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CHAPITRE VII

LES MARINS D'ALORS

Quand bien même le lecteur « terrien » voudrait rester un petit moment sur le Paredón, après la fin du Chapitre, pour charmer ses yeux par la contemplation du panorama, ou pour faire par curiosité, du haut de l'escalier, quelques questions (qui obtiendront toujours de savoureuses réponses) aux garçons de bateaux qui chantent ou crient au bas du Paredón tout en prenant soin de celui dont ils soi il chargés; quand il s'amuserait à regarder, du carrefour de la côte de l'Hôpital, les deux files de maisons hautes, étroites, disjointes, collées les unes aux autres pour se mieux soutenir, chargées d'avant-toits pourris et de balcons tordus auxquels pendent des filets et des guenilles ; quand il s'arrêterait même quelques instants à la porte du cabaret d'oncle Sevilla, rempli de marins plus occupés à « tuer le ht » qu'à examiner les comptes du Chapitre, il nous resterait un temps plus que suffisant pour arriver peu à peu à la rue v de San-Francisco, le rendez-vous des élégants d'alors. Suivons-la, et pénétrons discrètement dans la maison du capitaine de la Montagnarde, don Pedro Colinclres, plus connu parmi les gens de mer sous son surnom de Bitadura, à l'instant où il revient avec sa femme et son fils de la messe de onze heures.

Ce n'était pas un personnage de haute taille : peut-être

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même ne dépassait-il pas la moyenne. Mais, en revanche, il était vigoureux, surtout des épaules, des bras et des mains....

De souche de marins par tous ses ascendants, il était à peine sorti de Fécole qu'il commençait d'étudier la « nautique » au consulat du commerce. Déjà, à cette époque, quoiqu'il n'eût que treize ans, c'était un vaillant fumeur; il faisait la planche et savait se tenir droit dans l'eau sans remuer les bras, faire le mort et piquer une tête du haut du Môle-aux-Navires; pour ce qui est de ramer, il rendait des points à n'importe quel garçon de son âge; on l'avait choisi comme capitaine dans deux « guerres », et pour appliquer proprement un soufflet, c'était une réputation à la place des Écoles, à la Maruca, au Prado de Viñas et autres lieux. Mais il conservait encore l'air « terrien » dans son vêtement, sa démarche et son langage. Il était extrêmement vif, les brodequins mal lacés, le béret sur l'oreille . Il tirait sur le roux. Il mangeait beaucoup de pain, mordant, sans le casser, à même le morceau qu'il avait toujours dans sa poche.

Quand il fut élève de « nautique », il s'assimila peu à peu les airs et les manières de cette race très spéciale d'étudiants qui ne paraissaient pas nés d'une femme, comme toute la descendance d'Adam, mais construits en chêne derrière les grilles d'un arsenal. D'eux il prit la rudesse de l'accent, la crudité du langage, la hardiesse du regard, l'absence de respect pour tout professeur autre que le sien, la démarche balancée, l'horreur des vêtements flottants, l'habitude du veston boutonné et de la casquette à galon d'or et à visière vernie enfoncée jusqu'aux yeux, tout.... jusqu'au teint hâlé.

Quand il eut achevé le cours de nautique, il dut faire, en qualité d'agrcgado, deux voyages à File de Cuba.

A son retour du dernier de ces voyages, les ailes du papillon commençaient à percer sous la chrysalide. Un épais duvet couvrait son visage, rasé sur la mâchoire supérieure, ses mains commençaient à devenir velues, sa voix pauque, ses épaules à se courber; il était très noir, il fré-

quentait toujours les marins dans ses bordées et ses promenades.

C'est alors qu'après deux examens an Ferrol il fut promu an grade de second. Déjà, à cette époque, il était connu parmi les gens de sa profession sous le surnom de Bitadura. Pourquoi? Parce qifà. Santander chacun a son surnom. Et les pêcheurs sonl même si habitués à s'en servir entre eux, que beaucoup ignorent jusqu'à leur nom de baptême.

