‹ Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeursChapitre 22 sur 60 · LES · texte numérisé non relu

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Nous n'avons fait qu'une étude bien incomplète de l'hystérie, mais ce que nous en avons appris était suffisant déjà pour comprendre ce qu'il y a de réel dans ces grandes épidémies de convulsion qui ont rempli les seizième et dix-septième siècles.

Les convulsions, du reste, ne sont pas les seules manifestations de cette maladie curieuse que les anciens auteurs appelaient un protée^ mais qu'aujourd'hui nous savons bien être toujours identique avec elle-même.

Or, il se trouve que cette hystérie a encore eu dans l'histoire des hommes un tel rôle que je dois vous la faire connaître dans ses détails. Aussi bien nous explique-t-elle des faits restés mystérieux jusqu'à ces derniers temps.

Je n'ai guère jusqu'à présent décrit que l'hystérique en action, pendant sa crise intense. Nous n'en avons pas fini avec elle, nous allons la retrouver; mais au dix-huitième siècle elle va prendre une tournure nouvelle. L'opinion publique n'interprétera plus de la même façon le spectacle extraordinaire qu'elle donne.

De démoniaque qu'elle était cent ans auparavant, Thystérique va devenir théomane, de damnés elle va se transformer en miraculée. La maladie n'aura pas changé, les manifestations n'auront pas varié, seule la manière de les comprendre se trouvera modifiée.

• Complément à li conférence du 18 mars 1882.

Au lieu de commencer par l'examen des faits et de les rapprocher de ce que nous observons aujourd'hui, j'aime mieux, maintenant que nous savons déjà une partie de la vérité, vous exposer quelques notions pathologiques qu'il vous sera plus facile ensuite de rapprocher des connaissances historiques que nous ont laissées les auteurs.

L'hystérique n'est pas toujours en attaque; elle y tombe spontanément de temps en temps, puis elle demeure pendant des intervalles de temps très-variables sans y revenir. Le plus souvent c'est quelque émotion morale vive, la peur, une contrariété, un chagrin, une colère qui amènent le début du mal.

Il y a des hystériques qui, dans leur vie entière, n'ont qu'une ou deux attaques vraies. Le reste du temps ce sont des femmes nerveuses, de caractère un peu difficile. D'autres fois, mais bien plus rarement que ne se l'imaginent les gens du monde, elles ont au contraire une tendance à aimer trop facilement les choses ou les gens.

Beaucoup d'entre elles, la majorité certainement, s'en tiennent là : quelques crises, de la bizarrerie de caractère, et c'est tout.

Alais il y en a chez qui apparaissent d'autres manifestations morbides permanentes en dehors de tout dérangement mental, et ce n'est pas ce que leur maladie a de moins curieux.

En tête de ces états singuliers nous devons placer \a paralysie hystérique^ qui peut atteindre tantôt le mouvement, tantôt la sensibilité, tantôt enfin ces deux fonctions à la fois.

Vous savez comment débute, le plus ordinairement, une paralysie. Chez une personne d'un certain âge survient subitement une attaque, c'est-à-dire que le malade tombe comme frappé par la foudre, subitement, au milieu de ses occupations, à table... Il demeure pendant un temps variable sans connaissance, dans une sorte de sommeil profond dont rien ne peut le tirer. Puis il se réveille peu à peu, et quand il veut se mettre à marcher, il s'aper-

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çoit qu'il est incapable de remuer soit un bras, soit une jambe, soit même tout un côté du corps. Les symptômes arrivent quelquefois à s'amender, mais bien souvent l'état produit est définitif.

Dans ce cas, il s'est fait une hémorrhagie apoplectique du cerveau ou un ramollissement aigu d'une faible partie de cet organe, lésion que l'on trouvera intacte ou modifiée le jour où l'on fera l'autopsie du sujet.

Dans d'autres cas moins ordinaires, un individu, frappé subitement par le froid, verra aussi une partie de son corps privée de mouvement. C'est ce qui se passe cbez les gens qui ont l'imprudence de dormir en laissant leurs fenêtres ouvertes ou chez ceux, plus nombreux encore, qui s'appuient aux vitres d'un wagon pour sommeiller la nuit.

Il n'est pas très-rare que le lendemain ils se réveillent avec tout un côté de la face paralysé. Rien n'est plus triste et en même temps plus comique. Cette sorte de paralysie résiste généralement peu; elle disparaît petit à petit, jusqu'à ce qu'un jour la force des deux côtés du corps paraisse redevenue égale.

