‹ Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeursChapitre 4 sur 60 · X LES MALADIES ÉPIDÉMIQUES DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

X LES MALADIES ÉPIDÉMIQUES DE L'ESPRIT

que de fois notre libre arbitre n'est-il pas entravé ? Ne suffit-il pas que le sang ou l'oxygène manquent aux cellules de notre cerveau, ne fût-ce qu'une minute, pour que tout notre être moral : conscience, intelligence, volonté, raison, sensibilité, disparaisse instantanément? Une goutte d'alcool ou d'éther arrive à nos centres nerveux, n'est-ce pas assez pour que notre raison s'atténue, pour que nous pensions des choses absurdes, pour que nous en disions d'insensées, pour que nous commettions des actes que nous regretterons lorsque aura cessé l'action passagère du poison?

Il est certain que ces objections contre la liberté morale ont leur valeur ; mais elle est moins grande que ne croient ceux qui les émettent. Elles supposent, en effet, un état pathologique en dehors du fonctionnement normal de notre intellect. Dira-t-on que les hommes, en général, n'ont pas leur liberté morale parce que quelques-uns l'ont perdue? Autant vaudrait dire que l'homme ne voit pas la lumière parce qu'il y a des aveugles ; qu'il n'a plus le sens de l'ouie, parce qu'il existe quelques sourds.

Aussi n'est-ce pas par cette objection, un peu grossière, que l'on peut attaquer la doctrine du libre arbitre absolu '.

Dans l'accomplissement même de nos actes psychiques, nous ne sommes jamais complètement libres. Il y a une sorte de mimé" (isme social qui nous entraîne . L'enfant s'cduque par l'exemple; il imite ses parents. Dans la société, on s'imite les uns les autres, et c'est l'ensemble de ces imitations conventionnelles qui constitue la bonne tenue. Cela commence à être voulu, puis cela devient instinctif.

Cette imitation peut être subite et quelquefois dangereuse.

' Ce n'est guère ici le lieu de faire de la tliéologic; mais le lecteur voudra bien remarquer que l'Eglise elle-même atténue notre liberté morale, qnand die dit que nous sommes hors d'état d'éviter le péché par nos propres forces, et que nous ne le pouvons que par l'intervention de la grâce. Une di^cuss^on bien connue sur ce point a rempli la fin du dix-septième siècle.

LES MALADIKS EPIDÉMIQUES DE L'ESPRIT. xr

Prenez les hommes les plus raisonnables, les plus maîtres d'euxmêmes, réunissez-les en une assemblée, il n'est pas impossible que par l'entraînement, comme on dit, ils se laissent aller à des actes, à des résolutions que chacun regrettera plus tard quand il se retrouvera seul en face de lui-même.

Descendez d'un échelon, prenez des individus quelconques, faites-en une foule, et celte réunion composée d'hommes bons en particulier, vous savez à quels excès elle pourra se livrer.

Celte tendance à l'imitation a si bien été entrevue par les législateurs de tous les temps, que partout nous rencontrons des lois contre les attroupements.

Dans un ordre d'idées plus élevé, c'est encore au mimétisme que nous devons attribuer ces résolutions subites qui emportent vers la guerre, la révolte ou l'émeute des peuples entiers à un moment où ils semblaient le plus calmes, le plus pacifiques.

L'histoire fourmille de ces réveils en sursaut dus à l'influence d'un petit nombre d'hommes résolus, entraînant la masse par leur exemple : l'expression est consacrée.

A côte de ces imitations dans le bien, il s'en rencontre dans le mal. Il y a des moments où toute une nation semble devenir malade et perdre son libre arbitre. C'est une épidémie qui règne avec fureur, puis tout s'apaise, et commence une période de repos et de calme qui pourra durer quelque temps. 11 existe une folie par imitation. 11 y a des maladies épidémiques sur l'esprit comme sur le corps.

Le fond en est toujours le même, les circonslances en font varier la forme; celle-ci tient au milieu ambiant, à l'impulsion première, aux circonstances. Les folies épidémiques du moyen âge ont le même principe que les nôtres, mais elles ne leur ressemblent pas.

C'est l'étude de ces vésanies sociales que j'ai entreprise quand l'éminent doyen de la Faculté des sciences de Paris, Henri ]\Iilne-

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