'est que ce que v>qus appelez un malheur pour moi^ je l'appelle^ moi^ du bien à faix» à un autre*
--<- Et la seconde?
-*- La seconde, c'est que je viens de prier, et que je suis forte. Ërt maintenant, taisons-nous, on pourrait nous entendre ; mais nous reprendrons notre conversation.
^ Quand?
— Demain.
212 SOPHIE PRINTSHS
— Vous consentez donc à me revoir?
— 11 le faut bien, grand enfant.
Pour la première fois, sous cette épithète que lui donnait une jeune fille dont il avait près de quatre fois Tâge, M, de Mérey sentit toutes ses théories matérialistes s'ébranler sur leur fausse base. La sérénité de cette jeune fille qui, du haut de son innocence et de sa chasteté, le traitait, lui, presque vieillard, de grand enfant, lui fit comprendre qu'elle en avait le droit, qu'elle lid était supérieure, et le fit douter du doute. Il la contempla avec une sorte de curiosité.
Elle était calme, elle paraissait heureuse, elle embrassait sa mère, elle tendait sa main à son mari, die souriait à tout le monde.
M. de Mérey qui, jusqu'alors, s'était cru un homme fort, parce qu'il avait vaincu certaines sensations, parce qu'il avait imposé certaines conditions philosophiques à sa vie, parce qu'il avait préparé, arrangé, déterminé sa mort comme un Romain, se trouva tout à coup petit et presque ridicule devant cette jeune fille, qui acceptait sans théorie, sans regret, non-seulement avec résignation, mais encore avec confiance, l'existence que Dieu lui faisait et au seuil de laquelle se trouvait \m malheur que lui, M. de Mérey, l'homme fort, il considérait comme au-dessus des forces humaines,
— Allons, se dit-il, j'étais un niais ; cette femme n'a besoin de personne, et nous avons tous besoin d'elle. *i
Madame Printems elle-même sentait toutes ses in» quiétudes fondre les unes après les autres sous le sourire de sa fille. Il est dans certaines âmes privi-
SOPHIE FBINTEMS . 213
légiéesdes vertus si abondantes et si complètes, que l'œil humaim, Tœil même d'une mère, ne saurait en découvrir la source, et les autres âmes s'y abreuvent sans se les expliquer.
Quelqx\es amis intimes, y compris M. de Mérey, passèrent toute cette journée avec M. Théodore et sa femme.
En prenant congé de sa nièce, le baron lui dit :
— A demain.
— A demain, lui répondit-elle, et, je Tespère bien, à tous les jours suivants. Venez à onze heures, vous déjeunerez avec nous.
Le lendemain, à onze heures, M. de Mérey arrivait chez M. Théodore, qu'il trouvait achevant de s'habiller pour se rendre à son bureau, après le déjeuner.
— Où est ta femme? lui demanda-t-il.
— Elle est au salon, avec sa mère, et nous allons les rejoindre.
L'oncle et le neveu passèrent au salon.
Madame Priutems et sa fille brodaient au coin du feu.
En voyant paraître son mari, Sophie se leva et courut lui tendre son front, sur lequel il déposa un baiser qui sonnait déjà dix ans de mariage.
On se mit à table.
Madame Printems paraissait joyeuse, Sophie avait le même air, M. Théodore semblait très-content. Les joies intimes étaient déjà assises autour de la table.
Après déieuncr o» causa quelques T^r to^, çt
214 SOPHIE PRINTXttS
SI. Illéodore partît pour son burean^ comme si ce jour eût été un jour ordinaire.
— J'irai te prendre à quatre heures, lui dit Sophie.
— C'est cela.
n l'embrassa de nouveau sur le front, et il partit pendant que sa femme se remettait à son métier.
— Je vais te conduire un bout de chemin, dit le baron à son neveu^ et il raccompagna en faisant signe à Sophie qu'il allait revenir,
— Eh bien, dit-il à M. Théodore, quand ils furent dans la rue, te voilà marié. En es-tu content?
— Tu le vois, je n'ai pas l'air malheureux.
— Je le crois bien, Sophie est un ange.
— Tu as dit le mot, fit M- Théodore; elle Test peutr-ètre même un peu trop.
Et notre héros accompagna jcette réflexion, d'un regard au sens duquel son oncle ne pouvait se méprendre.
M. de Mérey avait en raison quand il avait dit, en parlant de Sophie : Cette femme^là n'a besoin de personne et nous avons tous besoin d'elle.
En effet, à peine fut*elle masiée^ que tout ce qui constituait la maison de son mari tressaillait d'une vie inattendue, comme s'il eût été accordé à la jeune femme, ainsi qu'à une apparition céleste, d'éclairer sans effort et par sa seiJe présence tout ce qui Tenvironnait. Le pur foyer de son àme projetait au loin ses rayonnements, et il n'était pas une obscurité qui n'en reçût l'atteinte bienfaisante.
Madame Printems la voyait agir et fonctionner dajis le bien avec tant de facilité qu'elle commençait^
2i6 SOPHIE PRINTK^MiS
non-seulement à comprendre qu'elle eût accepté sans discusion ce mariage dans les conditions déplorables où M. de Blaru Tavait placé par ses révélations, mais encore à ne plus avoir la moindre inquiétude pour Tavenir, et cette assurance n'avait eu besoin que de quelques jours pour se confirmer en
elle.
On eût dit que Sophie avait découvert en son mari imc âme restée jusqu'alors inconnue aux autres, qu'elle s'était fait reconnaître comme une sœur de cette âme, et qu'il y avait entre elles deux conventions formelles de bonheur chaste, régulier, éterneL
Vous avez vu, dans les pays de montagnes, des rocs abruptes et uoirs prendre la nuit des silhouettes sinistres et des aspects menaçants. Leurs masses dures et sombres écrasaient vos yeux de leur volume que Tobscurité doublait encore, et leurs larges fissuras où s'engoufî'rait le vent poussaient des clameurs lugubres. Tout autour d'elles était solitude, efi'roi, stérilité. Cependant^ l'aube entr'ouvrait le ciel d'une lueur blanchâtre, et vous voyiez les cimes de granit s'abaisser déjà sous la première caresse de ce pâle sourire. L'aurore venait ensuite, et les montagnes commençaient à s'amollir et à fondre dans un brouillard rose, respiration visible, haleine bienfaisante de la terre à son réveil.
Les aspérités les plus sèches n'étaient plus que des lignes tremblottantes que le soufûe matinal échancrait à sa volonté, et qu'il vous semblait possible de pétrir et de modeler vous-même, selon votre caprice. Claude Lorrain avait sur sa palette le secret de ces transpaçeuces du malin.
SOPHIE PRINTSMS 217
Enfin, le soleil apparaissait avec ses rayons lumi» neux et fermes, chaque chose prenait sa forme positive, son caractère réel, et vous distinguiez sur ces rochers qui vous avaient épouvanté la nuit, une végétation vivace, des sentiers praticables, des grottes fraîches, du blé, de la vigne. En s'abaissant comme un voile de gaze, cette brume découvrait quelque troupeau tondant tranquillement cette stérilité apparente, et le vent qui venait dans votre direction, au lieu des lamentations nocturnes, vous apportait^ avec des arômes vigoureux de thym et de menthe sauvage, les chants de milliers d'oiseaux bavardant leurs amours au sein de cette ruche de pierre.
M. Théodore, chez qui, au commencement de ce livre, nous avons indiqué, et qui avait lui-même avoué dans ses confidences à M. de Blaru certaines propensions brutales, certains instincts mauvais, eu même temps que des réactions naturelles vers la douceur et rhumUité, ressemblait aux rochers dont nous, parlons, depuis que Sophie, comme une aurore animée, éclairait sa vie, déserte jusqu'alors. Il sentait, sous cette influence pure et délicate, s'effacer les aspérités de son caractère, mourir les mauvaises herbes de sa nature faussée par les rancunes de son enfance négligée.
Il faut dire aussi que, jusqu'au jour de son ma-> riage, une terreur vague avait pesé sur son àme et traduit quelquefois en manifestations haineuses ou tout au moins misanthropiques, des sentiments que la tranquillité de son esprit eût fait avenants et sertables.
Maintenant, cette terreur avait disparu, la science
21 B' SOPHIE^ PftlNTSIIS
l'avait dissipée (nous sâvonsà quoi nous en tenir lââessu8)j» et son âme ne demandait qu'à prm^re sa reYanche. Cependant, nous devons le dire enebrey il restait dans M. Théodore beaucoup de l'homme, et si, rassuré sur son état physique et à l'approche d'un bonheur désiré, il avait répudié, comme inutiles, certaines mauvaises choses, il n'avait pas divorcé^ avec les pasiûons et les exigences que sa qualité d'homme etd^épouxlui donnait Je droit de^ regarder comme naturelles et légitimes.
Nous avons indiqué d'une autre part les timidités instinctive de la jeune fille et fait connaître les révélations qui lui avaient donné le droit et même imposé e dev(Hr de ne voir en son mari qu'un frère, un ami, un malade. Accepter la mission deisoigner et de consoler une Cfréature frappée d'un mal en horreur, même aux parents les plus proches- de celui qui en est atteint; essayer de laguérii", résigner toute sa vie au rôle de mère et de sœur près d'un homme qui n'avait d'autre titre à ce sacrifice que l'abandon et -Iflsolementoù il ét£ât,. n'était-^capas Tceavre la pltts* ehrétiennequ'elle pût accomplîn?'
It est vrai que celui au» profit de qui- elle l'accom-. pUssidt' ignorait ce sacrifice, et- que le lui révél» c'eût été le détruire. Il ne pouvait être salutaire que s'il était ineonuu. Agoutesi à cellt que l'avenir n'avait aucune chance de dédommagesi^itpour^ophie. Ëllè^ n'avedtiplus que sa mère^ qui, selon toutes- les lois^ devait' mi^mr avant elle; die restevfiât donc seule aveesennuaari, chez qui l'âge, au lieu de l'amoindrir; ne ferait que développer le mal auquel elle se déclouait,» car.elle^e^ratt'le S0ulagep> mais n^i 1# gué-
SOFHm PBINTSMS 219
rir^ et> pour consoler sa vieillesse, elle n'aurait pas même un enfant. De quel droit, en efltet, donneraitelle Idljour à un enfant, héritier forcé du mal paternel? Pouvait-elle condamaer volontairement, main*' tenant qu'elle connaissait toute la vérité, non^seulement une créature née de son sein, mais peut-être encore tonte une génération, à une vie de soufibran*' ces, de honte et de solitude? C'eût été un cririae. Voilà dans quelle conviction sa pansée trouvait un refuge et puisait cette force et cette sérénité qui avaient taut émerveillé Mk de Mérey. Comme elle l'avait dit ellemême, son àme se mariait; elle la mettait au service de cette infortune, et elle ne consentait à être femme qu'en considération du hien que ce consentement lui donnait le droit de faire, '
Mais, pour mener abonne fin une mission comme celle que Sophie se donnait, pour accomplir ce su-* blime paradoxe, il fallait que tout le monde fût as« sei; pur pour le comprendre et assez loyal pour le reconnaître. Certainement madame Printems savait à quoi s'en tenir, puisqu'elle s'en effrayait; bien probablement, si M. Théodore l'apprenait» un jour, il tomberait* aux genoux de sa femme et la bénirait comme une sainte; évidemment, des hommes d'intelligence comme M. de Mérey ou de sentiment comme Max Hubert, ne mettraient pas un instant en doute la sincérité des causes de ce mariage. Mais le monde n'est pas composé que de ces quatre personnes: il sort bien des médisances, bien des calomnies, biea des méchancetés de Totsiveté des uns, du scepti^ cismedes autres, des intérêts de celui-ci, des haines de celui-là. Soph^j mra peut-ètït, à qM> à» sm
S20 SOPHIE PR1NTEHS
pieuse mission à remplir, beaucoup de luttes à supporter, beaucoup de dangers à combattre.
Elle a une consolation : sa mère: elle a un protecteur : le baron ; mais elle a mieux encore, elle a ellemême.
En attendant, comme on Ta vu par les derniers détails du chapitre précédent, tout autour d'elle semble se plier aux résolutions qu'elle a prises. Elle n'a eu pour cela aucun efîort à taire. La passion de M. Théodore ne s'est pas trouvée de force à lutter contre l'admirable candeur de cet ange, un peu trop ange, comme il le dit lui-même. On n'a pas été en contact pendant un mois avec une femme comme Sophie, sans que l'âme ait acquis des délicatesses inconnues.
. Quand, le soir du mariage, M. Théodore s'est trouvé seul avec sa femme, quand il a vu cette vierge tranquille et confiante lui tendre son front comme elle avait fait à sa mère, et lui dire d'une voix claire et fraîche : Bonsoir, mon ami, à demain, il ne s'est pas senti le courage de lui rappeler qu'il était son mari et qu'il avait, depuis le sacrement du matin, le droit d'attendre ce lendemain auprès d'elle. Il s'était contenté de lui baiser la main avec émotion et de lui dire : Sophie, aimez-moi un peu; moi je n'aime que vous au monde ; et il avait regagné sa chambre sans ajouter une parole.
Une fois seul, il avait réfléchi, il s'était regardé, ii s'était avoué avec mélancolie qu'il n'était pas beau, qu il. n'avait rien de séduisant pour l'imagination d'une jeune fille, qu'elle faisait déjà beaucoup en unissant sa destinée à la sienne. Il s'attrista bien un
SOPHIE PEIKTEHS 221
peu de cette révélation qu'il était forcé de se faire à lui*mèine> mais il se dit d'un autre côté que puisqu'elle l'avait accepté, il ne lui était pas tout à fait «indifiPérent; qu'après tout, rien ne pouvait les séparer, qu'elle ignorait peut-être encore bien des choses de cette vie, et qu'il fallait laisser au temps et à l'habijtude quelque chose à faire pour compléter son bon- Iheur.
Comme on le voit, il y avait du bon dans ce pauivre M. Théodore.
A partir de ce jour, Sophie, qui pensait que son •mari avait besoin de distractions et de contentements, avait réuni autour de lui toutes les personnes qu'elle savait pouvoir lui être agréables. La maison de M. Théodore était devenue, en une semaine, un 'centre de joies calmes, simples, harmonieuses.
M. de Mérey d'abord s'était pris d'un attachement «paternel pour sa nièce, et celle-ci, qui avait aussi ^une œuvre à accomplir de ce côté, s'y était mise sans plus tarder. Elle avait exigé qu'il vînt la voir tous les jours ; elle prenait empire sur lui, elle lui faisait contracter l'habitude des plaisirs domestiques, elle lui créait une famille, elle lui prouvait qu'il pouvait vivre et vivre mieux, plus honorablement, plus heureusement, sans duels, sans passions, sans dépenses, n restait des soirées entières à l'écouter faire de la musique, tandis que M. Théodore terminait, auprès du fer^- quelque travail important pour son ministère, et que madame Printems causait avec Max Hubert, qui, comme on le comprend bien, avait été admis et recherché tout de suite, ainsi que sa sœur, dans l'intimité de la maison.
222 SOPIiTE PRÎÎîTEMfl
Les jours où Tenait, Catherine restait auprès de son père, qu'il gardait à son tonr quand Sophie dé-sirait voir Catherine.
On devine que les deux jeunes filles, nous pouvons toujoiu's donner cette môme dénomination à la sœur de Max et à la femme de M. Théodore ; on devine, disons-nous, que les deux jeunes filles s'étaient prises Tune pour l'autre d'une sympathie spontanée et définitive.
Les malheurs de Catherine, son courage, sa résignation, tout cela était bien fait pour lui gagner l'affection de Sophie,
De ce côté encore, elle entrevoyait du hien à faire avec patience, avec adresse même, pour jie pas blesser la dignité noble des deux jeunes gens- Sophie ae complaisait, comme dans son véritable élément, dans respérance de réparer autour d'elle le mal que les évén^anents, la nature, le hasard, l'abandon, la jni- -sère avaient JTait ; elle ne regardait pas comme audessus de ses forces de rendre Jieureux son mari, de changer les théories de son oncle, de rétablir, par le Jhien-ètre, la santé de Catherine, d'aider à l'avenir de Max. Elle aimait cette âme dévouée^ résignée^ rê« veuse^ sentimentale, digneu
Max lui rappelait LucâcDu
Il lui semblait que si son frère eût vécu, il eût été 'Ce que Max -était. Elle eut Men vite gagné sa confianoe pairla franchise de ses seirtiEMntB. Souvent il lui faisait part des ambitions poétiques ^'il avait été fopoé-de pefonler an fond de ^ob. OGOor* Elle hd &ait alors de n'y pas r«iioiioer, elle VasGOaragaàt,
elle lui promettait un temps meilleur. Et chaque fois le jeune homme rentrait plus heureux et plu» fort, rapportant de ces entretiens un rayon ^.d'espérance qui lui tenait chaud au cœur jusqu'au lendemain*
De son côté^ de temps eh temps, pendant que M. Théodore était à son bureau^ Sophie allait visiter la sœur de Max tf availlant auprès du lit de son père, lequel ne se levait même plus. C'est dans cette maison que la jeune femme allait puiser de nouvelle? forces pour sa résignation et son dévouement. Elle en revenait trouvant toujours ce qu'elle faisait bien simple et bien facile en comparaison de ce que Catherine accomplissait ; elle s'épouvantait poMr elle de la position où la jeune fille resterait si son frèrc^ son unique soutien, verait à mourir ; mais aussi ell? remerciait Dieu qui avait permis qu'elle la rencoz. ■
tràt, et, le cas échéant, qu'elle pût lui venir en aide comme à sa propre sœur. :
Par les confidences de Catherine^ qui ne cessait de vanter et de bénir son frère, elle connaissait la vie du jeune homme jusque dans ses moindres détails. Elle comprenait que chez lui ce sacrifice devait être encore plus grand que chez mademoiselle Hubert.
Kn eflfet, il avait dû renoncer à toutes les autres afifectîons que cependant son àme sensible n'aurait demandé qu'à connaître. EUe devinait, en voyant l'intérieur de cette pauvre maison, quelles pensées devaient emplir les nuits sans sommeil de ce jeune homme, quand il restait seul dans sa chambre, après les arides travaux de sa journée ; elle lisait avec attendrissement les pages harmonieuses et inconnues où il versait le trop-plein de ses sensations sans but et sans résultat ; elle prenait de jour en jour, de plus en plus en affection et en pitié, ce cœur jeune sans jeunesse possible, cet esprit plein de sève condamné à s'éteindre sans avoir profité à personne, ce talent inconnu dévoué à la mort faute d'air et d'expansion; elle cherchait en vain autour de lui ce rayon d'amour dont toute poésie sincère a besoin poiu* se féconder.
Les pensées du poète respiraient la tristesse toujours, le désenchantement quelquefois, l'espérance jamais, du moins cette espérance temporelle, que Dieu accorde à Thomme, que l'homme applique le plus souvent à des choses éphémères et fugitives qui doivent l'abandonner un jour, mais qui sont les re-
226 SOPHIE PEIITTfiUS
lais bienfaisants de Tâme pendant notre passage sur cette terre,
Max, mi •contraire, faisait commencer cette espé* xance là où les autres hommes la font finir, à la mort qu'il n'avait pas le droit de souhaiter, puisque sa vie était utile à deux êtres incapables de rivre sans lui. Bref, Max avait en lui le talent^ Tbonneui^ la bonté, la religion, la tendresse ; il avait et pouvait exciter tous les sentiments où l'homme puise son bonheur^ et il était impossible qu'il fût heureux.
