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CHAPITRE IX

L ES ENTHOUSIASMES D'ANDRÉ

André faisait route vers la rue Haute, s'arrêtant à toutes les connaissances qu'il trouvait au passage, pour leur parler de l'arrivée de son père, de ce qu'il lui avait entendu conter sur son voyage, un peu aussi du dîner de la veille, et tout particulièrement des faits et gestes de Sama, de Ligo et des autres convives. Il s'était très fort diverti avec eux! Il allait à la rue Haute pour voir comment Silda s'accommodait de sa nouvelle demeure. Il considérait l'orpheline comme sa protégée et s'intéressait à son sort.

En arrivant devant le Paredón, il vit Colo qui en montait l'escalier avec deux rames sur l'épaule et, dans une main, un seau à moitié plein de sardines salées. André lui demanda la maison d'oncle Mechelin. Les deux garçons se mirent donc à remonter vers la rue Haute et, au bout de quelques pas, Colo s'écria :

« Voilà la maison. »

A ce moment, Silda sortait du rez-de-chaussée, accompagnée de Muergo. Muergo portait déjà les culoltes du Père Apollinaire; mais le seul arrangement qu'elles eussent subi, c'était qu'il avait enfilé les jambes en les retroussant; au reste, le fond lui tombait sur les chevilles. Avec ces culottes, sa vieille jaquette et sa tignasse hérissée, le fils de la Chumacera avait l'air d'un paquet de haillons qui marchait tout seul.

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« Je porte là une chemise, hou! hou! » dit à André le monstrueux gamin se frappant de la main droite une espèce de tumeur qu'on lui voyait au côté gauche.

André le regarda avec étonnement, et Muergo se hâta de descendre la rue en courant. Silda dit ensuite à André, en faisant allusion à Muergo :

ce Je voulais qu'ils lui donnent une chemise, et eux ne voulaient pas, parce que Muergo ne la mérite pas et que sa mère est une effrontée; mais je l'ai rencontré ce matin près du Paredón, et je l'ai traîné à la maison pour que sa tante le voie sans chemise et lui en donne une vieille à son oncle. D'abord il, ne voulait pas venir, mais ensuite il est venu, et alors ils ne voulaient pas lui donner la chemise. Mais je me suis entêtée et ils la lui ont donnée. Mais sil la vend pour boire de Teau-de-vie et qu'ils le voient sans elle, ils ne lui en donneront plus et ne le laisseront pas revenir ici.... Sa mère est une ivrogne, et lui aussi liche bien l'eau-de-vie. Quel saligaud! quel saligaud!... Tu ne trouves pas?... Entre un peu, tu verras comme on est bien ici. Je ne pense pas retourner de sitôt à la Maruca, ni au Môle-aux-Navires.... Passe vite cette porte pour ne pas rencontrer celles du cinquième étage si elles descendent, et ne t'arrête jamais beaucoup à la porte de la rue, parce qu'elles te jetteraient des ordures du balcon. Elles sont si méchantes, si méchantes!... Hier elles ont fait du vacarme, parce qu'au Chapitre on avait dit à oncle Mocejon qu'on m'avait trop battue chez lui, et que si les femmes de sa famille ne me laissaient pas la paix, elles auraient affaire à la justice.... Elles sont si méchantes, si méchantes! »

Tante Sidora, qui faisait son ménage à l'intérieur, sortit au bruit de la conversation jusqu'au milieu du couloir et Silda lui dit en montrant André :

<( Voilà le bon petit monsieur qui m'a emmenée chez Père Pollinaire. »

La femme du marin se réjouit fort de le connaître et le félicita de sa bonne action, ce qui donna à André une haute idée de tante Sidora, quoiqu'il rougît fort de ses compliments. Elle ne connaissait pas personnellement le

BOTILEZA.

capitaine de la Montagnarde, mais son mari lui en avait parlé bien des fois, en exaltant ses facultés de marin et sa haute compétence. Le señor don Pedro était un grand personnage el en outre il appartenait a la rue Haute par son origine; autre condition très digne d'entrer en ligne de compte aux veux de la tante Sidora pour estimer le capitaine et se réjouir que le service rendu à Silda fût précisément l'œuvre de son lils.... Elle-même avait bien tenté jadis d'intervenir en faveur de reniant auprès des coquines de là-haut. Mais Dieu sait l'accueil qu'elle avait reçu !... Enfin maintenant, grâce au ciel, Silda était en bon port, et le Chapitre avait mis en demeure ces méchantes pestes de ne pas empêcher les autres, par leurs maléfices, d'accomplir ce qu'elles n'avaient pas voulu faire.

