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LE DIACRE PARIS

Fac-similé d'une gravare du livre de Carré de Alonlgeron.

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soupe que lui doimait une voisine. En retour, le bon diacre lui montait ses seaux d'eau tous les matins.

Mais le cénobite se trouvait encore trop bien dans ce logis, et, en 1724, il loua une sorte d'appentis oii il installa un métierà faire les bas pour occuper le temps qu'il ne passait pas en oraisons. Ses austérités n'eurent plus délimites : «Il se retrancha le linge et ne se servit plus que de grosse serge, couchant tout vêtu, tantôt sur une paillasse, tantôt sur la terre. Aux haires et aux cilices dont il usait, il ajouta une plaque de fil de fer en forme de cœur, armée de pointes qui entraient si avant dans sa poitrine, par les coups qu'il se donnait, que le sang sortait. Il portait aussi sur lui une ceinture de fer avec des pointes, mais son confesseur l'obligea de la quitter et lui permit de porter une petite chaîne dont il faisait deux ou trois tours au bras droit, jj

Par un surcroît de pénitence, Paris avait associé à sa vie deux compagnons peu commodes : l'un était l'abbé Mabillaud, qui l'accablait de sarcasmes tout en partageant sa maigre pitance ; l'autre était un certain abbé de Congis, cadet de noblesse, presque imbécile, qui s'occupait du ménage et faisait la cuisine.

Le ménage se composait de quelques assiettes, d'une vieille marmite et d'une terrine. Le diacre Paris ne se nourrissait plus que de ce qu'il appelait une salade : c'étaient des feuilles crues avec de l'eau et du sel. Ne voulant même pas des joies de la famille, il refusait de voir son frère et renvoyait l'argent que celui-ci lui faisait parvenir.

Avec un pareil régime la maladie ne pouvait tarder. Il semble résulter de la description qu'on donne de la sienne qu'il fut pris de caries osseuses multiples et qu'il succomba à l'épuisement causé par une incessante suppuration et à l'absence complète de soins.

Sentant sa fin s'approcher, le diacre dicta son testament religieux, protesta contre la bulle Unigenitus et se déclara janséniste convaincu.

Il mourut le soir du 1" mai 1727, à l'âge de trente-sept ans.

C'est sur le tombeau de ce mystique qu'allait se développer une des plus formidables épidémies de folie qu'on ait observées depuis l'extinclion de la sorcellerie.

Elle ne mit pas longtemps à se montrer. Le 3 mai, on enterrait le diacre au petit cimetière Saiut-Médard. Le jour même, une pauvre femme, Madeleine Beigny, qui avait entendu parler de François Paris, qui connaissait sa sainteté et ses privations, pensa que par son intercession une paralysie qu'elle avait au bras depuis longtemps pourrait être guérie. Elle était dévideuse de soie, et, pour faire son métier, elle se voyait obligée de suspendre son bras gauche à une corde attachée au mur. 11 s'agissait là, en somme, d'une paralysie incomplète, d'une i^résie, comme on dit en médecine.

Madeleine Beigny se transporta donc au logis du Bienheureux, et voici comment elle raconte elle-même ce qui s'y passa. Ce récit est extrait de l'acte notarié qui fut dressé à propos du miracle.

« La comparante arriva dans la maison oii demeurait le diacre, rue de Bourgogne, à huit heures du matin, le 3 mai 1727, jour de son enterrement. Elle vit que l'on apportait la bière où on allait le mettre. Elle devança celui qui l'apportait. Elle entra dans la chambre où le corps était enseveli; elle se hâta d'approcher; elle se mit à genoux, et, pleine de la confiance que Dieu lui avait donnée en l'intercession de ce saint homme, elle leva le drap qui le couvrait, et lui baisa les pieds par-dessus le suaire qui les enveloppait. Elle resta ensuite à genoux, et, pendant que les bedeaux de la paroisse de Saint-Médard mettaient dans la bière le corps du saint, elle lui dit : Bienheureux, priez le Seigneur qu'il me guérisse, si c'est sa volonté que je reste sur la terre; vous serez écouté; pour moi, je ne le suis pas. Dans ce moment elle fut par elle-même témoin de la vénération que l'on avait pour M. de Paris, et elle vit que l'on emportait jusqu'à la laine du matelas du lit dans lequel il était mort.