Pour Sophie^ il était mille fois plus ^ plaindre que Catherine. D'abord il semblait à notre douc^î héroïne que la femme est faite plutôt que Thomme pour les abnégations intimes. Jugeant de l'âme de mademoiselle Hubeirt par la tienne, et, en cela, elle avait bien raisoa, elle ne lui voyait pas d'exigences aussi difficiles à combaUre qu'elle en supposait chez Max. Puis, Catherine avait pour elle les intermittences salutaires de sa folie, qui l'isolaient pendaïad: , un certain temps des misères terrestres et la transportaient dans un monde féerique qu'eM« legretitait quand la raison retournait Vj checcher.
Catherine le disait souvent à Sophie, elle voyait venir avec joie ces moments d'oubli dont elle avait toujours le pressentim^it un ou deux jourS; avant qu'ils se révélassent camplétement , et elle disait alors : Je irais être foUe, comme une autiv^ aurait dit: Je vais être heureuse. Elle avait fini par convaincre tellement auti>ur d'elle qu en effet cette folie était un bonheur, qiie, comme aous Tav^ns -dit, cet état n'ef-
SOPHIE F&INTEMS SSH
frayait même pins son frère qui, cc»nme elle, avivait à s'en réjouir. <
Cependant Catherine avait, à cette époque, besoin de toute sa raison, pour son père que la mort envahissait peu à. peu, qui ne quittait pas son lit, chez lequel la respiration seule vivait encore, «t qui pouvait et devait s'éteindre d'une minute à l'autre. Plus de mouvement, phis de geste, plus de regard même chez le vieillard, et pourtant, soit qu'en cet état même d'anéantissement il arrive encore à TÀme •quelque chose du monde cxténeor, et que Dieu lui envode à travers la matière «épaissie qui la comprime et la cache, un pressen^âmesd; du bien qu'on veut lui faire, comme le soleil trouve le mioyen de faire pénétreir jusqu'au piisonmer, dasss l'obscurité du plus étroit caobM, le reâet consolant de ses rayons, dont les gens en liberté s'abritent; soit que Tinfluence personnelle de Sophie fût telle que la taort même dût k subir, toujours est-il que la premîèo'e fois qu'elle entra dans la chambre du moribond, celui-ci tressaillit commue s'il se fût senti réchauffé ■et qu'un pâle sourire entr'ouvrit ses lèvres, comme s'il eût eu Viatuitiion secrète que cette femme donnerait un jour le bonheur à ceux qu'il avait aimés.
Ce fût la dernière manifestation vîtak de ce pauvre ocMÇs. Sophie, voyant l'état du vieillard et pem- >sant que la vie commune avec Catherine eochainait trop la liberté de Max, jalouse d'adoudr iâ plus possible la position de ces amis hïtéressants, savait fait un projet, celui de prendre Catherine avee elle, le jour où ses soios ne seraient plui utiles à son
228 SOPHIE PHINTEHS
père, le jour où Dieu Taurait définitivement rappelé à lui.
Cette mort, que la résignation habituelle du frère et de la sœur aux volontés de la Providence, et que Tétat même du malade ne pouvaient leur faire considérer comme un malheur, pouvait, en même temps, ouvrir leur porte à des jours plus heureux.
D'abord, au point de vue matériel, elle allégerait beaucoup les charges des deux enfants, et, d'un au- ,tre côté, elle permettrait à Catherine un autre genre jd'existence qu'elle n'accepterait jamais du vivant de son père. Sophie n'aurait jamais trop à aimes autour d'elle; elle ferait de Catherine sa compagne, sa sœur, et Max, de cette façon, aurait, aux heures que son travail de bureau ne lui prenait pas, une liberté •qui pouvait être nécessaire à sa jeunesse, utile à son liaient, heureuse pour son cœur.
Sophie ne connaissait pas l'amour, elle ne le connaîtrait jamais sans doute ; mais elle savait bien qu'elle était une exception à la loi commune, et qu'il •existe dans ce tendre sentiment des joies dont les autres natures ne se voient pas déshéritées sans regret et sans douleur ; car Catherine était jeune, elle pouvait redevenir belle avec le bien-être et la santé ; Max était jeune, il n'y avait pas de raisons, surtout •après avoir subi de si rudSs épreuves, pour que le frère et la sœur ne jouissent pas des bienfaits de cette harmonie universelle dont l'amour est un des premiers et des plus puissants éléments.
''Alors Catherine n'ayant plus à s'occuper de personne, si ce n'est de son frère, qui avait besoin d'affection, mais non de sacrifice, et qui ne perdrait rien
SOPHIE PRINTEHS :229
& rédodionflâ'un nouveau sentiment de sa sœur; alors Catherine, disons-nous, pourrait trouver un bon et brave cœur qui la comprendrait et l'aimerait; alors Max, placé désormais dans une position indépendante, puisqu'il n'aurait plus à s'occuper que de lui, et que, du reste, par l'influence de M. Théodore, il pourrait avoir de l'avancement dans son ministère, alors Max pourrait trouver, lui aussi, une jeune fille, bonne, simple, dévouée, car Sophie n'avait pas la prétention d'être seule avec Catherine dans ces conditions-là sur la terre, et verser enfin dans une àme digne de la sienne, les expansions comprimées en lui.
Vous voyez que les confidences de Catherine à Sophie, au sujet de son frère, n'avaient pas été complètes ; sans cela Sophie eût connu cet amour mystérieux, incompris, inutile, que Max avait contracté dans la famille où il avait été instituteur autrefois, et auquel il avait, depuis cette époque, avec le pieux entêtement des âmes d'élite, dévoué mystérieusement sa vie.
Ce secret, Max l'avait révélé à sa sœur, dans une de ces heures où le cœur de ceux qui souffrent déborde malgré eux ; il l'avait conjurée de le renfermer dans son cœur comme un dépôt inviolable et sacré , et quelque amitié que Catherine eût pour Sophie, elle ne se croyait pas en droit de lui révéler ce secret; de même que, malgré la noblesse et la sainteté des espérances que Sophie concevait pour ses deux amis nouveaux, elle n'osait encore ieur en faire part, dans la crainte de blesser la dignité de leur malheur présent, et que, les connaissant depuis
230 SOPHIE PEIRTBMS
si peu de temps, ils ne prissent potrr xfle aurnènc de sa charité naturelle ce qui était déjà un besoin «de son affection.
Sophie n'avait pas mis davimtage M. Théodore dans la confidence de ses projets ; non parce qu'elle le croyait incapable de s'en faire le complice, suais il n'en -comprendrait peut-être pas tout de suHe les nuances délicates^ et son amour pour sa. {enane ser^t peut-être jaloux de certe amitié*
U serait temps de tout lui apprendre quanid la mort du -vierux Hubert arriverait.
En attendant^ elle était tout à atm inari, et eUe consacrait tout son temps et toutes ses pensées é, TaccomplissemefBtt de son bonheur.
M. Théodore parot, pendant les prensôers 4iemps de son lOfariage, avoir accepté û'suiohcmeait la vie telle (fue «a femme la lui faisait : il avait Tair d'être heureux. Sa idmddité s'était effrayée d'abord des obstacles que son amour allait rencontrer dans la pudeur de son -ongélique femme, et le pa^rvregaflTQcm^ qui n'avait jamais aimé , qu'on n'avait surtout jamais aimé, oe se trouvait pas en possesâon des moyens déIioa?t€ dent f»on €<but aiurait eu besoin pour se faire entièrement accepter de Sophie; mais en pénétrant peu à peu dans ra1»iosphèi«e pure qu'elle répandait autour d'elle^ il en avait été de son i'osagiAatton et de ses sensations vulgaires, ee qu'il en est des poumons habitïiés aux eslialaisons malsaines des viUes quand ils a^bsorbeot tout à coup l'air frais, saluba^, embaumé des jardins et des campagnes dv Midi.
Il avaât «enti germer^ édore et s'épanocnren lui, iOes sensations inconnues dont il cueillaities fleurs et
MPBIE PRINTÏIMS 234
dont il respirait rarôme avec une sorte d'enivrement é Son cœur se dilatait en jouissances qu'il craignait de voir lui échapper^ tant elles étaient fines et immatérielles. Il ne les révélait à personne, dans la crainte de les ternir, et puis il craignait qu'on ne s'en moquât ; car, pour les confidents qu'il aurait pris, il aurait été sans doute fort ridicule. 11 n'avait rien, dans sa personne, qui motivât de pareilles poésies.
D'ailleurs, pourquoi un autre confident que luimême, puisque ces sensations étaient faites pour lui seul?
Sophie pouvait donc se «croire comprise sans avoir eu recours à la moindre explication. Elle était heureuse et fière de la transformation qu'elle opérait dans cette âme ; et le soir, après une heure ou deux de causerie pendant laquelle son mari avait tenu ses mains dans les siennes et l'avait contemplée avec une sorte d'extase, il la quittait en lui disant lui-même le mot qu'elle lui avait dit : à demain 1
Le lendemain, M. Théodore , à llieuTe i^ii il la savait réveillée, venait frapper doucement à sa porte ; elle lui disait d'entrer et pendant une heure ou deux encore il trouvait dans sa chaste intimité un charme sous l'empire duquel il restait pendant les travaux ennuyeux de ses devoirs quotidiens.
La vie matérielle de M. Théodore se ressentait évidemment de ces satisfactions de son cœur, et Sophie disait à M. de Blaru, qui avait continué à être un des intimes de la maison :
— - Eh bien ! ^MHj^HHHHBHH^c? Voyez
232 SOPHIE PKINTEMS
comme mon mari est heureux, voyez comme il se porte bien.
— C'est vrai, madame, répondait M. de Blaru, et Dieu a mis sans doute dans le cœur des femmes des ressources que la science paierait bien cher ; mais de même que vous endormez le mal avec votre affection, vos soins et vos paroles, de même le moindre chagrin pourrait le réveiller d'autant plus intense que le sommeil lui aurait donné des forces. La nature a des lois immuables. Dieu veuille que vous réussissiez dans votre charitable entreprise; mais dussiez- V0U6 encore m'accuser de matérialisme, comme cela vous arrive quelquefois, j'ai grand'peur que vous ne réussissiez pas. Voilà pourquoi je me suis fait un des familiers de votre maison, afin que, le jour où vous vous reconnaîtrez insufBsante et où vous croire^ avoir besoin de moi, vous puissiez vous confier à mon grand dévouement et à ma petite science.
Était-ce bien pour cela seulement que M. de Blaru Tenait dans la maison de Sophie ?
Malheureusement, nous sommes de l'avis du docteur et nous croyons qu'il ne se trompait pas dans ses prévisions.
Nous avons pour cela quelques indices.
M. Théodore n'avait pu rompre complètement avec sa tante, et cette femme devait aider aux événements malheureux que M. de Blaru présageait.
Cette aimable tante n'était pas de ces esprits auxquels une position comme celle que nous venons de décrire puisse échapper longtemps.
Elle avait Interrogé M. de Blaru/et le docteur^ qui ne demandait qu'à parler, avait raconté tout ce qu'il savait.
Disons-le à la louange de la tante^ dans cette circonstance, elle ne fit pas le mal sachant qu'elle le fai« sait. Non. '
Elle ne douta pas que ses suppositions ne fussent vraies. Les mauvaises natures ont quelquefois beau* coup de franchise, dans les mauvaises choses^ bien entendu.
234 SOPHIS PRINTSHS
IncapablfB de comprendre et d'admettre le sacrifice de Sophiefelle n'y vit qu'un calcul habilement combiné, et trouva facilement dans les tradiiioi ^de son scepticisme et dans les théories de sa vie les raisons de ce calcul. Elle eut pour son neveu cette com'nisération protectrice et dédaigneuse en même temps, à laquelle s'autorisent eux-mêmes les gens que la méchanceté de leur esprit a convaincus de leur supériorité.
Or, voici ce qui résulta pour elle des quelques visites faites à son neveu, des études qu'elle y fit et des réflexions qu'elle en rapporta.
Madame Printems était ime mère adroite, mademoiselle Printems était ime fort jolie petite rouée, que la vie de province ennuyait, qui n'avait pas même de fortime, et à qui il avait fallu un mari quand même et la vie de Paris.
M. Théodore avait eu la bêtise de se présenter ; on l'avait agréé tout de suite, épousé malgré tout. Maintenant le mariage était fait, on se moquait de lui, et pendant qu'il respectait sa femme comme ime sœur et qu'il l'adorait comme un ange, celle-ci ne perdait pas de temps, et commençait avec le sentimental M. Max Hubert, sous le pseudonyme de l'intérêt et de l'amitié, des coquetteries dont cet inibécile de Théodore ne s'apercevait même pas. Il s'agissait 3e l'éclairer. C'était un service à lui rendre. Elle ne pouvait permettre qu'on le ridiculisât ainsi. Telles étaient/ d'une part, les convictions, et, deTautre,les intentions de la tuiïte.
Elle s'en ouvrit d'abord ^ M. deîlérey oyec une ceitalne confiance. Elle parut vouloir le cousuHer
SOPHIS FRINTEMS !:35
^our qu'il l'aidât à faire cesser un pareil scandale, c'est le lâot dont elle se servit.
Elle tombait mal. M. de Mérey admirait, adorait Sophie et la protégeait contre tout le monde. 11 reçut fort mal les confidences de sa beUe-sœur, lui déclara que sa nièce était respectable en tous points, et qu'il ne permettrait pas qu'on fit sur elle la moindre supposition. Cette réponse, au lieu de «persuader, irrita celle à qui elle étaitfaite. La vieille dame counaissait son beau-frère comme un homme d'esprit, qui avait acquis l'expérience de la vie par l'abus même qu'il en avait £ait; elle le savait aussi roué que qui que ce fût en matière de femme. Ce n'était ipas un homme qu'une petite fille de dix-huit ans pût dérouter à ce point; elle ne pouvait donc l'accuser de :ne pas voir ce qui était, mais elle l'accusa de s'en faire le .complice.
— C'est tm vieuxdéfaauGhé, se dit-elle.; il sait pariaitement à quoi s'-en tenir Bur le compte de la petite. Il a l'air de croire à sa vertu, pour se faire payer les intérêts de cette crédulité apparente. Cette mijaurée Buca de son parti tous les hommes qui entreront chez elle ; mais heureusement, je suis là et J'arrêterai mon neveu,
La bonne tante ne perdit pas de tempa.
Elle vint un peu plus souvent dans la maison de Théodore; elle fit d'abord quelques remarques à haute voix, puis elle donna, «n fle;Fetirant, certains conseils à double sens àflon neveu; ^puis elleiui fit, quand il venait chez elle, telles qutistiotts 4110 sou âge et«n pnronlé lui pcrmeitaieut de faire, et auxquelles il /ne savait que rcpondic. Elle infiltra ainsi
236 SOPHIE PEIRTEHS
peu à peu le doute dans cet esprit faible, la défiance dans cette àme inquiète, et Tamena enfin à venir lui demander une explication franche qu'elle se refusa d* abord à lui faire, et qu'elle fit de façon à le convaincre. '•
— n faut que tu sois aveugle, dit-elle en terminant^ pour ne rien voir de ce qui se passe. Que fait, dans ta maison, cette mère qui surveilie sa fille comme si cette fille avait encore douze ans?
Sophie est ta femme, après tout.
Le mariage n'est pas un couvent, un mari n'est pas un frère. Tu ne vois pas le ridicule de ta position.
Gomment ! tu achètes une femme, car c'est Tacheter, puisqu'elle n'a pas de fortune, et tu en fais ta fille, à ton âge I tu n'avais pas besoin de l'épouser pour cela.
Que fait là ton onde?
Le crois-tu capable de donner de bons conseils à Sophie? Il sait bien ce qu'il fait, et s^il est plus vieux que toi. il est plus adroit, et sa conversion subite a une cause.
. Quoi! ce gaillard qui passait sa vie dans les plaisirs, parmi les femmes, avec les chevaux, au sein des désordres de tous genres, ne voit plus personne, ne dépense plus d'argent, passe ses journées à causer avec sa nièce, et tu ne vois rien I '
Enfin, ce Max Hubert, ce Byron de bureau, que tu ne voyais jamais auparavant et qui ne sort plus de chez toi maintenant, qu'y vient-il faire? Apporter à ta femme les confidences de son àmc de poète, île son talent incompris et autres balivernes de ce ïnêmc goût. Et qui est-ce qui paye tout cela? C'est
SOPHIE PEIKTEMS 237
toi. Et tu attends qu'il plaise à ta femme de t'aimerl Allons I allons ! tu es un grand homme.
O'est par de semblables discours que la tante ébranlait définitivement chez son neveu le reste de confiance qui s'y débattait encore, et le soir où elle lui tint, en dinant, le discours dont nous venons de citer les dernières lignes, il rentra chez lui, agité de. résolutions toutes nouvelles.
Il trouva son salon occupé par Sophie^ sa mère^' M. de MéreyetMax; madame Printems commençait à s'endormir au murmure de la conversation des trois autres personnes.
Cette réunion offrait à M. Théodore l'occasion de frapper un grand coup et de prouver tout de suite qu'il était un homme.
Sophie s'aperçut à l'instant même de l'agitation où était son mari. Elle n'en soupçonna pas la véritable cause : elle crut y voir les symptômes d'une de ces attaques qu'elle croyait en voie de guérison.
M. Théodore ne la regardait pas, sans doute parce que^ malgré lui, au seul aspect de sa femme, il doutait de ce que sa tante lui avait dit.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda Sophie en se levant et en lui prenant les mains.
— J'ai... à vous parler, lui répondit M. Théodore d'un ton sévère dans les premiers mots^ mais dont la sévérité s'éteignit avec la dernière syllabe sous le regard calme de la belle enfant.
— Parlez, mon ami, je vous écoute.
— Mais c'est avec vous seule que je veux m'entretenir.
— Autrement dit, tu nous mets à la porte, dit
238 SOPHIE PBIîn*£^K§
M. de Mérey eu se levant et en nani. Adieu rionk M, Théodore ne répondit rieru >
Le baron ^'approcha de madame Printems, comiae
pour prendre congé d'elle, et lui dit tout bas : Théodore n'est pas dans son état ordinaire ce soir :
surveillez-le.
Puis> prenant son neveu à part :
^ Tu as diné avec ta tante, lui dit-il ; elle t'a dit
quelque sottise» Prends garde, c'est une mauvaise
femme*.
Et tout haut :
— A demain, ma nièce. Et dan& ces mots il y avait comme la promesse d'une protection toujours prête.
Pendant ce temps, Max avait salué Sophie, sa mère^ et son chef de bureau, sans se permettre aucune allu-sion aux réflexions que cette sfiène lui faisait faire. U se retira. avee le baron.
— Qu'avez-vousà médire? demanda Sophie quand elle fut seule avec son mari.et4^inère,£t de sa voix la plus douce*
— Rentrez dans votre ohanibre, je vous le dirai. Sophie embraasa sa mère et rentra dans.sa cham-j
bre, M. Théodore l'y suivit. •
Elle s'assit tranquillement auprès, du feu. Son
mari resta debout, madame Printems- écoutait à la
porte.
