‹ Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeursChapitre 59 sur 60 · VINGTIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

VINGTIÈME SIÈCLE

Ce serait manquer au principe même qui a nous guidé dans la rédaction de cet ouvrage que d'essayer de prophétiser et de dire ce qui sera la maladie inleilecluelle du vingtième siècle, si tant est qu'il en doive avoir une.

N'avons nous pas répété sans cesse que ce qui déterminait les grandes déviations de l'esprit public, ce qui arrivait à faire dominer la saine raison par quelque maladie du système nerveux chez des populations entières, c'étaient les circonstances extérieures et le milieu moral ambiant?

Or, il peut survenir tels événements, dès le début du siècle qui va succéder au nôtre, qui viennent modifier complètement les prévisions que nous pourrions faire dès maintenant.

Pourtant , comme on aime souvent voir un résultat pratique au bout de chaque recherche, fùl-elle philosophique; comme, d'autre part, on est convenu d'admettre que l'histoire du passé est faite pour éclairer l'avenir, on nous permettra peut-être de nous demander si ce que nous savons des âges précédents peut nous faire prévoir ce qui va survenir.

Aussi bien quatorze ans seulement nous séparent du siècle prochain, et les conditions au milieu desquelles il va s'ouvrir nous sont déjà à peu près connues.

Si nous voulons être logique, nous devrons examiner ces conditions déterminantes chez l'Individu, dans la Famille, dans l'Etat

et dans la Société. Nous prions le lecteur de vouloir bien considérer que nous n'avons pas l'intention de faire ici le procès de notre temps, non plus que sa critique. Si dans ce qui va suivre nous n'en disons que du mal, si nous oublions à dessein ses merveilleuses qualités, c'est que nous sommes pathologiste , c'est que nous cherchons les causes d'une maladie possible et probable, et que nous ne la trouverons que dans les germes mauvais qui, déjà versés dans notre société, pourront s'anéantir ou se développer.

Or, le vice qui domine chez l'homme de la fin du dix-neuvième siècle, j'entends chez l'homme ordinaire, c'est l'égoïsme. Nous ne sommes plus au temps où, pour lutter contre la nature, on avait besoin de se serrer les uns contre les autres; nous ne sommes plus à l'époque où les incursions de peuplades contre peuplades obligeaient à fusionner les intérêts pour la résistance. Aujourd'hui, tout est si bien arrangé que la sécurité personnelle est complète ; on n'y pense jamais , et quand quelque grand crime ou quelque terrible catastrophe vient rappeler que le danger existe toujours un peu, c'est avec étonnement qu'on en reçoit la nouvelle, et, avec un certain scepticisme, on se félicite de n'être pas parmi les victimes.

Ainsi, l'excès même de la civihsation tend à dissocier moralement la race humaine, à en séparer les éléments d'une manière latente. La charité elle-même tend à s'effacer, non pas la charité bruyante ou officielle qui entasse les millions dans les hôpitaux , non pas même la charité mondaine qui multiplie les ventes , les concerts, les bals et les bénéfices, mais la charité vraie, celle qui succède à une émotion, et qui en donne ensuite de si douces.

Cette merveilleuse vertu s'est particularisée; elle est devenue un peu sectaire, et les gens ne sont pas rares qui, devant les souffrances, la maladie ou la misère, tiennent à savoir, avant de délier leur bourse, s'ils vont soulager quelqu'un dont les opinions sur toutes choses se trouvent conformes aux leurs. Nous avons

aujourd'hui une chanté religieuse et une bienfaisance laïque. On se bat jusque sur ce terrain-là.

Aussi, je serais bien étonné si la maladie du vingtième siècle venait de quelque développement démesuré de l'esprit d'altruisme. Ce n'est pas là qu'il faut chercher.

Nous ne sommes pas non plus au temps où l'on mourait pour une idée; de nos jours, les Macchabées mangeraient de la charcuterie en face du bourreau , et rentré dans sa maison , Régulus rirait au nez des Carthaginois.