« A peine la bière fut-elle placée, que la comparante se pencha un peu pour frotter plus aisément son bras malade à la bière, avant qu'on l'eût couverte du drap mortuaire. Les prêtres vinrent enlever le corps, et la comparante se relira ensuite dans sa chambre. Quand elle y fut arrivée, elle ne sait comment il se fit qu'elle ne pensa pas à passer son bras dans la corde; elle se mit tout de suite à dévider sa soie sans faire attention si elle était guérie ou non. La réflexion ne lui en vint qu'après, et, toute surprise de ce qu elle faisait, elle dit à sa fille et à une autre personne qui étaient présentes : Je crois que je suis guérie, et que je n'ai plus besoin de ma corde. En effet, dès ce jour, et au retour de la maison du bienheureux de Paris, elle a cessé de se servir de sa corde pour travailler. Elle emploie son bras, non-seulement à dévider de la soie, mais même aux ouvrages les plus rudes; il n'y est resié aucune des incommodités qu'elle y avait, elle n'y a pas senti la moindre douleur passagère, et elle y a actuellement le même degré de force qu'il y a eu dès ce premier moment... j)

Ce que j'ai dit de la paralysie hystérique et de la manière dont elle disparaît ne peut guère laisser de doutes dans l'esprit du lecteur, si toutefois il ne préfère pas le merveilleux en toute chose à l'explication naturelle. Je dirai même que, dans ce cas, il doit encore se ranger à mon opinion, car ce premier miracle, comme tous ceux dont je vais parler, a été déclaré faux par la Cour de Rome, qui, en même temps (décret du 22 août 1731), déclarait le diacre Paris rebelle au Saint-Siège, schismatique et hérétique.

Ce décret est pour moi une bonne fortune, puisque, grâce à lui, en expliquant les miracles de Saint-Médard et en contestant leur cause surnaturelle, je ne puis plus blesser les convictions de qui que ce soit.

Toujours est-il que la guérison de Madeleine Beigny fit grand bruit. Une simple dalle posée sur quatre dés avait été placée sur la fosse du diacre ; beaucoup de gens du quartier, qui l'a-

vaient connu, se portèrent au cimetière et prétendirent avoir été guéris ou soulagés de leurs maux.

Un conseiller au Parlement, Carré de Montgeron, ardemment convaincu de ces miracles, s'en fit l'historien, et c'est grâce aux trois gros volumes qu'il publia, que nous pouvons aujourd'hui entrer dans le détail de toute cette affaire.

La première guérison qui ait eu quelque renommée fut celle d'un jeune Espagnol nommé Alphonse de Palacios. Ce jeune homme, fils d'un ministre du Roi Catholique, souffrait tellement des yeux qu'il était presque aveugle. Le récit détaillé de son état nous porte à croire qu'il s'agissait d'une inflammation des deux cornées, d'une double kératite.

Il était soigné par le chirurgien Gendron, fort célèbre à cette époque.

Désolé de la lenteur avec laquelle opéraient les remèdes, et ayant entendu parler des miracles qui s'accomplissaient à Saint- Médard, il résolut d'aller y faire une neuvaine. Chose curieuse, il y fut fortement encouragé par le célèbre Rollin, qui était, comme on sait, un janséniste déclaré. Ecoutez la manière dont Carré de Montgeron nous raconte sa guérison miraculeuse :

« Cependant don Alphonse, à mesure que les hom^nas désespèrent de pouvoir le guérir, sent croître sa confiance au médecin tout-puissant. Le soir du 30 juin, il met sur son œil un morceau de la chemise dans laquelle était mort le bienheareax pénitent j il est dans l'instant un peu soulagé. Le dimanche 1" juillet, la relique est derechef appliquée le soir en se couchant, et peu d'heures après arrive le moment de la visite et des consolations du Seigneur. Cet œil qu'un rouge enflammé rendait affreux, cet œil qui fuyait la clarté du jour comme une implacable ennemie, cet œil que des principes essentiellement viciés faisaient tendre sans cesse à l'affaissement et à la destruction, cet œil enfin dont la douleur et les ténèbres faisaient tour à tour le supplice et Feu-