M. Théodore hésita quelques instants. Il sentait
toute sa force, ou plutôt toute la mauvaise influence
de sa tante l'abandonner peu à peu.
— Sophie, lui dit-il, croyez- vous que je vouai aime?
SUIVIS vKWTtns 23ff'
— J^en SUIS sûre, mon ami,
— Puis-je croire que vous m*aimez?
— Vous pouvez le croire.
— Et si je vous demandais une preuve?
— Je vous la donnerais.
— Quelle qu'elle fût?
— Oui, car vous ne pouvez me demander 'de mon affection pour vous qu'une preuve que je puisse vous donner.
— Eh bien...
M. Théodore hésita.
— Eh bien? répéta Sophie, comme pour Tencourager.
— Eh bien,. Sophie, si je vous demandais de ne plus recevoir M. de Mérey.
— Je ne le recevrais plus ; mais vous ne me demanderez pas cela, parce que vous savez que mes conseils peuvent être utiles à votre oncle et que j'ai déjà apporté de bonnes transformations dans sa vie.
-^ Cependant^ si je Texigeais.
— - J'iObékais»
— «Bt si je fermais ma poste àJil, Max.HubeBi;^.que diriez- vous?
— Que vous avez tort, parce qu'il est malheureux 6t que nous pouvons lui être utiles ; mais, comme, vous êtes le maître ici^ j'obéirais enoore*.
-~ Eh bien^ ce n'est pas tout.
— Parlez.
M. Théodore semblait peu à peu envahi par iine^ agitation extraordinaire. Par moment^ la pensée lui! échappait^ sa parole devenait lourde et il' tremblait
240 SOPHIE I^BINTEMS
tout à coup comme sous ratieiute d'une fièvre subite; Cet état ne pouvait échapper à Sophie.
— Qu'avez- vous donc ce soir? lui dit-elle ; vous êtes souffrant, mon ami.
— Oui, je souffre, continua-t-il, et c'est vous qui me faites souffrir.
•:- Moi, comment?
— Vous ne m'aimez pas.
— - Vous êtes fou.
— Alors, il faut mêle prouver.
Sophie commença à s'alarmer réellement de Tagitation où elle voyait son mari.
— Il faut me le prouver, reprit-il, comme s'il eût eu besoin de se répéter les derniers mots qu'il avait dits pour trouver ceux qu'il lui restait à dire.
— Ordonnez.
•— Je ne veux plus que personne reste auprès de vous.
— Soit.
— Pas même votre mère.
•— Pas même ma mère I que vous a-t-elle fait?
— Je ne le veux pas, s'écria M. Théodore avec un éclat de voix terrible, avec un geste menaçant et en marchant vers Sophie.
Celle-ci se leva, mais elle resta calme.
— C'est bien, mon ami, dit-elle, ma mère partira. Dieu a dit à la femme : Tu quitteras ta mère pour suivre ton époux.
 ces mots, madame Printems parut plus pâle que sa fille.
— Mais, moi, dit-elle, je ne partirai pas.
— Vous ne partirez pas! s'écria M. Théodore.
:>JL
80]^niS PMNTEMS S41
— Non, parce que je commence à croire que le sacrifice que ma fille a fait est au-dessus de ses forces et qu'elle a besoin auprès d'elle de quelqu'un qui la protège-contre vous.
— Quel sacrifice? demanda le pauvre homme, vacillant et regardant autour de lui comme un homme ivre, quel sacrifice?
Madame Printems allait parler. Sa fille se précipita au-devant de ses paroles, et lui mettant la main sur la bouche :
— Silence, ma mère^ lui dit-elle, et revenant auprès de son mari, elle reprit de sa voix la plus douce.
— Voyons, mon ami, vous êtes en mauvaise disposition ce soir, vous avez besoin de repos ; il faut vous mettre au lit. Voulez-vous rester dans ma chambre ou voulez- vous rentrer dans la vôtre? En tout cas je passerai la nuit auprès de vous, et nous reparlerons demain de tout ce que vous m'avez dit ce soir.' Tout ce que vous voudrez se fera. C'est dit.
A mesure que Sophie parlait, il se passait une chose étrange en son mari. H la regardait avec une sorte d'attendrissement enfantin; il souriait à sa voix, ses bras retombaient inertes aux deux côtés de son corps qui se balançait comme s'il eût dû tomber; enfin ses yeux s'emplirent de grosses larmes, ses traits se contractèrent, il étendit les bras et il allait tomber à genoux devant sa femme pour lui demander pardon du mal qu'il lui avait fait, quand il poussa un grand cri et roula sur le parquet en proie à des convulsions effrayantes.
Les yeux hagards et injectés de sang, la boucho écumante, il se tordait par teire en se déchirant la:
243 S0PHI£ P&UJITEVS
poitrine et en se frappant la tète aux angles des meubles. Du reste, pas un cri,, pas un mot^ pas une plainte, .ien qu'ime respiration ardente et précipitée comme celle d'un cheval qui s-emporte.
Sophie commença peut-être à comprendre qu'il est tels maux dans le catalogue des expiations ha-^maines coDtre lesquels la plus puïe vertu^ le dévouement le plus chrétien, ne sauraient lutter. Elle sentit son impuissance, elle pâlit et balbutia seule-' ment ces mots : le médecin.
Madame Printems &'ûpprèta4 sonner, mais Sophie lui dit :
-^ Non, il ne faut pas qu'un domestique' entre dans cette chambre ; il faut que- nul ne voie ce qui s'y passe, c'est trop affreux.
Madame Printems sortit un instant et reparut bientôt.
Le malade était toujours dans le même état. Les deux femmes* ne savaient que faire pour le calmer. Pendant ces sortes de crises, les forces se triplent, se quadruplent, et Sophie et sa mère n'osaient ap^ prêcher de ce corps qui, par moments, se relevait à demi, pour retomber et se meurtrir de nouveau ; dont les pieds battaient Tespaee, et dont les* mains brisaient comme du verre tout ce qu'elles pou<* vaient saisir. Ce /Vêtait plus une chose bnmaine que cet homme ans veines gonflées ecfitaue dee cordes, aux cheveux héri8sés> aux ongles sanglants.
Où était Tàme pendant ce temps-là?
- M. de Blara était chez lui quand on vint Vj chercher. Il accourut tout de suite.
SOPHIE KINTEMS 243
— Voyez ce qui se passe, docteur, lui dit inâdame Printems avec effroi.
M. de Blaru regarda le patient d'un œil calme et accoutumé.
— Vous n'avez ^.as voulu me croire, madame, dit-il eu se tournant vers Sophie ; V(. us voyez c .• pendant que je ne vous mentais pas.
— C'est vrai, monsieur ; mais que faut-il faire?
— Rien.
— Rien?
— Quand il aura usé ses forces à se meurtrir, à se soulever, à se rouler comme il le fait en ce moment, reprit M. de Blaru avec une sorte de mépris pdiir l'être dont il parlait, il s'endormira d'un sommeil parfaitement tranquille dans lequel s'éteindra complètement le souvenir de cette attaque. Puis dans un mois, dans quinze jours, demain peut-être, elle le reprendra, et s'il est dans une chambre étroite, il pourra se tuer contre les murs, t, si vous êtes à portée de sa main, c'est vous qu'il tuera. Voilà l'homme que vous avez épousé, madame. Maintenant, si vous voulez, je vais aller chercher un de mes confrères, nous allons constater Tépilepsie, nous ferons mettre le sujet dans une maison de sauté, et nous obtiendrons la séparation pour vous. C'est tout ce que nous pouvons faire.
— Et c'est ce qui sera fait, répliqua madame Printems avec résolution.
Sophie ne répondit rien. Elle n'avait jjas entendu.
Elle priait...
Elle passa toute la nuit à veiller M. Théodore, lequel dormait d'un sommeil calme et régulier comme s'il ne s'était rien passé avant qu'il s'endormit.
La tête appuyée sur sa main droite, la pauvre enfant songeait, tandis que sa mère, tenant son autre main dans les siennes, lui demandait pardon de la vie qu'elle lui avait faite en lui conseillant ce mariage.
Sophie paraissait toujours aussi résignée; mais madame Printems pleurait, la suppliait de s'en tenir à cette première épreuve, et lui promettait de
SOPHIE PRINTBMS 245
réparer, autant qu'U lui serait possible, le mal dont elle était cause. ^ï-
— Nous' quitterons Paris, lui disait-elle; lious retournerons à la campagne, dans notre petite maison, que nous n'aurions jamais dû abandonner^ et où nous étions si heureuses. Pardonne-moi, mon enfant, c'est moi qui ai voulu ce qui arrive ; mais je croyais bien faire, et la meilleure mère peut se tromper une fois.
Sophie ne répondait à ces paroles que par des serrements de main et des baisers. Elle ne prenaî pas de résolution; elle ne s'engageait à rien. Sans doute elle attendait pour cela le réveil de son mari.
Au jour, M. Théodore se réveilla. Dès que Sophie le vit ouvrir les yeux, elle fît signe à sa mère de se retirer et de la laisser seule avec lui. Le malade ne se souvenait de rien, il ne ressentait aucun malaise, il ne comprenait pas pourquoi Sophie était au chevet de son lit, et comment il se trouvait dans la chambre de sa femme au lieu de se trouver dans la sienne.
— Tu ne t'es pas couchée, Sophie ? lui deman- ;cia-t-il.
— Non, mon ami.
— Pourquoi donc î
— Vous avez été un peu indisposé hier au soir, et j'ai passé la nuit auprès de vous; mais grâce à Dieu, vous avez bien dormi, et vous êtes tout à fait remis ce matin. '^ ^
Sophie trompait M. Théodore. Il avait repris sa Raison, mais son visage gardait les traces de Tat*
S46 SOPHIE PRIRTEMS
l^aqne de la veille. Ses yeux étaient rougis, cerclés de noir et de bistre, ses lèvres pâlies, les joues marl>rées, le "^'front sillonné d'égratignures qui resseml>laient à des rides de sang.
Quand il apprit qu'il avait été malade, M. Théo- <lore se rappela la visite à sa tante, l'agitation où cette visite l'avait mis, la scène qu'il avait faite à sa femme, puis ne se souvenant plus comment cette scène s'était terminée, et se trouvant couché, TeîUé par Sophie, il eut un pressentiment de la vérité et regarda sa femme avec anxiété pour lire sur son visage s'il se trompait ou non.
Mais Sophie se contenta de lui sourire, et ce sourire ne lui apprit rien.
~ As-tu fait appeler M. de Blaru? demanda-t-il axors.
— Oui, certes;
— Qu'a-t-ildit?
— Que ce n'était rien, que vous aviez eu une contrariété ^sans doute et que vous n'aviez besoin que de repos. En efict, on vous a couché et vous avez dormi jusqu'à présent sans fièvre et sans agitation.
— M. de Blaru reviendra-t-il ce matin ?
— • Non ; il a dit que c'était inutile.
— n ne s'était pas trompé, ma bonne Sophie ; if avais été bien contrarié hier, on i^'a dit du mal de t<H; j'avais cru à de méchantes suppositions, j'avais l'esprit bouleversé, car je faime, tu n'en doutes ipas. Je mé rappelle tout maintenant : je suis rentré, f«i congédié les gens qui étaient là, nous-isommes jentrés dans cette chambre. J'ai voulu t'impoaer de
ÏOPHÎ33 P«INTKittS 247
ne plus Toîr tes amis, de te séparer de ta mère ; tu as consenti A tout avec cette douceur et cette bonté qui te mettent au-dessus de toutes les autres femmes-, puis cette douceur, au lieu de me calmer, i:^i'a irrité davantage, et alors.,, alors, répéta une seconde fois M. Théodore, qui s'arrêtait de nouveau, effrayé de cette solution de continuité dans son souvenir, car elle lui rappelait ses terreurs d'autrefois; alors... je ne me rappelle plus rien, ajouta-t-il avec une sorte de découragement; mais, toi, tu te le rappelles, Sophie ; au nom du ciel, dismoi ce qui s'est passé.
— Alors mon •: mi, vous vous êtes trouvé mal.
— Mais je ne me rappelle pas non plus être revenu à moi.
— Le sommeil vous a pris dans votre évanouisseluent même.
M, Théodore regarda Sophie.
Elle avait l'air de direla vérité. Elle la disait en effet, seulement elle passait les détails qui donnaient à cet évanouissement son terrible et véritable caractère.
— ISopMe, reprit M. Théodore, j'ai été injuste pour toi; m'as-tu pardonné ?
-*- Je ne vous ai pas même accusé.
— Je te promets de ne plus jamais te faire de peine ; si jet'en fais encore, tu me quitteras, car je ne serais vraiment pas digne d'une compagne comme toi.
In parlant ainsi, les yeux de M. Théodore se nKHÛUaient de larmes, peut-être moins par repentir d'avoir mal traité Sophie, que par honte de l'état dans leipiel il doutait de moins en moins qu'elle rcùt vu. •" .
*- maintenant, continua-t-il en pressant et en baisant sa Lu/ain, va prendre un peu de repos, mon enfant, moi je vais essayer de dormir encore.
Sophie tendit son front à son mari et quitta la chambre.
*— £h bien I lui demanda sa mère^ qui Tattendait 4ans la chambre voisine.
— £h bien! il est calme et ne se doute de rien. Quel mal étrange !
A peine M. Théodore fut-il seul, qu'il essaya de se lever; mais il subissait cette prostration générale qui avait toujours suivi les crises mystérieuses dont il avait fait le récit à M. de Blaru, et avec lesquelles il croyait en avoir fini.
— Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il avec l'accent de la prière et de la peur.
Cependant il fit un effort et parvint à se mettre sur son séant. Alors de sa main droite, jaune comme la cire, il se cramponna au bois de son lit, pour ne pas tomber dans le mouvement qu'il allait faire, car il se sentait la tête bien lourde, et, descendant de son lit^ il ouvrit les rideaux de la fenêtre et marcha droit vers la glace de la cheminée.
Il vit le sang de son visage et de sa poitrine. U ne murmura pas une parole^ il ne fit pas entendre une plainte^ il se recoucha et sonna.
Un dpmestique parut.
— AÏÏez me chercher M. de Blam tout de suite, lui dit-il, en ayant soin de ne pas montrer son visage ; c'était sans doute tout ce que ses forces lui permettaient, car il eacha sa tête dans son oreiUer et fondi^ en larmes comme un enfant.
SOPHIE PRINTEHS 249
n plenrait encore quand on lui annonça M* de Blaru; mais il en avail sans doute fini avec cette faiblesse^ car il essuya ses yeux à la hàte^ releva la tête,^et, regardant le médecin d'un air résolu :
— •' Cette fois, docteur, lui dit-il^ je vous prie de m'avouer toute la vérité.
— Que voulez-vous savoir? répondit M. de Blaru d'un ton qui prouvait qu'il était prêt à tout dire.
— Le jour de mon mariage, quand vous êtes venu me questionner sur ma santé, que vouliez vous savoir?
— Si vous étiez atteint de la maladie que je croyais.
— Et pourquoi vouiiez-vous vous en assurer?
— Pour empêcher votre mariage^ comme c'était mon droit; car, si cette maladie existait, le mariage pouvait et devait être un malheur pour votre femme, pour vos enfants et pour vous-même.
— Quand je vous ai eu tout raconté, vous m'avez dit que je n'avais rien à craindre.
—■ C'était mon devoir.
— Et cependant le mal existait.
— Oui.
Si maître de lui que semblât M. Théodore^ il pédit à ce mot.
— Pourquoi n'avez-vous pas empêché mon mariage?
— J'ai fait ce que j'ai pu. J'ai prévenu madame Printems.
— Et elle a sacrifié sa fille I fit M. Théodore avec une sorte de mépris.
— - Non. Sa fille a entendu notre conversation, elle
S50 SOPHIE PRIKTSilS
Ji dît qwe plus vous étiez malheureux, plus vous aviez besoin d'affection et de soins, et elle s'est sacrifiée elle-inême.
— Et depuis hier? . . •
•*- Elle n'a pas changé d'avis.
— n n'y a aucun moyen de guérir ce mal?
««- Aucun. La nature le donne ^ la nature peut jseule le guérir.
•—'Si vous aviez feu .<oette fcmiehise, la première iéis^ vous auriez empèobé :un grand malheur, car je n'aurais pas accepté le sacrifice de Sophie. Je ne ^ouB en remercie pas moins* Ne dites rien à ma femme de notre conversation.
-^ liiais, vous, qu'aUez-vt>us faire? demanda ii. de Slaru^ étonné du sang^froid de son malade.
-**- Soyez tranquille^ je vais faire ce que doit faire :im honnête homme.
M. Théodore congédia ie^médeoin, se .leva, écrivit «ne longue lettre qu'il «mit dans sa poche, demanda £i Sophie était réveillée et si eUe ^pouvait le reoevoir.
La jeune femme ne s'étak pas couchée. Depuis le matin elle s'entretenait avec sa mère.
Elle se rendit à la demande de M. Théodore.
■'^ Sophie, lui dit celui-ci a^vès Vmoir contemplée quelques instants avec admiration et reconnaissance, j'ai à vous parler Ae ehoses sérieuses.
— Je vous écoute.
— le ne veux plus hahil^r Paris ; . noioa allons partir.
— Quand ?
— Aujourd'hui même.
*— Toutdeswiiteî
— Ndh; ce soir.
— C'est bien. Ge soir, je serai jJrête.
— Vdiis ne me refuse» donc paig ?
— Pourquoi vous refuserais-je?
— Nous allons vivre dans une solitude oOibplète.:
— Tant mieux.
— Nous ne venions jamais personne.
— Soit.
— Pas même votre mère.
— Vous me pemiettrezde iui'ôeriHBt
— Oui. Mais vous savez ce qui me condamne & cette retraite?'
— Non.
— M. de Blaru'm^a. tout avoué.
Sophie tressaillit.
— Oui, reprit M- Théodoriô^ je suis attdiit d'un mal affreux, je suis forcé de ftilfla société de» hommes pour ne pas attendre qu'ils me fuient; je ne puis vivre complètement seful^ carilfaut quequeltiu'uii me soigne si je suis malade ; j'ai peur de moulri^san* secours, j'ai peurdevivre sans-affeotîon; je n'aique vous au monde. 3ey(mif condiamne à'utie'bien dou-^ loureuse existence, car le mal dont je siiiS' frappé peut ne me tuer que dans vingt oa» d'ici>^ comme il peut me tuer demaim Me jurez^vons qoe vous ne' m'abandonnerez jamais?
— Je vous le jure.
— C'est bien.
Mi Théodore était en proie à mie graade émotioni.
— Vous ne parlerez de ce départ à personne, Iw dit-il.
«— A personne.
SS3 SOPHIE FRINTSHS
. — Cependant, avant de partir, je veux recevoir ceux qui ont été bons pour moi : mon oncle, Max Hubert, vous les inviterez à dîner aujourd'hui avec nous.
— Oui. ^ ,
— Maintenant, avez-vous quelque chose à me de- ; mander en échange cle ce que vous faites pour moi? \
— Une seule chose.
— Dites.
— Vous abandonnez votre place au ministère?
— Oui.
— Il a longtemps que Max Hubert est malheureux; il a un vieux père à soigner, une sœur à soutenir;demandez cette place pour lui. Ce sera, je crois, une' bonne action.
— Ce sera fait. Cette demande accompagnera ma démission. Est-ce tout?
— Oui.
