DIX-HUITIEME ET DIX-NEUVIEME SIÈCLE
Mesdames, Messieurs,
Quand le savant cminent qui préside votre Association ^ est venu me demander de vous parler du somnambulisme, j'ai longtemps hésité, je vous l'avoue, à accepter sa proposition. Il semble, en effet, qu'il y ait dans la science des choses dont on ne doive pas parler, dans l'exposition desquelles un homme prudent ne s'aventure jamais, des sujels dangereux dont il n'y a jamais bénéfice à s'occuper. Le somnambulisme, ou, comme le disent encore cerlaines personnes, qui persislent à se servir d'une expression lâcheuse, le magnétisme animal, est certainement de cette catégorie .
Mystérieux en lui-même, puisqu'il ne nous est connu que par ses effets, il a encore contre lui tous ses adeptes,- parmi lesquels on n'a guère rencontré jusqu'à ces derniers temps que des dupes qui acceptaient tout et des charlatans qui tâchaient d'en imposer à tous.
Ces réflexions que je vous soumets, je me les faisais à moimême, peu désireux que j'étais d'être confondu avec les hommes de l'une ou de l'autre de ces deux classes. Une chose pourtant m'a décidé : je savais que je m'adresserais à un auditoire à la fois bienveillant et éclairé, habitué à entendre parler de science et à contrôler les faits qui lui étaient présentés; je savais que les
' Conférence faite à la Sorbonnc (Associalion scientifique de France) le 5 mars 1881 . ' Henri Milnc-Edwards, doyen de la Faculté de Paris, ne en 1800, mort en 1885.
grandes et récentes découvertes de la physique vous avaient appris à ne vous étonner de rien, à ne rien repousser a priori dans le domaine des sciences exactes. Par conséquent, vous deviez vous trouver dans les mêmes dispositions vis-à-vis des sciences physiologiques et médicales.
Je vais donc, pendant les quelques instants qui me sont réservés, tâcher de vous faire connaître ce que les hommes éclairés et de bonne foi acceptent et professent sur cette singulière maladie nerveuse qu'on appelle le somnambulisme.
Messieurs, noire immortel poëte comique Molière a dit quelque part que l'opium faisait dormir parce qu'il avait en lui une vertu dormitive ; cette phrase, qui semble être une critique amère de la médecine, n'est pourtant en réalité que l'expression définitive, exacte et complète d'un fait scientifique : l'ophim fait dormir parce qu'il aune vertu dormitive. Il nous est impossible d'en dire plus aujourd'hui, et si nous ajoutions qu'il fait dormir parce qu'il congestionne le cerveau, il nous faudrait encore dire qu'il congestionne le cerveau parce qu'il a une vertu congestionnante. Ce serait, vous voyez, reculer la solution du problème et ne pas la donner.
Cette précaution oratoire (car c'en est une) était nécessaire au début de cette conférence pour bien vous en indiquer l'esprit et le but. Je vais vous montrer des faits, vous exposer des expériences et, je l'espère, entraîner votre conviction; je vous donnerai la preuve de tout, mais je ne vous fournirai l'explicalion de rien. C'est qu'en effet le rôle de la science est de constater les faits, de déterminer les condilions dans lesquelles ils se produisent; mais elle n'en peut trouver la raison. Pourquoi un corps abandonné à lui-même est-il attiré par la terre? pourquoi celle-ci est-elle attirée par le soleil? pourquoi l'oxygène et l'hydrogène se combinent-ils? pourquoi un morceau de fer autour duquel circule un courant devient-il capable d'attirer le fer? Nous n'en savons
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rien. Nous savons que cela est ainsi; nous constatons, mais nous n'expliquons pas.
Pourquoi donc alors ne traiterions-nous pas de même les questions qui se rapportent au somnambulisme? Les effets de cette névrose ne nous semblent extraordinaires que parce que nous n'y sommes pas habitués, mais ils le sont au fond infiniment moins que les effets physiques que je vous citais tout à l'heure, puisque, vous allez le voir, ils ne sont que les corollaires de faits physiologiques très-simples que personne ne cherche à contester. Restons dans notre rôle, examinons les faits, débarrassons-les des choses insensées dont on les a chargés ; constatons, n'expliquons pas.
Il nous faudra, bien entendu, nous tenir en garde contre la supercherie. C'est le propre d'un homme habile et exercé de savoir s'en garer, et les quelques médecins qui disent que cela est impossible semblent par là-même proclamer l'infirmité de leur intelligence. Si toutes leurs années d'étude ne les ont pas mis en état de reconnaître, eux, hommes instruits, les jongleries de quelques charlatans ou de quelques filles hystériques, c'est, vous me l'avouerez, qu'ils ont peu profité de leur travail. Il reste donc bien entendu, tout au début de notre entretien, que je ne vais vous parler que de faits bien constatés, et que je répudierai complètement ceux qui n'ont pas été vus par tout le monde ou qui s'éloignent tellement des vérités physiologiques qu'il semble prudent de les réserver encore.
Le somnambulisme. Messieurs, est une maladie; c'est une névrose. C'est une maladie que l'on peut provoquer, traiter et guérir. Elle consiste dans l'altération d'une fonction physiologique, dans une modification du sommeil. C'est donc du sommeil que nous devons nous occuper tout d'abord. Aussi bien avonsnous besoin de connaître la fonction normale pour en comprendre les modifications.
C'est une grande loi à laquelle rien n'échappe dans la nature
que le repos doit succéder à l'aclivité : nos organes ne peuvent indéfiniment fonctionner; notre cœur lui-même, qui semble battre sans cesse, se repose en somme un certain temps entre chaque battement; et, au lieu de prendre, comme le reste de notre corps, un grand repos après une grande activité, il prend un très-court repos après chacune de ses périodes d'action.
Notre cerveau n'échappe pas à la règle commune, et, quand il a travaillé toute la journée, il faut qu'il se repose; il cesse alors d'agir, sinon tout entier, du moins en partie, laissant à d'autres centres nerveux, à la moelle par exemple, le soin de gouverner ce qui reste d'actif encore dans les fonctions de notre organisme.