Bitadura laida quelque temps à se placer, après avoir reçu le titre de second, parce que les places n'abondaient pas, si nombreuse que fût alors la marine marchande à voiles. Mais à la fin il trouva un navire et y fit son premier voyage de pilote.

Il reparut cette fois à Santander avec les caractères d'un << matelot fini » ce qui veut dire qu'il ressemblait décidément.... à tous les autres. Car je ne sais diable comme cela se faisait, mais ils se ressemblaient tous : tous, ils avaient de larges épaules, de larges mains très velues; tous, ils riaient bruns avec de longs favoris très épais, poitrine ample, voix âpre, démarche lente, sourcil dur, phrase sèche, mais parole pittoresque, goûts puérils, esprit réjoui. Tous aussi portaient le même costume : la casquette à galon d'or avec une ancre sans couronne, la vareuse sombre, les bottes imperméables par-dessus le pantalon et la cravate noire nouée en nœud marin. Et sans doute la rigoureuse uniformité du vêtement et des manières contribuait à leur donner l'extraordinaire ressemblance que l'on notait entre eux.

Bitadura fut l'un des plus populaires de son temps. Puis, un beau jour, quand, après avoir essuyé force bourrasques sur toutes les mers des deux mondes, il en vint à constater à son retour à Santander qu'il ne trouvait plus guère de charmes aux conversations du café de la Marine, aux promenades nocturnes, aux fêtes où l'on faisait du « boucan », ni aux autres exploits d'usage dans la corporation, il s'arma de courage, lui qui n'avait pas peur des abîmes de la mer furieuse, il se fit tailler un peu les cheveux, mit une

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chemise propre, une paire de boites vernies, et alla demander à un pilote, retraité plutôt par défaut de santé que par limite d'âge, sa fille unique, jeune personne alors dans la fleur de son printemps, et, comme disait Bitadura la décrivant à un ami après lui avoir confessé son projet, « line et bien taillée de la poupe à la proue, de coque bien arrondie, haute et légère en mature ».

La prétendue était faite à vivre de peu, parce qu'à cette époque il y avait encore des classes et qu'il n'existait pas à Santander plus de sept familles où les jeunes filles portassent de la soie ; le prétendant avait bonne réputation, car on ne voyait pas grand mal aux folies passagères de ces braves garçons, si honnêtes dans le fond de l'âme et si vaillants à la mer; le père l'estimait beaucoup, et la fille l'avait vu par trois fois bousculer tout le monde sur le trottoir d'en face pour rester seul à lui adresser de là mentalement des déclarations; de sorte que, bien qu'il ne fût point encore tout à fait passé pilote, et que, maladroit en finesses et en expressions, il suât sang et eau pour donner à entendre ce qu'il voulait en cette occasion, on lui accorda la jeune fille, qui s'appelait Andrea et avait les yeux comme deux soleils ; une chevelure d'un noir étincelant et si abondante qu'elle ne tenait pas sur sa tête ; et une bouche, et un teint..., enfin une belle fille dans toute l'extension du mot.

Il l'épousa peu après ; et avant un mois de mariage il s'embarqua pour faire son dernier voyage de pilote. Car, au retour, le capitaine ayant débarqué pour un temps assez long, on lui donna le commandement du bateau qui était un brigantin bien famé. Et voilà maintenant Periquito fait moine. Il était donc capitaine; déjà il avait un traitement de soixante pesos par mois, et il ne tarderait pas à jouir des bénéfices que concèdent généralement les armateurs ou propriétaires d'un navire au capitaine qui le commande avec zèle et intelligence.... Mais, en échange, quelle lourde charge et quels astreignants devoirs lui imposait sa soudaine transformation ! Combien il lui en coûtait de se conformer aux usages de sa nouvelle dignité!

A.dieu vareuses el bottes imperméables et tout ce qui jusqu'alors avait symbolisé pour lui L'indépendance, la flânerie, la vie joyeuse du garçon sans souci; adieu le libre et pittoresque argol du métier. Il avait fallu devenir un liomme sérieux, parler sérieusement avec les marchands et les courtiers, e1 surtout s'habiller de drap fin avec pans et revers; couvrir son corps épais d'une redingote; enfiler ses pieds dans drs bottines vernies, ses pattes grosses et velues dans des gants de peau, et..., horreur des horreurs! sur la tête, émondée par les ciseaux du coiffeur, placer l'opprobre ilu castor... el se lancer dans la, rue en cet équipage, mais en marchanl droit et raide, sans se retourner, pour ne pas faire sauter les boutons ou éclater les coutures.

