La Femme
disciples esquivent soigneusement cette question. Quand ils veulent la traiter, ils tombent dan- le grotesque, comme M. Jaurès1. M. Kautsky se demande comment intéresser l'ouvrier à son travail, et il ne trouve pas d'autre mobile d'action que la force de l'habitude. Comme des mécaniques montées, les hommes feront tous les jours la même chose parce qu'ils l'auront faite la veille. C'est le dressage des animaux, c'est l'organisation d'actions réflexesqui fonl faire machinalement à l'individu le lendemain ce qu'il a fait la veille. Ce n'esl pas le socialisme scientifique qui l'a découverte ; il y a longtemps que les organisateurs «l'armées et de >aeerdocesonl employé ce moyen de discipline, avec deux sanctions, la séduction ei la contrainte : laséduction, par des éle\ationsdefonctions,des décoration^, des distinctions honorifiques et matérielles ; la contrainte, par des pénalités, plus ou moins rigoureuses el cruelles. Bebel déclare que «celui qui ne travaillera pas n'aura pas le droit de manger ». C'est la condamnation à mort parla faim. Mais celui qui travaillera moins qu'il ne devrai! travailler selon l'estimation de l'exécutif, devra être mis à la diète. L'idéal collectiviste âboutil au travail servile.
Schœffle invoque les régies, la poste, le télégraphe, et dans certains pays, le- chemins de fer exploités par l'Etat, etc., comme arguments en faveur du collectivisme, mais il s'aperçoit qui' la manière dont elles sonl administrées peut inspirer quelque méfiai]
1. Yves i.iiy.'I. Le Collectivisme futur ri le socialisme) Journal des Economistes, juillet 1906.
2. \ . ï m b Guyot, /•" morale 1 » « ■ • i » éd . / ii Femme.
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il a soin de dire que les travaux, de régie <le l'État individualiste capitaliste et de l'État socialiste sont complètement différents. Actuellement les directeurs et les travailleurs des manufactures de l'État n'ont aucun intérêt à produire économiquement pour le bien de l'Étal. Mais il en serait autrement si chacun recevait d'autant plus que tous les autres travailleraient davantage dans tous les genres de la production.
Ainsi dans le régime collectiviste, les pêcheurs s'acharneront à pêcher dans les nuits glaciales de l'hiver en se disant : « Il faut que nous travaillions énergiquement pour ajouter à la richesse sociale une douzaine de paniers de poissons. » Les terrassiers se diront : « Il faut aller un peu plus vite, afin d'augmen ter la richesse sociale d'un mètre cube par jour. » Et le pêcheur et le terrassier comprendront qu'ils devront l'un et l'autre donner le maximum de production, sans savoir s'ils en retireront un avantage immédiat.
Jusqu'à présent, dans les organisations collectives, nous avons vu surtout le gaspillage.
En France, chaque soldat reçoit une boule de pain dont M. Fleurent a montré la qualité insuffisante. Mais tous les soldats n'ont pas le même appétit. Dans certaines compagnies, il y a 200 ou 300 kilos de pain par semaine qui ne sont pas consommés et qui sont revendus à vil prix à des adjudicataires. A ce compte, cela fait 172 000 kilogrammes de pain gâché annuellement par un régiment; et une partie du pain consommé est employée à essuyer les assiettes mal lavées, les cuillères, les fourchettes et les couteaux.
Regardez des soldats peler des pommes de terre : leur intérêt commun serait de faire convenablement la besogne. Cependant la plupart la font de manière à en augmenter le déchet dans une proportion ridicule.
Schœffle n'indique pas par quoi moyen l'État collectiviste empêchera le gaspillage.
Schœffle prévoil une rémunération du travail par des bons sociaux : car il comprend qu'on ne peu! supprimer ce mobile d'action; il maintient aussi l'échange des objets produits : mais comment en déterminer le prix? Il applique ici intégralement la formule de la valeur de Karl Marx.
Les prix des produits sociaux seraient déterminés par les frais de travail ; le travail sérail compté d'après le temps de travail social fixé par un procédé dont personne n'admirera la simplicité el la fixité. Si un pays a besoin de 20000 hectolitres de froment et que pour leur production il doive employer 100000 journées de travail socialement organisé, chaque hectolitre vau-
dra =r; a journées de travail.