Ce que devient l'àme pendant ce temps-là, je ne saurais vous le dire; cela d'ailleurs ne rentre pas dans mon cercle d'étude, et puis, si j'avais l'intention de traiter devant vous ces questions de haute psychologie, je ne pourrais m'empêcher de me souvenir que c^est ici même, dans cette chaire de la Sorbonne où j'ai le périlleux honneur de parler aujourd'hui, qu'elles ont été débattues par Jouffroy et par Cousin. Je considérerais comme une sorte de profanation de vous en apporter un aperçu succinct, un écho affaibli, quand il vous est si facile de vous reporter aux ouvrages admirables de ces maîtres illustres.
Et puis, ce que je veux étudier du sommeil, c'est le côté purement physiologique.
Un certain nombre de ceux qui se sont occupés de la question ont considéré que le sommeil était notre état normal; notre naissance serait un réveil, notre mort le retour à notre situation primordiale, et notre vie ne serait qu'un épisode où cet éternel sommeil serait entrecoupé par une série de veilles et de périodes d'activité. Buffon était moins exclusif que ceux-là, et il faisait remarquer que le sommeil était une façon d'exister tout aussi réelle et plus générale qu'aucune autre : « Tous les êtres organisés qui n'ont point de sens existent, dit-il, de celle façon-là. »
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Nous ne nous arrêterons pas à ces considérations générales; reprenons plutôt notre rôle d'observateur et examinons ce qui se passe quand un homme s'endort.
La première manifestation que nous observions, c'est le relâchement des muscles; le corps tout entier reste comme anéanti, les bras tombent et laissent échapper le livre qu'ils soutenaient, hélas ! quelquefois, et chacun sait que la tête elle-même s'infléchit brusquement en avant, ce qui constitue un genre de réveil fréquent et peu agréable. A ce premier effet succède le sommeil des sens. 11 semble que la vue soit la première à s'anéantir; le monde extérieur disparaît, le rêve commence. Quelquefois, et chez l'enfant surtout, survient alors im mirage étonnant. On dirait d'un brillant kaléidoscope; des sortes de feux d'artifice apparaissent, des flammes de toutes couleurs, de toutes formes, passent rapidement. Puis tout s'évanouit; le sommeil n'est pas loin, mais il n'est: pas complet; l'ouïe veille encore.
Ce sens est le dernier qui s'éteigne. Que de fois, sur le point de nous endormir, n'avons-nous pas entendu tout à coup prononcer notre nom ou citer une chose qui nous intéressait particulièrement ! Nous nous réveillions alors en sursaut et nous disions une phrase consacrée : « J'avais déjà perdu connaissance, j'étais parti pour l'autre monde. »
Bien mieux, on dirait que par la persistance de son activité l'ouïe contribue en quelque chose à la production du sommeil. Que de fois la monotonie d'un son ne nous a-t-elle pas amenés à nous endormir quand, au milieu du silence général de la nature, nous entendions le bruit des vagues de la mer ou le murmure du vent à travers le feuillage! C'est encore par un mécanisme analogue que les chansons naïves de nos mères ou de nos nourrices arrivaient dans notre enfance à assoupir tous nos sens, pendant que nos oreilles restaient encore sensibles à l'impression des sons. Les exemples que je pourrais vous fournir sont innombra-
bles. Que de fois encore n'avez-vous pas été lentement endormis par le discours monotone et cadencé d'un orateur diffus et ennuyeux! L'esprit se tend d'abord, puis s'abandonne; les paroles succèdent aux paroles; on dirait du tic tac monotone d'une horloge ; le sens des mots s'évanouit, et ce n'est que quand l'orateur s'arrête enfin que l'auditeur se réveille en sursaut.
J'ai peu à vous dire du sommeil de l'odorat et du goût : ils semblent disparaître rapidement et ne pas même persister dans le rêve. Un homme qui, pour n'être pas un savant, n'en était pas moins un observateur très-délicat et très-perspicace, Brillât- Savarin, nous fait remarquer combien il est rare que les sensations que nous éprouvons se rapportent au goût ou à l'odorat. Quand on rêve d'un parterre ou d'une prairie, on voit les fleurs sans en sentir le parfum; si l'on croit assister à un repas, on en voit les mets sans en savourer le goût.
Le toucher ne paraît pas tarder beaucoup plus longtemps que la vue à disparaître. Mais, en revanche, les impressions un peu fortes qu'il reçoit suffisent à chasser rapidement le sommeil. On prétend qu'un pli dans une feuille de rose suffisait pour empêcher les Sybarites de dormir; tenons compte de l'exagération et avouons que souvent, en voyage, la dureté inaccoutumée d'un lit d'hôtel nous a tenu longtemps éveillés malgré l'extrême fatigue qui nous accablait.
Pendant que la vie de relation s'annihile comme je viens de vous le dire, les fonctions organiques continuent à s'exécuter, et notre machine ne s'arrête pas; seulement, rien n'est plus soumis à notre volonté, et tout se passe automatiquement. Voilà un mot qui va revenir si souvent dans ma bouche, que je vous demande de m' arrêter un instant pour vous expliquer de quelle manière je l'entends.