— Voulez-vous me permettre de vous embrasser,* Sophie?
M.Théoâbre la pressa dans ses bras en lui disant :
— Vous êtes une sainte, et Dieu vous récompensera un jour.
Là-dessus il sortit, non sans se retourner plusieurs fois pour sourire encore à cette noble créature.
Quand son mari fut parti, Sophie commença les préparatifs de son départ, comme s'il se fût agi d'un voyage ^x)rdinaire, puis elle écrivit à Max et à M. de Mérey de venir dîner avec elle et M. Théodore, puis elle alla elle-même faire ses adieux à Catherine, qui ne pouvait quitter son père et qu'elle ne devait plus revoir.
SOPHIE PRINTEHS 253
M. de Mérey n'avait pas attendu Tinvitation de sa nièce pour venir prendre de ses nouvelles. En la quittant, la veille, il avait bien deviné, à l'agitation de M. Théodore, qu'il se passait quelque*chose d'extraordinaire, et comme il savait à quoi s'en tenir sur Tétat de son neveu^ il pensa qu'il pouvait être bon à quelque chose dans la maison, et il y accourut à l'heure où il savait que M.Théodore n'y était pas.
Il ne trouva que madame Printems^ qui lui raconta tout ce qui s'était passé.
— Il faut en finir^ lui dit le baron^ je me charge de tout, laissez-moi faire ; le dévouement a ses bornes.
n était là quand Sophie revint de chez Catherine i^ mais comme Max venait d'arriver^ il ne put s'entreienir librement avec elle.
On n'attendait plus^ pour se mettre à table, que le retour de M. Théodore.
Tout le monde était soucieux, les uns, comme le baron et Max^ par pressentiment; les autres, comme Sophie et sa mère^ avec connaissance de cause. C'eût été bien pis encore, si Ton eût connu le prochain départ de Sophie que sa mère elle-même ignorait encore.
M. Théodore devait rentrer à six heures. A six heures et demie^ on l'attendait toujours.
A six heures trois quarts à peu près, on sonna.
— C'est lui, fit le baron.
Un domestique parut, et remit à Sophie une lettre d'un assez fort volume.
— L'écriture de mon maril dit-elle avec émotion. Qu'est-ce que cela signifie?
Et^ d'une main tremblante, elle décachetala lettre^
XXÏV
* Cette lettre était touchante, et bien faite ponr étonner et pour émouvoir' Sophie .
'Bflô co'ntenâit'cesinots :
« Ne m'attendez pas, Sophie, je ne viendrai pas "VOUS chercher pour le voyage que vous avez accepté avec tant de résïgnaiion; vous ne me reverrez même plus. C'est à moi de rompre tes liens que les lois humaines, complices de vôtre dévouement et de mon égoïsme, nous ont fait contracter.
» Je vous le jure, je n'ai jamais fait le mal volon-
»* tatremént, et, par conséquent, jene me reconnais pas
le droit d'associer éternellement à ma vie de misères,
de douleurs et d'isolement Texistence d'une femme
SOPHIE PaiNTJSMS iHS^.
qui, coDime vous^ mérite toutes les félicités de ce monde.
» Mon seul tort c'est, ayant été malheureux toute ma vie, d'avoir cru un instant que je pourrais cesser de l'être, et d'avoir osé vous aimer. Nul ne vous aimera jamais comme je vous aime ; mais de combien de maladresses^ de dangers, de ridicules^ un amour comme le mien n'eût-il pas été accompagné I Maintenant que je suis de sangrfroid ^ je me demande comment j'ai eu l'audace [de vous demander à votre mère et comment vous avez eu le coura(|;e de m'accepter.
» QueUe preuve éclatante vous donniez de toutes les vertus de votre àme! Vous aviez deviné en moi un pauvre être qui avait besoin d'affection^ et votre cœur généreux^ enthousiaste du bien à faire, a entrepris de me donner le bonheur que je n'avais jamais eu, au détriment de celui de vous deviez avoir. Soyez bénie pour celte .pieuse tentative. Puis, quaad, plus tard, vous avez appris la sinistre vérité, que je soupçonnais, mais que je ne connais que d'hier; quand vous pouviez revenir sur vos pas, et que vous avez scellé votre dévouement d'un sacriJBce nouveau, d'autant plus grand qu'il restait ignoré, d'autant plus noble que je ne devais jamais le connaître, n'avçz-vous pas, aux yeux de Dieu, acquis le droit d'être heureuse un jour, selon les souhaits naturels de votre cœur, et quand, entre ce bonheur «t vous, il n'existe d'autre obstacle que moi, dois-je hésiter à le faire disparaître ?
Cependant, ne craignez rien. Je .ne vais paa me tuer. Je ne voudrais pas tacher votre passé du sou-
2jG SOPHIE miKTEMS
venir de ma mort volontaire, votre piété vous en -donnerait le remords, bien que vous en fussiez innocente, ear, pour une âme comme la vôtre, n'avoir pu faire le bien est déjà presque faire le mal. Non,' je vais vivre, seulement je tuerai autour de moi tout ce qui me prouverait ma vie à moi-même. J'ai choisi une retraite où nul ne saura qui je suis^ où ceux qui m'auront connu auront le droit de m*oublier, où ceux qui me connaîtront ne demanderont qu'à me Jaisser seul. J'attendrai là, en me rappelant et en bénissant les quelques jours heui^eux que je vous dois, que Dieu vous fasse tout à fait libre en me rappelant à lid.
» Si je vous ai demandé ce matin de m'accompagner dans cette solitude, c'est que je savais d'avance que vous y consentiriez, et que je voulais puiser dans cette nouvelle preuve de votre charité chrétienne la force d'accomplir le sacrifice que je croyais vous devoir et que je vous fais.
» Adieu, chère Sophie; si vous avez quelque chose à me reprocher, pardonnez-le moi, je n'ai pas été coupable d'intention. Quant à moi, je vous adore, je vous vénère, et je vous bénis comme une sainte.
» J'ai eu quelques mauvaises pensées sur les personnes au milieu desquelles vous serez quand vous recevrez cette lettre ; exprimez-leur en mon repentir et mes regrets. J'ai fait ce que vous me demandiez pour Max ; puisse-t-il être heureux 1 il ne l'a jamais été, même autant que moi, et cependant il le mérite peut-être davantage. C'est un grand esprit, un grand cceiu" et une grande âme. Je suis heureux que mon
SOPHIE PHINTEMS 257
malheur lui sene à quelque chose. C'est à vous qu'il le doit.
» Je vous confie à M. de Mérey, à notre oncle. Votre vertu seule et votre conscience peuvent vous défendre contie les calomnies que notre séparation va faire naître autour de vous ; mais il est telles circonstances où le bras d'un homme est nécessaire à une femme. Dites-lui que je lui demande sa protection pour vous. De cette façon, il n'aura plus le droit de mourir comme il le voulait, puisqu'il aura im devoir à remplir en ce monde.
» Je n'ai plus besoin de rien. Je garde de ma p Hitô
fortune, que j'aurais voulu consacrer à la satisfaci du
de vos désirs, ce qui m'est absolument nécessaire
pour vivre matériellement ; je vous donne le reste en
toute propriété, comme vous l'attesteront les papiers en règle que je joms à cette lettre.
» Ce n'est pas un cadeau que je vous fais, mais comme je sais que votre mission sur la terre est de faire le bien, je vous mets à même selon mes ressources personnelles, de remplir cette mission.
» Adieu encore une fois, chère enfant; priez votre mère dont j'aurais voulu faire la mienne, de me pardonner les alarmes que j'ai pu donner à son amour pour vous; soyez heureuse, tandis que je vais employer le temps que Dieu me laissera vivre*, à mériter le ciel, afin de vous revok dans un monde meilleur. »
A cette lettre simple et sur laquelle étaient plusieurs fois tombées les larmes de Sophie pendant qu'elle la lisait, était jointe une donation de tout ce que possédait M. Théodore à l'exception d'une rente
258 SOPHIE PKINTEMS
de mille francs à peu près qu^il se réservait pour vivre.
Les témoins de cette scène avaient suivi avec anxiété sur le visage de Sophie le reflet des émotions que lui causait cette lecture, et quand elle eut fini, chacun lui demanda ce qui lui arrivait.
Elle passa la lettre à sa mère, et resta toute pensive.
Madame Printems eut, malgré elle, en prenant connaissance de la résohition de M. Théodore, un mouvement de joie.
Avant tout, pour une mère, le bonheur de sa fille. Or, après ce qui s'était passsé la veille , madame Printems était convaincue que Sophie ne pouvait être heureuse que loin de son mari.
Elle la prit dans ses bras et l'y pressa longtemps, comme on presse une persoime s^véa d'un cas de mort et qu'on est sûr de conserver.
Cette joie, en opposition avec les larmes de Sophie, intriguait de. plus en plus les assistants, Max et le baron. MadamePrintems raconta alors l'événement de la veille et couronna ce récit par la lecture de la lettre que. sa fille venait de recevoir.
Cette lecture étonna les deuxauditeurs en les attendrissant. «^
— Le pauvre garçon I dit M. de Mérey .
— L'honnête homme 1 dit Max! "^
Et chacun d'eux, s'approehant de Sophie, lui té« mpigna, selon sa nature, les marques de son intérêt.
L'émotion de Sophie avait fait place à une rêverie mélancolique, à une sorte de sommeil de Tàme. Tsaxk d'événements s'étaient succédé depuis deux mois
SOPHIS PRINIJS1K& 259
danssavie, qu'elle avait cru deyoir être toujourscaime et, régulière, qu'elle commentait à ne plus se . rendre un compte bien exact de leur réalité* EUe ne ' pouvait qu'admirer et plaindre M* Théodore.. *>
Lui savoir gré de. ce qu'il faisait, c'eût été presque t s'en réjouir^ et Sophie était incapable de; puiser u&e^ joie dans* ces oonséqntnoes heureunea pour elle de la. douleur d'un homme qui avait été^ qui. était enoofra* son mari; mais^ auifond, elle ne pouvait se cadrer qu'il y avait bonheur à redevenir Ubre^ à être r endibai à sa mère et à toute sa vie de jeune fille^ axi^ lieu de} restep exposéey comme elkiray^ été le jomr.préoér^ dent, aux terreurs et aux dangers à*xm mal.que aa. piété pouvait soutenir, uMis que.se&Xi^S^ nci pouvaient même calmer; •
Cependant, s'il eût été en son pouvoir de s'oyifOë&D aux projets de M« Théodore, elle l'eût. fait;; mais quels moyens employer? Gomment 'déflouvxûr.ceitte retraite dout il ne donnait aueunindiee?'Aupré9^de :qui se renseigner? Elle ne lui connaissait .pasid'4% très amis que ceux qui se trouvaient ea ce laopaanl auprès d'elle, excepté sa tantei; mais oe.n'ét^t cartdih nement pas à elle qu'il avait été faire* ses con&jieur ces. Il n'en avait sûrement fait à peraoone». . ■' Restait le notaire chez lequel il avait opéré Jiei transfert de ses biens et qui^ diargé^ pewfr-ètre, delui {aiue tenir annuellement ou mensuellement la. rente qu'il s'était réservée^ pourrait donner quelque indication.
Sophie prit le bras de M» de Méroj et se rendit chez cet homme. Une savait rie». U avait ytiJ^l^Théodore dans la journée; il avait fait tout deisu^e-pour son client ie travail qu'il lui demiAdait; il lui^avait
260 SOPHIB PRINTEM5
remis en espèces vingt mille francs, sans lui deman- -dei' ce qu'ilcomptait faire de cette somme et sans que îf . Tiiéodore le lui dît- : ce dernier lui avait paru être dans son état normal. Us avaient causé de choses insignifiantes ; M . Théodore Tavait quitté , et il ne l'avait pas revu. Ce qu'il croyait seulement se rappeler, c'est que M. Théodore lui avait dit qu'il partait pour un très-long voyage.
Sophie rentra, en se disant que son mari avait pris cette résolution de retraite dans un moment de fièvre, mais qu'il reviendrait sans nul doute, et , à partir de ce jour, elle l'attendit en effet comme s'il €ût été en voyage.
Deux ou trois semaines se passèrent sans rien amener de nouveau, du moins pour elle, car pendant ce temps il y eut quelque changement/ soit dans la vie, soit dans la fortune, soit dans les hahitudes des personnes qu'elle était à même de voir.
Sophie commença à croire qu'elle aurait plus besoin qu'elle ne le croyait de l'appui de son oncle.
Elle avait revu M. de Blaru à qui elle avait appris les dernières circonstances que nous avons fait connaître. Le docteur avait reçu avec joie la nouvelle de cet étrange événement, et peu à peu il s'était dessiné sous un nouvel aspect aux yeux de la jeune femme. D'abord ses visites étaient devenues plus fréquentes que par le passé, l'isolement de Sophie, les inquiétudes de ce veuvage marital, le désir d'avoir des nouvelles motivaient bien un peu cette assiduité; mais bientôt elle dut en discerner la véritable cause. ^ M. de Blaru ne se présenta plus seulement comme siédecin^ il se présenta comme consolateur; il essaya
de faire comprendre à Sophie qu'ellô pouvait utiliser au profit de son cœur la liberté qui lui était rendue, que Dieu n'acceptait pas les sacrifices qu'on s'imposait voloiitairement contre les lois natui^elles, que tôt ou tard il fallait aimer, et, s'enhardissant par le silence de celle qui l'écoutait, sans doute en pensant à autre chose, il arriva à lui avouer qu'il l'aimait depuis le jour où il Tavait vue pour la première fois ; qu'il avait donné une preuve de cet amour en essayant d'empêcher un mariage qui devait faire son malheur et celui de Sophie ; que cet amour avait survécu aux combats ^ïu'il lui avait livrés depuis, et que maintenant qu'elle était libre^ il se croyait en droit de lui en faire l'aveu.
Dès les premiers mots de sa déclaration, M. de Blaru avait compris, à l'étonnement qu'avait montré Sophie, qu'il commettait une maladresse dont il espéra se tirer par l'exaltation de ses paroles, par la peinture exagérée de ses sentiments, par la violence de sa passion ; mais il parlait là une langue que la chaste jeune fille ne pouvait comprendre, et de ce qui n'était d'abord qu'une maladresse, il fit une mauvaise action.
Sophie pouvait lui pardonner la confidence de cet amour vrai ou faux, mais ilon qu'il la crût capable de complicité, comme il l'avait fait à la fin de cette élégie de mauvais goût, que rien ne motivait, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans les probabilités de la vie à venir de Sophie. ^*
Il fallait être un sot pour ne pas s'apercevoir que cette iomme passait au-dessus des vulgarités humai* aes, dans tme atmosphère supérieure, qu'aucune
émanation terrestre ne pouvait corrompre; que lea hommages des hommes s'arrêtaient à ses pieds et ne montaient pas jusqu'à ce cœur- qui ne pouvait s'ouvrir à l'amour, s'il s'y ouvrait jamais, que par uno inspiration d'en haut, puisqu'elle étadt plti& près du ciel que de la terre.
Si maladroite, si offensante que soit 'une démaiv che comme celle que M.' de Blaru avait faàtë, il faut toujours qu'une femme y réponde, pour éviter qu'elle se renouvelle.
Sophie y répondit en rappelant au médecin qoe^ si elle était libre, elle n'était pas veuve, et que, le fût-elle, le souvenir de l'homme qui aurait été soa mari sufQsait aux exigences de son cœur; qu'elle le remerciait de ce témoignage d'affection exprimé p,eut-être un peu trop vivement; qu'elle en prenait ce qu'elle -devait en prendre, c'est-à-dire l'esprit plutôt que Ja. lettre, et qu'elle lui continuait ses senfiîments d'estime, d'amitié et de reconnaissance pour l'intérêt qu'il avait pris à elle, dans les circonstances difficiles, où elle s'était trouvée.
M. de Blaru reçut cette réponse comme on reçoit un affront,, en se promettant de s'en venger; Au lieu de reconnaître tout de suite qu'il s'était trompé, de tendre la main à Sbpjiie, de lui demander franchement pardon de cette tentative ridicule et de rester son ami ley lus dévoué, comme eût fait un cœur loyal, il se blessa lie la position fausse dans laquelle il s'était mis, il. s'en prit à la pauvre enfant, et devint son e:inimi acharné. Aidé de la tante. de M. Théodore, il S3 mit à interpréter de façon à satisfaire ces rancunes, la vie nouvelle de Sophie.
Le texte ne leur manquait pas^ et vous allez voir comme des positions les plus honorables, comme des affections les plus saintes^ les mauvaises petites passions de certaines gens peuvent tirer des déductions honteuses et vraisemblables. c
Max Hubert avait obtenu la place de M. Théodore» Le ministre avait tenu sa parole. Vous devinez le changement que cet avancement inattendu avait apporté dans la vie de Catherine et de Max. Leur père était en un trop pitoyable état pour en jouir et même pour s'en apercevoir. Il n'y eut peut-être dans tout cela qu'une douleur pouT lui^ s'il était encore accei»sible à quelque douleur^ ce fut quand on le transporta de la modeste mansarde de Texpéditionnaire dans l'appartement plus confortable du chef de bureau. Catherine avait appris que son frère devait à Sophie cette nouvelle position^ et qu'au moment où elle avait accepté de se retirer du monde avec son mari^ elle y avait mis presque pour condition que M. Théodore ferait donner à Max la place qu'il, abandonimt.
Aussi Catherine avait elle pour Sophie une affee* lion, à toute .épreuve^ une reconnaissance sans limites^ qui s'augmentèrent par suite de nouvelles preuves d'amitié au'elle fut appelée à recevoir*
En eiafet, la pauvre enfant avait été éprouvée de nouveau. Le vieux Hubert était mort, sans secousse, sans regret, mais enfin il était mort, et, bien que cet accident fût prévu depuis longtemps, bien qu'il pût même être considéré comme un bonheur, et que le repos définitif fût préférable à la vie inanimée du malade, Catherine et Max n'étaient pas des cœurs à se faire ud pareil raisonnement devant le cadavre de leur père. Depuis longtemps, il n'avait plus le sentiment de leiu* affection, il ne parlait plus, il n'entendait rien, il ne voyait pas, mais enfin il respirait encore, et les deux enfants pouvaient le tou.iicr, le soigner, l'aimer ;, s'ils n'avaient plus la joie de cet
amour, ils en avaient le respect^ Vhabitude, le besoin, la douleur^ et quand, réunis tous deux auprès de son lit, ils le veillaient en causant à voix basse, le souvenir de leur enfance, des soins, des caresses , des conseils qu'ils avaient reçus autrefois de cette matière inerte aujourd'hui, leur cachait un moment la réalité présente et les faisait croire à Timpossibilité de se séparer jamais du moribond.
Le jour vint où il fallut s'en séparer, Dieu, qui avait tiré au bonhomme Tintelligence des choses et des événements qui s'accomplissaient autour de lui, lui laissa encore Finstinct, itfnon Texpression, de son amour pour ses enfants, et peut-être eut-il directement par Tàme, la connaissance de l'amélioration de leur sort, et mourait-il content de la certitude qu'ils ne seraient plus malheureux.