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nui, cet œil éprouve bientôt la vertu bienfaisante du linge consacré par l'altouchement du corps de l'illustre pénitent. La guérison commence à s'opérer dans le secret du silence et du sommeil. A trois heures du matin don Alphonse se réveille; il s'étonne, il croit rêver en sentant que tous ses maux sont apaisés : que dis-je ? il s'en trouve entièrement délivré. Ses douleurs ne sont plus, ses ténèbres sont dissipées, la source du mal est tarie et évanouie, en un mot l'œil est renouvelé. Quels sont ses transports de joie et de reconnaissance, lorsque, ayant levé la précieuse relique qui couvrait son œil, il aperçoit à travers la fenêtre les murs de l'autre côté! La vive impatience que lui cause le sentiment de son bonheur lui fait ôter son bandeau, et lui permet à peine d'attendre jusqu'à six heures du matin pour aller avec empressement faire son action de grâces au tombeau du serviteur de Dieu.

« Sa guérison cependant n'est pas encore parfaite. Les objets ne se présentent encore à sa vue, non plus qu'à celle de cet aveugle dont il est parlé dans l'Évangile, que d'une manière peu distincte. Son œil est encore traversé par une barre rouga et enflammée; il semble que Dieu diffère à achever son ouvrage , jusqu'à ce que don Alphonse soit au pied du tombeau de M. de Paris, pour mieux lui faire sentir que c'est en s'attachant à la cause dans laquelle il est mort, qu'on reçoit la lumière, et qu'on sort des ténèbres épaisses où une soumission trop aveugle jette aujourd'hui un grand nombre de personnes. Don Alphonse ressent tant d'onction dans ce sanctuaire de bénédiction, que la plus grande partie de la matinée suffit à peine à sa tendre piété et à la vivacité de sa reconnaissance. C'est un spectacle bien touchant et vraiment digne des yeux de Dieu même, qui connaît si bien le prix de ses dons, de voir ce jeune seigneur espagnol fouler ainsi aux pieds tous les objets de terreur que les préventions de son pays et les rigueurs inexorables de l'Inquisition lui présentent. Une foi si vive est bientôt récompensée; le reste des infirmités de son œil

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disparaît tout à coup. Cet œil, qui, la veille au soir, était encore si enflammé, si douloureux et si difforme, paraît beau, vif et lumineux , souffre sans s'éblouir la plus vive lumière des rayons les plus ardents du soleil, résisle sans peine à la poussière que la foule élève autour du tombeau, et annonce à tout le monde, par ses regards assurés et pleins de joie, la puissance de la main qui vient de lui rendre la clarté.

Cl A peine est-il de retour chez lui, cpi'il éprouve que son œil est sans comparaison meilleur qu'il n'avait été depuis la perte de l'autre. Sa vivacité est telle que rien ne peut suffire à l'avidité qu'il se sent de voir. Il en fait sur-le-champ T expérience la plus décisive : il se presse en arrivant de lire et d'écrire; on admire l'aisance avec laquelle il fait l'un et l'autre. Un maître de dessin vient lui présenter des figures d'une finesse qui les rend presque imperceptibles; on est tout étonné qu'il les démêle plus parfaitement et plus facilement que personne de la compagnie. Sa vue est enfin si bonne et si parfaite, qu'il passe tout le reste de la journée et une partie de la nuit à écrire, sans que cet exercice si appliquant soit capable de le fatiguer.

et Deux jours après, il va voir M. Gendron à Auteuil. M. Gendron, qui était dans son jardin, l'aperçoit de loin, marchant sans conducteur, l'œil sans bandeau et bien ouvert, et sans qu'il paraisse incommodé des rayons du soleil qui donnaient sur son visage. Il s'étonne, il ne peut croire ce qu'il voit, il précipite ses pas pour l'aborder, et tout en courant, il lui crie : Qu'avez -vous fait, monsieur ? votre œil me parait être en bon état. Don Alphonse lui rend compte de sa neuvaine. M. Gendron examine l'œil avec l'attention la plus exacte, et déclare que l'intérieur aussi bien que le dehors en est parfaitement guéri. 11 s'écrie que M. de Paris a fait dans une nuit ce que ni lui ni le plus habile homme du monde n'auraientpufaireentroismois. Il déclare enfin qu'il ne doute point que cette guérison ne soit un miracle. »

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