Scène IV
Les MTÎMES, LA NOURRICE arrive avec l'enfant
de Sophonisbc.
Et toi, nourrice, garde en tes mains mon enfant. C'est mon plus cher trésor. En te le confiant, Je te lègue, à la fois, mon âme tout entière, Emporte tout: l'enfant et le cœur de la mère.
LA NOURRICE
Me séparer de vous, non, ne l'espérez pas.
Dans la vie et la mort, je vous suis pas à pas.
Vous ne tromperez point ma fidèle tendresse.
Et le poignard, plus prompt que le poison, maîtresse,
Au bac des trépassés réunira nos cœurs.
Ne parle pas ainsi. Tu sais pourquoi je meurs
Et ce qui met la coupe entre mes mains funestes.
Mais, parce que je pars, j'ai besoin que tu restes.
Nous portions l'existence, à deux, jusqu'à présent.
Tout le fardeau sur toi retombe: il est pesant,
Je le sais, et la mort te serait plus légère.
Mais j'ai besoin de toi, non là-bas, sur la terre.
Auprès de mon fils, dont tu fus mère à moitié,
Ai-je eu tort de compter sur toi, sur ta pitié?
Tu pleures, sans vouloir me répondre, nourrice!
Mon amitié t'impose un très dur sacrifice.
L'amitié n'est pas toute au plaisir qu'on reçoit.
Quand on aime quelqu'un, c'est pour lui, non pour soi.
Adieu, mon fils, ma mort te sera moins amère,
Puisqu'en disparaissant, je te laisse une mère.
A présent, tous les deux, mettez-vous en chemin.
Comme cela, sa main petite dans ta main.
Ridée et sûre ainsi que la main d'une aïeule.
Laissez-moi. Chez les morts, je puis descendre seule.
Pour ne pas m'attrister, je rêverai de vous.
En attendant que nous soyons réunis tous,
J'espère que j'aurai parfois de vos nouvelles
Par ceux qui franchiront les portes éternelles.
Et maintenant, partons vers nos buts différents.
Vous, vers Carthage, où vous verrez mes vieux parents.
Et moi, plus loin, vers ma demeure funéraire.
Embrasse de ma part et console ma mère.
Elle t'écoutera. Nos cœurs ressentent moins
Les malheurs dont nos yeux n'ont pas été témoins.
Et dont la cruauté se voile de distance.
Ma mort ne lui sera qu'une plus longue absence.
Quant au pauvre Syphax, que tu ne verras pas,
Quelque autre lui dira mon malheureux trépas.
LE CHŒUR
Mais à Massinissa, que faut-il que l'on dise!
Dis-lui que, dans la tombe, où tout s'idéalise. Si quelque sentiment subsiste chez les morts, Je pourrai le revoir et l'aimer sans remords.
LA NOURRICE
torture, ô douleur! je n'y pourrai survivre.
Vivez, je vous conjure, ou laissez-moi vous suivre.
LA PETITE ILLUSTRATION
SOPHOKISBEy pâlie et chancelante.
Il le faut.. Quoi, déjà j ^entends se rapprocher Les voix, les pas de ceux qui' viennent me chercher.
LA NOURRICE
Je n'entends que le bruit éloigné de Porage.
Reine, vous vous trompez. Vous changez de visage, Elle ne parle plus. O grands dieux, qu'est cela?
LE CHŒUR, s'empressant autour de Sophonisbe.
Prenez garde, elle va tomber. Soutenez-la.
Elle se trouve mal, la pauvre jeune reine.
Comme son front est pâle! Elle respire à peine. Il faut vite l'asseoir, mais faites doucement. Evitez, évitez tout brusque mouvement,
Laissez-moi, ce n'est rien.
LA NOURRICE
Qu'avez-vous?
LE CHŒUR
La ciguë?
^ LA NOURRICE
O terreur, achevez. Auriez- vous?
Je l'ai bue.
LA NOURRICE
Femmes, vite, cherchez un remède sauveur.
Cherchez Massinissa, dites-lui qu'elle meurt.
Trop tard, car la ciguë a fini son ouvrage,
LA NOURRICE
tromperie affreuse, 6 criminelle rage!
Regarde cette nef toute noire. Pourquoi
Ce sombre pavillon? Ah! j'oubliais. C'est moi Qu'ils attendent, c'est moi qui m'en vais.
LA NOURRICE
Malheureuse Que voyez-vous?
Dieux ! que la mer est ténébreuse !
Et quelle hâte ils ont à dresser les huniers. Attendez, attendez encore, mariniers!
Je vous rejoins. Restez, vous autres. Qu'il fait sombre! Je ne distingue plus vos visages dans l'ombre. Donnez vos mains.
LE CHŒUR
Soutenez-la.
Je meurs, adieu!