La première fois qu'il se vit ainsi accoutré devant un miroir il partit d'un éclat de rire :

« Avec cela et une canne, s'écria-t-il, un charlatan de village ! »

Mais enfin il s'accoutuma à la tenue, quoiqu'il n'en usât que dans les actes officiels, pour ainsi dire, ou clans les occasions très solennelles ; en dehors de ces cas, un costume • lis»', moyen terme entre pilote et capitaine, commode, sans cesser d'être sérieux.

11 avait déjà un fils de trois ans quand on lui donna le commandement de la Montagnarde, un des meilleurs navires du matricule de Santander. Comme il n'était point sot, il s'habitua plus vite au contact des gens qu'à l'usage des vêlements fins; il arriva à être un capitaine des plus attrayants pour les passagers, et l'armateur de la Montagnarde n'eut pas à se repentir de lui en avoir confié le commandement. Comme, en outre, il était un marin consommé et un administrateur très zélé, on lui fit bientôt sa pari de bénéfices et plus tard on lui assigna un bon intérêt sur le chargement qu'on lui confiait. Malgré cela et quoiqu'il eût dépassé la quarantaine au moment où le lecteur va faire sa connaissance, il continuait à être, en dehors du service, le Bitadura de toujours, le grand gaillard, passionné pour les menus faits du pays, pour les plaisirs simples, la phrase pittoresque et le vêtement commode.

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Andrea, qui n'avait pas eu d'autre enfant que celui que nous connaissons, avait engraissé peu à peu, et elle était, au moment où elle apparaît ici, une femme de grande allure, blanche et ferme de chairs, riche de formes, de visage gai et beau.

Elle avait été ce jour-là a la messe de onze heures au bras de son mari, en robe de gros noir, châle de Manille, mantille de blonde, éventail de nacre et mitaines de soie à jour. Lui, en redingote et pantalon de drap noir très fin avec des sous-pieds, gilet de ras sur lequel s'étalait la grosse chaîne d'or de sa montre, cravate de soie aux bouts pendants, avec deux épingles de brillants unies par une chaînette d'or, chapeau haut de forme, très luisant : bottines vernies et gants de soie de couleur gris cendre. Le pauvre homme suait de chaleur et de gène sous ces vêtements de gala qui lui serraient le cou, la ceinture, les mains et les pieds; son visage hâlé, encadré entre les favoris, déjà grisonnants, et les ailes du chapeau, était étincelant, tandis que le col empesé de sa chemise s'amollissait et se chiffonnait sous la sueur de son cou.

Tout cela, il s'y attendait, et Dieu sait si cela l'ennuyait, mais cette sortie était nécessaire, parce que sa femme l'avait rêvée des mois entiers; elle ne connaissait pas de plus grande satisfaction, et il aimait trop sa femme pour ne pas lui faire un plaisir, qui, somme toute, lui coûtait si peu. D'autre part, pourquoi le nier? Si Andrea se croyait plus haute que la femme du corrégidor quand elle marchait au bras d'un mari comme le sien, Bitadura pensait que, dans l'opinion de tous ceux qui passaient à côté de lui, il n'y avait pas de princesse qui fût aussi belle que sa femme.

Ils marchaient ainsi tous les deux, remontant la rue de San-Francisco vers la place Vieille, recevant à chaque pas, lui des bonjours et des poignées de main, elle des compliments et des saluts, pendant qu'André, qui cheminait à la droite de sa mère, avec son vêtement des dimanches, saluait fièrement les amis de « son rang » ou faisait semblant de ne pas reconnaître ceux qui le guignaient de

l'œil, si c'était quelqu'un de ces gamins, camarades de ses exploits du Môle-aux-Navires.

