‹ Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeursChapitre 58 sur 60 · EXAGÉRATION DANS L'EXPRESSION DES IDÉES CHEZ UN PARALYTIQUE GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

EXAGÉRATION DANS L'EXPRESSION DES IDÉES CHEZ UN PARALYTIQUE GÉNÉRAL

Collection de M. le docteur Luys.

Si ou l'interroge, il répond à peine, et il faut insister beaucoup pour retrouver quelques bribes du brillant délire d'autrefois; il affirme ses folies, mais machinalement, sans y tenir.

La mémoire disparaît; l'aliéné ne reconnaît plus personne, il est au-dessous de la bète. Ses jambes ne le portent bientôt plus ; il reste au lit, devient gâteux et ne garde de son ancien état qu'un appétit prodigieux qu'il satisfait avec gloutonnerie, au point, s'il

n'est pas bien surveillé , de s'étouffer et de mourir subitement étranglé par les morceaux énormes qu'il enfonce dans sa bouche coup sur coup.

La paralysie augmente, les escarres surviennent. Des attaques épileptiques secouent sans cesse le malheureux ; des pertes de connaissance, des congestions arrivent à chaque instant, jusqu'à ce qu'un jour, jour heureux , quelque pneumonie , quelque érysipèle, viennent mettre fin à cet abominable état.

Cette mort terrible est-elle inévitable? La plupart des aliénistes le pensent, et, quand la guérison survient, ils préfèrent dire qu'ils s'étaient trompés et qu'ils avaient affaire à une simple monomanie. Ce qui est certain , c'est que rien n'est plus rare qu'une heureuse issue j rien même n'est moins ordinaire qu'un arrêt dans la marche de la maladie. Deux ans , trois au plus, séparent la première atteinte de la terminaison fatale.

il me semble intéressant le rechercher maintenant les lésions qui, dans l'encéphale, ont pu produire des troubles si intenses. Tranquillisez-vous , nous ne ferons pas l'autopsie complète , et je ne viens pas , comme Thomas Diafoirus , vous prier d'assister à une dissection. Vous admettrez pourtant que notre exposé serait incomplet si nous ne tâchions de nous rendre compte des causes intimes d'une maladie aussi horrible que celle que nous venons de décrire. Supposons donc que nous ouvrions le crcàne d'un aliéné mégalomane après sa mort. Nous trouverons dans son cerveau des lésions bien différentes si ce malheureux était un simple délirant chronique ou un paralytique général.

Dans le premier cas, on voit le plus souvent un épaississement des os du crâne, puis au-dessous une congestion plus ou moins intense des enveloppes cérébrales et du cerveau lui-même. Au fond, il n'y a rien là de bien essentiel , ce sont les lésions un peu banales qui se voient chez presque tous les aliénés.

Chez un paralytique général, au contraire, les lésions sent

particulières, spéciales, et, autant que la marche et la terminaison habituelle, elles en font une maladie bien à part.

Quand on a ouvert le crâne , on ne rencontre pas une diffluence générale de tout le cerveau ; on voit que les méninges , les enveloppes du système nerveux, sont adhérentes à la surface nerveuse ; en beaucoup de points, il est impossible de les séparer sans déchirures. Au-dessous, on trouve le cerveau un peu plus mou, au point qu'un filet d'eau creuse un trou dans tous les endroits où il y avait adhérence.

C'est là , entre plusieurs , la lésion caractéristique de la paralysie générale.

Si, maintenant, nous armons notre œil du microscope, et si nous regardons un petit fragment du cerveau malade, nous voyons qu'à une certaine période les éléments nerveux sont comme tuméfiés, augmentés de volume, en même temps que les vaisseaux sont gonflés de sang. A ce moment correspondrait le délire exubérant des grandeurs, les millions, l'or, les pierreries. Plus tard, et dans les autopsies de beaucoup les plus nombreuses, on trouve, au contraire , la cellule cérébrale atrophiée pendant qu'autour d'elle a crû un élément qui, d'ordinaire, n'a d'autre but que de la soutenir : la névroglie. Une comparaison vous fera sentir ce qui s'est passé. La cellule nerveuse , élément actif, a été étouffée par la prolifération démesurée de la cellule conjonctive , comme des herbes utiles peuvent être détruites dans nos champs par le développement exagéré du chiendent , de la cuscute et d'autres végétaux redoutables.