C'est qu'en effet, la conscience morale est fort amoindrie chez la masse des hommes. Nous avons eu trop de fois l'occasion de le dire au courant de ces conférences, cela tient à l'exagération, chez nous, de la concurrence vitale.

Je me souviens qu'un criminel qui avait lu Darwin, et qui eu avait apphqué les doctrines avec une logique que n'avait guère prévue le grand et honnête savant anglais , disait devant moi au président de la cour d'assises : « J'ai tué, tuez-moi; j'avais le droit de le faire, vous l'avez également; je ne suis qu'un vaincu, et vous un vainqueur; il n'y a ni morale ni principes sociaux, il n'y a qu'une lutte pour l'existence, et le succès est au plus fort. 3> Ce monstre exagérait ce qui est la manière de voir de bien des gens, qui ne s'en croient pas plus malhonnêtes pour cela.

Aussi, ce qui caractérise l'esprit public de la fin de notre siècle, c'est la voracité avec laquelle la masse se lance à la conquête de l'argent, et s'il resle dans un coin quelques poètes, quelques amis désintéressés de l'art ou de la science, il faut voir avec quel joli dédain le monde se rit de leur naïveté et de leur misère.

Lisez nos journaux, écoutez la conversation de nos salons : le grand peintre est celui qui vend cher; le grand savant est celui dont la découverte est en commandite ; le grand romancier, celui qui tire son cinquantième mille, son œuvre fùt-elle la description d'un tas d'ordures ou d'une latrine.

Et sur tout cela naît, comme sur un fumier, la plus étonnante des littératures. N'avons-nous pas vu paraître récemment encore, et avec un grand succès, un livre voué pendant trois cents pages à l'exaltation d'un moutard de dix ans déjà pourri de vices, pendant qu'un autre ouvrage de mêms volée nous présentait une fille de vingt ans, hystérique, non d'hôpital, mais de salon, étonnant son mari, qui n'a pourtant pas l'air d'un néophyte?

Ah! pourvu que petit Bob et Pauîette ne soient pas les héros des romans du vingtième siècle! J'aime encore mieux Coupeau et l'élernelle famille des Rougon-Macquart.

C'est dans ce miUeu que se passe la vie de famille. Quels éléments peut-elle nous fournir pour arriver à soupçonner la maladie qui menace nos descendants?

La base de la famille est le mariage. Y a-t-il une inslilution sociale plus menacée? Si l'on veut bien jeter un coup d'œil sur ce qui se passe dans les classes inférieures, on verra que le mariage en a presque disparu, au moins dans les villes. On s'en passe purement et simplement : il naît des enfants , et la tendance de cerlains sociologistes serait de les faire élever tous par l'État, de revenir aux vieilles lois de la Grèce. Sans aller si loin, on remarquera que, sans cesse, les naissances illégitimes augmentent, et ceci ne saurait même être une mesure du mal, la plupart des ménages irréguliers n'ayant pas d'enfants. Dans la classe bourgeoise, l'union libre n'existe pas; le mariage règne en maître! mais comment se pratique-t-il? La recherche de deux êtres qui s'aiment et s'estiment, qui se désirent physiquement et moralement, est devenue une exception telle que bien des gens refusent à priori d'y croire. La dot, les espérances , tout est là. Le mari est homme de cheval, la femme a son couturier : ces ménages-là ne durent pas deux ans; et alors s'ouvrent deux solutions, l'adultère et le divorce.

Le divorce est bruyant et mal porté; l'adultère est le retour à

l'union libre des basses classes : il est généralement silencieux, ignoré ou tacitement toléré. Il est si fréquent, qu'il constitue la question à la mode. Trouvez un roman, une pièce de théâtre oii il n'y ait pas d'adultère, ils ne vous paraîtront pas intéressants. Mais, rassurez-vous, on eu a mis partout.

