CHAPITRE VI
UN CHAPITRE
Ce qu'on appelait alors le Paredón de la rue Haute existe encore avec le même nom entre la première maison du trottoir sud de cette rue et la dernière du même trottoir de la rue Rua-Menor. Seulement il n'y a plus le garde-fou qui protégeait la petite place du côté du précipice, ni le large escalier de pierre qui descendait sur la gauche jusqu'à la mer et qui servait d'embarcadère pour les pêcheurs. Tout cela se trouve aujourd'hui partie d'un faubourg populeux dont la gare du chemin de fer occupe le centre. C'est là, sur le Paredón, que le faubourg d'En-Haut tenait ses <( Chapitres », en plein air si le temps le permettait, et sinon, dans le cabaret d'oncle Sevilla, qui était, de même que la Zanguina pour le faubourg d'En-Bas, son lieu de repos, sa bourse, sa banque, son hôtellerie, sa tribune, et toujours, tôt ou tard, le gouffre où s'engloutissaient ses économies.
On sait déjà, car oncle Mechelin l'avait dit dans sa maison, que le jour suivant il devait y avoir un Chapitre <( motivé par des secours et autres affaires ». Il y en eut un, en effet, et des plus nombreux.
Il ne manquait pas un marin avec sa voix et son vote quand sonnèrent à l'horloge de l'Hôpital neuf heures et demie du matin. Le Sobano, alcade de mer, ou, si on aime mieux, président du Chapitre, donna l'exemple en arrivant
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un des premiers. C'était un homme parlant peu, mais bien, et comme il avait été deux fois regidor* de V ayuntamiento de la ville, représentant des deux corporations de marins, quoiqu'il allât à la mer comme Fun quelconque d'entre eux et ne les surpassât guère en rentes ni en culottes, il avait acquis cette aisance et cet air suffisant que donne, parmi les ignorants et les pauvres diables comme lui, le frôlement fréquent de gens de considération et de fortune; surtout quand ces personnes font partie d'une autorité constituée, et à plus forte raison, si, comme c'était arrivé au Sobano, l'on a eu soi-même autant d'autorité que chacune d'elles et si l'on a participé à leurs honneurs et magnificences.
Le Chapitre d'En-Haut se réunissait :
Parce que d'un moment à l'autre il y avait à procéder à une levée ; et quand une levée avait lieu, on devait verser un secours de cent cinquante réaux à chacun des matriculés qui y était compris, par ordre de matricule rigoureux;
Parce que la répartition de quarante réaux par marin chef de famille et de dix réaux par veuve qui aurait dû être faite la semaine précédente, par suite de l'impossibilité où les bateaux avaient été de sortir pendant près de quinze jours à cause des tempêtes, ne s'était pas faite au moment opportun ni complètement;
Parce que depuis deux mois il y avait eu de nombreux déficits dans le trésor du Chapitre, car on n'avait pu y faire rentrer toutes les cotisations qui devaient y être versées chaque semaine, à raison d'une par bateau de pêche ou de passage, pinasse, barque, etc.;
Parce que l'apothicaire du quartier avait averti qu'il n'admettrait pas de nouvel engagement à l'expiration de celui en vigueur si on ne lui donnait pas quarante douros de plus par an, ou bien à moins que le Chapitre n'engageât un autre médecin qui ferait moins d'ordonnances;
Parce que la Saint-Pierre approchait et qu'il était urgent de savoir si, pour la première fois depuis un temps immémorial, le Chapitre cesserait de payer les frais des fêtes religieuses aussi bien que profanes;
Parce qu'il y avait cinq malades secourus parle Chapitre «|tn ne se décidaient ni à guérir ni à mourir;
Enfin et surtout parce que le trésorier se déclarait incapable d'assister tant de besoins si ceux qui criaient le plus pour ne pas loucher leurs secours à point nommé ne pavaient pas ce qu'ils devaient au trésor, ou si on ne l'autorisait pas à entamer les réserves destinées aux nécessités ci aux détresses urgentes de la corporation.
Tels étaient les principaux points qui devaient se traiter ce jour-là dans le Chapitre. La junte, appelons-la ainsi, composée de deux alcades de mer, trésorier et receveur, occupait l'endroit le plus visible, debout les jambes écartées, au haul de la place, près du garde-fou sur lequel les vauriens se tenaient à califourchon, tandis que les plus vieux ou les plus paresseux de rassemblée y appuyaient leurs reins. Les autres étaient répartis en groupes sur l'esplanade.
On entendait une rumeur incessante de conversations a mi-voix et sur cette rumeur le bourdonnement de Mocejon, qui paraissaient un taon, tellement il était tenace et importun. Tout ce qui se disait ou se décidait provoquait ses grognements : et avec son brûle-gueule entre les dents, ses hras croisés sur la poitrine, sa tête courbée et tordue, son geste de colère et d'ennui, sale, mal tenu, il allait, paresseux et lourd, de droite à gauche, répondant à tout sans parler à personne et niant jusqu'au soleil qui brûlait cette scène.
