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CHAPITRE PREMIER

M. Bernstein et la concentration des capitaux et des industries

Augmentation du nombre des capitalistes en Angleterre, en Prusse. — Augmentation de la petite industrie en Allemagne.

Si les économistes faisaient quelques timides observations sur cette théorie, comme sur la loi d'airain des salaires, on les déclarait « ennemis des ouvriers ». Cet argument suffisait à tout, comme la tarte à la crème de Molière.

Mais un socialiste allemand, Bernstein, exécuteur testamentaire d'Engels, offrant par conséquent des garanties, eut le malheur d'être exilé d'Allemagne pour complicité dans une agitation illégale. Il est resté onze ans en Suisse, onze ans en Angleterre; et là, il a comparé les faits économiques avec les allégations de Marx et d'Engels. « C'est un malheur », a dit Behel au Congrès de Lubeck.

En effet, c'est un malheur pour les socialistes qui

120 I.A RÉPARTITION DliS CAPITAUX.

admettent comme des dogmes indiscutables les sophismes marxistes.

Bernstein, en observant cequi se passait sous ses yeux, a acquis la conviction qu'ils étaient erronés. Il eut l'audace de publier cette découverte dans un volume qui a été traduit en français sous le titre]: Socialisme théorique et pratique.

Tandis que Karl Marx avait fondé toute sa théorie de la révolution sociale sur la concentration de> capitaux dans un nombre de mains de plus en plus limité et. L'augmentation du nombre des prolétaires de plus en plus misérables, Bernstein répondait que le nombre des capitalistes, loin de diminuer augmente et que tous les nouveaux capitalistes renoncent à la lutte de classes, même quand ils en restent théoriquement partisans.

Par conséquent, la révolution sociale n'est pas une conséquence fatale de la loi de l'histoire imaginée par Karl Marx : et la politique de la lutte de classes ne peut aboutir qu'à une déception.

Le nombre des capitalistes ne diminue pas, comme le prouvent les faits suivants '.

* La forme seule des sociétés anonymes s'oppose à la centralisation des fortunes, ru permettant un fractionnement considérable «les capitaux. C'est ainsi que If trust du (i! à coudre anglais, fondé il y a un an, ne compte pas moins île

12.300 acti taires. Le trust des filatures il<- lit lin a 5.454

actionnaires. Le nombre des actionnaires du grand «anal (If navigation de Manchester est de 40.000, ceux de la société de comestibles T. Lipton sonl 7i.2i'>2. L'entreprise Spiers et Pond à Londres — citée par des socialistes comme un exemple de la concentration du capital, compte, avec un capital total de 31.200.000 francs, 4.650 actionnaires dont 550 mil des actions dont !<• montant dépasse 12.000 francs.

i . J'en emprunte ce résumé à une brochure de M. Abel, rédacteur fii chef de /" Flandre libérale.

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Le nombre total des détenteurs d'actions est évalué en Angleterre à beaucoup plus d'un million, cl ce nombre ne semble pas exagéré quand on sait que, dans la seule année 1896, I»' nombre des sociétés par actions du Royaume-Uiii était de 21.223 avec un capital total de 20.748 millions de francs. Ne sonl pas compris dans cette statistique les actions des entreprises étrangères, négociéesen Angleterre, les titres de rentes sur l'État, etc. On évalue le capital anglais actuellement engagé hors d'Angleterre à 51,6 milliards de francs et son accroissement annuel moyen de 1 3 G . 8 millions. Dans l'année financière 1893-04-, le nombre de personnes jouissant d'un revenu de 3.000 francs et plus (revenus provenant de profits commerciaux, de fonctions supérieures, etc.) était dans le Royaume-Uni de 727.270. Il faut y ajouter les personnes qui tirent leur revenus de la terre (rentes, fermages , de maisons de rapport, etc. Respectivement ces revenus sont évalués à 7.200 et 8.400 millions de francs, de sorte i[ue le nombre de personnes jouissant d'un revenu de plus de 3.600 fr. se trouve probablement doublé.

Donc le nombre des possédants ne diminue pas dans la (irande-Brelagne. En est-il autrement en Prusse ?

En Prusse, il y avait en 1834, comme le savent les lecteurs de Lassalle, sur une population de 16.300 000 habitants, 44.407 individus avec un revenu de 1.000 thalers (3.G00 fr.). Dans l'année 1894-95, sur une population totale de 32 millions d'individus, on en comptait 321.290 jouissant d'un revenu au dessus de 3.000 francs. En 1897-98, leur nombre étail de 317.328. Tandisque la population doublait, lenombre des individus jouissant d'une certaine aisance sextuplait. La proportion des personnes les plus aisées, comparée à celle de la population totale, indique une augmentation de plus de 2,1. Et si nous prenons une période ultérieure, nous trouvons que, dans lesquatorze années en 1870 et 1890,àcôté d'une augmentation totale de 20.150 p. 100 de contribuables, les revenus entre 2.400 et 24.000 francs bourgeoisie aisée et petite bourgeoisie) ont augmenté de 3.52 p. 100 382.024 contre 42.534). La classe des possédants proprement dits 7.200 francs de revenus et au-dessus! a augmenté durant la même période de 58. 47 p. 100 ( 109.095 contre 66.319). Cinq sixièmes de cette augmentation incombent à la partie moyenne des revenus entre 7.200 et 2't.OOO francs. Les pro-

portions ne sont pas différentes dans l'Étal le plus industriel de l'Allemagne, la Saxe Dans ce pays, le nombre de revenus entre 1.920 et 3.960 francs s'éleva de 62.1 fcO en 1879 à 91.124 en 1890, et celui des revenus entre 3.960 francs el 1 1.520 francs de 24.414 à 38.811. Cette dernière classe augmenta encore de 2.400 unités de 1890 à 1892. Entre 1879 et 1892, le nombre des revenus entre 900 francs et 3.900 fi . a augmenté en Saxe de 227.839 à 439.948, c'est-à-dire de 20.94 p. 100 à 38.40 p. 100 des contribuables.

