SOPHONISBE, LE CHŒUR
LE CHŒUR
O reine, quoique née à Cirta, j'ignorais
Qu'il existât ici des passages secrets
Et souterrains, d'oii Von pût atteindre la pi
lame.
J'en connais un très sûr. N'en soyez point en peine. Femmes, recevez donc mes plus tendres adieux.
LE CHŒUR
En sortant de ces murs, madame, vers quels lieux Votre escorte avec vous se dirigera-t-elle ?
Je pars seule el c'est pour une absence éternelle.
LE CHŒITR
Est-ce h Cartilage que retourneront vos pasf
Non, mais dans un pays dont on ne revient pas.
LE CHŒUR
Il n'est que la mort d'où personne ne revienne.
La terre des vivants ne sera plus la mienne.
LE CHŒUR
O funeste pensée, ô coupable abandon!
Dans un livre divin, qu'on nomme le Phédon, Eclos dans le pays, où résonna la lyre, Et dans lequel jadis un Grec me faisait lire, J'ai vu qu'on se servait autrefois d'un poison. Qui, sans tordre le corps, sans troubler la raison, Ce que n'eût pu souffrir un habitant d'Athènes, Figeait, avec lenteur, tout le sang dans les veines, De sorte qu'à Socrate il fut encor permis De partager sa grande âme entre ses amis, Avant de se changer en sa froide statue.
LE CHŒUR
O ciel! vous songeriez à boire la ciguë!
SOPHONISBE, perdue dans un rêve.
Lumière du soleil, rochers, plaines, forêts,
Où j'ai trempé mon âme et mêlé mes regrets,
Recevez mes adieux et puisse ma mémoire
Emporte'* vos aspects en U terre illusoire
Dont la mort va m'ouvrir les irréels décors
Faits d'ombre sans substance et de formes sans corps.
Vous, .femmes, je vous laisse aux mains d'un autre maître
Qui sera plus habile ou plus heureux peut-être,
Et qui, méritant mieux l'honneur que j'occupais,
Saura vous rendre, enfin, les honneurs de la paix.
Si j'ai fait au pays une telle blessure,
Ce ne fut pas mauvais vouloir, je vous assure.
Je vous aimais, et si j'ai fait couler vos pleurs,
Il vous faut pardonner à des maux dont je meurs.
J'espère, sur ce point, en votre courtoisie,
Ma destinée, hélas! je ne l'ai pas choisie.
Je ne fus qu'une femme aimante et faible, non
Une reine, de qui l'histoire sait le nom.
Mais dont, vieilles, un soir peut-être à la veillée,
Tournant à vos fuseaux la blanche quenouillée,
Vous vous raconterez les malheurs entre vous!
Qu'alors ce souvenir, femmes, me sera doux,
Car, amicale et douloureuse, à votre porte,
Viendra, plus d'une fois, errer la reine motte,
Nocturne visiteuse aux tendresses de sœur.
LE CHŒUR
Non, non, tant de bonté, de grâce et de douceur
Ne peuvent pas sortir sitôt de nos mémoires.
Mais vous, ne buvez pas, de grâce, à ces eaux noires.
Qu'on dit faire oublier les anciens amis,
Et gardez-nous l'amour, que vous avez promis.
Ne mourez pas, restez au pays de lumière.
Que les dieux immortels, exauçant ma prière.
Vous récompensent donc de votre piété, Car je ne puis plus rien et le t^mps m'est compté, L'horloge de ma vie en mes mains s'est brisée Et l'heure, avec le sable, en est presque épuisée.