CHAPITRE IX
L'exploitation de la peur
Les projets annoncés par M. Jaurès. — La fin justifie lesmoyens.
— Bûchez. — L'utilité de la violence, d'après M. tleorpes Sorel.
— La violence dans les grèves. — Les chefs de la Confédération du travail sont des hommes politiques. — Les paniques parisiennes. — Stendhal : « La peur n'est pas dans le danger, elle est en nous. » — La faillite sociale comme idéal. — La Tyranoie socialiste annoncée et réalisée.
Le 2 mai 1907, mon excellent ami M. Fauberf trouva un membre de la Confédération du travail qui veu( bien quelquefois condescendre à causer avec lui. Il lui dit, d'un air satisfait :
— Avez-vous vu V Humanité ?
M. Faubert. — Ma foi non, elle es! toujours perdue dans le même brouillard. J'attends les projets de loi que M. Jaurès avait promis dans son discours des 12 et 1-4 juin l9(Uî. Mis en demeure pai M. Clemenceau, il avait annoncé qu'il y donnerait le secret <\*' la société future dans un délai de quatre ou cinq mois. Le délai est expiré : el je ne vois pas qu'il y songe.
Le Confédéré. — Il ne peut pas les faire seuls : il faut qu'ils soient acceptés par le parti socialiste unifié.
M. Faubert. Alors nous ae les Terrons jamais; maipourquoi s'était-il engagé?
Le Confédéré. — C'est qu'il nes'esl pas encore soumis a la discipline du parti.
L EXPLOITATION DE LA Pian. 29o
M. Faubert. — Oui, le parti socialiste permet tout à son ténor, mais ne se considère pas comme engagé par lui. Il faut avouer que ce n'est pas un parti curieux. Ses membres se contentent que le ténor chante : « Allons! marchons au Paradis ! » et ils ne lui demandent ni de lixer les étapes de ce Paradis, ni les plans de ce Paradis. Cependant, du moment que M. Jaurès méprise tous les laits, toutes les lois économiques qui en dérivent, qu'il croit que la loi positive peut tout faire, il a le devoir d'écrire ces lois positives et de les révéler au monde. Jaurès avait promis, il y a dix mois, de les descendre du Sinaï. Moïse ne se fit pas attendre si longtemps.
Le Confédéré.. — Il rapportera les tables de la Loi, au milieu des éclairs et des tonnerres qui feront trembler la société capitaliste.
M. Faubert. — Je reconnais là les métaphores habituelles. M. Georges Sorel, dans le Mouvement socialiste, a assimilé la grève générale au Jugement dernier de l'Apocalypse : il déclare que les chrétiens en ont tiré un si bon parti que les socialistes doivent exploiter à leur tour le sentiment de terreur folle et d'espoir chimérique qu'il avait inspiré.
Le Confédéré. — Tous les moyens sont bons.
M. Faubert. — La fin justifie les moyens. C'est la phrase des Jésuites, reprise, du reste, par un socialiste catholique, Bûchez, qui a essayé de prouver que la o souveraineté du peuple >- et la « souveraineté du but » étaient identiques.
Le Confédéré. — C'est de l'histoire ancienne. Maintenant, nous sommes plus modernes. Lisez les Réflexions sur la violence, publiées par le même M. Georges Sorel, dans la même Revue (15 janvier 1906, p. 18) :
L'expérience montre que la bourgeoisie se laisse facilement dépouiller, pourvu qu'on la presse quelque peu et qu'on lui fasse peur de la révolution : le parti qui saura
manœuvrer avec le plus d'audace le spectre révolutionnaire aura l'avenir pour lui... Les ouvriers peuvent faire peur. Les syndicalistes révolutionnaires savent tirer un excellent parti de cette situation, et ils enseignent aux ouvriers qu'il ne s'agit pas d'aller demander des faveurs, mais qu'il faut profiter de la lâcheté bourgeoise [tour imposer la volonté du prolétariat (p. 29).
M. Faubert. — La volonté du prolétariat? C'est beaucoup généraliser. Dites la volonté d'une douzaine de meneurs de la Confédération du Travail.
L>j Confédéré. — Soit : peu importe, ils agissent avec le consentement de tous, et, comme le dit Sorel, ils ont réussi (p. 29) :
La violence ouvrière possède une efficacité extraordinaire dans les grèves. Les préfets redoutant d'être amenés à faire agir la force légale contre la violence insurrectionnelle, pèsent sur les patrons pour les forcer à céder; la sécurité des usines est maintenant considérée comme une faveur dont le préfet peut disposer à son gré, pour intimider les deux parties et les amener plus ou moins adroitemenl à un accord. Il n'a pas fallu beaucoup de temps aux chefs du mouvement pour saisir cette situation : il faut reconnaître qu'ils se sont servis de l'arme qu'on mettait entre leurs mains avec un rare bonheur. Ils s'efforcent d'intimider les préfets par des démonstrations populaires... Il est rare qu'au bout de quelque temps, l'administration, obsédée et effrayée, n'intervienne pas auprès des chefs d'industrie et ne leur impose une transaction qui devient un encouragement pour les propagandistes de la violence.
Voilà, d'après les propres déclarations du philosophe du parti, à quoi ont servi les concessions, 1rs pourparlers, l'ingérence du gouvernement dans les grèves, les interpellations à la Chambre et les sentiments ^\>' con ciliation exprimés par les âmes tendres. Ils n'ont servi qu'à apprendreà se servir de la violence.
1/. Faubert. Cela prouve que les hommes qui sont à la tête du parti socialiste sonl des hommes politiques