Au sortir de la messe, nouveaux saints plus nombreux encore, nouveaux arrêts et bonjours, puis retour à la maison avec toute la hâte possible, parce qu'il ne manquai! pas de visites à recevoir, et qu'en outre on avait invité du momie à dîner, qu'on mangeait exactement à une heure, et qu'Andréa ne se fiait qu'à moitié à la cuisinière qu'elle avait pi ise pour ce gala, supérieur aux talents culinaires de sa domestique.

Le lecteur et moi nous arrivons au moment où le capitaine mettait ses gants et son « tuyau de poêle » sur une commode, tandis que sa femme, après avoir plié la mantille et le châle de soie, les rangeait clans un tiroir du même meuble. C'est de bon cœur qu'Andréa aurait changé son Vêtement de gros noir pour un autre plus modeste, de ras de laine, et le capitaine son costume de « membre de 1' Ayuntamiento » pour la tenue de bord; mais, comme on l'a dit, ils attendaient des visites, car elles sont de rigueur dans ces circonstances. Et les visites d'alors, un homme nouvellement arrivé, comme Bitadura, ne les recevait pas sans mettre ses malles sens dessus dessous, surtout en un jour de fête, et avec une femme si scrupuleuse en ces matières, si élégante et si gentille.

Tandis qu'elle faisait un tour à la cuisine, on entendit frapper à la porte de l'escalier et Bitadura se rendit en hâte au salon..., salon de capitaine d'alors, avec les images de tous les bateaux sur lesquels il avait navigué depuis son temps de pilote; une glace à cadre de papier doré, et deux ou trois petits dessins à bordure de peluche, œuvres de la capitaine quand elle allait en classe, suspendus aux murs blancs; sur les meubles d'encoignure et la console d'acajou, des coquilles de la Chine, des branches de corail, des bonshommes en pain d'épice, un grand plateau posé debout derrière une boîte à musique; et entre deux compotiers de fruits, eu cire, un bateau qui se balançait sur une mer simulée, quand on touchait un ressort; des sièges de cerisier; un tapis devant le canapé; de petits rideaux de mous-

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seline à ramages aux carreaux du balcon, à ceux de l'alcôve, du couloir et du cabinet; un parquet de pin bien ciré..., et finissez vous-même la description.

La première visite qu'ils reçurent fut celle du ménage du quatrième étage, avec l'aînée de ses filles, estimable famille de petits commerçants, mais trop insipide pour des goûts aussi spéciaux que ceux de Bitadura. Il se plut ensuite un peu plus avec le capitaine retraité Arguinde, au caractère jovial, à la logique débridée de Biscayen impénitent : moins avec doña Symphoriana Canton, veuve depuis sa jeunesse d'un pilote mort des fièvres chaudes sur les côtes d'Afrique, et âgée déjà de plus de quarante-cinq ans; beaucoup moins encore avec la femme et les filles d'un commandant en retraite, amies de sa femme; et pas du tout avec d'autres personnes qui accoururent aussi le voir, pour cause de parenté éloignée, de reconnaissance ou d'intérêt. Et c'est pourquoi, tandis que sa femme entretenait la conversation, il s'était, lui, insensiblement retiré dans un coin pour y rire et y causer à son aise avec les « gens de son bord », comme il les appelait.

De ce nombre étaient les trois invités qu'il attendait, sans compter Sama, son pilote, et qui arrivèrent l'un après l'autre. Un seul d'entre eux était capitaine. Des deux autres, qui étaient pilotes, comme Sama, l'un s'appelait Madruga, prototype du genre, l'autre se nommait Ligo. Celui-ci était le plus jeune de tous et voulait être le plus élégant et le plus distingué, mais, à vrai dire, il n'en était que le plus affecté. Madruga et lui formaient un délicieux contraste. Madruga avait une physionomie impassible, parlait bas, peu et comme à regret, mais ce qu'il disait sortait blindé de cuivre de ses lèvres, dont l'expression de plaisanterie était si voisine de celle de l'ennui, qu'on les confondait souvent ensemble : de là l'intérêt singulier de sa parole pittoresque. Ligo, au contraire, était loquace, avec de grandes prétentions d'homme du monde. Il parlait de tout dans le style et avec la brusquerie de ce qu'il était, mais en employant des expressions fines qu'il fabriquait à sa mode quand la nécessité l'exigeait. Il en résultait une

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salade, des finesses si grosses et dos grossièretés si fines, que c'était tout ce qu'on pouvait entendre de plus drôle.