Il n'est pas très-rare de voir des paralysies subites survenir, chez les enfants surtout, pour des causes plus banales encore. L'évolution d'une dent, la piqûre de l'intestin par un ver peuvent suffire pour amener sur un membre une paralysie qui se dissipera au bout de peu de temps.

Eh bien! à côté de ces modes si divers par leur cause et si différents quant à leur gravité et quant à leurs suites, il en est un très-habituel, c^ est, ^eV ai dit, \a paralysie Iiystéîi'qiie.

Une femme d'un âge quelconque, plutôt pourtant une jeune femme qu'une vieille, se réveille un jour paralysée de tout un côté du corps : quelquefois d'un membre seulement, ou bien encore des deux jambes. Tout mouvement lui est impossible; les muscles sont flasques, la malade ne souffre aucunement. Un jour, subitement encore, elle s'aperçoit que tout est fini, la guérison est

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complète. La maladie aura duré de quelques heures à des années nombreuses. J'ai eu sous les yeux une paralysie hystérique qui durait depuis neuf ans le jour où elle a cessé.

La guérison peut être spontanée; elle peut aussi être provoquée par un traitement. On trouve dans la science bien des cas qui ont cédé à l'hydrothérapie, à l'influence de décharges électriques.

Mais un des modes de guérison les plus ordinaires est certainement celui qui succède à des émotions vives.

Tout le monde se souvient d'un militaire, un zouave, si je ne me trompe, qui étonna Paris il y a quelque dix ans par son audace, et on peut le dire aussi, par ses réels succès.

Cet homme, qui n'avait pas la moindre notion de médecine, guérissait des paralytiques.

Il se plaçait avec un air inspiré en face du malade, et lui disait :

« Allez, et marchez 1 ^^ Bien souvent le malheureux patient essayait

vainement de se lever, quelquefois il est arrivé que le malade s'est

en effet levé et qu'il est parti, laissant au zouave guérisseur ses

béquilles ou sa petite voiture en souvenir et en témoignage.

La réputation du thaumaturge s'étendit assez pour qu'un maréchal da France, paralysé depuis longtemps, tentât l'aventure. Le simple soldat lui cria : « Marchez ! » Mais le supérieur resta cloué sur sa chaise. C'était un hémiplégique apoplectique.

La paralysie hystérique fut la matière ordinaire des succès du zouave Jacob.

L'émotion que lui et les objets dont il s'entourait causaient aux malades était les éléments des miracles qu'il opérait. Il n'a pas eu la chance de les voir réclamés par quelque secte philosophique, et il est tombé dans l'oubli.

Dans le même ordre d'idées, je me souviens d'une malade qui, depuis plusieurs années, était couchée dans un lit de la Salpêtrière. Elle était atteinte de paraplégie que l'on soupçonnait d'être

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de nature hystérique : l'événement prouva bien qu'on avait raison.

Un jour la malheureuse, entraînée par quelque fâcheuse envie, se laissa aller à voler je ne sais quel objet appartenant à sa voisine. Elle ne s'y prit pas si bien qu'on ne l'aperçût étendant péniblement sa main jusqu'à la tablette du lit d'à côté. Grand bruit dans la section, et finalement dénonciation au commissaire de police, qui arrive dans la salle, ceint de son écharpe et accompagné d'un agent. La malheureuse coupable est prise d'une telle frayeur qu'elle ne fait qu'un saut et s'enfuit si vite qu'on peut difficilement la rattraper. L'émotion avait produit la guérison immédiate.

Un point important à noter, c'est que ces sortes de paralysies disparaissent souvent à la suite de l'attaque convulsive. Il est vrai qu'elles peuvent aussi survenir sous l'influence de cette même altaque.

Ce qui est vrai de la paralysie hystérique des mouvements l'est aussi des paralysies de la sensibilité. J'ai trop insisté déjà sur la paralysie du toucher, sur Vanesthésie hystérique^ pour y revenir encore. Qu'il me suffise de dire que tandis que les paralysies du mouvement sont temporaires, celles de la sensibilité sont eu général permanentes, ou tout au moins qu'elles se reproduisent plus facilement après guérison.

Les plus fréquentes de ces anesthésies, après celles de la peau, sont certainement celles de la vue. Elles sont complètes ou incomplètes. Dans le premier cas, il y a amaurose hystérique. Une jeune femme est frappée subitement de cécité. Rian n'est plus effrayant pour la malade et pour son entourage. Peu après, sous une inûuence analogue à celles que je vous ai déjà signalées, la vue lui est rendue, la guérison est instantanée. Le fait est moins commun dans nos asiles que celui de la guérison des paralysies motrices, mais il n'est pas de médecin instruit qui n'en ait été témoin.

