Danse de Cuba
L'ARMATEUR DE LA « MONTAGNARDE »
venez-en : le commerce est l'âme des peuples, la moelle de toutes choses, la carrière la meilleure et la plus digne pour la jeunesse. A plus forte raison quand cette jeunesse n'a pas à passer par les moments difficiles que j'ai traversés! Vous m'entendez, señor don Pedro? »
Le señor don Pedro entendait parfaitement le señor don Venancio, et justement parce qu'il l'entendait, il se hasarda à faire quelques observations, qui ne manquaient pas de sens, sur le risque de passer sa vie dans la monotonie des besognes d'un bureau et d'arriver à la vieillesse sans être sorti de la pauvreté, sans avoir vu le monde, ni reçu les leçons de l'expérience.
« Folies, folies! disait don Venancio Liencres à chaque observation. Le commerce de Santander est, aujourd'hui, un pain de pur froment et il arrivera à être de l'or moulu, si la cupidité ne nous aveugle pas, si nous ne faisons pas de folies..., comme celle qui s'est mise à circuler ces joursci, lancée par je ne sais qui, à savoir qu'il pourrait convenir d'établir un chemin de fer entre Alar et Santander, à l'imitation de celui qu'on construit entre Aranjuez et Madrid, et une ligne de vapeurs entre ce port et Cuba. Des chemins de fer! Des vapeurs! Audaces de fou; témérités de Levantins qui ont peu à perdre et veulent tenter la fortune avec les biens des naïfs. Si nous nous accommodons de ce que nous avons et ne nous lançons pas dans ces aventures échevelées, comme celle du chemin de fer et des vapeurs, ce qui, grâce à Dieu, n'est qu'une idée de va-nupieds commentée par quatre oisifs, le maravedi que l'on sème dans le commerce avec un peu de soin et d'intelligence se changera en une peseta bien sonnante. Etes-vous convaincu, señor don Pedro? »
Don Pedro se convainquait en effet. Mais il se hasarda encore à dire au commerçant que, même en acceptant comme parole d'évangile tout ce qu'il lui exposait, restait la difficulté matérielle de faire suivre cette route à André.
(( Je n'entends rien à ces questions, disait-il. Qui dirigera mon fils? Sur qui pourra-t-il s'appuyer? A quelle porte devrons-nous frapper ?
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S0T1LEZA .
i v \cilà, répondil don Venancio, confiez-moi votre (ils. Je n'ai que deux enfants : le garçon est à peu près de son âge; je songe à l'emmener au hincan aussitôt l'été lini. Qu'ils travaillenl ensemble et deviennent bons amis; une même émulation peut les animer tous les deux. Quelques années se passent, les enfants appliqués deviennent des commerçants expérimentés, vous et moi nous nous retirons el nous reposons. Vous laissez dans la maison vos capitaux, qui s'accroissent par les intérêts, ou par les bénéfices des affaires, si vous ave/ mieux aimé que ces capitaux passent de l'humble catégorie d'un compte courant avec intérêts à la situation plus respectable de société en commandite \che\ ez-vous de me comprendre, señor don
Pedro?
— ( lui, señor, répondit celui-ci, sans déguiser le vif intérêt qu'il prenait à traiter ce sujet. Mais si, après être entré dans le commerce, il arrive qu'il ne s'y plaise pas, oij qu'il ne rende pas de services, que ferai-je de mon fils?
— Mais, sac à papier, répliqua le commerçant, si, après ttvoir fait de lui un marin, il arrive qu'il ait le mal de mer, nu se noie, ou devienne un débauché et vende le navire, ferez-vous de lui quelque chose de mieux qu'un barbouilleur de bureau, paresseux et mou, comme il y en a tant?...
— Vous avez raison, señor don Venancio, répondit avec promptitude Bitadura, qui ne dissimulait jamais ses impressions.
— Parbleu! si j'ai raison! » s'écria le commerçant se renversa ni dans son fauteuil, pleinement satisfait de son triomphe, mais sans d'ailleurs s'en étonner.
« Je crois que nous nous entendrons, ajouta Bitadura en se levant. Dès maintenant je vous remercie de tout cœur de l'intérêt que vous prenez au sort de mon fils et de l'offre que vous me faites.... Je ne tarderai pas à vous répondre avec plus de clarté.... N'en soyez pas surpris. Les choses <pii h Ta créent le mieux sont celles que je veux étudier dé plu. s près. »
ïSur ce, il serra la main que lui avait tendue le commeiçant et prit congé.