Quoique bien loin de la brusquerie sauvage de cet homme, nombreux étaient les jaloux et les mécontents, mais ils se gardaient bien de formuler tout haut leurs récriminations et choisissaient précisément l'occasion où ils auraient dû être explicites et montrer leur visage pour tourner le dos, et murmurer une excuse malicieuse ou une absurdité quelconque à un voisin qui n'avait pas desserré les dents. Par exemple, le Sobano disait-il blanc :
Je dis que c'est noir, répondait un petit vieux en se redressant.
— Pourquoi? répliquait l'alcade de mer.
— Parce que, oui, » disait l'autre virant de bord; puis,
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le dos arrondi et se balançant de droite à gauche, il ajoutait, regardant en face ceux de derrière : « Tu veux m'en conter!... Mais tu n'es pas parti que je suis déjà revenu, pauvre petit ! »
Plus tard, c'était un garçon à la peau luisante, au poil frisé, lèvres courtes, dents longues, qui s'était risqué à présenter une observation sur un ton irrité, du point le plus éloigné de l'assemblée.
« Qu'est-ce que c'est? lui demandait de la balustrade quelqu'un de la junte.
— Ben!... ce qu'on a dit! répondait le garçon, tournant la tête à droite.
— Et qu'est-ce qu'on a dit? répliquait-on.
— Vous êtes là pour le savoir », reprenait l'homme aux lèvres courtes et aux dents longues, en achevant son demi-tour, « pour savoir ce que j'ai dit et faire ce que nous voulons. C'est pour ça que nous sommes un Chapitre. »
Paroles que recueillait avec plaisir un homme de cinquante ans, mai tenu, disant, la tête tournée à bâbord :
« Pour jeter la ligne, nous sommes du Chapitre. Mais pour manger l'appât, y a plus personne. Nous ne comptons pas.
— A qui le dites-vous ! » s'écriait un peu plus loin un marin à l'épaule droite déviée, et clignant de l'œil au précédent. (( A qui le dites-vous !... je le sais bien.... Y en a qui changent de peau depuis quelque temps.... Meilleure peau que moi, bougre ! »
C'est aux endroits où l'on murmurait le plus que Mocejon allait de préférence.
« Un coup cle balai, les enfants, un coup de balai! » ajoutait-il pour sa part, en plissant ses petits yeux de porc. « Un coup de balai!... Ici on ne se la foule pas..., le pied sec et le corps au repos..., et toi, pauvre diable de marin, va-t-en au large t'esquinter à tirer sur la rame et recevoir les coups de vent!... Et crache toujours de l'argent, ça ne fera jamais le compte.... Et comment ça le ferait-il, cré nom! s'il y a des gens dont les poches n'ont pas de fond! »
Cette opinion du malveillant Mocejon n'était pas générale dans l'assemblée, et, disons-le par respect pour la vérité, il n'y avail pas de raison pour qu'elle le fût. Mais c'était une conviction répandue chez roux: qui n'avaient jamais pu arriver à La trésorerie que le trésorier ne savait pas son affaire, que Ions los embarras du trésor étaient dus à l'absence d'homme capable de l'administrer comme il aurait fallu, et que I»1 Sobano, avec tout son savoir, n'arrivait pas à redresser ce qui allait de travers dans la corporation. C'étaient là 1rs notos plus sombres qui ternissaient ce tableau si vivant et si pittoresque; c'étaient ces propos dos assistants qui formaient la base de cette rumeur sourde et continue.
Le véritable poids de la discussion était porté, au nom de la junte, par le Sobano, et dans l'assemblée par les hommes de bonne volonté, comme oncle Mechelin et d'autres compagnons, gens de médiocre savoir, mais pleins de bon sens. En général, c'était l'alcade de la mer qui mettait en train et dirigeait les discours, coupant les digressions oiseuses, et les raisons impertinentes. Sans cette espèce de dictature, jamais il n'aurait été possible de résoudre aucune question.
On décida donc, au bout d'une heure et demie de séance en plein air :
Premièrement, qu'à partir de ce jour devraient payer une cotisation et demie par semaine, au trésor du Chapitre, les embarcations en retard dans leurs versements, jusqu'à l'extinction de leurs dettes respectives;
Secondement, qu'on avertirait l'apothicaire de la corporation qu'on ne lui donnerait pas les quarante douros d'augmentation qu'il demandait pour le nouvel engagement, qu'on ne congédierait pas le médecin et qu'on ne mettrait pas de limite à ses ordonnances;
Troisièmement, que quand arriverait le moment pour les matriculés compris dans la levée de partir au service de la flotte, chacun d'eux toucherait ponctuellement les cent cinquante réaux de secours auxquels il avait droit;
Quatrièmement, que, sitôt le Chapitre terminé, on place-
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rait en vue, dans le cabaret d'oncle Sevilla, les comptes de trésorerie, et qu'avec l'excédent qu'ils accuseraient et à mesure qu'on recouvrerait les créances, on allégerait toutes les charges existantes, sans toucher au fonds de réserve, car, si sacrée que fût l'obligation pour le Chapitre de secourir les pêcheurs aux époques de tempêtes, celle pour les pêcheurs de payer chaque semaine leurs cotisations au trésor du Chapitre ne l'était pas moins;
Cinquièmement, qu'on dépenserait la somme habituelle aux fêtes de Saint-Pierre ;
Et, enfin, que les malades qui ne guérissaient ni ne mouraient continueraient à toucher le secours qu'on leur attribuait, jusqu'à ce que Dieu disposât d'eux selon sa très sainte volonté.