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Ce qui est Lieu plus commun, c'est la cécité incomplète, Vamhhjopie Iiysféiiqiie. La ])lupârt de nos malades, en effet, voient médiocrement ; elles ont comme un nuage devant les yeux , et , chose bien étonnante , elles ne perçoivent que rarement les couleurs : tout au plus voient-elles le rouge , le reste est pour elles gris, sépia. Un courant électrique appliqué sur la peau, l'approche d'un aimant font cesser cet état sans la moindre intervention surnaturelle, La guérison ainsi obtenue est quelquefois définitive, d'autres fois l'infirmité ne tarde pas à reparaître.

A côté de l'amaurose hystérique nous placerons la surdité de même nature. Elle est certainement plus rare, et elle a ceci de particulier qu'elle n'est pas toujours accompagnée de mutisme. Il est assez ordinaire qu'elle apparaisse dès l'enfance et qu'elle ne disparaisse que lentement. Une émotion, une attaque peuvent encore la supprimer d'un seul coup.

Je parle là de la surdité absolue, mais il en est de cette infirmité comme de l'amaurose; elle n'est pas souvent totale. M. Gellé vient de démontrer que chez toutes les hystériques qui ont de l'anesthésie cutanée il existe du même côté et en même temps une amaurose et une surdité relatives.

Parmi les paralysies que nous montrent quelquefois subitement les hystériques, il convient d'en signaler une très-curieuse : c'est celle des fibres musculaires qui, normalement, font contracter notre intestin. 11 résulte de leur lésion plus ou moins permanente que les matières circulant mal dans Uinteslin des malades, les gaz s'accumulent en arrière d'elles, distendent outre mesure le tube digestif, et les malheureuses semblent gonflées comme des outres au point qu'elles ont souvent quelque peine à respirer. Cet état porte le nom de météorisme Injstérique. Il est loin d'être rare, mais il se dissipe assez promptement dans la majorité des cas. Chez Cjuelques sujets il peut demeurer assez longtemps pour frapper l'esprit de ceux qui en sont témoins, et comme chez les gens du

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monde le développement exagéré de l'aLdomeu rappelle l'idée d'épauchement aqueux, d'bydropisie, très-souvent les malades dont nous nous entretenons passent pour des hydropiques.

La guérison a lieu, en général, spontanément, et souvent par simple résorption. Comme les autres paralysies, le météorisme peut apparaître après une attaque ou disparaître avec elle.

Le protée hystérique ne nous offre pas seulement des paralysies, il est très-fréquent qu'à côté d'elles, en même temps qu'elles ou à leur suite, nous rencontrions des contractures. C'est ce que les anciens médecins, et aujourd'hui encore beaucoup de gens, confondent avec des anhjloses.

Pendant que dans la paralysie le membre est impuissant parce qu'il est flasque et pend inerte le long du corps, dans la contracture il est, au contraire, immobilisé par la roideur même des muscles j qui sont tous rigides à la fois.

La contracture porte quelquefois sur un seul côté du corps, bien plus rarement sur les deux à la fois.

On observe, par exemple, un bras violemment plié : les doigts sont si invinciblement fermés que les ongles entrent dans la paume de la main, oii ils déterminent de petites ulcérations.

Chez une autre malade, ce sera du côté de la cuisse que l'on rencontrera la contracture, et cela avec une intensité telle que la maladie hystérique simulera la coxalgie si complètement que les médecins les plus expérimentés s'y tromperont. On sait aujourd'hui que beaucoup de coxalgies chez les jeunes filles sont purement des contractures hystériques; il n'y a pas de praticien qui n'en ait vu.

Si la contracture frappe les muscles de la jambe, le pied se trouvera tourné en dedans ou en dehors, exactement comme il l'est dans le raccourcissement musculaire congénital, et nous nous trouvons en face du pied bot Injstérique, très-connu aussi aujourd'hui.

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Le torticolis, le trismus hystérique ne sont, eux aussi, que des raccourcissements convulsifs des muscles du cou ou des mâchoires.

Toutes ces afFections-là peuvent, je le répète, naître spontanément ou à la suite de quelque vive secousse ; elles peuvent disparaître lentement ou par l'effet d'une émotion subite, exactement comme les paralysies.

Une forme extraordinaire de la contracture hystérique est celle qui atteint le muscle constricteur de la vessie. Il eu résulte que les malades qui sont ainsi frappées ne peuvent plus uriner, il est même difficile de les débarrasser par la sonde, et si la maladie se prolonge, l'urine finit par n'être plus sécrétée. La malade se met à vomir, et dans ses vomissements, par une suppléance qui n'est pas rare en physiologie, on retrouve l'urée qui aurait du être rejetée par le rein, désormais fermé.