La mort des gens aimés resserre et fortifie l'aftection réciproque de ceux qui les aimaient. Restés seuls sur la terre, Max et Catherine eurent à se partager entre eux la tendresse qu'ils avaient, chacun de son côté, pour leur père, et, comme si la nature prodigue craignait toujours de laisser du vide dans le cœur des créatures, elle avait donné aux deux orphelins quelqu'un à qui être reconnaissants, à aimer, Sophie, qui, dans ces dernières circonstances, devait s'attacher mieux encore les deux jeunes gens. '^.
 peine eut-elle appris la mort du père, qu'elle se rendit auprès de Catherine pour lui apporter les soÎQs de son cœur toujours prêt au dévouement, et l'appui de son esprit de résignation aux volontés du Seigneur. Puis, quand le vieillard fut enterré.
âCC SOPHIE FEIIiTElIJS
comme il y avait à craiiidre un accès pour Catbenne fatiguée par la veille, par les peosées et par les larmes, Sophie exigea: que Catherine ne la quittât phis, et elle Tavait prise avec elle.
Max et Catherine étaient done presque devemisr de la famille ; et. le &ère passait toutes ses soirées avec sa sœur, en compagnie de Sophie, de madame Printems et de M. de Mérey*
C'étaient ces réunions qui.javaieiat fourni matière aux médisances de M« deBlarxu Que faisait là ce Max^ qui avait déjà pris au ministère la plaee de M. Théodore? Il prenait aa foyer conjugal la plaee du mari disparu. Pourquoi Sophie avaîtrelie t€DH à garder la sœur près d'elle? Pom*. s'assurery sans aucun doute^ la présence du frère.
Tout cela était clair, surtout pour un ei^rit .méchant^ dont la rancune avait tout intteêt. à. voir le mai et à le propager; tout cela était vraisemblable pour la masse' des indifférents^ qui admettent difficilement une vertu comme celle de Sophie^ admettrcj dans ce cas, c'est admirer, et l'admiratioii est toujours un fardeau pour l'homme, car elle eat ra¥0u indirect de soninfériorité.;
Donc^ comme M. Théodorei'avait prévu lui-même dans la lettre d'adieu qu'il avaitéerite à.sa feauns^ une séparation donnait lieu, à toutes sortes de sofr positions, de médisances et de calomnies; s^càwramk les bruits que« cet: événemmit faisait naitE&t n'arrivaient pas jusqu'à^nolns hàroïne» ^ '
Ceux qui auraient eu plaisir à les lui faite con-^ naître nfauraient. pas. eu le. courage de les lui ap^preadz», iit^parmi^e» amis^ .nuL nelui cùifaitrafT
front de les croire assez pour l'en prévenir. Mais s'ils ne parvinrent pas jusqu'à Sophie, qui vivait retirée dans le petit cercle d'affections et d'habitudes que vous lui connaissez, ils arrivèrent jusqu'à M. de Mérey, qui, lui, voyait encore^ de temps en temps, quelques personnes du monde qu'il avait fréquenté jusqu'alors.
n ne tarda pas à découvrir l'origine et les auteurs de ces propos honteux et il alla trouver M. de Blaru, à qui il signifia que s'il ne se taisait pas, il aurait affaire à lui, et avoir affaire à Mk de Mérey cela n'avait pas deux sens.
Le docteur, avec sa petite perruque, son habit en queue d'oiseau, ses prétentions amoureuses, ses passions hypocrites et sei habitudes cancanières, n'était pas homme à accepter bravement la responsabilité du mal qu'il faisait. Il assura M. de Mérey de son innocence, de son dévouement et de son respect pour Sophie, mais il se promit intérieurement de prendre sa revanche à la première occasion.
On ne saurait croire combien certaines gens se donnent de mal pour en fdire> quand il lear serait si facile, sinon de faire, du moins de ne pas nier le bien. M. de Blaru s'astreignit à épier les pas et les démarches de Sophie, pour arriver à se convaincre lui-même de la vérité des propos qu'il avait répandus et qu'i)^ savait parfaitement faux.
Les beaux jours étaient venus, et quelquefois la jeune femmte sortait, soit avec Max> soit avecCatherine, soit avec sa mère, soit avec le baron, pour aller respirer à la campagne un peu de l'air bienfaisant que le printemps ramenait. Le docteur les suivait,
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cherchant un indice certain dont il pût se faire une arme. Rien. La vie nouvelle de Sophie était trans--. parente, fraîche et pure comme sa vie passée^ et, de guerre lasse, M. de Blaru allait prendre le parti de renoncer à cette suiTeillance inutile, d'autant plus que, depuis quelque temps, Sophie habitait la campagne, quand il s'aperçut d'un fait qui, en excitant sa curiosité, lui rendit sa persévérance.
Sophie s'était retirée à deux lieues de Paris, avec sa mère et Catherine, qui, par parenthèse, sous rinfluence des distractions et de l'aisance inconnues dont elle était entourée, revenait peu à peu à la santé et même à la jeunesse. Le temps semblait non-seulement faire une halte pour elle, mais même revenir sur ses pas, afin de lui rendre ce dont elle avait été dépossédée jusqu'alors.
Le malheiir l'avait faite femme trop tôt, le bon* heur la refaisait jeune fille. Dieu lui payait tout à coup, au physique et au moral, un arriéré de charmes et d'espérances. Son corps se développait, ses joues se coloraient de l'incarnat de la vie tranquille, ses yeux s'éclairaient, son cœur, comme une fleur au soleil, s'ouvrait et s'épanouissait avec toutes les exigences de la latiu-e.
Elle était semblable à ces j^eaux jours d'été, d'autant plus éclatants que leur matin a été chargé de brouillard et* mouillé de pluie. Les larmes précoces qu'elle avait eu à répandre ou qu'elle avait concentrées en elle, au lieu d'éteindre son àme et sa jeunesse, les avaient rafraîchies comme une rosée et préparées à recevoir ces rayons qui ne devaient la visiter qu'au midi de ra vie.
Elle commençait à fleurir à l'âge où les autres commeucent à se faner^ et, de ses douleurs passées^ sortait pour elle le droit de croire à l'avenir.
Seulement, ses idées sur la vie avaient acquis dans toutes les épreuves difficiles qu'elle avait eu à traverser, une maturité qui devait encore aider à son bonheur en y mêlant la raison. Sophie avait surpris cette transformation^ et^ toujours occupée des autres^ elle cherchait^ sans autre confident que Max^ ce qu'il y aurait à faire pour que cette éclosion tardive portât des fruits réels. Elle devait bientôt le découvrir.
En effet, une métamorphose du même genre s'opérait chez un des habitants de la petite colonie^ chez M. de Mérey. Depuis qu'il avait une nièce^ le baron avait peu à peu et complètement enfin changé sa vie«
A la campagne qu'il habitait assidûment avec les deux jeunes femmes, il se contentait d'une petite chambre simple, &aiche^ gaie comme une chambre d'étudiant en vacances, et il s'y trouvait heureux, lui à qui, jusqu'à ce jour, il avait fallu des appartements somptueux. Il y était matinal.
Dès l'aube, il ouvrait sa fenêtre, aspirait les émanations de cette nature admirable dont il n'avait jamais fait précédemment que le décor de ses plaisirs d'été ; il s'en allait, à pied, rôder dans ces bois qu'il ne trouvait bons jadis qu'à traverser à cheval, et encore, au bruit des fanfares, aux aboiements des meutes, quand les feuilles tombées permettaient les chasses à courre.
U avait, pendant ses promenades soUtaires, au
contact immédial des émotions câlines et doQc^ qne la nature donne pour rien à ses plus obscurs angns, et qu'il avait £ranchies jusqu'alors au galop de sa vie dissipée, retroové, lui aussi, une jeunesse inattenclue et des sensations nouTcKes. Il s'apercevait que la vérité était là, et que le bonheur consistait non pas à remplir de bruit et de fêtes de vastes ^omaines^ mais à comprendre bien un petit coin de terre, et que l'ombre et quelque arbres^ un éti^it seatier bordé de fleurs, un buisson d'églantiers pour lio^ rizon, le ckast du laboureur qui rentre, et le travail facile et merveilleux de la nature, suffisent au codor, à l'esprit^ aux besoins les plus étendus de llioHime intelligent.
Tout devraiait) nouveau pour lui dans ce monde dont il (Voyait avoir épuisé toutes les jouissances* U se livrait à des contemplations sans fin^ à propos.de6 choses les plus naïves ; il en rapportait des attendrissements d'enfant, et son cœur^ retrempé aux sources natureMes, s'exaUait en poésies de toutes sortes B(m$ les impressions les plus vulgaires*
Que de fob il avait ri des bons bourgeois quHl avait vus passer le dimandie à la can^iagne, et dont toute l'ambition ^tait d'amasser de quoi y vivre tout à faitles dernières années de leur vie! Il les regar^ dait mântenant comme les vrais heureux,* comme les vrais sages de la terre, et il était bien autrement bourgeois que ceux dont il s'était moqué.^ Tout'l'étonnait, tout l'enchantait dans ces révélations modestes. H aivosait, il émondait lui-même ses fleurs; il comptait, il montrait avec orgueil les premiers 0ymptôn)Lesâesfrutt& sur son petit espalier, et il ont
SOPHIE FRIKTEMS 371
tué, je crois, le chasseur dont le cheval eût foulé ses pois de senteur ou son gazon. Son ambition eût été de semer et de greSkr lui-même; mais il n^avait pas la folie de prétendre jamais à ce maxéchalat de Thortieulture. Enfin, aux yeux de ses anciens amis^ s'ils l'eussent vu dans Tétat où il était, le baron eût passé pour un idiot, tombé en enfance..
Peu lui importait.
Il ne pensait même pas à ce qu'on pourrait dire de lui. Sa santé vigoureuse^ qui avait résisté aux excès de son passé, reprenait un nouvel élan dans cette existence régulière, il se sentait redevenir jeune de corps et d*àme. Il reverdissait et, comme dit madame de Sévigné, il vaut mieux revefdir que d'être toujours vert.
Semblable aux beaux automnes, il avait son été 'de la Saint-Martin, et ne doutaxtpas qu'il pût Tuti*^ liser comme un véritable printeomps^ car ce n'était pas tout^ et la transformation morale s'opérait en tous sens. Quand la sève rentre tout à coup dans un arbre qui dépérissait, quand le jaodinier qui s'en aperçoit abat les branches inutiles pour donner de Tair aux rameaux vivants encore^ il y reste bien un peu de vide pendant quelque temps ; mais il vient un moment où ce vide se comble sous les feuilles nouvelles, et nul, en voyant le sommet arrondi de Tarbre régénéré, ne se douterait qu'i^ a failli mourir, n en était ainsi pour M. de Mérey. Il avait lui-même arraché de sa vie les branches sèches, les rameaux inutiles d'un passé mort à tout jamais, et ce n'était plus assez pour lui de vivre encore, il voulait que sa
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régénération servît à quelque chose, s'étendît à plus d'une saison et portât ses fruits.
n y avait déjà longtemps, bien entendu, que le baron ne songeait plus, que pour en rire, au suicide dont il avait si résolument fait autrefois le dénoùment inévitable de sa vie. Il ne pensait pas plus maintenant à se brûler la cervelle qu'à se jeter à Teau, c'est le cas de le dire.
D'ailleurs, la cause ayant disparu, Tefifet devait disparaître. M. de Mérey avait pris le parti de mourir, le jour où sa fortune ne lui permettrait plus de suffire au genre de vie qu'il croyait indispensable à son organisation ; mais comme, grâce à Sophie, il s'était aperçu qu'il y avait à côté de cette vie une vie plus agréable et moins chère; comme il était loin d'avoir dépensé les soixante mille francs qui devaient servir à sa dernière année ; comme au lieu de faire des dépenses nouvelles, il avait supprimé toutes celles qu'il avait l'habitude de faire; comme il avait vendu ses chevaux, ses voitures, s(is meubles, parce que, dans son amour spontané pour la vie des champs, il était convaincu qu'il ne pourrait et ne voudrait plus vivre à Paris, il se trouvait avoir doublé son capital, au lieu de l'avoir amoindri, et il était à la tête de cent vingt mille francs à peu près, dont il ne savait que fabe, attendu qu'à la campagne il ne dépensait pas cinq francs par jour.
Il faut bien que nous entrions dans ces détails matériel». puisque les détails matériels avaient si longtemps dominé l'existence du baron.
Mais M. de Mérey commençait à s'apercevoir qu'en place des nécessités fausses que s'étaient créées son
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éducation, ses habitudes et ce monde dans lequel il avait vécu, il lui venait au cœur des besoins plus vrais^ plus doux^ mais tout au moins aussi exigeants que ces nécessités premières; et que ces besoins, s'ils ne se satisfaisaient pas, pourraient bien le ramener, non plus à l'apatlûe, mais bien au chagrin, et que, tout en changeant de chemin, il finirait par arriver au même but. Il n'admettait pas, nous le répétons, puisqu'il consentait à vivre, que sa vie restât solitaire et inutile. Il voulait avoir quelque chose à aimer sérieusement dans ce monde, où il avait cru que rien n'était digue d'un amour sérieux.
N'avait-il pas Sophie qu'il pouvait aimer cqmme sa nilc? Certainement, mais ce n'était pas encore assez.
Ah ! quand la nature s'y met elle fait bien les choses !
Le baron trouvait dans Catherine les mêmes rai* sons d'étonnement et d'admiration que dans la nature qui Tenvironnait. Catherine cependant n'était ni plus belle, ni plus originale que la plupart des femmes avec lesquelles il avait eu occasion de se trouver. Elle était, au contraire, d'une simplicité comparable seulement à celle de Sophie ; mais cette simplicité était justement son grand charme aux yeux de M. de Mérey. .
Les femmes qu'il avait connues avaient toutes voulu être remarquées et aimées; celle-ci se faisait remarquer malgré elle, se faisait aimer sans le roulour. Quand, le soir, fli se trouvait avec elle, il
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l'iécoutelit parier, et le langage de la j€nine fiile traduisait iadlement les impressions par ' lesîfuelles le 4iaron passait depuis quelque temps 'et qu'il ne pouvait se traduire à lui-même. lU s'«percevait, en outre, que 'des seatimeots vt&Xkyeanx naissaient en .elle comme en lui, et qu'elle puisait dans la tranfuillité de sa vie présente le droit de prétendre à des a£Oeeti(His qu'elle avait cru •devoir ignorer toujours, par nécessité plus que par nature.
€es affections ne pouvaient se porter que sur un honnête homime qui pût les cons»preiidre- sans oherdier en celle qui les; lui apporterait les enthousiasmes et les élans d'une toute jeune fille, élevée, dès soa enfance, pour tous les honheurs de la vie, et demandant à l'amour toutes les conditions d'âge, de beauté, de poésie, le signalement exact, enfin, que rûnagination des jeunes filles exige, du mari qUi'elles revint.
De soucôté^ le baron, s'il songeait à >se •marier, ne «pouvait, à 8on:Âge,'bien qu'il fût pewt^êtie, surtout depfois qudque temps, plus jeune que bien des>jeunes (ge&s, . le baron ne pouvait, disons^ncws, pvétendre qu^on lui donnât une toute jeune fille, sortant de son couvent. C'est là que ses exigeiiiees eussesit été maladroites». C'est là que le ridicule eût commencé.
CepeiEdant, il. se trouvait^ .gràeeniix infiueuees- de se vie Houvelle, en droit de prétendre à unceertaine virginité d'impressions. Ainsi, il eût mieux aimé rester garçon toute sa vie que d'épouser une femme do sou âge, et de faire ce qu'on appelle un mariage de raison. 11 eût regarde comme une mauvais action, comme im meurtre, d'éteindre tout de suite dans les
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habitudes froides et régulières d'une femme déjà revenue de la vie, ou d exposer au scepticisme de quelque coquette prétentieuse et surannée, les jeunes sensations qui palpitaient en lui.
Catherine était donc justement ce qu'il fallait à M. de Mérey. C'était une Ame pure, un cœur vierge, une intelligence distinguée. Son amour aurait pour le baron les charmes qu'il désirait, sans avoir le ridicule que la disproportion d'âge pouvait faire craindre, puisque Catherine avait assez souffert pour être de rage de son mari, puisque le baron se retrouvait encore assez impressionable pour être de Tàge de sa femme.
Dans le commencement de leur union, il goûterait avec elle les joies des jeunes époux, sans qu'une seule des douces illusions du mariage pût lui manquer ; illusions et joies qui, s'il s'était marié plus jeune, ne seraient plus maintenant pour lui qu'un souvenir; et sans qu'il fût besoin de la prévenir, Catherine, Vdont l'àme était plus propre aux sentiments qu'aiix passions, deviendrait facilement une amie tendre, une compagne dévouée, telle que M. de Mérey serait heureux d'en avoir une dans la dernière période de sa vie. Dieu lui serait peut-être bon et clément jusqu'au bout, en lui accordant un enfant, et alors le baron n'aurait plus rien à souhaiter sur terre.
Telles étaient les idées de M. de Mérey, telles étaient peut-être aussi celles de Catherine, bien qu'elle ne se les formulât pas aussi nettement. Heureusement Sophie était là qui devinait tout'et qui devait tout arranger par elle-même ; car, si elle eût attendu que le baron se prononçât^ Catherine eût
SOPHIE PRIMTEMS 277
conni la chance de ne jamais devenir madame de Mérey. ^
Était-ce hésitation de la part de Toncle? Non. C'était timidité. Cet homme, qui avait eu toutes les honnes fortunes qu'il avait désirées, ne trouvait pas dans le répertoire de ses séductions d'autrefois le langage nécessaire pour déclarer à une jeune fille des sentiments honnêtes^ des intentions loyales^ une affection sincère. En effet, ce n'était pas la même chose, et devant un pareil aveu Thomme le plus roué redevient un enfant.
Heureusement^ nous le répétons, Sophie avait tout vu^ tout compris, tout résolu. Elle fit part de se découverte à Max qui^ en -sa qualité de frère et d'homme, ne s'apercevait de rien. Aux femmes seules, aux plus innocentes même, Sophie en est la preuve, appartient l'intuition de ces sortes de secrets.
— Oui, répondit Max, je crois que ce serait un grand bonheur pour Catherine. Consultez-la, chère Sophie, et décidez-la^ si elle hésite.
— Elle n'hésitera pas.
Sophie eut d'abord une conversation avec son oncle, qui rougit devant elle de voir son secret surpris. Sophie ne put s'empêcher de sourire en se voyant jouer un rôle de mère vis-à-vis d'un homme dont elle aurait pu être la fille : elle s*0n amusa un peu^ et termina, en annonçant à son oncle, qu'il pouvait regarder la chose comme conclue, car, ainsi qu'elle l'avait dit à Max, elle ne doutait pas que Catherine acceptât.
EUej^ avait raison. Catherine répondit à sa propo*sition par ces seuls mots :
:â78 '.«i^HiE'pfiifiTStfS
^— T<Hit tO&)«pie yoas.voaéDez^ bmxoi^ S«pide, pourvu que nous ne nous quittions pas.
Le sok même lelaiarcm demanda (ki&erifie à .Max, qui lui isépodâit ^n V«f|i^ani<fion ;&èrevet en se jetant âanstAesiblAS. fm» il appela. sa 'sœoryct les 4,&i3i fltt»eéSi«eid<MB9àreiifela:2Xkaca et frafebeénotion.