Cet accord proclamé à la lumière du soleil, et gravé au fond bleu des cieux, sous la foi de la parole honorée des mariniers réunis en Chapitre, livre qui n'admet pas de ratures, ni de malices de rédaction, et dont, pour cette raison, on n'eut jamais à soumettre les articles à la justice, l'assemblée commençait déjà à se dissoudre, quand le Sobano toussa, leva le bras droit et la tête, et parla ainsi, ou à peu près.
«Arrêtez!... il est un point à régler, et nous devons le régler avant de partir d'ici. »
La curiosité s'empara de tous les assistants et peu à peu ils se rapprochèrent de l'alcade de la mer, jusqu'à l'envelopper d'un cercle étroit. Mocejon resta en dehors de la ligne, mais l'oreille tendue et toujours grognant.
Le Sobano commença alors à parler, avec beaucoup de réserve et en pesant ses paroles pour qu'elles fussent moins blessantes, d'un certain engagement pris sept mois auparavant par le Chapitre, mais en dehors de la junte, de secourir, en participant aux frais, la famille qui recueillerait et traiterait, comme elle le devait, en toute justice et charité (il insista beaucoup là-dessus) l'orpheline du nommé Mules, mort sur les récifs de Saint-Pierre-de-la-Mer avec tous ses compagnons pendant la dernière pêche aux rousseaux.
SUTILEZA.
Oncle Mocejon, conjecturant que ce sujet le concernait, peçul les paroles du Sobano et les regards curieux des gens, comme un mâtin reçoit le bâton avec lequel les garçons le jettent en bas de la porte.
L'alcade ajouta que si le Chapitre n'avait pas tenu ce qu'il avait offert, c'était parce qu'il ne s'y était pas cru obligé vu qu'il trouvait la chétive nourriture que recevait l'orpheline et le tas de haillons qu'on lui donnait comme lit payés el au delà par le travail et les châtiments barbares que lui infligeait la famille qui l'avait recueillie. Sûr ! s'écria une voix.
— Gré nom de nom! brama la voix graillonneuse de Mocejon, qu'on le prouve !
Gela se fera ! — dit avec fermeté le Sobano, — et tout ce qui sera nécessaire. Mais il eût mieux valu pour « qué- « qu'un » qui m'entend s'en tenir à la rame pendant que passe le noroit que hisser tant de voile.
— Sûr! cria de nouveau la voix de Mechelin.
— Kl celui-là qui me « preuvoque », grogna Mocejon, est-ce qu'y la bisse ou la hisse pas? Le noroit souffle-t-il ici « égailement por tous » ou souffle-t-il autrement?... Cré nom! Et r'garde, toi, le monsieur de la bodega, si t'as quèque chose à dire, dis-le bien haut et en face, au lieu de te cacher sous les algues comme les poulpes.... Sacre! »
Il y eut un peu de mouvement, comme le bouillonnement du ressac, dans l'assemblée, à entendre Mocejon; et sa grossièreté détermina le Sobano, pris de scrupules oiseux, à conter en peu de paroles ce qui était arrivé à Silda dans la maison de la Sarguëta jusqu'à ce qu'elle fût recueillie dans celle de Mechelin.
On demanda au Chapitre s'il considérait cette maison comme un refuge et un asile suffisants pour l'orpheline ; et le Chapitre répondit oui, au milieu des grognements, des poussées et des gesticulations de ce sauvage de Mocejon.
Oncle Mechelin prit alors la parole et dit :
« On fait savoir que pour le refuge de la délaissée on ne veut ni subside ni rien de « quiconque », mais on demande au Chapitre main et autorité pour qu'on laisse faire pour
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elle à qui veut le faire de bonne volonté ce que d'autres n'ont pas voulu ou pas pu faire. Ça va-t-il ou ça ne va-t-il pas?
— Ça va bien », répondirent beaucoup de voix.
Et le Sobano ajouta ensuite, visant Mocejon :
<( Le Chapitre prend la petite sous sa protection.... C'est bien compris?... Alors je n'en dis pas plus parce qu'il n'y a pas besoin de plus pour que quelques-uns comprennent ce qu'on veut dire. »
Mocejon, qui ne cessait pas de grogner sur tout et contre tous, voyant que l'assemblée se séparait, haussait la voix à mesure que croissaient les rumeurs de ceux qui se dispersaient; et quand, entraîné par eux et dérangeant tout le monde, il était près du cabaret d'oncle Sévilla, on l'entendit qui disait :
« Eh! écoutez-moi cet autre... pouilleux..., suceur de pains à cacheter! Cré nom!... Il faut voir si ça suffit d'être un bavard, un lèche-pied comme toi, pour diffamer quelqu'un qui vaut mieux que toi, et toute cette fripouille qui se porte caution pour toi! cré nom de nom!... »