Il y avait beaucoup de dames dans la maison de Bitadura quand Ligo arriva, et il arriva le dernier. Madruga s'était présenté sans Façon, en enlevant sa casquette et faisant un léger salut avant de s'asseoir. Sama non plus ne s'était pas mis en frais de grimaces parce qu'il ne s'y connaissait pas, et il s'était colloqué silencieusement dans un coin où il s'occupait à tourner sa casquette dans ses mains, tout en sifflant, presque mentalement, une chanson de là-bas.

Pour le capitaine Nudos, un peu plusjeune que Bitadura, aussi bien velu que lui et taillé sur le même patron, il ne le surpassait pas d'un pouce en traits de courtoisie et cérémonies de société. Mais enfin il s'était frotté à bien des Liens, dans son emploi, et il savait par ouï-dire que la mai liesse de maison doit toujours être la personne la plus entourée des siens et des étrangers. Aussi, voyant un vide sur le canapé où la capitaine était assise auprès d'autres amies, il s'y coula et toucha fond à côté d'elle, sans autre travail que de s'agiter un peu pour agrandir la place où sa largeur avait peine à s'encastrer. Il était là un peu serré et gênant un peu ses voisins; mais en définitive comme un monsieur et sans s'occuper de personne.

Quand Ligo entra, avec un grand bruit de talons, une forte respiration et de vastes mouvements de bras, le maître de la maison dévorait — de la manière que son impatience le peut assez faire entendre — ces moments fastidieux; Andrea causait avec les dames; Sama, las de tourner sa casquette, s'était mis les coudes sur les cuisses et s'amusait à lancer de petits crachats bien à pic dans la jointure de deux lames du parquet; Madruga, le pied gauche reposant sur le genou droit, le corps bien rejeté en arrière, une main sous le revers de sa vareuse, la casquette dans l'autre, écoutait avec une attention d'une gravité si affectée qu'elle en devenait comique le peu de choses que disait sérieusement Bitadura; et le capitaine Nudos, à en juger par la tête qu'il faisait, devait demander

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à Dieu de ui inspirer un moyen de sortir le plus tôt possible de ces « étroitesses ».

En entrant et en observant ce tableau, Ligo se confirma dans son idée que ces hommes n'étaient pas faits pour la situation où ils se trouvaient et soupçonna que les dames s'ennuyaient. Il allait, lui, régler tout, en donnant une leçon de courtoisie et d'aisance élégante à ses camarades, et un peu d'entrain à la visite pour amuser ces dames. Et allez donc! Apostrophe à celui-ci, tape amicale sur l'épaule de celui-là, mots indirects à Bitadura, plaisanteries à la capitaine, finesse par ici, galanterie par là, comme ça venait à ce brave Ligo. Et de telle qualité étaient ses discrétions et ses aménités qu'avant qu'il pensât à s'asseoir sur la chaise qu'il trimbalait d'un côté à l'autre, tout en parlant et en évoluant au milieu du cercle, il ne restait plus une femme dans la salle, et la capitaine sortait la dernière, les joues toutes rouges et se mordant les lèvres pour ne pas rire.

Quand les cinq marins se virent seuls, Bitadura tomba sur son camarade du sopha qui commençait à se dérider et à se dégonfler, lui disant tout en le comblant de bourrades :

(( Aïe donc, Macaire!... Dégonfle-toi, mon fils, tu as la tète comme une vessie. »

Et Ligo ajouta :

« S'il ne s'était pas mêlé de manipulations auxquelles il n'entend rien !

— Pour les manipulations et les belles phrases, toi tu t'y connais, dit Madruga très sérieux.