Dans la vie ordinaire, notre volonté veille sans cesse; elle jègle les mouvements de nos organes et préside à l'accomplisse-
ment de tous nos actes. Il eu est cepsndaut quelques-uns qui sont tellement habiluels, que nous les exécutons, comme nous disons, sans y penser. Ainsi, par exemple, nous dilatons notre poitrine quand le besoin d'y faire pénétrer de l'air se fait sentir. Nous le faisons quelquefois en le voulant, mais le plus souvent nous n'y songeons même pas, et, en moyenne, nous accomplissons ainsi mille mouvements du thorax par heure sans nous en apercevoir, sans même que le besoin de respirer existe pour nous. Cela ne veut pas dire que les causes qui produisent ce besoin, cette sensation, n'existent pas alors; cela signifie seulement que leur effet n'arrive pas jusqu'à notre entendement; il s'arrête en route ; la sensation ne va pas jusqu'au cerveau, elle se réfléchit sur la moelle; il y a, comme on dit, action réflexe. Dans l'état normal les impressions ressenties par la surface de notre corps viennent avertir notre cerveau ; celui-ci envoie immédiatement un ordre en vertu duquel nos organes réagissent. Ainsi, je suppose, nous nous brûlons le bout du doigt : l'impression pénible arrive à notre cerveau, et instantanément celui-ci fait contracter nos muscles, et notre bras se retire. Mais il peut arriver, et cela est fréquent, que notre bras se soit déjà retiré bien avant que noire cerveau ait compris la situation dangereuse oii se trouvait notre doigt : c'est qu'alors la sensation a vivement impressionné notre moelle au passage, et ce centre a déjà envoyé au bras l'ordre de se retirer quand notre entendement n'était encore averti de rien. La sensation s'est alors réfléchie sur la moelle comme sur un miroir : il y a eu action réflexe. Vous voyez que cela est trèssimple. Je pourrais multiplier les exemples à l'infini ; l'éternument, la déglutition, les mouvements de nos viscères sont des actes réflexes. Ils sont gouvernés parla moelle.
En voulez-vous la preuve? Une expérience bien simple va vous la donner, l^oici une grenouille à laquelle je viens de couper la tête : elle n'a plus de cerveau, et par conséquent plus d'entende-
ment; elle ne peut plus ni sentir, ni vouloir. Je dépose sur sa patte une goutte d'acide, et vous la voyez s'agiter violemment. Elle fait tout ce qu'elle peut pour enlever cet acide. C'est pourtant sa moelle seule qui agit; elle accomplit une suite d'actes réflexes, combinés et associés.
Nous sommes bien loin du somnambulisme, pensez-vous. Nous en sommes au contraire tout près, et vous verrez bientôt qu'un somnambule est un être dont le cerveau est anniliilé comme celui de cette grenouille et qui agit uniquement par automatisme, comme elle.
En somme, îa caractéristique physiologique du sommeil est l'assoupissement de tous les sens et des mouvements volontaires avec persistance des actes réflexes et automatiques. Nous allons d'ailleurs retrouver ces derniers dans le rêve, et nous nous acheminerons ainsi lentement, mais sûrement, vers l'étude du somnambulisme.
Au moment oii nos sens s'assoupissent, ils envoient h notre entendement une dernière notion, d'où résulte la dernière idée que nous percevons et en face de laquelle notre faculté de concevoir, notre imagination se trouve pour ainsi dire complètement libre. Il en résulte que cette idée produit une impression plus vive et qu'elle peut avec la rapidité même de la pensée donner naissance aune longue suite d'autres idées images qui se déroulent et que notre esprit incomplètement endormi (puisque la perception seule est anéantie et que la conception persiste encore), que notre esprit, dis-je, accepte comme réelles. Cette suite d'idées enchaînées, c'est le rêve. Si l'enchaînement se fait bien, le rêve a delà suite; s'il est défectueux, nous sommes en présence de ces rêves n'ayant pas le sens commun dont nous nous souvenons quelquefois, en souriant, le lendemain.
Dans tous les cas, rien n'est plus rapide qu'un rêve; il a la durée exacte qu'il faut à une série d'idées pour être enfantées par
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l'imaginalioii, et tel songe qui semble avoir duré la nuit entière n'a pas en réalité occupé notre cerveau plus de quelques minutes.
Que de fois n'avez-vous pas été réveillé successivement à quelques instants d'intervalle alors que, très-fatigué, vous vous étiez rendormi? Dans les quelques minutes qui se sont écoulées vous avez fait un long rêve, et, si la pendule n'était pas là pour vous dire l'incontestable vérité, vous croiriez avoir encore dormi pendant des heures.
Ainsi, pour beaucoup de physiologistes et pour quelques psycho logues, le rêve n'est que la prolongation par enchaïuemeut des idées d'une notion première que les sens auront laissée à l'entendement au moment oii ilsseseront endormis, ou que la sensation aura apportée à cet entendement, alors qu'il était déjà réveillé et que les sens dormaient encore.
La preuve qu'il en est bien ainsi, c'est que chez certains sujets, il est possible de faire naître les rêves et de les diriger. Ainsi, chez certaines jeunes filles chlorotiques, le bruit de souffle qui se passe dans les artères arrive jusqu'à l'oreille et se trouve perçu par le cerveau pendant le sommeil. Il en résulte des rêves qui sont toujours les mêmes. La jeune fille des villes rêvera d'un concert, d'un bal 5 celle dont les conceptions religieuses seront plus développées rêvera qu'elle perçoit le chant des anges et les hymnes des saints, pendant qu'une fille des champs rêvera qu'elle entend le bruit du vent à travers les bois, la pluie qui fouette les vitres, le murmure d'un ruisseau, le gazouillement des oiseaux. Les sens fournissent l'idée première, l'imagination fait le reste. Enfin il est, vous disais-je, possible de diriger les rêves ; chez certains sujets atteints de cauchemar, une interpellation subite, un choc inusité pourra changer le cours du rêve, réveiller une partie du cerveau et amener des réponses, des propos de la part du dormeur, qui prouveront que ses songes ont pris une autre tour-
nuie et qu'ils sont devenus conformes à ce qu'a suggéré la personne qui faisait l'expérience.
Voilà, Messieurs, l'élat normal 5 exagérez-le, vous êtes en face de la névrose qu'on appelle le somnambulisme.
Sommeil ne s'étendant qu'à la perception et non à la conception, rêve que les assistants peuvent modifier par leur suggestion, automatisme dépendant de l'annihilation d'une partie du cerveau et de la prédominance de la moelle, voilà, Messieurs, comment on peut concevoir celte fameuse névrose, dont les effets paraissent si surprenants quand on ne les analyse pas et quand on les examine superficiellement.