Celte valeur aurait cours quand même des individus auraient mis 10 ou 20 journées de travail individuel à la produel ion d'un hectolitre de froment.
Cette somi comporte, pour une année, 300000000
de journées socialemenl organisées qui, si la journée e>i de huit heures, représenteront 2 (00000000 d'heures sociale- de travail. La somme totale de toutes les richesses sociales nécessaires produites sous une direction publique aurait également pour valeur totale 2 100000000 d'heures de travail. L'heure de travail du travail collectif annuel
sciait la mesure de valeur générale el 2400000000 unités Dominâtes de travail devraient être délh rées aux
travailleurs en certificats, bons ou chèques de travail, afin que ces mêmes travailleurs pussent racheter aux magasins publics le produit lotal du travail collectif valant ég ilement 9 100 000 000 heures de travail. Les administrations publiques créditeraient le travail fait, fixeraient la valeur du produit d'après la mesure connue des frais de production en temps de travail, délivreraient des chèques sur le travail enregistré et consigneraient contre ces chèques les produits au taux des trais du travail social (p. 75-76).
Après avoir exposé ce beau système, Schœffle se pose deux questions : 1° Au point de vue théorique, la prémisse d'après laquelle les frais sociaux du travail sont la mesure de la valeur des richesses, est-elle exacte? 9° Au point de vue pratique, l'État socialiste unitaire pourrait-il hien venir à bout de l'énorme comptabilité sociale qu'il nécessiterait et pourrait-il estimer des travaux inégaux exactement d'après des imités de temps du travail social?
Certes, ce régime serait le triomphe des comptables, mais on peut se demander comment eux et, à plus forte raison, les intéressés pourraient savoir si la mesure de
l'heure de travail est hien la mesure
exacte. Mais ce chiffre, qui parait déjà élevé, est insignifiant, relativement à la réalité. Il s'applique à la production de 10 000 hectolitres de blé. Mais en France la production moyenne, qui est insuffisante pour les besoins de la consommation, est au moin - de 190 millions d'hectolitres. Si on y rapporte l'unité de l'heure
du travail on a donc : soit l'unité de
988 000000 (Min 000
288 trillions d'heures de travail. Mais comment fixer cette unit»'' de 988 trillions d'heures de travail? On divise la quantité du blé pro-
duit... Mais est-ce que tous les ans, dans tous les lieux, la production du blé est identique au nombre d'heures de travail qui y ont été consacrées? Qu'il vienne une sécheresse à la veille de la moisson el voilà la quantité de blé réduite et la valeur de l'heure de travail réduite. Si la récolte est abondante, la valeur de travail est augmentée. Mais la récolte a pu être abondante dans un département, mauvaise dans un autre. Comment établira-t-on la parité d*>> heures de travail? Pour établir cette parité, il faudra attendre que la récolte soit faite, soit mesurée, que les résultats en soient acquis. Pendant cette période, quelle sera la valeur de l'heure de travail ? Elle sera, sans doute, celle de l'année précédente; mais si la récolle de l'année précédente a été bonne et si la récolte de l'année présente est mauvaise, et si on continue à prendre poui unité l'heure de travail de l'année précédente, on lui donnera une valeur qui n'aura rien de réel.
Cette heure de travail social ne peut être identique de récolte à récolte; mais elle ne peut Être identique de lieu à lien. A-t-elle la même valeur si elle s'exerce dans la plaine du Nord ou sur un coin de lande de Bretagne?
Kl si l'heure de travail ne penl être identifiée pour un même produit, comment peut-elle l'être entre divers produits? L'heure île travail du laboureur bas-breton est-elle identique à celle du mécanicien? L'artiste peintre aura-t-il le droit de demander des bons d'heures de travail si personne ue peul ou neveul acheter ses tableaux? Est-ce nue les comités directeurs, - l'Exécutif », m1 lui signifieront pas qu'il n'y a pas droit puisqu'il fait une besogne inutile? Mois le voilà privé 'I'1 son droit au travail. Pourra-t-il en appeler? El pendant l'appel, comment \i\ ra-t-il ?