Dans ce qu'on pourrait encore appeler la noblesse , les choses ne sont guère mieux. Les unions ont peut-être moins fréquemment pour règle de réunir deux fortunes; mais alors la question de nom et de naissance intervient, et fausse encore le but. Et puis, que de fois ne faut-il pas redorer un blason que l'oisiveté absolue de son titulaire a laissé un peu se détériorer! et vous savez quel mépris le noble seigneur éprouve pour ses nouveaux alliés ! Et c'est ainsi que va disparaître dans l'inaction et l'hébétude une race puissante que des siècles de sélection avaient constituée, et que l'on voyait encore parfois se réveiller quand, dans les grandes calamités, il fallait donner ces preuves de dévouement et de sacrifice dont l'esprit bourgeois, produit de la boutique ^ sera toujours bien incapable.

Nous venons de voir trop souvent l'élément religieux entrer dans les grandes manifestations morales épidémiques, pour ne pas nous demander quelle sera son intervention dans le siècle prochain. C'est un des facteurs sociaux les plus importants, et comment en serait-il autrement? Son rôle est de promettre Li récompense éternelle du bien accompli, la répression de fautes qu'on ne saurait atténuer ou cacher. Ainsi comprise , la religion pèse à chaque instant sur la conscience, la dirige ou l'arrête. Mais alors elle doit suivre l'humanité dans sa route; elle ne doit jamais s'immobiliser, encore moins revenir en arrière. Il ne faut pas qu'au moment où les sciences nous découvrent subitement tant de mystères de la nature, elle nous ramène à la thaumaturgie de Saint-Médard, aux béquilles de la Couronneau et aux trémoussements de Sœur Nizette.

Je ne crois pas que le délire épidémique du vingtième siècle doive être religieux.

Voilà des éléments étiologiques d'où pourrait sortir la future maladie sociale. A notre avis, ils n'y concourront qu'indirectement.

Les symptômes pathologiques graves sont ailleurs. C'est qu'en effet, l'aspect des inégalités sociales^ souvent disproportionnées, injustes bien souvent, a petit à petit amené certains hommes à rechercher les moyens de remédier à la misère des uns et à la pléthore des autres. Oubliant que l'égalité, qui ne se trouve ni dans notre force physique ou morale, ni dans notre santé, ne peut pas se retrouver dans notre situation, des théoriciens ont vainement cherché le procédé de la réaliser dans les conditions économiques de notre existence.

Et comme les difficultés se hérissaient devant eux, ils ont

trouvé plus court de les supprimer et de remplacer l'idée de

réforme par celle d'une destruction totale et subite de la société

actuelle, quitte à rebâtir autre chose sur le sol débarrassé de ses

ruines.

Une pareille œuvre ne peut être faite que par le feu, le fer et le massacre.

La préparation des classes peu fortunées à recevoir ces doctrines n'a été que trop bien réalisée par un nouvel élément morbide. L'abus des liqueurs alcooliques a pris des proportions formidables. Ces poisons de l'intelligence ont accaparé l'argent qui aurait dû nourrir la famille.

Avant le moment même où l'alcool annihile complètement les fonctions cérébrales , il se passe une longue période dans laquelle elles sont excitées à l'excès.

Quand, à la suite des libations qui terminent sa journée, l'homme tombe dans cet état d'éréthisme que provoque l'alcool, n'est-il pas bien disposé pour entendre ceux qui, dans un langage outré,

lui promettent l'oisiveté et le bien-être du riche? Que faut-il pour cela? Frapper, démolir, brûler.

Et cela est déjà arrivé; les monuments que nous avaient laissés dix siècles d'art et de travail ont flambé dans une belle nuit de mai, incendiés par des alcooliques qui n'attendaient de ce crime que l'horrible réputation qu'il devait leur laisser. — A chaque instant aujourd'hui, dans certains pays, quelque explosion menace d'engloutir un quartier, d'en exterminer les habitants; des bandes viennent de parcourir un pays voisin du nôtre, ravageant tout sur leur passage, détruisant jusqu'à leur gagne-pain. Chaque jour, on entend déjà, dans nos réunions publiques, quelque illuminé qui prêche le renversement de toutes choses.

J'ai peur que la maladie épidémique de l'esprit ne soit, au vingtième siècle, le délire du carnage, la folie du sang et de la destruction.

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