On pouvait voir en 1875 un exemple des plus frappants de cet état singulier à la Salpêtrière, et, comme il m'a été donné d'en publier avec le docteur Bourneville l'histoire détaillée, je demande à la rapporter ici en abrégé :

Il s'agissait d'une fille d'une quarantaine d'années, couchée dans un lit de l'infirmerie depuis neufans ; elle avait le bras gauche et la jambe gauche violemment contractures; pour un observateur superficiel, elle présentait donc ce qu'on aurait appelé autrefois une ankylose du coude, mie coxalgie et un pied bot. De plus, elle avait une contracture de la langue qui ne lui laissait articuler aucun son : elle était donc muette. A peine si, de son œil gauche, elle percevait la lumière.

Pour compléter un état aussi lamentable, la malheureuse avait une contracture de l'œsophage qui ne lui permettait de rien manger : on lui faisait chaque jour avaler un œuf et un peu de vin parla sonde. Bien plus, elle avait une contracture du col vésical, une ischurle si complète qu'en trois mois elle urina deux fois seu-

lement. Elle vomissait, et dans ses vomissements nous trouvions de l'urée.

En 1872, M. Charcot, la montrant publiquement à son cours, disait que tout traitement avait échoué sur cette maladie si compliquée, mais qu'un jour peut-être tel événement pourrait survenir qui produirait la guérison de tout cela subitement, et d'un seul coup. Cette prédiction, recueillie par un journal de médecine, était imprimée à ce moment même.

Or, trois ans plus tard, la malade, désespérant de la médecine et cédant aux suggestions de son entourage, demandait que le Saint Sacrement fût placé sur sa tête au moment où passerait devant son lit la procession de la Fête-Dieu.

La pauvre femme attendait avec impatience le jour de sa délivrance; aussi était-elle fort émue quand le cortège pénétra dans la salle et s'arrêta auprès d'elle.

Elle fut prise d'un grand tremblement, perdit connaissance, entra en convulsion hystérique, et quand, cinq minutes après, elle reprit ses sens, elle était guérie : contractures, pied bot, coxalgie, amaurose, mutisme, tout avait disparu. Elle put tout de suite se rendre à la chapelle pour rendre grâces à Dieu. Et, comme il faut que le comique se mêle aux choses les plus solennelles, cette femme qui n'avait pas uriné depuis trois semaines, remplit trois grands bocaux dans sa soirée. L'aventure fit du bruit, mais la prudence de l'archevêque de Paris empêcha qu'elle ne fût exploitée autrement qu'il ne convenait, et tout rentra dans le silence. L'ancienne hystérique se fit infirmière et remplit ses fonctions à la satisfaction générale.

Supposez que l'affaire ait eu plus de retentissement, et que la Salpêtrière fût devenue un lieu de pèlerinage, il est fort probable que beaucoup d'autres miracles s'y seraient produits.

Pour en finir avec l'hystérie, j'ai encore à vous signaler une bien singulière particularité, découverte par M. Charcot :

La plupart des hystériques ont, au niveau de l'abdomen, dans ce qu'on appelle en anatomie la fosse iliaque, un point douloureux dont elles se plaignent sans cesse, et qu'elles-mêmes pressent souvent pour se soulager. On suppose, sans en être tout à fait sur, que ce point douloureux réside dans l'ovaire, et l'on dit que les malades sont ovariennes^, droite ou gauche, suivant le côté affecté.

Ce qui est étonnant, c'est que si une hystérique est en attaque, la compression brusque de ce point ovarien arrête instantanément la convulsion. Dès que l'on cesse la compression l'attaque reprend juste au point ou on l'avait arrêtée, et elle contmue sans la moindre variante. On peut ainsi arrêter une crise, puis la laisser reprendre vingt fois de suite, si on le désire. Si l'on avait eu l'idée de comprimer l'ovaire des sorcières, on aurait supprimé subitement leur démon mieux qu'avec toutes les paroles latines du monde. Malheureusement cela ne devait être inventé que cent ans plus tard, au cimetière de Saint-Médard.

Si les guérisons hystériques sont si subites et les rechutes si fréquentes, cela tient à ce que la maladie n'est qu'un dérangement du fonctionnement des organes , sans lésion des organes eux-mêmes. A l'autopsie d'une hystérique on ne trouve rien, si ce n'est l'affection étrangère qui l'a tuée; mais ni dans le cerveau, ni dans aucun autre organe l'hystérie n'a laissé de traces.

J'avais besoin de toutes ces notions pour arriver à vous faire comprendre ce qui s'est passé de 1728 à 1739 sur la tombe du diacre Paris.