Je ne vous trompais donc pas quand je vous disais que l'étude du sommeil normal était nécessaire pour bien comprendre les maladies qui en dépendent.
Maintenant, à quoi tient le sommeil physiologiquement? Si l'on enlève la voûte crânienne d'un chien qu'on a endormi et si l'on met à nu la surface de son cerveau, on remarque que pendant que l'animal dort celle surface est blanchâtre, tandis qu'elle devient rosée des que le réveil se produit. On a même observé que celte teinte rosée survenait à un moment où le chien exécutait une série de mouvements automatiques qui donnaient lieu de croire qu'il rêvait. Ce sérail donc à l'anémie subite du cerveau que serait dû le sommeil, et, de fait, on peut endormir un homme ou un animal en lui pressant les tarolidcs au cou, c'est-à-dire en empêchant le sp.ng d'arriver à sou encéphale. Mais ce sont là des choses un peu problématiques, et j'aime mieux les laisser dans l'ombre pour m'occupcr avant tout des maladies du sommeil.
La première modificalion que l'on puisse observer, c'est l'excès de sommeil, c'est la léthargie. Ce nom éveille en vous, j'en suis sûr, des impressions bien différentes. Les uns se souviennent de ces hisloJrcs (erribks qu'on nous raconte de partout, sans grandes preuves, et dans lesquelles il est dit cjue des hommes
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atteints de cette maladie auraient été enterres vivants. D'autres se souviennent d'un conte qu'ils ont souvent relu dans leur enfance et se rappellent cette Belle au bois dormant tombée en léthargie dans son palais enchante, attendant l'arrivée du prince Charmant. Il se trouve, Messieurs, que ce sont les histoires terribles qui sont probablement fausses et que la science vient confirmer la possibilité de la fable.
Je vous étonnerais sans doute beaucoup si je vous disais que la Belle au bois dormant a pu exister : que direz-vous alors si je vous annonce qu'elle existe aujourd'hui même et qu'elle est à Paris? Il y a en effet en ce moment dans un de nos hôpitaux dont j'ai déjà prononcé souvent le nom, à la Salpêtrière, une femme, âgée de quarante-cinq ans, qui, sous mes yeux, a dormi pendant plus d'un au sans se réveiller. En vous racontant son histoire, je vous ferai connaître facilement les principaux traits qui caractérisent la léthargie. Cette malade, outre la singuhère névrose dont elle est atteinte, est entrée à l'hospice pour une paralysie des membres inférieurs. Elle est depuis plus de vingt ans sur son lit, dont elle ne peut bouger; elle a pris un embonpoint peu ordinaire; elle est, en réalité, d'une intelligence médiocre. Habituellement elle n'est pas d'une mauvaise santé et se montre fort tranquille. Quelques jours avant son attaque elle s'agite, elle parle avec volubilité, et souvent elle est prise d'accès de fou rire tellement intenses, qu'autour d'elle tout le monde se laisse entraîner. On sait ce que cela veut dire, et les infirmières viennent avertir les médecins que la dormeuse va entrer en sommeil. Le rire se calme, les yeux se ferment, les membres tombent inertes, et en voilà pour une période qui peut durer de huit jours à plus d'un au. Pendai)t tout ce temps on nourrit la malade à la sonde, et aucune excitation extérieure n'est capable de la réveiller. De temps en temps, elle pousse un soupir, puis tout retombe dans le silence.
Extérieurement, cet état ressemble à la mort. La malade demeure
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ainsi des mois entiers, pâle, immobile et ne manifestant aucun signe de vie.
Voilà la léthargie type : c'est un long sommeil, probablement rempli de rèues. Un beau jour la malade se réveille et est fort étonnée de se trouver au milieu des neiges et des glaces, elle qui s'était endormie au printemps, entourée de fleurs.
Le deuxième état qui puisse résulter d'une modification dans l'acte du sommeil, c'est le somnambulisme.
On est convenu, Messieurs, de scinder en deux l'étude de celle névrose célèbre. On reconnaît un somnambulisme naturel, qui naît spontanément et se développe sans qu'on puisse beaucoup le modifier, et un somnambulisme artificiel ou provoqué, auquel donnent lieu les pratiques improprement appelées magnétiques . Je crois cette distinction bien fondée, et, si les effets des deux névroses sont fort semblables, la nature même des deux maladies doit être différente: vous le comprendrez bien quand je vous les aurai fait connaître.
Un certain nombre de médecins donnent au somnambulisme spontané le nom à^ automatisme : ce nom me semble infiniment meilleur que le premier. D'abord il ne prête pas à la confusion, et il exprime une idée nette sur la nature même de la névrose.
Il y a d'ailleurs des degrés dans la maladie. Ce que nous pou^ vous observer de plus simple, c'est une sorte de sommeil de l'intelligence sans que tous les sens ou tous les organes soient endormis. Vous vous souvenez que, dans le sommeil naturel, nous avons vu l'intelligence persister encore alors que les masses musculaires étaient déjà en pleine résolution ; le contraire peut arriver : l'intelligence peut s'assoupir, alors que tous les organes ont encore les apparences de l'activité et de la veille.
C'est ainsi que dans les longues veillées, au village, on a signale le cas de femmes qui, bien que profondément endormies, continuaient à tricoter ou à filer; tous leurs mouvements s'accomplis-
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saient normalement; mais si on leur adressait la parole, elles ne répondaient pas : elles dormaient. Je connais une fillette de douze ans qui, bien souvent, m'a présenté le fait singulier que je vais dire ; dans les promenades qu'elle fait avec sa famille, les soirs d'été, sur une route très-plane et toujours la même, il arrive que, très-fatiguée, tout à coup elle cesse de prendre part à la conversalion ; on lui parle, elle ne répond pas ; elle dorf, et pourtant elle marche; bien mieux, elle règle son allure sur celle de ceux qui l'accompagnent. Il suffit d'ailleurs de la secouer légèrement pour la réveillei'.