Le mamgeae pouvait. aTM^T^ioa/ioiit . de isalte, puisque CiAhmiiB éteii»>e9fc4eùil»n£aiaii>n;&'oeei]pa des i^éfsa^àis^' âo^iliie'.élait <i>oi ne içeotjplus ohcnreuse du double bonheur auijœljfiUei'a^ait.a^é; peut-èti^ ;en J«cf^ii0aisMtnt»dasis Oatlierioetet dans ,aon .«nale cselte.loiiaipàrieuse de^ilanatarQ fui vent } que t<)ut àlsneY .^t «u lor d^ ae ^Qs^ae à iime <ax^ .peu^^etue diMUeiiiajîiajrtutv qu'elle, tanw i dfoit^ comm^. 1^1 wtresyi i><iteMe mwan -de deex is^v^tbiea nséeUes; :;mai3;iw regaixlant/JUar qui^ , QOwaae^Ue, pacamaii i«idJjSifleut à ioata ambition de eag^nre^^ettûduide .éimatas^ tiens naturelles,: etquIeUe 'iBt iuiiataient^ d«aa cas exceptions.
EUe^^e trompait fiea cerqpui.fegabdait'Max; et qui aait ? )'p«iiittèire- tout ^autant ^en >ce '.qui' la regwdkiit ellermême» Jamiais k jeune homme ne lui avait fait la confidanee des tentati^ee que. son ieœur avait faites autrefois; mais dans les coni^ersalions qu'il avait quelquefois avec elle^ illuLpazlaitderamour dans des termes. tels> qulelle aurait dCi eam^-endre qu'il l'avait resaenti ou qu'il était pr^ à. le pessenitir.
Peut-être, au reste, préféraiti-feUe croire que les .enhousiasmes de^Max n'étaient qu'affaire de poëte, improvisant sur un texte sympathique, mais ne
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ressentant pas dans le cœur Timprovisation de son esprit. Peut-être tenait-elle, comme à une consolation, à cette pensée que, comme elle, Mfax n'avait jamais aimé et qu'il n'aimerait jamais. Ce Jerait bien étonnant, car Sophie était incapable du plus mince égoïsme, et il y en aurait eu un peu dans cette pensée. Il pouvait arriver aussi qu'elle trouvât trop convaincantes, ce qu'elle appelait les improvisations de Max, et qu'elle les repoussât en elle-même avec toutes sortes de raisonnements pour ne pas se per* mettre d'y croire, puisque cela ne pouvait servir de rien qu'elle y crût.
Tous les matins Max allait à son bureau ; tous les jours à cinq heures il en était revenu; toutes les soirées se passaient en promenades dans le jardin, en causeries, en lectures à haute voix. Pas de visite à faire, si ce n'est à quelques pauvres gens qui, guéris et reconnaissants, venaient remercier ceux qui leur avaient fait du bien.
Ainsi vivait la petite colonie dont madame Printems était la directrice en chef, et dont elle traitait tous les membres comme ses enfants, à commencer par le baron, que, depuis son amour poiir Catherine, elle appelait en riant le plus jeune de la maison. Madame Printems était heureuse depuis le départ de M. Théodore, mais, il faut le dire, heureuse d'im bonheur relatif, heureuse d'un malheur qui n'était pas, voilà tout.
Elle commençait à regretter, ou plutôt elle regrettait déjà, depuis le jour du mariage de Sophie, de s'être hâtée et d'avoir trop tôt engagé l'avenir de sa fille. Elle l'avait fait dans une bonne iulnn-
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fîon, ceci n'était pas discutable ; mais ^.ette boni»e intention avait eu de tristes résultats et aurait pu en avoir de bien plus funestes encore. Heureusement^ sa fille lui était rendue. Mais madame Printems n'était pas femme à se contenter d'une satisfaction aussi égoïste, et elle ne pouvait s'empècber de reconnaître que la vie de Sophie était brisée, ïl'e était veuve avec un mari vivant; elle était condamnée à une retraite étemelle, et le monde avait le droit de supposer tout ce qu'il voudrait.
î! e était séparée de M. Théodore, c'était beaucoup; mais elle était en même temps privée de l'appui qu'en faisant ce mariage sa mère avait voulu lui assurer. Cet appui, elle le retrouvait dans le baron, qui l'aimait comme sa fille ; dans Max, qui l'aimait comme sa sœur ; mais il y avait pour M. de Mérey un être qu'il devait aimer plus que tout au monde, c'était Catherine: il y avait pour Max quelqu'un qu'il aimerait toujours plus que Sophie, c'était la femme qu'il ne pouvait manquer d'épouser, car madame Printems ne faisait aucuil doute, elle, que Max se marierait un jour.
Aussi^ l'excellente mère, quand elle voyait Sophie auprès de Max, se demandait pourquoi Dieu n'avait pas permis qu'elle rencontrât Hubert avant M. Théodore* Avec quelle confiance elle eût livré sa fille à ce cœur intègre, à cet homme loyal, à cet esprit charmant, et comme ils seraient heureux ensemble I Sophie avait tout pour être aiméo, Max avait tout pour qu'on l'aimât. C'est vrai ; mais madame Printems était forcée de se dire, à côté de cela, que, ouand bien même elle eût rencontré Max avant
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M. Iliéodore, elle ne lui eût pas donné sa fille puisqu'il était sans fortune, puisqu'il avait des charges très-lourdes, et que Sophie n'eût pu trouver près do lui le bien-être matériel que madame Printems, ainsi que toutes les mères, regardait comme indispensable au bonheur de son enfant.
Mais^ maintenant Max avait une position, sa sœur allait se marier, Sophie avait une fortune indépendante, les raisons premières n'existaient plus^ Sophie et lui feraient un ménage charmant.
Malheureusement, si les premiers obstacles n'existent plus, il en existe un qui, à lui seul^ les vaut tous : Sophie est mariée. Il n'y faut donc plus songer. Max ne peut être que son ami.
Cependant, si Sophie devenait réellement veuve, qui empêcherait que ce mariage se fît? Rien, à moins que Sophie n'aimàt pas Max, et que Max n'aimât pas Sophie. Pourquoi ne s'aimeraient-ils pas?
Ainsi raisonnait madame Printems, à qui sa tendresse maternelle donnait presque le droit de rêver tous ces projets basés sur la mort de son gendre actuel. Ce n'était peutr-être pas bien charitable de supposer cette mort, c'était presque la souhaiter; mais allez donc discuter ces nuances-là avec une mère qui donnerait sa propre vie pour le bonheur de son enfant I
Ces projets, les communiquait-elle à Sophie? Non. Là s'airêtait son droit. Elle ne pouvait pas montrer à sa fille des possibilités d'avenir qui eussent été une faute dans le présent.
Certes, elle cor naissait la vertu de Sophie, elle
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la savait invulnérable ; mais à quoi bon la soumettre à une épreuve ; à quoi bon révéler f l'innocente enfant la véritable nature du sentiment que lui inspirait Max, sur lequel elle se trompait certainement encore, et qu'elle ne prenait que pour de l'amitié pure et simple? D'ailleurs, qui prouvait à madame Printems que Sopbie aimât Max autrement qu'un frère? Avait-elle surpris en eux ce qu- Sophie avait surpris dans Catherine et dans le baron? Pas le moins du monde.
n n'y avait de la part des deux jeunes gens ni cette timidité^ ni ces inquiétudes, ni ces tristesses saris cause^ ni ces joies sans motif qui sont les signes auxquels l'amour se reconnaît. Ils se revoyaient chaque jour comme ils s'étaient vus la veille, ils se tendaient franchement la main, et un étranger qui fût entré dans la maison les eût pris pour le frère et la sœur, à moins qu'il ne les prit pour le mari et la femme.
Qui sait! ils étaient peut-être fiancés l'un à l'autre sans le savoir, par cette seule affinité de deui âmes pures mises en contact, et peut-être, le jour où Sophie serait libre, n'auraient-ils plus qu'à régulariser devant Dieu et devant les hommes le consentement tacite dé leurs deux cœurs.
C'est possible, mais moi, je ne le crois pas.
ïhi attendant, revenons à M. de Blaru, qui ne voyait rien de tout cela, mais qui croyait voir bien autre chose.
n se passait certainement quelque cliose de mystérieux autour de Sophie. Deux oii trois fois elle n'avait pas pu ne pas s'en apercevoir, mais elle n'avait su quelle cause assigner à ce mystère, ou bien^ se trompant sur cette cause, elle n'avait pas voulu paraître avoir remarqué l'effet.
Toujours est-il qu'un matin, en se réveillant, elle trouva sur son lit un bouquet de fleurs qui y avait été déposé pendant la nuit ; une autre fois, comme. elle ne pouvait dormir, elle avait ouvert sa fenêtre, et tandis qu'elle répandait sa rêverie dans le silence qui j'entourai t, elle crut voir, elle vit même s'agiter an des massifs du jordin, comme si quelqu'un s'y
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fût précipité à son apparition pour se dérober à ses regards» Sophie n'était pas peureuse; elle avait l'ame fortifiée contre des dangers autrement sérieux que l'agitation des lilas de son jardin^ agitation qui pouvait être causée par la raison la plus vulgaire, par une bouffée de vent ou par Tefifroi de quelque chat maraudeur ; cependant Sophie resta près d'une heure à sa fenêtre, regardant de temps en temps^ avec attention^ le massif redevenu immobile. Elle avait pris le parti de fermer sa croisée et de se mettre au Ht ; mais^ par une attraction involontaire, elle revint à ses rideaux^ les entr'ouvrit légèrement et regarda de nouveau*
Cette fois, elle vit distinctement l'ombre d'un homme qui gagnait à pas de loup la petite porte du jardin, donnant sur la campagne. Cet homme sortit et disparut. Il n'y avait pas de lune, la nuit était obsciure, Sophie n'avait pu distinguer ses traits. Elle ne s'effraya pas de cet événement, mais elle s'en préoccupa bien un peu.
Quel était cet homme? Que venait-il faire dans son jardin? Était-ce un voleur? ou bien était-ce le visiteur nocturne qui avait déposé des fleurs dans sa chambre? Qu'est-ce que cela signifiait?
Le lendemain, elle questionna son oncle et Max, sans leiu: raconter ce qu'elle savait vu. Elle leur demanda simplement à quelle heure ils étaient rentrés dans leur chambre et s'ils n'avaient pas eu, l'un ou Tautre^ fantaisie de se promener un peu par cette belle nuit.
Ni Mas, uî le baron n'avaient quitté leur chambre.
Elle interrogea le jardinier. ^
SOPHIE PRIItT£HS 28S
Cet homme n'avait pas bougé de chez lui.
Sophie n'était pas femme à donner de Timportance à ce fait, bien qu'il eût une certaine étrangeté ; peutêtre aussi pouvait-elle supposer qu'une des personnes questionnées avait intérêt à ne pas avouer la vérité, et voulût-elle respecter son secret ^'
Le baron, amoureux de Catherine, rôdait p mt« être^ comme un fiancé de vingt ans, sous le bal '.ou de sa bien-aimée.Le jardinier, larcin bien innoc€ nt^ était peut-être venu dérober quelques salades ou quelques fruits pour son souper ; Max, poëte rêveur, ami de la solitude et du mystère, sortait peut-être la nuit pour faire des sonnets à la lune.
Mais pourquoi s'en aller par la porte donnant sur la campagne? Et puis, en tous cas, d'où venaient ces fleurs trouvées sur son lit ?
Si le jardinier avait des fleurs à offrir à sa maitresse, il les lui offrirait en plein jour ; ainsi de Max et de M. de Mérey, qui ne se permettraient certainement pas de pénétrer la nuit dans sa chambre, même pour y déposer un bouquet.
Non. Il y avait un mystère là-dessous, et mieux . valait que ce mystère ne se renouvelât pas.
Dans la journée, Sophie ferma elle-même au verrou la petite porte du jardin, qui avait l'air d'être fermée, et qui ne l'était pas, sans doute pour faciliter de nouveau l'entrée du visiteur nocturne j elle ferma, au double tour, la porte de sa chambre. En rentranMe soir, elle éteignit sa lumière, et elle se posta à sa fenêtre, avec la curiosité d'un enfant, les yeux fixés sur ]a campagne.
Vers une heure du matin, elle y vit venir un
S86 SOPHIE FBINTEMS
homme, qui marcha dans la direction de lai petite porte et qui essaya de l'ouvrir. Elle crut même distinguer le bruit de la résistance du bois et des efforte de rhomme. Cet individu passa bien dix minutes en tentatives inutiles: enônilpâLrut se résigner, s'éloigna vn peu, s'as&it au bord d'un champ de légumes, et t^ta près de deux heures immobile, dans la contempkit&oia de lai maison. Enfin il reprit le chemin par lequel il était venu^ et tout fut dit.
C'était un véritable roman.
Sans doute Tineomm comprit que les habitants de la maison s'étaient apert^us de ses visites et s'étaient mis sur leurs gardes, car il ne reparut ni le lendemain ni le surlendemain.
Sophie^ qui avait gii«tté inutilement deux nuits de suite, pensa de son côté que cethomme^ se voyant découvert, avait renoncé à ses projets et elle n« s'occupa plus de lui.
Quinze jours s'étaient écoulés à peu près sans riei^ ajouter à cette histoire^ et Sophie commençait mtoe à l'oublier, quand une cîrconstaoace nouvelle vint; non plu» intriguear, mais inquiéter notre héroïne.
Max, qui dépuis quelque temps paraissait très^ heiu^ux à la suite de lettres qu'il avait reçues, avait prévenu Sophie qu'il allait faire un petit voyage, et que, pendant quelques jours, il ne reviendi^ait pas à la campagne. Il- n'avait pas dit, et Sophie ne lui avait pas demandé le motif de cette absence ; seulement, à la façon dont il lui en avait parlé, elle avait cru deviner que ce voyage devait avoir sur la vie du jeune homme une influence sérieuse.
* Au retour je vous conterai tout, avait-il dit, car
.SCi^vfWE' PRI5ITBMS ^W
Je Be saurfiâs» air>&ir i de secret fo»r mie amie comma vous.
n était parti.
Soplde, depuis son ilépart, était un peu tridte*. L'ahsenee de.Max.isLterrcHnpaît la douce habitude qu'elle avait de voir itous les jours ses amis iautour d'elle^ et deux ou tms Jois^ elle se surprit au mo« ifueut de àeiBaiftâer. à .Catherine la confidence qua tMax nedievjait faire- qu'à. son. retour.
Pendant ce. temps, le haroii fut appelé à Paria poiur ' ^ffai^es per^ojg^neUes^ Il avait Uât deiipauder les papiers nécessaiijBs à.soc^ n^ariage.
. Qq lini.dowAîjb avis qu'on, les a\^i% reçus et qu^il vînt remplir certaines formalités indispensabks. U partit dcmcuD'D^^Uni en annonçant qu'il ne reviendrait q|uetle..lenc|cmain afin d'en terminer ;d'jan s^.ul CQup et de n'avoiy. piu9 à s'absenter de uQuveçiu. ..Madame Printems, Catherine et Sophie çestèrènt seules à la maison, A dix heures du soir, ellea rentrèrent, chacune dans sa chambre.
Sophie était un peu soucieuse, un peu triste même. •Elle se mit au lit, et pendant une heure, la tête appuyée sur sa main, son coude sur son oreiller, les yeux fixes/elle songea,* A quoi? Elle ne le savait pas elle-même. Il eût été impossible de donner un sens certain à l'émotion qui l'oppressait en ce mo- -ment. Elle voulait la fuir dans le sommeil; miais le floœmeil ne vint pas. Alors elle ralluma sa ktmpe et prit un livre pour distraire sa . pensée qu'elle ne pottviait endormir.
Au bout de deux heures qu'elle essayait de lire> •elletcmtrentendre crier, sous des pas qui se faisaient
288 SOPHIE PAINTSMS
aussi légers que possible, le parquet de la chambre qui précédait la sienne ; elle écouta plus attentivement. Les pas se rapprochaient de sa porte, et c'étaient certainement les pas d'un homme. Ni le baron ni Max n'étaient à la maison. Ce ne pouvait donc être qu'un étranger, et cet étranger ne pouvait être que l'homme qu'elle avait vu deux fois. Qu'allait-^il faire? Sophie attendit. Elle entendit le bouton de sa porte tourner avec un faible grincement, mais sa porte ne s'ouvrit pas ; elle était fermée à clef.
Il fallait en finir avec cette mauvaise plaisanterie^ qui se renouvelait trop souvent.
— Qui est là? demanda Sophie d'une voix impérative.
Pas de réponse, et les pas s'éloignèrent tout doucoment. Sophie le devina plutôt qu'elle ne l'entendit.
Elle se leva, passa une robe et courut à sa porte.
Elle l'ouvrit et demanda de nouveau : Qui est là?
En même temps, elle traversait l'autre chambre et marchait vers l'escalier; mais celui qu'elle interpellait, se sauvant devant elle, sans s'occuper d'être ou de n'être pas entendu, dégringolait les marches comme un voleur qu'on poursuit, gagnait le jardin, atteignait la porte, et courait, à toutes jambes, à travers la campagne.
Sophie l'avait suivi jusqu'au bout du jardm. Elle avait même fait quelques pas en dehors du mur, se demandant quel pouvait être cet individu, quand il lui sembla tout à coup qu'il disparaissait avec un grand cri^ comme s'il se fût abimé en terre. *
A ce cri, elle fiîssonna. Ce cri, elle Tayait déjà m^
SOPHIE PRINTEMS 28î> i
tendu. Elle eot peur. Elle crut un instant qu'elle de-» venait folle.
Heureusement madame Printems et Catherine, l
réveillées par le bruit qui s'était fait, étaient descendues dans le jardin à la recherche de Sophie, et s'approchant d'elle, lui demandèrent l'explication de celte scène, et comment, à cette heure, elle se trouvait ainsi pâle, défaite, émue, à la porte de son jardin;
Alors Sophie raconta ce qui s'était passé depuis trois semaines, l'histoire du bouquet, celle du massif, et enfin ce qui venait d'avoir heu.
— Mais ce qu'il y a d'étrange, ajouta-t-elle, c'est que dans le cri que cet homme a poussé tout à l'heure, j'ai reconnu la voix de mon mari.
— De ton mari 1
— Oui, ma mère.
— Tu es folle, mon enfant.
— Et je veux aller à son secours, car j'en suis sûre, il est blessé.
Sophie était dans une grande agitation ; elle avait la fièvre ; madame Printems n'était même pas éloignée de croire qu'elle avait le délire. Elle la fit rentrer dans le jardin ; elle ferma la porte et la ramena dans sa chambre.
Mais, après cette alerte, il ne fallait pas songer à dormir.
Madame Printems et Catherine tenaient compagnie à Sophie; elles faisaient sur l'événement qui venait d'avoir lieu, toutes les suppositions imaginables. Mais elles traitaient d'hallucination et de folie la con-
290 SOPHIE PRINTEIIS
Tiction où Sophie retombait sans cesse que cet homme était M. Théodore.
Le jour commençait à poindre^ elles étaient en« core là, et Sophie avait fini par décider Catherine et sa mère à l'accompagner dans la campagne, eu. elle affirmait avoir vu tomber le fuyard^ et où, convaincue qu'il était blessé, elle disait que, rien que par charité, il fallait le secourir, quand on sonna violemment à la grille de la maison. Elles se regardèrent toutes trois.
On sonna de nouveau.
Sophie se leva. Les deux femmes la suivirent.