— Parbleu, oui! répondit Ligo. Il y a là un gréement pour naviguer dans toutes les eaux : on sait parler la langue du bord et aussi tourner les belles phrases. Et la preuve, regarde comme elles se tordent de rire les dames, qui, quand je suis entré, avaient Pair d'être dans un oratoire.... Non, mon vieux, vous êtes des thons de la mer, et rien de plus ! »

Et la discussion continua là-dessus, et au bruit des mots d'esprit et des éclats de rire, Sama perdit h; respect que

lui inspirai! la présence de Bitadura qui, en définitive, était -«•il capitaine ; il sonna un air de trompette en soufflant dans -"ii poing, el voilà les quatre autres qui se mirent à danser comme les nègres de Cuba. Et s'ils ne se mirent pas ensuite à jouer à saut-de-mouton, c'est parce que la capitaine revinl dire que la soupe riait sur la table, et que tous passèrenl alors dans la salir à manger.

Bitadura a va il été absent cinq mois de sa patrie et il venail d'en passer près de doux sur mer sans aucune communication avec le monde. La première chose que ferait un homme dans les mêmes conditions revenu chez lui et se mettanl à table avec ses amis serait de leur demander :

« Qui dirige en Espagne? Où en est la politique? Quand s'esl l'ait le diunier pronunciamiento? Quelle révolution se prépare? Quel gouverneur avons-nous?»

Bitadura et tous les Bitaduras d'alors ne se souciaient pas de ces choses-là. Ce qu'il demanda avec le plus grand intérêl dos qu'ils se furent tous assis à table et tandis qu'on servait à Madruga une assiette de soupe au vermicelle pleine jusqu'au bord, car on venait de lui entendre dire qu'il avait dans sa cale assez de place pour ce chargement, ce qu'il demanda ce fut seulement :

« Et que fait Nerin?... Et Caparrota?... Comment est la Sietemuelas?... Et Tumbanavios? »

Tels furent les thèmes de la conversation, d'ailleurs souvent interrompue, par exemple par Madruga disant à Sama, qui était en face de lui : « Approche ces marchandises», et il lui désignait les olives ; ou bien par Ligo tendant son voue à André et lui demandant « un coup de picton ». Tout dans ce style.

Vers le dessert, on parla un peu, presque sérieusement, des projets du capitaine au sujet de la carrière de son fils. Il commençait à être grandelet, et son pore voulait le voir inscrit à « la nautique » pour lui faire faire la pratique à son côté avant qu'il fût fatigué de naviguer ou que Dieu lui-même lui retirât sa patente en lui donnant pour sépulcre le « champ aux merluches », parole à laquelle la pauvre mère, dont la croix la plus pesante était dépenser

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sans cesse à ce péril pendant les voyages de son mari, sentit son cœur se serrer. Elle ne pouvait se résigner, sans protestation, ace que son iils surs ît la carrière hasardeuse de son père.

Bitadura, voyant l'horizon s'assombrir de ce côté, détourna la conversation. Puis, le dessert fini, apparurent sur la table le genièvre et le marasquin, ainsi que les préparatifs du café, et Andrea et son fils s'étant retirés avec leurs parts sur un plateau « pour ne gêner personne », les marins restèrent aussi à leur aise qu'ils pouvaient le désirer.

Une heure après, Madruga dansait le « Gucuya1 » avec Ligo ; et un peu plus tard, sur les instances de l'amphitryon, son pilote, muni d'un couteau et d'une serviette tordue, chantait et représentait le « Sama-la-Cule » (c'était précisément parce qu'il le représentait dans la perfection qu'on lui avait donné son surnom), tous les autres faisant le chœur et jouant leur rôle dans la scène.

C'est à ces choses et d'autres qu'on passa le temps jusqu'au moment d'aller prendre l'air à la Alameda de Becedo.

Et ces grands enfants étaient les hommes qui savaient conduire un navire à tous les ports du monde, et avec une prière fervente et un vœu à la Vierge, affronter cent fois la mort, le visage serein et le cœur intrépide au milieu des fureurs de la tempête !

La poésie a-t-elle jamais chanté rien de plus grand et de plus épique que ces bagatelles?

1. Le « Gucuya » et le « Sama-la-Cule » sont des danses des nègres de Cuba.

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