Je me souviens d'avoir souvent entendu dire aux guides des pays de montagnes que d ms les ascensions de nuit il faut donner souvent de la cravache aux clieiaux, sans quoi ils s'endorment tout en marchant et buttent flicilement. Un des administrateurs de la Compignie des omuibus de Paris me confirmait la chose l'autre jour, et me disait que souvent les chevaux attelés aux voilures faisaient en dormant leur service du soir.
Si, s'en tenant à l'étymologie, on appelle somfiambulismele fait de dormir en marchant, cela serait du somnambulisme. En réalité, ce n'est qu'une anomalie dans l'ordre oii s'endorment nos fonctions et nos facultés; tout au plus est-ce le premier degré de l'automatisme.
Le vrai somnambulisme naturel est tout différent. Au lieu de vous le définir, j'aime mieux vous raconter un certain nombre de faits qui vous le montreront sous toutes ses faces.
A l'époque où j'étais interne à l'hôpital Saint-Antoine, j'ai eu la bonne fortune d'observer, dans le service de M. le D' Mesnet, et en même temps que lui, que M. Maury et qu'un grand nombre d'hommes éminenls, un des cas d'automatisme les plus curieux qu'on ait jamais signalés.
Il s'agissait d'un ancien zouave qui, au combat de Bazeilles, avait reçu à la tête une énorme blessure qui avait dénudé son
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cerveau. Le malheureux élait reslé sur place, paralyse et sans connaissance. Recueilli par l'armée ennemie et soigné par nos adversaires, il avait peu à peu repris ses sens; sa paralysie même avait fini par disparaître, de sorte qu'au bout de deux ans il reprenait la vie commune. Doué d'un talent d'ailleurs contestable, il exerçait la profession de chanteur dans les cafés-concerts. C'est à ce moment qu'il fut pris de la singulière névrose que je vais vous exposer. Certains jours il devenait triste, puis tout à coup il se levait, s'habillait et se mettait à parcouiir les rues. Il marchait droit devant lui, comme s'il ne voyait personne, et de fait il ne voyait rien; il se jetait dans les obstacles, à moins que ses mains, qu'il tenait au-devant de lui, ne l'eussent averti.
Il était alors, comme disent aujourd'hui les médecins, en condition seconde, la condition première étant son état normal. Rien dans son allure n'aurait pu signaler ce somnambule à l'attention publique sans une particularité qui avait bien son importance. Ce malheureux était pris dans ces moments-là d'une propension au vol que rien n'arrêtait; tout objet brillant, de valeur ou sans aucun prix, devenait le but de sa convoitise ; il le prenait simplement aux devantures des boutiques et le mettait sans précipitation ni crainte dans sa poche. Il ne s'inquiétait même pas de savoir si le propriétaire ou le marchand le regardait, ou si des agents de pohce se trouvaient là. Vous concevez. Messieurs, qu'un semblable manège ne peut se continuer longtemps à Paris sans attirer l'attention, et, de fait, le malade fut presque immédiatement arrêté. Le médecin de la prison fît rendre une ordonnance de non-lieu, et le malade fut envoyé à M. Mesnet, qui l'étudia et le montra à ses collègues et à ses élèves.
A l'hôpital, le malade entrait en condition seconde à peu près une fois par mois ; la crise s'annonçait comme d'habitude, et le malade se mettait en route; il marchait, étranger à tout, les mains légèrement en avant, les yeux fixes et inertes ; il tournait les
obstacles, ramassail tout objet brillant, les montres, les cuillers, les verres, et mettait le tout dans la poche de sa capote d'hôpital. On les lui reprenait d'ailleurs sans qu'il fît la moindre opposition. Il ne parlait pas, ne voyait rien d'extérieur à lui, n'entendait rien. Un rayon de soleil qu'on lui envoyait dans les yeux ne le faisait pas se détourner, ni même cligner; un bruit assourdissant produit à ses oreilles ne le faisait pas tressauter. Sa peau elle-même était tout à fait insensible ; il était possible de le transpercer avec des liges d'acier, de le brûler, sans qu'il retirât même la main. Voilà le vrai somnambulisme naturel. L'esprit dort; la perception, la conception sont annihilées; les sens sont anéantis en partie; la vie organique subsiste; l'être est comme cette grenouille que je vous montrais tout à l'heure et à qui j'avais enlevé le cerveau, c'est-à-dire l'organe de l'intelligence. Seulement, comme l'a fait remarquer M. Charles Richel, chez le somnambule, le cerveau n'est qu'endormi; il est possible de le réveiller en entier; il est possible aussi de ne le réveiller qu'en partie, de ne réveiller qu'une seule idée, qui, alors, deviendra la source d'un rêve, comme l'idée dernière que nous avons eue, en nous endormant naturellement, peut devenir le point de départ d'un rêve qui remplira notre nuit. Le rêve du somnambule a des manifestations particulières, puisqu'un certain nombre de fonctions, le mouvement entre autres, sont encore éveillées.
Notre homme est endormi; on lui met une canne recourbée à la main; il la làte, la retourne, puis sa figure devient plus animée; il épaule la canne : il l'a prise pour un fusil. Une idée se réveille dans ce cerveau assoupi, et cette idée en recueille à sa suite une série qui s'y associent. Voilà le rêve constitué ; la mémoire intervient alors, et nous sommes témoins d'une scène curieuse. Cet ancien zouave se met à marcher prudemment ; il écoute, fait quelques pas, puis il écoute encore, il recule vivement, et se cache derrière un lit ; il épaule la canne, met en joue, vise, puis
il saisit vite une cartouche imaginaire; il recharge son arme, vise de nouveau; son œil devient féroce; il crie : ce Les voilà! ils sont au moins cent ! à moi ! jj et il tombe à la renverse en portant vivement la main à son front : il reste mort ; le rêve est fini.
On essaye alors d'en provoquer un autre, par suggestion. Le malade est chanfeur : il s'agit de lui faire rêver quil est en scène.