En 1690, naissait d'une famille noble un enfant qu'on nomma François de Paris. Son père était conseiller au Parlement. Il fut mis en pension à Nanterre dès sept ans, et, bien qu'il fût d'une piété exemplaire, je pourrais dire excessive chez un enfant de son âge, il fit avec des condisciples le plan d'incendier son collège.

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Les conjurés n'allèrent pas jusqu'à l'exécution, ou du moins la flambée de paille qu'ils arrivèrent à allumer réussit à peine à roussir une muraille.

C'est cepeudant cet événement de minime importance qui décida de la vie entière du jeune Paris. Il en conçut de tels remords que, tout enfant qu'il était, il se mit à faire pénitence, pleurant et disant souvent ces paroles du livre de Job : « Ah ! Seigneur, vous écrivez contre moi des choses bien amères, voudriez-vous me consumer pour les péchés de ma jeunesse! «

Quand Paris eut l'âge de vingt ans, on essaya de lui faire accepter la charge de conseiller qu'occupait son père, mais il la refusa obstinément, décidé qu'il était à se consacrer à Dieu. Toutes les démarches que l'on put faire pour l'amener à prendre part à la vie du monde demeurèrent infructueuses. Enfin, en 1713, il obtint de ses parents l'autorisation d'entrer au séminaire. Là il se livra plus aux austérités qu'à l'étude; la naïveté de ses goûts et de ses allures fit qu'on le chargea du catéchisme des petits enfants à Saint- Jacques du Haut-Pas.

Sur ces entrefaites il perdit son père et distribua lui-même aux pauvres sa part d'héritage, mettant ses meubles sur son dos pour les porter à des malheureux qu'il connaissait à l'autre bout de la ville.

Si ses mortifications et ses aumônes faisaient l'admiration de tous, il n'en était peut-être pas de même de ses talents, carenl718 il était arrivé seulement au sous-diaconat, et en 1720 au diaconat. 11 ne put ou ne voulut aller plus loin, et il resta toute sa vie le diacre Paris.

Ses occupations habituelles étaient la prière, et sa distraction, l'aumône. Il demeurait dans une chambrette du collège Saint-Magloire, il n'y faisait pas de feu et dormait sur la dure devant son lit. De temps en temps il se mettait en route et allait voir à la campagne quelque religieux de ses amis. Un Bénédictin qu'il visita

à Argenteuil nous raconte dans quelles conditions il faisait ces voyages.

« En entrant dans le cloître, dit-il, je fus agréablement surpris de voir M. Tabbé de Paris. Dans le momentjenefispas attention qu'il était bien mouillé et bien crotté, portant une méchante soutane rabattue. Je lui demandai où il avait mis son cheval, et sur l'aveu qu'il me fit qu'il était à pied, je le plaignis fort à cause des mauvais chemins, et surtout à cause de la pluie continuelle qu'il avait essuyée. Nous lui fîmes grand feu, mais il ne voulut jamais prendre les pantoufles qu'on lui présenta, sous prétexte que ses souliers sécheraient mieux dans ses pieds. Je remarquerai qu'il ne voulait jamais relever sa soutane pour faire sécher ses bas, il la laissait toujours traînante devant le feu, qui le fit paraître comme un tourbillon de fumée, tant il était mouillé. Lorsqu'il vit metlre le couvert, il nous demanda si nous n'avions pas encore dîné; on lui dit que c'était pour lui; il répondit : « Cela est inutile, je ne «mangerai pas. 53 En effef,ilne voulut pas même prendre un verre de vin. Ses refus, quoique très-humbles, furent persévérants, ce qui nous fut sensible, parce qu'il ne paraissait pas avoir dîné. Si j'eusse été au fait de ses jeûnes prodigieux, ma surprise aurait été moins grande. Il pai tit un moment avant les vêpres, la pluie continuant toujours; il refusa un cheval, sous prétexte qu'il n'était pas accoutumé à s'en servir, et promit cependant de nous revoir quand il repasserait. Il revint cinq jours après, à pied comme auparavant, et quoiqu'il nous eût promis de dîner à son retour, il n'en fit rien, et ne goûta pas même notre vin. 35

C'est après de nombreuses promenades dans le genre de celle-là, que Paris, renonçant décidément à entrer dans un couvent, s'établit dans une petite chambre de la rue de l'Arbalète, au milieu des pauvres, qui l'appelaient Monsieur François. Il n'avait là qu'un lit, une chaise et une table boiteuse. Sa nourriture consistait en quelques œufs durs qu'il cuisait lui-même et en un peu de

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