‹ Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeursChapitre 48 sur 60 · LA LOCOMOTIVE · texte numérisé non relu

LA LOCOMOTIVE

Le soleil est couché. Partout dans la campagne Les villageois nombreux suspendent leurs travaux;

1 Th. de Sentoux. Paris, 1867,

Le bétail à pas lent descend de la montagne ; La diligence passe au grand trot dss chevaux.

Le ciel est pur, l'air est tranquille; Les oiseaux gazouilleurs sont retournés au bois ;

Dans le lointain fume la ville , La nature d'un Ion baisse sa grande voix.

Il fera le tour de la terre , Il roulera pour sûr un jour sous l'Océan :

Mais ses feux rouges de l'arrière Disent qu'il veut aussi des martyrs et du sang!

Ainsi que le Progrès, il brise les obstacles

Qu'il rencontre sur son chemin; Ainsi que le Pi'ogrès, il a fait des miracles,

Lui le plus grand miracle humain.

Si sa trop vive ardeur n'était pas refrénée.

Il marcherait jusqu'au trépas.

Et l'univers entier à sa course effrénée

Ne suffirait peut-être pas.

Pour lui la plus haute montagne

Ouvre ses rudes flancs ; Pour lui la plus belle campagne

Laisse entamer ses champs ; Pour lui la profonde vallée

Porte des monuments; Pour lui la rivière encaissée

A des ponts élégants.

Ce monstre annule les frontières

Séparant les peuples entre eux;

Il ne connaît pas de barrières ;

Il voit partout les mêmes cieux.

Il augmente le nombre d'heures

Que nous devons vivre ici-bas ; Il apporte la vie aux plus humbles demeures ; Les points les plus distants pour lui sont à deux pas.

Il contribue à la défense Des pays qui sont menacés, Il jette les soldats de France Sur le sol ennemi, tout frais, tout équipés.

Et lorsque après miinte victoire II les rarnèns triomphants, Il est glorieux de leur gloire; Son pouls a ce jour-là de pLis chauds battements.

Ce monstre dont la moindre pièce Est le fruit d'un labeur constant Montre chez notre humaine espècs Le Progrès toujours persistanf.

C'est la communauté d'idées Marchant vers un but général; Ce sont les forces maîtrisées ; C'est le souffle de Dieu vivifiant le métal.

M. Ta... ne résista pas longtemps a ua pareil surmenage; ses idées ambitieuses s'accompagnèrent d'un délire furieux. 11 se mit un jour à chanter à tue-tête. La nuit, il continua; le lendemain , il avait la voix cassée; ses yeux étaient hagards, sa respiration haletante, son haleine repoussante. Il mourut le soir même.

Mais revenons au Glaneur de MadopjUs et à ses rédacteurs. Pendant que M. Z... fondait le journal, il y avait dans la section un jeune ingénieur qui venait à la maison pour la troisième fois avec des idées de grandeur. Il se mêlait peu au mouvement littéraire qui se passait autour de lui; toute la journée il écrivait des lettres à l'Empereur, à l'Impératrice, àDesbaroUes, à ses parents.

Sentoux recueillit quelques-unes de ses productions, et je vous les présente pour que vous compreniez bien à qui vous avez affaire.

« A M. Desbarolles : Venez donc examiner ma main pendant qu'elle est encore toute couverte d'ampoules et de durillons produits par la pioche et la pelle. » — « Mon cher frère, si tu protégeais de ta personne et de ton corps la colonne Vendôme? » — « Ma chère sœur, si tu protégeais de ta personne et de ton corps la colonne de la Bastille ? Prends avec toi un cerceau, ne fiit-ce

qu'un cerceau de crinoline, et regarde la forme de la balustrade. Va, ma bonne sœur, va. 5) — « Ma chère nièce j tu mettras d'accord ton oncle et ta tante •>■> , etc.

Un jour, le rédacteur en chef du Glaneur vint lui demander sa collaboration. Son amour-propre fut flatté par cette requête; il se mit à l'œuvre tout de suite et apporta son premier article, qui commençait ainsi :

«Qu'est-ce?

« Le journal de la maison de santé de Çharenton est destiné à recevoir le pus de nos blessures?...

« Pusons donc !

« Quand l'homme voulut habiter le bleu, au moins après sa niort, il inventa des ficelles pour relier le ciel à la terre. Il y a quelque chose d'analogue dans les mœurs de l'autruche.

« Ainsi font, font, font Les pstites marionnettes,

Ainsi font, font, font Trois petits tours et puis s'en vont.

« Si au lieu de m'appeler censure je m'appelais tombola. (On donnera des dessins, des broderies, des fadaises, quoi!) Tombe, ô la Censure! Or donc, messieurs et mesdames, nous vous dirons que, pour l'usage des fous sensés, quelques censés fous ont pensé à la création d'une censure. Si vous voulez faire du civet, prenez un lièvre? Allons donc! prenez la peau d'un lièvre; coupez-lui le poil qui aurait trop de couleur animale ou locale, faites digérer par un copiste qui supprimera les fautes d'orthographe, et

vous aurez un Parfait Journal Et voilà

pourquoi j'apporte le ci-dessus et le ci-dessous à vos ciseaux. Ahl mais, à propos, les ciseaux de qui? Comment vous appelez-vous, monsieur, qui avez des ciseaux? Moi, je m'appelle Mie-Mac. 55

A l'unanimité l'article fut déclaré trop incohérent et refusé.

Notre rédacteur ne se découragea pas ; la prose ne lui réussissait

pas, il fit des vers.

J'aime le feu de la Fougère Ke durant pas, mais pétillant; La fumée est acre de goijt, Mais des cendres de : là Fou j'erre On peut tirer en s'amusant Deux sous d'un sel qui îave loiif, De soude, un sel qui lave tout!

Mic-Mac.

Nouveau refus : le comité n'aimait pas l'esprit. Il se fâcha et écrivit à ses collègues :

« Apprenez donc à épeler votre Mic-Mac ! Je vous offre une collaboration que je vous payerai à coups de pied au derrière, si cela me fait plaisir. 5)

Cette colère se prolongea quelque peu, le malade, oubliant la littérature, ne parlait plus que de sauver la France de grands dangers dont il avait seul connaissance. Il se bandait les yeux pour ne plus voir les rédacteurs du journal avec qui il élait forcé de vivre.

Mais il n'y a pas de si juste courroux qui ne s'apaise. Un soir, on jouait aux bouts-rimés au salon, et l'on avait proposé les mois : terne, giberne, mors, corps. Instantanément il fit ce quatrain :

Madopolis d'un œil lent, terne, Regardait dans la giberne De celui qui lient le mors :

Le Glaneur prenait un corps.

Le rédacteur en chef prit un papier et lui répondit aussitôt :

L'écrivain qui, d'un stj'le terne, A propos du Glaneur vient nous parler de mors , Prend-il pour un cheval le journal qui prend corps? Il met la politesse au fond de la giberne.

Ils étaient de nouveau frères en littérature. La paix fut faite, et pour la sceller, on demanda un article au jeune ingénieur. Il

l'appoiia dès le lendemain et il fut inséré, Sentoux le recueillit dans le Glaneur, il est curieux, et je ne puis résister au désir de vous l'offrir tout entier :

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