Pour cela on lui donne un rouleau de papier blanc, qu'il considère gravement; en même temps on fait passer sous ses yeux une lampe allumée qui doit lui suggérer, si elle est aperçue, l'idée de la rampe. Le succès est complet ; le malade essaye sa voix; seulement il semble gêné; il a enlevé sa capote d'hôpilal ; un des médecins lui passe alors sa redingote ; il la prend, mais il est frappé par quelque chose de rouge : c'est une rosette de la Légion d'honneur qui brille à la boutonnière ; il la saisit vivement et la met dans sa poche. Puis il endosse l'habit, tousse deux ou trois fois et se met à chanter un des airs patrioliques dont il a la spécialité.
Une autre fois on lui présente une plume et du papier : il se met à écrire automatiquement. Il écrit à son ancien général pour lui demander je ne sais quelle faveur; dès que sa lettre est terminée, on la lui retire vivement ; il n'a plus devant lui que la feuille de papier blanc qui se trouvait dessous ; il relit alors sur cette feuille de papier blanc, mettant des points et des virgules parci par-là, et il signe bravement au bas de la page.
Le malade se réveille naturellement, et tout étonné d'être dans son lit, au beau milieu du jour, entouré de monde et de gens inconnus; il ne se souvient de rien.
Voilà, Messieurs, un cas type de somnambulisme : sommeil du cerveau, réveil, soit par l'action de la mémoire, soit par une suggestion extérieure, d'une idée qui en entraînera d'autres, voilà
la caractéristique de cet état, que M. Mesnet a fort bien appelé l'automatisme du souvenir et de la mémoire.
En terminant cette observation, M. Mesnet faisait remarquer qu'un jour peut-être l'automatisme ferait son entrée dans la médecine légale. L'idée qui se réveille chez un automate peut être quelconque; chez noire zouave c'était une idée de combat, mais aussi quelquefois de vol. Je vais vous en montrer qui rêvent suicide, assassinat, incendie, et qui accomphssent des crimes dont ils ne se souviennent même p!us au réveil. « Je ne désespère pas, disait il y a huit ans M. Mesnet, que nous ne puissions entraîner la conviction des magistrats et faire acquitter ces hommes. »
Eh bien. Messieurs, la chose est arrivée : il y a trois semaines, un de ces automates a été arrêté, emprisonné, jugé et condamné sans pour ainsi dire s'être réveillé ; quand il est revenu à lui, il était perdu, déshonoré, en prison; il ne connaissait même pas son crime I
11 s'est souvenu alors que souvent des médecins avaient parlé devant lui des états singuliers dans lesquels il entrait; il a appelé MM. Mesnet et Motet, et ces deux savants, devant la cour d'appel, ont réussi à le plonger, par le moyen que je vous dirai tout à l'heure, dans son état de condition seconde, à convaincre les magistrats et à faire casser l'arrêt des premiers juges.
Je viens de vous montrer un automate voleur ; voici maintenant un assassin. Un moine d'un couvent du midi de la France nourrissait une haine peut-être justifiée contre son supérieur : une nuit, sans s'être réveillé, il se lève, prend un poignard dans sa cellule, et, à travers le cloître, il se dirige vers le cabinet du prieur. Celui-ci, au lieu de se coucher, s'était mis au travail et écrivait sur une table éclairée par deux lampes. Le moine passe devant lui sans même apercevoir les lampes allumées, marche vers le lit et frappe Toreiller de plusieurs coups de poignard; puis il retourne tranquillement dans sa cellule, toujours endormi;
le lendemain il ne se souvenait de rien quand il fut interrogé par le chapitre de son couvent. Voilà un homme qui aurait été un assassin inconscient et qu'on aurait condamné sans crainte n scrupule.
Une dame que M. Mesnet a pu longtemps observer lui a présenté un cas de somnambulisme naturel des plus curieux.
Chez elle, c'était encore une idée lugubre qui s'éveillait et qui entraînait le sens du rêve. Elle se levait la nuit et cherchait à se précipiter par les fenêtres. Elle ne voyait même pas les gens qui l'entouraient et ne s'en souciait pas : le lendemain elle ne se souvenait de rien.
Une nuit elle fait tranquillement infuser des sous dans un verre d'eau; puis elle s'assied devant sa table et se met à écrire à sa famille : « Je veux mourir, dit-elle; ma santé ne reviendra jamais, ma tête est perdue. Adieu. Lorsque vous recevrez celte lettre, je n'aurai plus longtemps à vivre; demain à pareille heure j'aurai pris le filial poison qui dans ce moment infuse. Encore une fois, adieu! >> Puis elle cache le verre dans son armoire, ne trouvant pas le poison encore assez concentré. Elle est, à ce moment, prise d'une attaque de nerfs et se réveille. Elle ne se souvient de rien le lendemain et réclame même avec instance son verre, qu'on lui a volé, dit -elle; ou lui en donne un autre. La nuit suivante la crise reprend ; la malade se lève endormie, elle va droit à son armoire, l'ouvre et prend le verre de poison. Il était remplacé, je n'ai pas besoin de vous le dire, par un verre d'eau pure. La femme de chambre a averti toute la maison, tout le monde est là. Madame X... ne s'aperçoit même pas qu'elle est entourée de tant de gens, elle dort, elle rêve. Elle se jette à genoux devant son crucifix et approche le verre de ses lèvres. A ce moment, prise d'une résolution subite, elle le rejette vivement, se lève et écrit à sa famille la lellre suivante :
« Au moment où j'allais prendre cette boisson meurtrière, un
ange m'est apparu et a fait comme dans le sacrifice d'isaac; il m'a retenu le bras en me disant : « Pense à ce que lu vas faire; « tu as mari et enfants, » Alors, eu entendant ces paroles, mon cœur a frémi, et j'ai senti renaître en moi l'amour conjugal et l'amitié maternelle ; mais mon cœur est encore bien malade et ma tête bien faible. Pardon encore de cette faute si grande à vos yeux et aux miens. »
Elle écrivait cela en dormant.
Madame X... fit encore une série de tentatives du même genre, et ce qui est curieux, c'est que dans les périodes d'état normal qui séparaient ses crises de sommeil elle ne se souvenait de rien ; en se rendormant, elle reprenait son rêve où elle l'avait laissé et le complétait.