<>n lui répond qu'il y a Irop d'artistes el que l'Etal
unitaire ne peut s'engager à leur donnera tous des bons de travail proportionnés au temps qu'ils passent devant leurs toiles. — Mais il faut que je vive! — Soit : venez travailler à la comptabilité. — Mais je ne sais pas faire une addition exacte. — On creuse un canal : allez-y travailler comme terrassier. — Mais ce n'est pas mon métier. — Tant pis, je n'ai pas autre chose à vous donner; et si vous ne voulez pas, vous n'aurez pas de bons de travail. — Alors je mourrai de faim? — Tant pis pour vous. — Et si, à la dixième pelletée de .terre, j'ai des ampoules, et si, au bout de trois ou quatre heures, je ne puis plus' en remuer une, est-ce que j'aurai un bon de travail égal à celui qui aura remué onze mètres cubes dans sa journée?
Cette question ne se posera pas seulement pour le peintre : elle se posera pour le canut lyonnais, pour le rubanier de Saint-Étienne, pour les orfèvres, pour les typographes, pour toutes les professions ; elle se posera pour les cultivateurs ; car ils ne travaillent pas 300 jours par an, ils ont des saisons de chômage : recevront-ils des bons de travail les jours où, la neige couvrant la terre, ils devront rester chez eux?
La valeur de l'heure de travail est-elle identique pour chaque homme? N'y a-t-il pas des habiles et des maladroits, des gens prompts et d'autres lents ?
Enfin le coût du travail n'est qu'un coefficient dans le prix de revient de l'objet; et si le prix de revient de l'objet est un élément objectif de sa valeur, il y en a deux autres : il y a le besoin et le pouvoir d'achat du consommateur.
Le pouvoir d'achat sera réglé par le nombre de bons de travail que chacun recevra. Mai- si ces bous de travail ne représentent que du temps employé sans représenter un produit échangeable, qu'est-ce que pourra eu faire celui qui les possédera?
Enfin tout le monde pour vivre ne recevra pas des bons de travail : les enfants n'en recevront pas. Les femmes, qui ne travailleront pas dans les ateliers publics, n'en recevront pas. Les vieillards n'en recevronl pas davantage.. Ils devront être entretenus aux frais de la population active.
Chacun ne recevra donc pas en bons de travail <* le produit intégral de son travail ».
L'administration de la répartition du travail commencera par prélever ses frais de personnel et de matériel, et les frais de comptabilité, qui seront lourds; les dépenses de l'État seront d'autant plus pesantes que ses attributions seront plus multiples et les dépenses actuelles de défense nationale, de police el de justice continueront de peser sur le travail, tant que l'humanité entière n'aura pas été convertie au collectivisme et que la nature humaine n'aura pas été changée.
La société collectiviste supprimerai! les arts el les métiers de luxe.
L'art représente un effort individuel, el oeux qui s'y livrent y -ont sollicités par leur goût naturel, et aussi parles avantages de considération el de rémunération qui eu résultent. Sans doute, beaucoup échouent et sont obligés de renoncer à poursuivre leur- rêves de jeunesse. .M;ii> il reste une minorité qui réussit, el qu'est-ce qui fera la sélection de ceux qui devront tenter ei de ceux qui devront être écartés des concours, selon le système chinois? I>n temps de Golberl, on a institué le prix de Rome. Combien, parmi les artistes qui l'on! obtenu el combien parmi ceux qui se -"ni formés en
dehors des formules et des consécrations officielles, ont laissé une trace décisive dans l'art ?
Seuls. l'État, les municipalités, la collectivité, en un mot, achèteront des tableaux et des statues, car ces objets représentent un capital ayant un pouvoir d'achat, et ils ne sauraient être tolérés comme propriétés individuelles; l'artiste devra donc conformer son goût au goût îles répartiteurs de commandes, comme il y est déjà contraint pour les commandes officielles. Mais il n'aura plus la ressource de s'adresser aux particuliers dont l'influence réagit, plus ou moins tardivement et efficacement sur l'administration des Beaux-Arts. Par les erreurs qu'elle a commises hier et qu'elle commet aujourd'hui, on peut présumer celles qu'elle commettrait le jour où elle serait privée de ce stimulant.
Mais et la littérature? et le théâtre? Y aurait-il des journaux et des librairies à l'état d'entreprises privées? C'est impossible : car ce sont des entreprises capitalistes, comportant « l'exploitation de l'homme par l'homme », puisque, depuis les machinistes jusqu'aux ténors, aux premiers rôles, et aux maîtres de la littérature, elles ont des salariés.