Ce que je viens de vous dire doit vous faire prévoir que la médecine est bien désarmée contre de pareilles lésions ; et en effet, après tout ce qu'on a tenté en thérapeutique , les statistiques sont demeurées les mêmes. On a essayé de juguler les accès violents de manie par les poisons stupéfiants, on a tenté d'entraver la congestion intense du cerveau par des émissions sanguines, des

sétons; je ne sais vraiment ce qu'on n'a pas fait, et la maladie a continué son cours régulier sans être arrêtée le moins du monde dans son évolution lente, progressive et fatale.

Si nous sommes sans puissance pour sauver le malade, va-t-il donc falloir demeurer inactif, l'abandonner, le laisser à sa famille pendant les quelques années qui lui restent à traîner une misérable vie?

Ici se pose une des questions les plus importantes et les plus douloureuses de la sociologie. Il est certain que si l'aliéné a le droit de vivre, ceux qui l'entourent l'ont aussi, ce droit. Or un dément, un paralytique, un monomane ambitieux, sont un empêchement absolu à l'existence et à l'évolulion d'une famille.

Bien plus, ils constituent à chaque instant un danger pour euxmêmes , pour leur voisinage , pour la sécurilé et la fortune publiques.

Un délirant se croit oiseau, il s'envole par la fenêtre et se tue; il se croit le droit de vie et de mort sur l'humanité , il tue sa femme, ses enfants avec une véritable sérénité. 11 incendie les maisons, compromet sa fortune, détruit celle des autres îivec une tranquilhlé, un calme d'autant plus grands, qu'il croit remplir en cela une véritable mission, quelquefois un sacerdoce.

Il faut donc absolument , et p!us que pour lout autre, pratiquer l'isolement du malade ambitieux. Je sais que rien n'est plus cruel que d'emprisonner et de séparer des siens un père de famille; mais vaut-il mieux le laisser les assassiner, les ruiner, et souvent les déshonorer par quelque acte honteux?

Beaucoup de personnes sont philosophiquement opposées à l'internement des fous. Il arrive quelquefois qu'un cas d'aliénation survient dans leur famille; il est alors assez piquant de voir avec quelle rapidité se modifie leur opinion.

D'ailleurs, il faut bien le dire, le séjour de l'asile n'est pas longtemps pénible au délirant ambitieux. 11 l'a bientôt transformé

en palais, et la grande quantité des habitants lui fait une cour qu'il hésiterait à quitter.

Et puis, s'il y a quelque chance pour lui de guérir, il la tirera de l'éloignement de ses préoccupations habituelles, de ses haines ou de ses désirs quotidiens.

Le calme absolu, l'inaction complèle, la nourrilure régulière, voilà le seul traitement qui ait produit quelques rares guérisons.

Ajoutez à cela la surveillance minutieuse de tous les instants du jour et de la nuit, l'impossibilité des suicides et des violences, et il y aura assez, j'espère, pour justifier l'isolement,

Au fond , nous n'avons que bien peu de choses à tenter contre le délire des grandeurs acquis et définitivement établi.

Ce qu'il faudrait, ce serait en réduire la fréquence et arrêter l'humanité sur la pente fatale où elle glisse.

Il faudrait, pour cela, que chacun, content de son sort, ne regardât pas toujours en haut, et surtout trop haut.

11 faudrait que nos ambitions consentissent à ne se satisfaire que lentement,

11 faudrait que chacun réduisit ses désirs aux choses possibles , que la fièvre de jouissance s'apaisât.

11 faudrait perdre l'envie de dominer et d'en imposer.

Beaucoup pensent qu'au surplus, on retrouverait ainsi le bonheur devenu si rare. Mais il est à croire que rien de tout cela n'arrivera.

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