Cela m'amène, Messieurs, à vous parler d'un état singulier constitué par une sorte d'habitude du somnambulisme, état qu'on a nommé la double vie. C'est un professeur de la Faculté de médecine de Bordeaux, M. Azam, qui le premier a donné une bonne description de cette névrose.
La malade qu'observait M. Azam se nomme Félida X... C'est une couturière de Bordeaux, d'assez bonne santé si l'on veut ne pas compter les accidents nerveux dont je vais vous parler.
Certains jours, au milieu de son travail, elle devient tout à coup triste, obtuse; sa tête tombe sur sa poitrine, elle dort; rien ne peut la tirer de ce sommeil. Puis Félida se réveille; elle est gaie, enjouée, remuante, elle court partout, rit, est avenante, exaltée.
Après quelques heures, cette sorte de rêve disparaît; Féhda redevient triste, elle se rendort, puis se réveille, et cette fois tout à fait, et ne se souvient de rien de ce qui s'est passé pendant sa condition seconde. Le lendemain elle se rendort et rentre en crise; alors elle se rappelle très-bien tout ce qu'elle a dit et fait dans sa première crise, mais elle ignore complètement ce qui
222 SOMMEIL ET SOMX'AMBULISAIE.
s'est passé pendant son état normal. Elle ne reconnaît plus les gens qu'on lui a montrés dans ce moment. Félida a donc deux personnalités, deux vies. Dans l'une elle est sombre et triste; dans l'autre elle est gaie. En condition première elle n'a plus aucune notion de ce qui s'est passé en condition seconde^ et, dans ce dernier état, elle reprend son existence au point exact oii elle l'avait laissée dans sa dernière crise. Au fond, cet élat de dédoublement de la personnalité paraît n'être que l'habitude du somnambulisme naturel.
La science semble donc être déjà avancée sur la connaissance de tous ces points. Vous devez alors, Messieurs, vous demander ce que l'antiquité, le moyen âge et les temps plus modernes qui nous ont précédés pensaient de ces phénomènes bizarres, et comment ils les comprenaient. L'antiquité nous a laissé peu de notions sur ce point, et vous comprenez combien il est imprudent d'essayer de faire' de la science rétrospective à de pareilles distances.
Au moyen âge, et jusqu'au dernier siècle, les somnambules rentraient sans doute avec les hystériques et les épilepliques dans la grande classe des possédés et des sorciers; ils élaient exorcisés avec les autres malades de ce genre, et généralement brûlés vifs en grande pompe.
Il s'est pourtant trouvé un homme dans ces siècles de ténèbres, un tragédien de génie, qui, à propos du somnambulisme naturel, s'est montré un observateur hors ligne et nous en a laissé une descriplion que ne répudierait pas un neurologiste moderne. Son nom. Messieurs, est sur vos lèvres : c'est Shakespeare, qui, dans son drame de Macbeth,, nous fait assister à une scène d'automatisme décrite et figurée de main de maître.
Cela se passe à Dunsinane, dans un appartement du château. Lady Macbeth, après les crimes qu'elle a commis, est sujette à des accès de somnambuhsme ; une dame suivante a cru devoir
avertir le médecin de la cour, et tous deux veillent en attendant la reine.
LE MÉDECIN
Voilà deux nuits que je veille avec vous, et rien ne m'a confirmé la vérité de votre rapport. Quand lui est-il arrivé la dernière fois de se promener ainsi ?
LA DAME SUIVAMTE.
C'est depuis que Sa j\ïajeslé est entrée en campagne, je l'ai vue se lever de son lit, jeter sur elle sa robe de nuit, prendre du papier, le plier, écrire dessus, le lire, le cacheter ensuite, puis retourner se mettre au lit, et pendant tout ce temps-là demeurer dans le plus profond sommeil.
LE .MÉDECIN
Il faut qu'il existe un grand désordre dans les fonctions pour qu'on puisse à la fois jouir des bienfaits du sommeil et agir comme si l'on était éveillé. Dites-moi, dans cette agitation endormie, outre sa promenade et les autres actions dont vous parlez, que lui avez-vous jamais entendu dire?
LA DAME SUIVANTE
Ce que je ne veux pas répéter après elle, monsieur.
LE MÉDECIN
Vous pouvez me le dire à moi : cela est même très-nécessaire.
LA DAME SUIVANTE
Ni à vous ni à personne, puisque je n'ai aucun témoin pour confirmer mon récit. [Entre ladij Macbeth, avec mi flambeau.) Tenez, la voilà qui vient absolument comme à l'ordinaire, et, sur ma vie, elle est profondément endormie. Observez-la, demeurez à l'écart.
LE MÉDECIN
Comment a-t-elle eu cette lumière?
LA DAME SUIVANTE
Oh! elle était près d'elle; elle a toujours de la lumière près d'elle, c'est son ordre.
LE MÉDECIN
Vous voyez que ses yeux sont ouverts.
LA DAAIE SUIVANTE.
Oui, mais ils sont fermés à toute impression.
LE MÉDECIN
Que fait-elle donc là? Voyez comme elle se frotte les mains.
LA DAME SUIVANTE
C'est un geste qui lui est ordinaire ; elle a toujours l'air de se laver les mains ; je l'ai vue le faire sans relâche un quart d'heure de suite.
LADY MACBETH
Il y a toujours une tache.
LE MÉDECIN
Ecoulez, elle parle, je veux écrire ce qu'elle dira, afin d'en conserver plus nettement le souvenir.
LADY MACBETH
Va-t'en, maudite tache... Va-t'en, te dis-je... Une, deux heures... Allons, il est temps de le faire... L'enfer est sombre... Fi! monseigneur, fi ! un soldat avoir peur ! Qu'avons-nous besoin de nous inquiéter? Qui le saura quand personne ne pourra demander de comptes à notre puissance?... Mais qui aurait cru que ce vieillard eût encore tant de sang dans le corps? LE MÉDECIN, à la suivautc.