Sophie était de plus en plus émue. Elle ne doutait pas que ce double coup de sûnnette eût rapport à l'incident de la nuit; elle avait comme te pressentiment que sa destinée se décidait en ce moment.
Elle courut à la grille.
— Que voulez-vous? demanda-t-elle à deux hommes en blouse qui s'apprêtaient à sonner une troisième fois.
— Nous voulons du secours.
— Pour qui?
— Pour un brave homme que nous avons trouvé mourant sur la route, et comme votre maison est la seule aux alentours, nous vous l'apportons.
— Et où est cet homme? demanda Sophie d'une Toix émue.
— Dans notre voiture.
En même temps, les deux rouliers montraient leur double voiture, attelée de quatre chevaux.
— 11 était étendu sur le cîierain, continua l'un d'eux. Nous dormions ] nous avons MK l'écraser.
SOPHIE PRINTEMS 29i
Si nos chevaux ne s'étaient pas arrêtés d'eux-mêmes, c'était fait. Enfin le voilà. S'il en revient, il aura bien du bonheur ; il est bien abîmé.
Pendant ce temps, Sophie avait ouvert la grille et s'était approchée de la voiture.
L'un des deux rouliers était monté dedans et poussait le corps, tandis que l'autre le tirait par les pieds.
Sophie n'osait plus regarder.
Celui qui était dans la voiture sauta auprès de son camarade. Ils chargèrent alors le blessé sur leurs épaules et l'apportèrent dans la maison.
Madame Printems les éclairait.
Catherine prépaiait le canapé. Les deux rouliers y déposèrent le mourant ou le mort. On ne savait pas encore à quoi s'en tenir.
Cet homme, vêtu d'une blouse comme un homme du peuple, avait au front une large blessure, dont le sang se répandait abondamment.
Il avait le reste du visage tout meurtri; il avait dû tomber la face la première. La terre qui couvrait ses traits les rendait méconnaissables.
Catherine apporta un linge et de l'eau pour élan eher la blessuj'e.
Sophie prit le Unge et lava d'une main tremblante le visage de ce malheureux. A peine eut-elle déccu- Tert les yeux, qu'elle poussa un cri.
Elle avait reconnu M. Théodore. '
ma
XXVIIÏ
Que s'était-il donc passé depuis que M. Théodore avait quitté volontairement sa femme avec une si noble apparence de résignation, et comment se retrouvait-il auprès d'elle en un aussi pitoyable état? Était-ce sa volonté, était-ce le hasard qui l'avait ramené dans le voisinage de Sophie?
C'était sa volonté. M. Théodore était parti avec la ferme intention de ne jamais revoir sa femme. Dans un de ces élans de magnanimité, comme la fièvre en donne quelquefois au cœur de Thomme, il avait résolu de se sacrifier à son tour et de ne pas condamner à vivre avec lui une créature qui n'avait rien fait pour mériter un pareil malheur. U s'était complu, il
80PI1IB FBINTEMS 293
s'était exalté dans raccomplissement de cette idée généFeuse.
Pendant quelque temps l'orgueil du dévouement Tavait soutenu, et nous avons vu la lettre qu'il avait écrite, lettre d'un esprit calme, d'une âme déterminée.
Malheureusement, ces martyres volontaires sont presque toujours, dansime proportion de quatre-vingtdix-dieuf sur cent, au-dessuS^ de nos pauvres forces humaines. Pour en finir avec un souvenir comme celui que M. Tliéodore emportait; quand on est, il faut le dire, d'une nature aussi ordinaire que lui, il faudrait en finir avec la vie, sinon, il y a chance pour que le sacrifice ne s'accomplisse pas.
M. Théodore était un homme, dans Tacception la plus vulgaire du mot; ni l'éducation de son esprit, ni Tclévation de ses idées, ni son intelligence même ne le mettaient en mesure, ne lui donnaient le droit d'aller jusqu'au bout d'un héroïsme réservé seulement aux âmes d'élite. Ne fmt pas le bien quile veut, surtout le bien au détriment de soi-même, en dehors de la nature et contre les droits les plus chers.
Or, M. Théodore aimait Sophie. Il n'était pas jeune, il n'était pas beau, le soufûe d'une maladie étrange, fatale, faisait à chaque instant vaciller sa vie et sa raison; des millions de lieues le séparaient moralement de cette belle jeune fille, je le veux bien; mais la question n'est pas là.
Le hasard avait réuni, ce qui est pis encore, avait uni cet homme à cette femme. Celle-ci avait eu l'occasion, le droit incontestable de refuser cette union. Au moment de Taccomplir, Dieu l'avait bien prévenue de quelle mission elle se chargeait; rien n'avait
^4 SOFHI£ P&IISI£2£S
pu faire hésiter cette âme faite pour toutes les chaiités, prête à tous les dévouements, et nous avons vu encore que la première épreuve avait eu pour résultat de l'enhardir un peu plus. Elle serait donc allée jusqu'au bout de son œuvre, sans plainte, sans regret.
M. Théodore avait appris la vérité. Il avait vouhi, dans un premier et bon mouvement, rendre à sa liberté cette noble créature, et s'acquitter ainsi envers elle; mais le dévouement ne se copie pas; il est ou il n'est pas dans la nature de l'homme.
Si celui-là eût été véritablement capable de renoncer à Sophie quand il la possédait, il eût été incapable d'abord de penser à la prendre pour femme; il eût compris^ dès le principe, qu'il n'était pas fait pour elle; il arriva donc ce qui devait arriver: aux premiers pas qu'il ût dans cette voie inconnue et diffîdle de Tabnégation, M. Théodore trébucha.
En voyant si longue la route dans laquelle il entrait, il fut pris de peur et de décoiwagement, il regarda en arrière, et il revint sjxr ses pas.
L'amour-propre seul l'empêcha d'avouer sa faiblesse. Après la lettre qu'il avait écrite, il n'osa pas revenir tout bonnement à la maison abandonnée par lui pour de sî louables motifs. Rendons-lui cette justice qu'il lutta quelque temps contre les conseils de sa nature et de son amour ; car, nous le répétons, il aimait Sophie, et, dans une organisation comiae la sienne, moins cet amour avait de raison d'être, plus il devait se montrer exigeant. A mesure qu'il s'éloignait de sa femme, M. Théodore ne se rappelait plus qu'une chose, c'est qu'elle était jolie, qu'elle allait èti^ caitoarée dis tous les hoiamages, de toutes
SOPHIE PRINTEHS 29tl
les affections, de toutes les assiduité k auxquels xm mari ouvre la porte en s'en allant ; il oui > 1 ia que Sophie était au-dessus de tous ces dangers vul^aires^ et il devint jaloux; alors, comme font un marchand et un acheteur qui veulent, l'un vendre, et Taulre acheter un ohjet sur le prix duquel ils ne s'entendent pas, il coupa le différend par le milieu.
Marchand et acheteur à la fois de ses propres sentiments, il se refusa de retourner visiblement auprès de sa femme, mais il s'accorda de se rapprocher d'elle ; il ne se permit pas d'être vu, mais il s'autorisa à voir. Il avait épié les démarches de Sophie, il avait appris qu'elle allait habiter la campagne, il l'y avait suivie, il était venu se loger dans les environs, 6t chaque jour, vêtu d'une blouse comme un paysan, laissant croître sa barbe pour n'être pas reconnu, il s'apercevait de tout, il s'enivrait de la vue de Sophie allant et venant, et cette blanche apparition lai suffisait. Il le croyait du moins.
Au bout d'un certain temps, ce nt fut plni^ assez. La présence de Max dans la maison, les proixienadeft ostensibles du jeune homme avec Sophie, la préoccupation qu'elle avait eue de l'avenir d'Hubert, quand elle avait cru partir avec son mari, ce souvenir, ces apparences, ces réalités, si innocentes par 1« fait, don*^ naient un nom, une raison, un aliment à la jalousie naturelle de M. Théodore.
La nuit, en poussant la porte qu'on avait laissée entr'ouverte par mégarde, il pénétra dans le jardin, comme un voleur, au risque d'être reconnu.
Qui sait s'il ne souhaitait pas de l'être?
Il arriva jusqu'à coller son visage à une des fené^
296 SOPHIE PHINTEMS
res du salon. Il eut alors le spectacle rassurant et sans réplique de rintîmité si pure^ si patriarcale de cette famille créée par le hasard, unie par des misères différentes et par des sentiments communs. Il entendit des conversations entières, et ce qu'il entendait confirmait ce qu'il avaJ^ vu. Alors il fut pris d'une sorte de remords. Il scit voulut, et, une nuit, il trouva moyen de pénétrer jusque dans la chambre de Sophie et de déposer près d'elle, comme un hommage, comme une rétractation des mauvaises pensées qu'elle ignorait, le bouquet de fleurs qu'elle trouva en se réveillant.
Il resta quelque temps à la regarder, le cœur haletant, les sens troublés; mais le repos de la jeune fille ne pouvait inspirer qu'une adoration, pure comme une prière, à quiconque en devenait le spectateur. M. Théodore se retira sans bruit, emportant, comme ime consolation dans sa retraite, l'image qu'il venait de voir.
£n cet état, notre héros n'était plus qu'à plaindre; mais il^tait dit qu'il se mêlerait toujours quelque ehose de mauvais et d'injuste à ce que cet homme pouvait avoir de bon. Il ne tarda pas à faire à Sophie un crime de ce sommeil tranquille, de ce repos innocent et gracieux qui d'abord l'avait charmé. Au lieu de n'y voir que la pureté d'une conscience sûre d'elle, il y vit l'indifférence d'une âme oublieuse. « Ainsi, se dit-il, elle a accepté sans discussion le sacrifice que je lui ai fait; ainsi elle dort, sans souvenir de moi, tandis que je veille, occupé d'elle seulement; ainsi elle est heureuse et calme, tandis que je souffre, «t peutrètre si elle se fût réveillée pendant que j'étais
SOPHIE PRINTBHS 297
là, eût-elle poussé un cri de terreur en me reconnaissant! »
De là à se dire : Après tout, je suis le mari, je suis le maître de cette femme; je suis bien bon de vivre loin d'elle quand rien ne m*y force, et que je l'aime; de là à se faire ce raisonnement, iln*y avait pas loin; mais de ce raisonnement à son exécution il y avait une distance énorme que la timidité naturelle de M. Théodore n'osait franchir, d'autant qu'à chaque agitation nouvelle de son esprit, il croyait sentir en lui les symptômes de crises qu'il redoutait d'autant plus qu'il vivait seul, abandonné, inconnu.
a Mais je suis un fou, je suis un sot, se disait-il en- ' core. Gomment, je vis ici comme un paria, comme un chien, sans autre joie que la contemplation mystérieuse et à distance d'une femme qui est la mienne, dans une maison qui est à moi, quand je n'ai qu'à meprésenter à la porte de cette maison, à me faire reconnaître et à y prendre ma place! C'est ce que je ferai aujourd'hui même. x>
En eftet, le soir de ce jour, il prit une grande résolution, il vint jusqu'à la grille de la maison, il étendit la main vers la sonnette^ mais au moment do sonner il eut peur.
— - Si l'on allait mé chasser, se dit-il, me prendre pour un fou, me faire enfermer I
n y avait des chances pour que cela arrivât. La
solitude, l'insomnie, le jeûne, la jalousie, l'amour
avaient secoué, bouleversé ce pauvre cerveau; cl
tantôt, au souvenir ou à la vue de sa icmme,
M. Théodore tombait à genoux et les mains jointes
comme en adoration ; et tantôt, pris de rages sou-
3d8 SdOPHiE ^EI^'T£llls
daiive&, de cûlèpes sans causes, il formait des projets sinistres, comme pour trancher d'un coup les hésitations et les inquiétudes de son àme^ de pénéUrer chez Sophie, de la tuer et de se tuer ensuite.
Ckmrm^it expliquer de pareilles idées autr^nent que par la folie? M. Théodore en arrivait donc à croire qu'il u avait plus toute sa raison^ et les mo« ments où il croyait cela étaient peut-être ses seuls moments déraison.
Un soii', on se le rappeUe, Sophie l'avait fi^rçu sans pouvoir soupçonner que ce fût lui. Le lende-* main, quand M, Théodore avait voulu de nouveau pénétrer dans le jardin, il en avait trouvé la porte iermée au verrou. Devant l'impossiblUté où cette drconstanoe le mettait de se rapprocher de So|^ie^ il resta comme pétrifié; il regarda cette porte avec une foreur froide et âlencieuse. Son cerveau se comprima comme sous une résille de fer ; un fi'isson parcourut tout son corps, comme si de la glace sa fût à coup mêlée à son sang. Il prit son front entre ses deux mains et Dieu seul sait ce qui se passa en lui. Il fit à pas lents, avec une respiration lourde et pénible, comme si un poids intérieur lui eût pressé la poitrine^ le chemin qui le séparait de sa demeure*
Arrivé chez lui, il était tout pâle, il avait un air sombre et menaçant. Évidemment, les projets criiBinels qui avaient^ de temps à autre, traversé cet esprit faible^ s'y arrêtaient cette fois plus solides et plus fermes ; ils envahissaient peu â peu cet homme, au point de le dominer tout à fait. Il ne raisonnait pas, il ne discutait plus ses impressions, si Vùh peut appeler impressions les hallucinations d'une organi*
saitton fiévreuse, la surexcitation d'un oerreaa m^ laéty rébranlement général du système nerveux chez'nn malheureux frappé d'épilepsie.
Pendant le temps qui s'écoula entre cette, denîtère visite à la maison de Sophie et l'événement que nous avûns raconté dans le chapitre précédent, il arriva à M. Théodore de rest^ des journées entières les yeux hagards, la bouche entr'ouverte, la pensée clouée^ pour ainsi dire, sur une idée *iixe, cette première porte de la folie, et cette idée fixe, c'était la tentation fréquente^ puis le besoin répété, enfin la nécessité obstinée, invariable, de se venger de Sq« phie, de la posséder, de la tuer et de se tuer ensuite»
L'idée fixe, c*est la logique de la folie.
Tout ce qui n'a pas rapport à elle est ténèbres^ chaos, dévergondage dans le cerveau du malade^ mais tout ce qui résulte d'elle au s'y rapporte est clair, lucide, intdligent. L'iiomine quiesl poursuivi d\tne idée fixe, se la développe à lui-même avea tme clarté frayante, et s'il la développe devant un Bomme d^une raison saine, cet hoimne se demande un instant avec effroi lequel est fou de lui ou de cehii qu'il écoute. Oe n'est qu'en mettant sou In-^ terlocuteur sur un autre sujet et en voyant olof » cet esprit dérayer k chaque minute quand il n'est plus sur la ligne droite de ea pensée luûquc^ qu'il reprend véritablement la coBiscience et. la netteté de ses facultés personnelles. '
Ainsi, H. Théodore se donnait les plus eiocclkfttes raisons pour accomplir l'étrange 'projet qu'il aliaît mettre à exécution. Il écrivit toutes ses raisoa» beaucoup mieux que nous le ferions, nous qui ne
sommes pas fou ; il les porta sur lui, pour n'avoir qa*à relire sa résolution, dans le cas où il viendrait à Toublier un instant, et il attendit une occasion de l'exécuter.
Nous avons vu comment le départ de M. de Mérey et de Max lui avait fourni cette occasion ; mais nous avons vu aussi comment Tévénement avait tourné.
C'est que, dans toutes ses combinaisons, M. Théodore avait oublié la part de Dieu, si bien que tout résolu qu'il était, quand il avait entendu sa femme demander de sa douce voix : qui est là? il avait été pris d'ime terreur insiumontablc, et s'était sauvé devant le crime qu'il voulait conmiettre, comme Gaïn devant celui qu'il avait commis. Il fut pris de vertige pendant sa course, son pied heurta une pierre et iJ tomba la face contre le pavé.
Quand on le rapporta chez Sophie, nous l'avons dit, îl respirait encore, 11 entrouvrit les yeux et reconnut Sophie ; mais ses yeux se refermèrent aussitôt sans exprimer .quel genre de sensation cette vue avait produit sur cette matière à moitié brisée.
n voulut parler, mais ses lèvres se heurtèrent sans formuler un son intelligibl*».
Le médecin, appelé aussitôt, secoua la tète d'une manière signiiicative eu voyant la blessure de M. Théodore. Cc])endant il fit un premier pansemcLt €t opéra une première saignéo. I Sophie resta près du moril;ond, et, ayani fouillé |dans ses vêtements, elle tioava un couteâu rtle pa* pier sur lequel il avait écrit res raisons de meurtre [^ de suicide.
Sophie était ser^e quand elle lut ce papier; elle la déchira sans Ib communiquer à personne, et, re-* gardant son mari à travers des larmes de pitié :
-- Pauvre créature I murmura-t-elle.
Et elle continua de le veiller.
Elle le veilla quatre nuits et trois jours. Pendant ce temps, la lutte intérieure que se livraient la mort et la vie dans ce misérable corps était visible et navrante pour Sophie. 11 y avait dans le moribond la volonté de vivre, et cette volonté, qui seule le soutenait, ressemblait à une menace. On eût dit qu'il ne comprenait plus la vie que comme une vengeance» Mais contre qui?
Parmi les gens qui l'entouraient, nul ne lui avait fait de mal. C'est vrai ; mais cet honmie avait souffert,
allait mourir, il se regardait comme une victime innocente; et, surexcité par la douleur et par l'impuissance même où il était de se plaindre, il se
SOPHIE FEINTEMS â03
donnait pour ennemis tous ceux qui ne souffraient pas, tous ceux qui, lui mort, pourraient encore être heureux en ce monde. A peine s'il parvenait à balbutier quelques paroles incohérentes, sans liaison ; sa bouche frissonnante, et que mouillait une écume souillée de sang, n'était plus, pour^ainsi dire, que Torifice de la blessure par où s'échappait en bouillonnant l'humeur de son àme. La raison n'était plus là, la douleur seule et la colère habitaient ce corps meurtri, condamné heureusement à l'immobilité, car, par moments, le malade essayait d'arriver jusqu'à Sophie, dont la douceur, les soins, les paroles encourageantes semblaient l'irriter de plus en plus. Il sortait du lit sa poitrine osseuse, marbrée de taches de sang; mais cet effort Tépuisait aussitôt, et il retombait pour des heures entières la tète pendante, les bras inertes, les yeux éteints.
^Quatre nuits et trois jours, nous le répétons, M. Théodore donna ce douloureux spectacle à Sophie, dont la patience et la tendresse ne se démentaient pas im instant Quelquefois, comme vaincu par tant de charité, le mourant la regardait avec une sorte d'affection ; mais ces lucidités de son cœur n^êtaient que des surprises, et il retombait bientôt dans son délire accoutumé.
Un grondement rauque, un râle monotoney rhyth* maient le sommeil et l'agitation, Fattendrissement et la colère de cet homme. Le matin du quatrième jour, cet accompagnement funèbre s'affaiblit peu à peu, et Sophie était forcée de prêter l'oreille pour s'assurer que son mari respirait encore. Tout à coup, ri attentive qu'elle fût, elle n'entendit plus rien.
304 SOPHIE ÏEIKTSMS
L'épanchement au cerveau, redouté du médecin, avait eu lieu ; les yeux devinrent fixes, la bouche éntr'ouverte, tout le corps s'étendit dans cette raideur, qui donne au drap blanc qui le recouvre des plis immobiles et secs.
