‹ Sophonisbe, tragėdie en quatre acts, en versChapitre 9 sur 20 · Scène première · texte numérisé non relu

Scène première

SOPHONISBE, LA NOURRICE

Non, non, n'insiste pas, je ne puis le revoir.

LA NOURRICE

Il le faut cependant, car c'est votre devoir. Nos jours, nos libertés dépendent de cet homme. Vous pouvez tout sur lui» comme il peut tout sur Rome, Refuserez-vous donc enfin de nous sauver Y

Comment, hélas! veux-tu que j'aille le trouver,

Quand mon époux est mort par sa faute et la mienne?

De quel sujet faut-il qu'ici je l'entretienne?

Et sur quels arguments compter pour l'émouvoir?

Nourrice, à ton avis, puis-je lui laisser voir.

Par une indignité honteuse, que je l'aime?

LA NOURRICE

Et pourtant, vous l'aimez!

Eh! le sais- je moi-même?

Dans le trouble où je suis, sais- je ce que je veux? Que si je t'en ai fait de coupables aveux, J'en réprouve, à présent, l'odieuse folie.

Je ne puis plus Taimer, il faut que je l'oublie. Si, tout à coup, il paraissait, farouche et beau. Si ses yeux, allumés comme un double flambeau. Répandaient en mon cœur le feu dont je fus ivre. Le passé, malpré moi, soudain, pourrait revivre. Et qui sait, dans l'affreux vertige, si mes sens Emportant ma raison et mes nerfs impuissants. Désemparés déjà par l'horrible tourmente, N'iraient pas me jeter vers lui, comme une amante?

LA NOUftRICE

Et quand cela serait, quel mal y verriez-vous?

De la captivité vous nous sauveriez tous.

Quel devoir vous retient? N'êtes-vous donc pas veuve?

Repousser le salut, qui s'offre, serait preuve

Et de légèreté criminelle et d'orgueil.

N'allez-vous donc penser qu'à votre propre deuil,

Quand, de tous les côtés, l'infortune nous presse!

Il n'est plus un moment à perdre: pleurs, caresse,

Supplications, tout, il faut tout employer

Pour ressaisir son cœur et pour l'apitoyer.

Faut-il qu'en ce moment, reine, je vous rappelle

Le triomphe, que suit la prison étemelle!

Le triomphe! évoquez l'horrible vision

De cette marche à pied derrière Scipion,

Evoquez cette foule ignoble, qui se presse,

Avide de jouir mieux de votre détresse;

Votre fils, de vos bras à tout jamais ravi,

Heureux encor, s'il meurt assez tôt, car s'il vit

Ce sera pour traîner un lourd poids de misère,

Personne ne pourra lui parler de sa mère, ' .

En gardera-t-il même un souvenir obscur?

Reine, il est si petit, son sort sera si dur!

Dans un âge si tendre, on oublie assez vite.

Et vous ignorerez en quels lieux il habite.

Tout ce que vous saurez sur le pauvre orphelin.

C'est qu'il souffre, c'est qu'il a froid, c'est qu'il a faim«

C'est qu'il sert quelque part un fier et rude maître,

Qui le laisse sans pain et le frappe peut-être.

N'aurez-vous pas pitié de lui, de vous, de nous?

Faut-il que je me traîne, hélas! à vos genoux.

Pour vous faire abjurer cet étrange scrupule?

Quand on peut tout sauver, se peut-il qu'on recule?

S*il vous faut un motif d'agir plus glorieux.

Qui vous puisse excuser, même à vos propres yeux,

De ce que vous croyez être une défaillance, D'assez grands intérêts pèsent dans la balance, Car le sort de l'Afrique est tout entre vos mains, Et si Massinissa rompt avec les Romains, Il peut, dans votre amour, puiser tant de courajçe, Qu'il change la fortune et relève Carthage!

Tu veux que j'aille voir Massinissa; j'irai.

Tout ce que tu me dis m'émeut, me semble vrai. Pourtant, je n'ose plus regarder dans mon âme. De peur d'y découvrir un sentiment infâme.

Mon cœur à t'écouter trouve trop de i)laisir. Je voudrais consulter les dieux avant d'agir.

LA NOURRICE

Oui, rentrez car j'entends des pas dans l'avenue. Si c'est Massinissa, vous serez prévenue.

Sophomsbc rentre dans ses appartements. La nourrice attend, en se dissimulant, près de la porte, l'arrivée de Massinissa et de Narbal.

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