11 n'y aura donc que des journaux officiels, et ces journaux officiels ne pourront contenir que des articles conformes à la politique, à l'économie, à la science officielles; il n'y aura que des livres officiels : et par conséquent, toute spontanéité, toute critique, toute idée nouvelle y seront prohibées.
Est-ce que dans les pièces des théâtres officiels, on tolérera que les auteurs mettent en conflit les intérêts individuels, les passions avec les règlements officiels ? Est-ce qu'un auteur pourra exposer les doléances de gens qui auraient été privés de travail ou de nourriture parce qu'ils auraient déplu aux répartiteurs? Il n'y aurait pas de place dans la société collectiviste, non
seulement pour Aristophane, niais même pour Molière : et quant aux grandes passions, évoquées par Corneille, elles en seraient soigneusement bannies, car elles pourraient troubler l'ordre, la tranquillité et l'harmonie de la fourmilière.
Il n'y aura plus de bourses, plus de marchés, plu> de cours; mais alors comment l'Etal estimera-t-il ses prix de revient ?
Si l'Allemagne a l'honneur d'être le premier pays collectiviste, elle ne pourra cultiver du coton et du café sur les bords de la Sprée. Son gouvernement sera donc obligé d'en acheter au dehors, de payer avec du numéraire et de verser dans l'ornière capitaliste.
La France est arrivée à obtenir des produits raffinés comme ses vins et ses eaux-de-vie : dan- la société collectiviste, où seront les clients qui les payeront le prix nécessaire pour en couvrir leprix àerey ient?
Ils manqueraient à l'égalité idéale. J'ai entendu on socialiste dire : « Est-ce que le collectivisme changera le sol et le soleil du Médoc ? » Non, mais 1«' vin ne se fait pas toul seul : le cépage, les éléments telluriques el climatériques ne donnenl pas spontanément des grands crus. Il tant qu'ils soient misen œuvre, ('.lia. Min réclame
en yenne, chaque année, une avance de l 300 iï. de
frais de culture : et e ne sonl pas des fonctionnaires désintéressés el subordonnés qui peuvent apporter à cette production les soins qu'elle exige. L'exportation de ces produits esl indispensable à la France. Mais pour qu'ils atteignent la perfection qui les classe, il faut qu'ils aient une clientèle nationale : et comme il o j a pas place pour elle dans l'organisation ëgalitaire de la si >ciété collectif iste, il- disparaîtront.
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Ce sont los Françaises élégantes qui stimulent l'esprit d'invention des couturiers de la rue de la Paix et des grandes modistes. Dans la société collectiviste, elles disparaissent. Toute cette partie de l'activité économique de la nation s'évanouit. Les puritains collectivistes peuvent dire, d'accord avec ceux qui ont un idéal plus ou moins précis d'ascétisme religieux : — Tant mieux ! nous ne voyons pas la nécessité de ces professions qui sont un élément de gaspillage et qui spéculent sur la vanité féminine.
L'avenir n'appartient pas à l'idéal des moines de la Thébaïde ou des Puritains d'Ecosse, et, de tous les peuples, les Français sont certainement les moins disposés à se laisser séduire par lui, car ils ont toujours eu l'horreur de l'existence morose et ennuyeuse.
Les femmes des plus farouches collectivistes pro testeraient, si leurs maris les condamnaient au costume des dames de l'Armée du Salut.
Mais les collectivistes, pas plus que les protectionnistes, ne réussiront à ce que la France se suffise à elle-même. 11 faut qu'elle achète des matières premières et des objets d'alimentation à l'étranger : et il faut qu'elle les paye avec des produits de son industrie.
Nous avons importé en 1906 treize marchandises pour un chiffre supérieur à 100 millions :
Laines en masse 533.1
Houille crue et carbonisé;' 361.2
Coton en laine 358. 9
Soies et bourre de soie 345.5
Graisses et fruits oléagineux. 231.2
Céréales y compris le mail 221.3
Peaux et pelleteries brûle,- 199.6
Bois communs 172.6
Cuivre 164.7
Machines et mécaniques 148.4
Caoutchouc et gutta-percbn 120.3
Vins 102.5
Café 101.8