L'ARMATEUR DE LA « MONTAGNARDE »
Tout en regagnant son logis il songeait à ce qui venait de se passer. Pourquoi, diable, le señor don Venancio s'intéressait-il tant au sort d'Andrésillo? Qu'importait au riche commerçant, dont l'épi derme était aussi dur que les sacs amoncelés dans son coffre-fort, que le iils du capitaine Bitadura tirât un bon numéro à la loterie ou fût mangé par les requins? Depuis quand l'homme du Doit et Avoir déploraitil que les marins fussent sevrés des joies du foyer domestique? Pourquoi se montráit-il à présent si sensible à ces bagatelles dont jusqu'alors on ne l'avait jamais ouï parler? Pourquoi raisonnait-il là-dessus comme Andrea?... Au fait !... Andrea!... ce nom fut un trait de lumière pour le capitaine.... « Je parie deux sous, se dit-il, que ma femme est venue conspirer par ici. Serait-ce d'elle aussi les raisons de convenance que don Venancio m'a exposées eii combattant mon projet de faire mon fils marin? Après tout, ces raisons ne sont pas mauvaises, et si je ne les ai pas trouvées le premier, ce n'est pas un motif de les mépriser. »
Effectivement la capitaine avait conspiré contre les plans de son mari dans le cabinet de don Venancio Liencres. Chaque sombre chagrin qu'elle ressentait (et les longs voyages de son mari en étaient une source inépuisable!) lui faisait tourner les yeux de l'amie vers son fils, et c'était une peine nouvelle de penser qu'aux absences du capitaine s'ajouteraient bientôt celles de Y agregado.... Et les deux absences en même temps!... Et elle, seule, entièrement seule, dans sa maison, craignant pour la vie de tous deux! Bien des fois elle avait essayé de parler de ce sujet à son mari et avait même réussi à fixer son attention pendant quelques instants. Mais elle n'avait jamais été plus loin, parce que Bitadura, qui faisait bon marché de cela, lui opposait une plaisanterie, lui donnant une petite tape et lui mordant ensuite les joues, ou lui fermant la bouche d'un baiser après l'avoir balancée trois fois en l'air dans ses bras de fer. Mais André allait grandissant, l'heure de se décider approchait, et Andrea continuait à craindre le pire. Après y avoir beaucoup réfléchi, elle s'arma de volonté, et, trois jours avant l'arrivée de son mari, elle demanda une
SUTILEZA.
audience à don Venancio Liencres : et, avec cette éloquence du cœur si commune chez (oviles les mères quand elles plaident la cause «le leurs enfants, elle exposa au commerçanl ses craintes et ses désirs et le supplia de tout tenter pour changer les idées de son mari, en gardant le secrel sur sa démarche.
Den Venancio Liencres était un homme complètement insignifiant; mais il avait fort bonne opinion de lui-même et aimai! que 1rs gens le considérassent comme un homme supérieur. Il estimait cordialement Bitadura, il connaissait de vue son lils, qui lui paraissait actif et dégourdi; il fut flatté de cette preuve de considération que lui donnait une femme élégante et honorée comme la capitaine; ses craintes lui semblèrent très naturelles, ses désirs très l'on dés, et il se sentit même un peu ému de l'entendre parler sur un ton si pénétré. Et non seulement il lui promit franchement de la servir en tout ce qu'elle désirait, mais, comme on l'a vu, il en arriva pour son compte jusqu'à offrir sa protection.
Dès son arrivée à la maison, Bitadura mit la conversation sur la carrière d'André, et comme la capitaine n'ignorait pas d'où venait son mari, dès ses premières paroles elle se sentit le visage en feu. Ce fait, la dénonça, et Bitadura feignit d'être fâché; mais on voyait bien que non dans ses pupilles et les coins de sa bouche. Andrea, faisant comme si elle ne voyait rien, confessa le fait avec tous ses détails et un air de résignation assez bien simulé aussi.
« Nous verrons sur ce sujet», s'écria Bitadura se promenant dans la salle, en tournant toujours le clos à sa femme avec de grands gestes et de violents coups de talon. « Porter les secrets de famille chez le voisin!... Ça ne se fait pas! »
Andrea, qui le regardait à la dérobée et le vit si soigneux de ne pas montrer la tete, commença à se promener derrière lui, mais tout près, et lui dit, tout en marchant, avec tin accenl d'humilité voulue :
« Eh bien, cher, si j'ai si mal travaillé en croyant bien faire* tu le saisbien : tu es le couteau et moi la chair: coupe donc où tu voudras.
L'ARMATEUR DE LA « MONTAGNARDE »
— Oui, señora, répondit Bitadura se retournant tout à coup. Oui, je couperai!... Et à l'instant même! Et beaucoup! Venez ici! Asseyez-vous là! »
Et s'asseyant sur le sopha, il l'assit sur ses genoux :
« Regardez-moi en face !... Donnez-moi ce petit bec! »
Et il lui mordit légèrement le nez.
« Donnez-moi ces petites oreilles! »
Et il les mordit aussi.
« Et maintenant, pour finir d'un coup, tout ce gros paquet par la fenêtre !
Et il prit sa femme dans ses bras, comme d'habitude. Il se plaça devant le balcon et disant : « A une, à deux, à trois! » tout en la balançant, il tourna vivement les talons vers l'intérieur et lui appliqua sur le visage une demi-douzaine de baisers.
<( Tiens..., voilà pour avoir bavardé..., pour avoir fait des contes...-, et parce que ça me fait plaisir. »
Andrea riait comme si on la chatouillait et prenait ces punitions si douces pour un signal de bon augure..., jusqu'à ce que Bitadura lui dit que tout se passerait comme elle le désirait; et les rôles furent changés.