Sophie était veuve.
Seule dans la chambre au moment où son mari mourut, elle ne poussa pas un cri, elle n'appela personne. Elle n'eut ni effroi ni dégoût^ elle n'éprouva que de la pitié pour cet homme, qui l'avait aimée non-seulement avec les bon sentiments de sa nature^ mais encore avec les emportements du mal qui le cohsumait, et à qui, malgré tout son dévouement, elle n'avait fait goûter que quelques jours d'espérance et de tranquillité.
Combien de réflexions étranges elle pouvait faire en contemplant ce mort qui n'avait marqué son passage dans sa vie que par l'occasion qu'il lui avait fournie de faire du bien aux autres I Elle portait le nom de cet homme, il avait été son époux; il l'avait aimée si profondément qu'en réaUté il mourait de cet amour, et cet homme était presque im inconnu pour elle au moment de sa mort. Elle avait traversé le mariage sans y rien laisser de sa pudeur, sans y rien apprendre de ce qu'il a mission de révéler; elle se trouvait à l'autre côté de ce grand acte de la vie des femmes, aussi jeune fille qu'avant de l'accomplir, et si elle fût morte en ce moment, on eût pu mettre sur sa tombe, prés des fleurs d'oranger, les roses blanches de la vierge.
Dans les conditions communes de ce monde, quand une femme perd son mari, sa vie fait forcé-
SOPniB PRTJSTEHS 305
ment une halte devant les différents sentiments que c jtte mort doit lui inspirer, et subit nécessairement une transformation; ou elle aimait son mari, alors c^est la douleur^, ou elle ne l'aimait pas, alors son cœur s'ouvre à une vague espérance. Elle a toujours quelque chose à faire de la liberté que cet événement lid apporte^ soit qu'elle s'enferme dans un deuil éternel,dans un souvenir indeskxictible^ soit qu^à Tombre de cette mort elle entrevoie Taorore d'une existence nouvelle.
Cela peut arriver, cela arrive même souvent. Tous les mans ne sont pas bons^ et le fussent-ils^ comme toutes les femmes ne sont pas bonnes^ ils ne seraient pas tous regrettés.
Il faut le dire à la honte de l'espèce humaine, la mort, que la religion regarde comme une délivrance pour celui qui meurt, est bien souvent, plus souvent même, au point de vue humain, une délivrance pour ceux qui restent. L'homme, et par le mot homme nous comprenons toute la race pensante et parlante, Thomme et la femme, par conséquent; l'homme, disons-nous, fait trop souvent pour son avenir certaines combinaisons au profit de ses passions, de son intérêt, de son égoïsme; il rêve des événements possibles, il les prépare, il les coordonne, et, s lurnoisement, il présente à Dieiï cette besogne toute faite, avec Tespérance que Dieu acceptera l'arrangement et réalisera les combinaisons dans lesquelles il est bien rare que la mort de quelqu'un ne joue pas un rôle indispensable.
Quelquefois cette mort a lieu. C'est ce qui fait le? veuves vêtues de rose au trois cent soixante-
a06 SePHIS PKINTEM4S
Bitièasfce ymv de leur mariage, les orphelins riche» et prodigues^ les amants libres et heureiix. Ëh bien I Sophie, qui échappait déjà, par sa propre nature, à ces calculs vulgaires, n'avait pas non plus à tomber, aj^s la mort de M» Théodore, dans TexagératioA contraire.
Son union avec lui avait été basée sur la piété; elle n'avait donc pas jeté de racines si profondes, qu'en le perdant Sophie se ctdi eOQdsmmée à un deuil éternel; d'un autre côté, elle était trop chrétieime pour douter un instant que cette mort, malgré le désespoir qui l'avait rendue si affreuse, ne fût véritablement la délivranee de l'être qui avait toujours été malheureux. Confiante dans la miséricorde de Dieu, et se fondant sur cette folie maladive et délirante qui avait troublé cette intelligence à la fin de^son existence terrestre, elle voyait pour rame de son mari, dans cette fin cruelle, une expiation salutaire et le commencement d'un bonheur miUe fois plus grand que celui qu'il ayait ambitionné; enfin, en jetant les yeux autour d'eUe, elle ne s'apercevait pas que cet incident changeât plus^ en bien ou en mal, son avenir que ne l'avait changé la disparition de BL Théodore, disparition qui, à en eroire sa lettre, devait les séparer comme un» mort réelle.
Mais ce qu'elle ne devinait eUe-mème, l'innocente enfant, sa mère en avait le pressentiment, et le baron devait le lui révéler.
Madame Printems était une des plus honnêtes feimnesqu'ily eût, ce qui ne l'empêchait pas, quand elle pensait à Tavenir de sa fille, sinon de souhaiter.
SOPHIE PEINTSHS S07
du moins d'admettre comme une def conditions indispensables au bonheur de son enfant^ la mort de M. Théodore, de cet homme qui pour elle, surtout depuis la nuit où on l'avait trouvé mourant sur îa route et où elle avait eu connaissance de ses folies homicides^ n'était plus qu'une sorte de hête fauve qui ne savait rendre que le mal en échange du bien.
Quant à M. de Mérey, il y allait encore plus franchement que la mère, et il disait depuis longtemps : Quand donc Sophie sera-t-eUe débarrassée de ce mari-là.
Le baron trouvait, et il Tavait prouvé lors de son duel avec M. Alphonse, qu'autant il y a crime à souhaiter la mort d'un homme, autant il est naturel et juste de désirer la mort des êtres malfaisants, qu'ils le soient par nature ou par volonté. M. Théodore était son neveu; il avait toujours eu 4e la com^ misération'*^plutôt que de la sympathie pour cet être timide^ dédaigné^ maladif^ mais il avait pour Sophie tous les sentiments que cette belle organisation conmiandait : restime^ l'admiration, le dévouement, l'affection la plus pure; il lui devait son bonheur récent^ la régémération de sa vie par TinteUigence des véritables biens de ce monde; il devait naturellement prendre en haine tput ce qui pouvait attenter au bonheur de la jeune femme.
Or^M.Théodore embarrassait ce honheur tel que le comprenait le baron. M. de Mérey n'admettait pas, en effets lui. qui aimait si tardivement, que l'existence^ et surtout l'existence d'une femme^ fût logique, paisible mème^ sans amom*. Il était convaincu que tôt ou tard Sophie devait recevoir la révélation
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ae cette nécessité, qu'elle ignorait encore et que son mari n'était pas capable de lui faire comprendre.
Tant que M, Théodore vivrait, la chaste fille resterait dans cette ignorance ou serait forcée de livrer une lutte à son propre cœur, lutte dont elle sortirait certainement victorieuse, mais qui la désenchanterait de la vie. Dans ce dévouement inhérent à la aature de Sophie, son oncle devinait un vague besoin d'amour qui s'ignorait et ne se donnait encore ni son véritable nom ni son véritable but. Il fallait donc crue Sophie fût en position de disposer librement d'elle-même le jour où elle conôaitrait le dernier mot de ses sensations intimes ; il fallait donc qu'elle fût veuve, puisque c'était le seul moyen d'être libre.
Aussi, quand M. de Mérey apprit la maladie, et surtout quand il apprit la mort de son neveu, ne put-il s'empêcher de dire à madame Printems : Voilà un grand bonheur pour Sophie.
Madame Printems qui, si elle ne les exprimait pas de la même façon, n'en était pas moins dans les mêmes idées que le baron, comprit qu'elle avait là un appui certain et un excellent conseil pour établir désormais la vie de sa fille plus sûrement qu'elle ne l'avait fait la première fois. Elle ne tarda pas à questionner le baron sur ce sujet, et vit avec joie îju'il faisait pour Sophie les mêmes projets qu'elle.
— Dieu arrange toujours très-bien les affaires des cœurs honnêtes, lui dit-il. Il a accepté le sacrifice de votre fille comme une épreuve, mais ce sacrifice, il ne pouvait avoir la cruauté de le perpétuer.' U veut, comme nous, qu'elle soit heureuse selon son
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cœur et selon sa nature^ dans les conditions de bonheur qu'il a établies lui-même poui' la femme. Il faut que Sophie aime un homme digne d'elle, qui l'aime comme elle doit être aimée ; qu'elle connaisse les joies de l'épouse, les douces émotions de lamère^ les saintes consolations d'une famille née de son amour. De son dévouement à son mari vivant, elle fera un souvenir pour son mari mort ; elle n'oubliera jamais cette tombe qu'elle vient de fermer ; mais, dans un an, elle se remariera.
— Mais qui épousera-t-elle?
— Qui? Vous le savez aussi bien que moi : un bon et brave cœur qui est déjà de la famille.
— Max, n'est-ce pas?
— Certainement; Max qu'elle aime^ sans s'en douter ; mais heureusement, nous sommes là pour nous en apercevoir.
— Mais Max l'aime-t-il ?
— Lui ? ... il est fou d'elle. Est-ce qu'il peut en être autrement? Est-ce qu'un homme comme lui, sans cesse en contact avec une femme comme elle, peut ne pas l'aimer ? L'avez-vous étudié depuis son retour ? Avez-vous vu comme il est triste et pensif? Ne sentez-vous pas, dans cette tristesse et dans cette rêverie^ l'émotion d'une âme agitée, d'un amour respectueux et timide ; car il ignore que Sophie l'aime, et, sans nous, peut-être n'oseraient-ils jamais s'avouer leurs sentiments réciproques. Mais heureusement^ je vous le répète^ nous sommes-là. Ces deux enfants s'aimeront beaucoup, longtemps^ toujours ; ils se marieront, et de cette façon nous ne nous quitterons plus: Catherine sera madame de
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Mérey, Sophie sera madame Hubert^ et vous, vou3 aurez quatre enfants au lieu d'un, sans compter les enfants de vos enfants, ajouta M. de Mérey.
Ce dernier avait raison. Depuis son retour à la campagne, après une absence de quelques Jours, Max n'était plus le même. La tristesse qu'il avait rapportée de son voyage était d'autant plus remiœr* qtiable, que pendazit les derniers jours qui avaient précédé son départ, il avait, en plusieurs occasions, laissé voir comme le rayonnement extérieur d'une espérance de l'âme, une joie maccoutumée. Ce changement ne pouvait échapper à Sophie, qui, par une sympathie mystérieuse, prenait part à tbBt ce qui intéressait Max. Catherine était certainement la confidente de son frère, car Sophie les avait vus plusieurs fois causer longuement ensemble loin de leurs amis. Pendant ces conversations, Catherine serrait la main de Max comme pour lui donner du courage, elle l'embrassait ; Max paraissait plus calme, mais, le lendemaki, c'était à recommencer.
Sophie voulut connaître ce chagrin. fiUe avait le pressentiment qu'elle pouvait y remédier ; ancaae consolation ne lui semblait au-dessus de ses forces. Elle résolut d'interroger Catherine. Pourquoi, ceftte résolution prise, Sophie mit-elle deux jours à l'accomplir ?'Ne trouva-t-elle pas l'occasion d'entretraur secrètement son amie? Au contraire, cette occasion se présenta dix fois peut-être ; mais chaque tois qu'elle s'approcha de la jeune &lle dans rintestien de lui parler de Max, elle se sentit prise d'une émotion iucoaniie qui icfscmhlait à de la crainte. Elle paraissait plutôt av^nr uue ccmfiâeuce à foire qa'Kie
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confidence à demander, et elle devint si préoccupée elle-même, que ce fut Catherine qui lui demanda ce qu'elle avait.
Sophie rougit légèrement à cette question,
— Je vous l'avouerai, chère Catherine, lui dit-elle, je vois depuis quelque temps la tristesse de votre frère, et je m'en inquiète d'autant plus, qu'il nous en cache la cause. Je voulais même vous questionner à ce sujet. Voyons, qu'arrive-t-il à Max?
— 11 m'a défendu de trahir son secret, sans cela vous le connaîtriez depuis longtemps, chère Sophie.
— - Alors je ne vous demande plus rien.
— Mais je veux tout- vous dire, Max ne doit pas aroir de secret pour vous. Sachez donc que mon frère aime profondément.
Sophie rougit de nouveau.
— Depuis longtemps? demanda-t-elle.
— Depuis plusieurs années.
Cette fois Sophie se sentit pâlir.
Catherine remarqua cette pâleur subite.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t*elle avec intérêt.
— Rien, chère anne, rien, fit cette jeune fille ft'aime pas Max?
— Elle l'aime.
.— D'où vient alors la tristesse de votre f^ère?
— Elle vient de ce que le père de cette jeune fille s'oppose au mariage. Quand Max, grâces à vous, a obtenu la place de M. Théodore, comme le refus du père venait de ce que mon frère n'avait ni position ni fortune, il a eu un moiuent d'espoir. Il a écrit à Louise, c'^t le nom de la jeune fille, qu'il avait une
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place importante et que peut-être, à cette nouvelle,^ son père reviendrait sur son refus. Louise lui a répondu de venir lui-même trouver son père.
C'est là que Max est allé dernièrement. Le père n'a voulu entendre à rien. Il a répondu à mon frère qu'une place ne sufËlsait pas et qu'il fallait à côté de cela une fortune indépendante. La sévérité du p^e vient surtout^ je crois, de la persévérance de Louise qui, depuis plusieurs années, refuse tous les mariages qu'on lui propose, et tient noblement le serment qu'elle a fait à Max d'être à lui ou de n'être à personne. Ce serment^ elle le lui a renouvelé ; mais ce père s'obstinera à la refuser à un homme obscur, sans fortune et qui a été simplement chez lui précepteur de son jeune fils, Max a donc perdu tout espoir^ et îl me disait hier qu'il allait écrire à Louise pour lui rendre sa parole^ car il ne se reconnaît pas le droit de disposer ainsi de toute la vie d'une fenmie. A sa majorité, Louise pourrait forcer son père^ sinon à consentir au mariage, du moins à le laisser faire; mais outre que Louise est une fille respectueuse qui n'oserait probablement pas en venir à de pareils moyens, Max est un honnête homme, qui ne saurait ni les conseiller ni les accepter. En attendant, il se désespère^ et je le connais^ il n'est pad homme à jamais se consoler. ^
De sa vie, Sophie ne s'était sentie aussi émue qu'en écoutant ce récit.
C'était bien heureux que Catherine parlât^ car notre héroïne n'eût peut-être pas pu parler. Enfin, elle reprit peu à peu le calme qui lui était habituel, et, questionnant de nouveau Catberinje, elle apprit d'elle
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le nom du père de Louise et le lieu de sa résidence.
Le lendemain, après une nuit sans sommeil^ mais le yisage rayonnant de la satisfaction d'une yictoae intérieure, Sophie prit M. de Mérey à part et lui d't :
•— Mon oncle, j'ai un service à vous demander.
— Lequel?
— Celui de m'accompagner dans un petit voyage.
— En quel endroit?
— Peu importe. C'est du bien que nous allons faire. Le surlendemain, Sophie partit avec le baron, sans
que personne^ pas même Catherine^ soupçonnât la cause de ce départ.
C'était pourtant bien simple.
Sophie allait demander au père de Louise la main de sa fille pour Max^ et^ comme le père tenait chez son gendre à une fortune indépendante, elle faisait donner à Max par le baron, à titre de beau*£rère, une somme de cent mille francs. Le père n'avait donc plus de raisons de refus^ et d'ailleurs comment refuser à une prière de Sophie dont la voix était si pure et si convaincante?
Mais prendre cent mille francs au baron, c'était le ruiner. C'est vrai. Mais ce que Max pouvait accepter de son beau-frère, il ne l'eût pas accepté de Sophie, et, dans tout cela, M. de Mérey ne prêtait que son nom. Sophie lui rendait sur la fortune de M. Théodore dont elle avait hérité^ la somme dont il faisait don à Max.
M. Théodore n'avait-il pas écrit à sa femme : Comme votre mission sur la terre est de faire le bien, je vous laisse tout ce que je possède pour vous aider à remplir cette mission.
N'était-ce pas faire le bien que d'assurer le bonheur
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Ml SOPHIS PBirCTSHâ ]
d^xll cœur aussi noble que Max, surtout- quand on,
lui sacrifiait peut-être des sentisnenlB aupisès de5quels ^
une somme d'argent, quelle qu'elle tiit, était bleu
peu de chose?
Le baron épousa Catherine et continua ds vivre J
avec elle dans la petite maison de campagne où il j
l'avait connue. ' '
Max épousa Louise et créa, à Paris, où. sa place le for^t de rester, un des salons les plus eharments^et les plus spirituels, grâce à ces amis littéraires qui Tavaîent aidé à passer les mauvais jours, auxqt&els il offrait un foyer de nobles entretiens et d'intéressantes discussions, grâce surtout au charme que Tarnour de deux jeunes époux faisait rayonner autour d'eux.
Sophie voulut retourner avec sa. mère hahiter la maison où nous Tavons montrée pour la premiàra fois au commencement de œ livre. Ainsi le bonheur \
sépara ceux que le malheuravaiti^éiiaiis. Mais qu'importait 1 Sophie avait fait son osuvrc, elle laissaii heureux tous ceux qu'elle a^vait oonuus triste» et dé^ sencliantés.
Elle rapportait pour die-mème un gr^nd coaiten?^ j
tement intérieur, une grande force et le souvenind^ua sacrifice inconnu, plus grand que tous obool pour lesquels quatre personnes la bénissaient tous les jours^
En effet, nul ne connaissait le seul secret que cette &me eût jamais eu. , J
En revenaiit du voyage où il l'avait aocompagnée, )
le baron, qui n'avait rien deviné, malgré sa scienee #
des hommes, des femmes et des choses, disait à man dame Printems, en lui racontant ce qui venait* de se passer :
— Nous nous étions trompés, Siophie n'aimait pas Max. En voici bien la preuve. Non, Sophie n'est pas^ de ce monde. Nos passions humaine» ne Ttitteignent pas.
Peut-être M. deMérey avait-il raison. Tou* ce que nous pouvons dire, c'est qu'en cahnant toutes les misères qu'elle avait rencontrées sur sa route, Scçhie y avait contracté l'habitude, le besoii^ la passion au bien, passion qui, en eôet, n'est guère de ce monde, et, revenue aux lieux où s-'était écoulée son entance, il lui fut impossible de reprendre sa via au point où elle l'avait laissée.
Un sentiment qu'elle avait cru devoir ignorer ton» iours, et qui ne s'était révélé à elle que pour fournirà son àme l'occasion de donner de son abnégation la preuve la nlus sûre, avait élargi encore sa charité naturelle en retombant et en se répandant sur le cœur où il était né. L'amour que Sophie ne pouvait avoir' pour un seul,'felle le reporta sur tous.
Ne pouvant être à l'homme qu'elle aimait, elle aima Thumanité tout entière à qui elle pouvait appartenir, 6l ne trouva pas que ce fût trop de cet amour individuel. Née décidément pour le bonheur des autres jusqu'au sacrifice du sien inclusivement, Sophie ne se contenta bientôt plus de soigner, de soulagei*, de guérir les souffrances physiques-ou morales qu'elle trouvait "par hasard, elle se mit à la recherche de ous ceux qui souffraient.
Comme une apparition céleste, en étendant sa main elle mettait un rayon partout où il y avait une ombre, une espérance partout où il y avait un doute.
Enfin cette charité quotidienne, éternelle , qui était.
-i^v.vS.£Àfe