Remarquez-vous cela?
LADY MACBETH
Le thane de Fife avait une femme : où est-elle maintenant?... Quoi! ces mains ne seront-elles jamais propres? Plus de cela, monseigneur, plus de cela, vous gâtez tout par ces tressaillements.
LE MÉDECIN
Allez-vous-en, allez-vous-en, vous avez appris ce que vous ne deviez pas savoir.
LA DAME SUIVAMTE.
Elle a dit ce qu'elle ne devait pas dire, j'en suis sûre. Dieu sait tout ce qu'elle a su.
LADY iMACBETH.
Il y a toujours là une odeur de sang. Tous les parfums de l'Arabie ne peuvent purifier cette petite main... oh! oh! oh!
LE MÉDECIN
Quel profond soupir I Le cœur est cruellement chargé.
LA DAME SUIVANTE
Je ne voudrais pas avoir un pareil cœur dans mon sein pour les grandeurs de tout ce corps.
LE MÉDECIN
Bien, bien, bien.
LA DAME SUIVANTE
Je prie Dieu qu'il en soit ainsi, docteur.
LE MÉDECIN
Cette maladie est au-dessus de mon art ; cependant j'ai connu des personnes qui se promenaient durant leur sommeil et qui sont mortes saintement dans leur lit.
LA'DY MACBKTH.
Lavez vos mains, mettez votre robe de nuit; ne soyez pas si pâle. Je vous le répète, Banquo est enterré; il ne peut pas sortir de son tombeau.
LE MÉDECIN
Et cela encore ?
LADY MACBETH
Au lit, au lit ; on frappe à la porte ; venez, venez, donnez-moi votre main. Ce qui est fait ne peut se défaire. Au lit, au lit, au lit. {Elle sort.)
LE MÉDECIN
Va-t-elle retourner à son lit?
^x6 SOMMEIL ET SOMNAMBULISME.
LA DAME SUIVANTE
Tout droit.
LE MÉDECm.
II a élé murmuré d'horribles secrets. Des actions contre nature produisent des désordres contre nature. Le sourd oreiller recevra les confidences des consciences souillées... Elle a plus besoin d'un prêtre que d'un médecin... Dieu, Dieu, pardonne-nous à tous!... Suivez-la, écartez d'elle tout ce qui pourrait la déranger, et ayez toujours les yeux sur elle; je pense, mais je n'ose parler.
LA DAME SUIVANTE
Bonne nuit, cher docteur '. [Ils sortent.)
Ne trouvez-vous pas, Messieurs, que cette description magistrale renferme tous les détails que je vous donnais tout à l'heure, et que Shakespeare s'est montré (j'entends au point de vue scientifique) très-supérieur à tous ceux qui ont essayé de décrire la singulière névrose qui nous occupe ?
J'en ai fini. Messieurs, avec le somnambulisme naturel, et j'arrive au point le plus difficile, je l'avoue, de mon sujet, au somnambulisme provoqué, au magnétisme, puisqu'il faut me servir de ce mot détestable.
Il est possible, par des pratiques que je vais vous faire connaître, de provoquer une névrose très-semblable au somnambulisme naturel, mais qui en diffère par plusieujs points. Et d'abord les effets que l'on obtient dépendent du sujet, des méthodes; il en résulte des états très-différents qui peuvent être séparés ou que l'on peut produire quelquefois sur le même sujet ; ce sont :
1° L'état hypnotique; 2' le sommeil; 3' la catalepsie; 4" l'automatisme.
Alessieurs, dans la seconde moitié du siècle dernier, arrivait à Paris lîn médecin autrichien qu'annonçait une grande réputation.
* Macbeth : Traduction Guizot, Didier et C'S éditeurs. Paris, 1868.
SOMAIEIL ET SOMNAMBULISME. 227
Il avait trouvé le moyen, par des pratiques toutes physiques, de produire sur l'oiganisme humain des effets qui tenaient du prodige. Celait au moment où les premières découvertes de l'électricité faites par l'abbé Nollet remuaient le monde entier, au moment où l'on étudiait l'action singulière sur l'aiguille aimantée d'une force qui semble parcourir la Terre. Mesmer annonçait qu'il était maiire d'un fluide particulier, qui n'était qu'une modification du magnétisme terrestre, qui agissait sur les forces vitales et devenait par la suite, quand il était bien dirigé, un moyen curatif d'une importance qui se conçoit.
Mesmer offrait au gouvernement de lui vendre son secret, qu'il n'estimait pas moins de plusieurs millions de francs. Les ministres français furent prudents et laissèrent l'aventurier livré à ses propres forces. Ce qui se passait chez Mesmer ne ressemblait en rien au magnétisme actuel. Au milieu d'un salon plongé dans une demiobscurité se trouvait une grande cuve, généralement recouverte. Une série de tiges traversaient le couvercle, et les adeptes se rangeaient tout autour. Bientôt les sons d'un clavecin se faisaient entendre; des parfums répandaient leur odeur enivrante. Mesmer traversait la salle d'un air prophétique, touchant au front chaque personne et faisant des gestes de théâtre. On voyait alors les adeptes tomber dans une sorte d'état syncopal et comateux; ils étaient comme ravis en extase, presque privés de mouvement et de sensibilité , et ils ne sortaient de cet état que quand ils étaient ramenés au grand jour et à l'air frais. Il n'y avait pas de magnétisme dans tout cela; les sujets étaient généralement des femmes atteintes de vapeurs , comme on disait alors , atteintes d'hystérie , comme on dit aujourd'hui. Leur imagination était vivement frappée , et il se passait chez elles ce que les grandes émotions religieuses produisent encore aujourd'hui chez quelques personnes nerveuses : elles étaient hypnotisées.
Mesmer n'avait même pas le mérite de l'invention, car cet
SOMMEIL ET SOMX^AMBULISME.
hypnotisme, ce somnambulisme incomplet, ce sommeil extatique était et est encore en honneur dans un grand nombre de