L'Einkomme.nstueuer, impôtgradué sur le revenu, fut établi en 1891 :les personnesqui touchent un revenu audessous de 900 marks (1.125fr.) sont exemptées d'impôt. On peut donc supposer qu'il y on a un certain nombre qui dissimulent une partie de leur revenu pour restei au-dessous de cette limite. Cependant, en 1892, les contribuables, jouissant de plus de 900 marks, étaient au nombre, de 2.437.000, el leur revenu s'élevait à 5.961 millions de marks.

Il y en aeu, en 190t>, 1.075. 000, soit une augmentation de 91,8 p. 100, tandis que le revenu a passé de o.96l millions de marks à 10.750 millions, soil une augmentation de 8<i p. 100.

Celle différence entre l'augmentation du revenu el l'augmentation du nombre des contribuables démontre que la diffusion des richesses a été supérieure de il p. 100 à leur augmentation. L'augmentation du nombre des contribuables a été plus considérable que celle du revenu: par conséquent il y a eu diffusion h non concentration de la richesse,

Donc, le progrès économique, loin de constituer nue masse toujours de plus en plus nombreuse et de plus eu plus pauvre, augmente le nombre de ceux qui onl un revenu de plus en plus élevé. La molécule, placée aujourd'hui en dessous, passe demain à la surface. Lt civilisation devient de plus en plus fluide. Ce « boj qui vend des journaux dans un wagon américain, est

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peut-être le Carnegie ou l'Edison de demain. En France,

h* maçon limousin n'est pas seulement un candidat bourgeois : c'est un bourgeois arrivé qui, salarié à Paris, est capitaliste dans son pays.

La grande industrie détruit-elle la petite? Voici ce qui s'est passé en Prusse, où le gouvernement résolument favorise la grande industrie contre la petite :

En 1895, la grande industrie occupait dans la production une place proportionnelle identique à celle de l'Angleterre en 1891. En Prusse, en 1895, 38 p. 100 des ouvriers appartenaient à la grande industrie. Le développement de celleci s'est donc effectué en d'assez fortes proportions. Cependant, l'énorme masse des personnes occupées dans l'industrie appartenait encore en Allemagne aux moyennes et petites entreprises. De 10 1/4 millions d'ouvriers industriels occupés en 1895, un peu plus de 3 millions appartenaient à la grande industrie, 2 l 2 millions à la moyenne de 5 à 50 ouvriers) et 4 3/4 millions à la petite industrie. Il n'y avait que 1 1/4 million de petits patrons manuels.

De 1882 à 1895, les petites entreprises (l à 5 ouvriers) en Allemagne ont passé de 2.457.950 à 3.056.318, suit 24.3 p. c. d'augmentation; les petites entreprises moyennes (6 à H) ouvriers) de 500.097 à 833.409, soil 66,6 p. 100 d'augmentation; les plus grandes entreprises (11 à 52 ouvriers de 891.623 à 1.020.848, soit 81.8 p. 100 d'augmentation. Pendant cette même période, la population n'augmenta que de 13,5p. 100. « Si pendant la période en question, écrit M. Bernstein, la grande industrie a augmenté en des proportions plus considérables encore — 88.7 p. 100 — cet accroissement m ;i concordé avec une absorption de petites industries que dans quelques cas isolés.»

Il faut se métier des pourcentages, car il s'agit de savoir à quels chiffres ils s'appliquent. Si 1 devient 2, l'augmentation est de 100 pour 100. Si 6 devient9, le pourcentage ne représente que 50 p. 100, mais le nombre absolu est plus élevé.

En Prusse, le nombre des personnes occupées dans le commerce et le trafic (sans compter 1rs employés des che-

mins de fer el de la poste a, entre 1883 et 189*), dans les entreprises comprenant doux salariés au moins, \ de 411.509 a 467.656, soit une augmentation de 13,6 p. 100; dans les entreprises de 3 à 3 auxiliaires de 176.867 à 342.1 12, soit 93,4 p. 100; dans les entreprises de •'• à 50 auxiliaires, de 157.328 à 303.078, soit une augmentation de 142.2 p. 100.

C'est la petite entreprise moyenne qui accuse l'augmentation la plus importante, bien que proportionnellement l'augmentation suit la plus considérable dans les grandes entreprises. .Mais celles-ci ne représentent pas beaucoup plus que 3 p. 1 * ►< > 'le l'ensemble.

I.a conclusion de M. Bernstein est celle-ci el nous la croyons exacte en tous points : - I.a grande industrie n'absorbe pas continuellement les petites et moyennes entreprise, mais elle s'affirme et grandit à côté d'elles.

On s'explique les cris de colère qui ont accueilli de la pari des socialistes arrivistes les constatât ions de M. Bernstein.

Du moment que la loi de la concentration des capitaux ne se vérifie pas, le socialisme perd ses espérances.

Mais Van der Velde et Georges Suivi sont bien obligés de contater que le fait ne s'est pas produit. I.a grande industrie n'a cessé de diminuer le- heure- de travail et d'augmenter les salaires. Là où elle a atteint -<>n plus haut degré de développement, le- salaires sont le plus élevés. Les ouvriers de- laminoirs de Pittsburg louchent 13 dollars, pie- il.' :s francs par jour. La classe bourgeoise, au lien de diminuer, ne cesse d'augmenter.

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