« Regarde mon alcôve », dit Silda à André interrompant Je bavardage de la bonne femme.

L'alcôve, débarrassée de ce qui l'encombrait et bien balayée, contenait un lit très propre et un vieux portemanteau avec quelques échantillons des vêtements de tante Sidora.

« On suspendra là aussi ses petits habits, dit celle-ci, quand elle en aura de propres. En ce moment, je suis en train de lui en arranger un avec une jupe de percéile à moi, presque neuve. Et, si Dieu veut, nous achèterons quelque chose au bazar quand nous pourrons, parce qu'on ne peut pas tout faire à la fois. En attendant, je fais tremper de la toile pour lui tailler deux chemises. C'est le plus pressé, car la malheureuse est venue ici, pour ainsi dire, la peau à l'air. »

Ensuite ils passèrent dans la petite salle.

Sur une chaise se trouvaient les pièces du vêtement de Silda que tante Sidora avait taillé et qu'elle se disposait à coudre. L'enfant avait assisté avec beaucoup d'attention à ces opérations et tante Sidora espérait lui faire prendre goût à la maison, lui enseigner peu à peu la couture et le catéchisme, lui apprendre à préparer la lampe, à apprêter peut-être le bouilli, à balayer le sol, enfin tout ce qui convenait à la fille de braves gens qui devait avoir un

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de ces matins son ménage à tenir. Dans la pensée de tante Si dora, si, depuis la mort de son père, Silda s'était montrée si paresseuse et vagabonde, c'est parce que de méchantes femmes lui avaient fait abhorrer la maison.... Gela n'arriverait plus à l'avenir. La petite sortirait quand elle devrait sortir; elle passerait à la maison le temps qu'elle devrait y passer. Mais à la maison comme dans la rue elle n'aurait d'autres occupations que celles qui convenaient à son âge et à son sexe.

Tandis que tante Sidora exprimait tout cela à sa manière en regardant André en face, Silda, le visage impassible, regardait aussi rapidement l'un que l'autre, et André, très attentif, et même un peu impressionné par la loquacité expansive et bonasse de la pêcheuse, ne détournait les yeux d'elle que pour les fixer un moment sur les yeux sereins de Silda, comme pour lui dire : « Tu l'entends bien? » A la fin il ne se contenta plus de l'éloquence du regard et recourut à celle de la j3arole, en adressant à la fillette, avec beaucoup de sérieux et d'énergie, les mots suivants :

«Je te dis que tu n'auras pas de honte, si tu retournes au Môle-aux-Navires et que tu fréquentes encore cet indécent de Muergo.

— Au Môle-aux-Navires, interrompit tante Sidora, elle est décidée à n'y pas retourner, pas vrai, mignonne?... Et pour ce qui regarde Muergo, comme il se comportera, ainsi nous nous comporterons avec lui.... N'est-ce pas ça, ange de Dieu?... Mais, mille diables, qu'a donc vu cette innocente dans cet épouvantail de Barrabas pour prendre tant de souci de lui ? Je trouve, moi, que c'est un vrai monstre. Pas vrai, minette? »

Silda tourna le dos et demanda à André s'il irait à la rue Haute lors des fêtes de Saint-Pierre. André répondit que peut-être oui. Alors tante Sidora se mit à raconter tout ce qu'il y aurait. Des feux de joie, des mannequins de paille et beaucoup de danses; cela trois jours et trois nuits de suite.... Le jour du saint, un jeune taureau à la corde.. . Des guirlandes de drapeaux et de gaillardets d'un

balcon à l'autre.... ^es gens du quartier ne rentrant pas (•(Mil lier chez eux, mangeant au cabaret ou en plein air ci se trémoussant au son du tambourin.... Larue, remplie de tables avec liqueurs el beignets, L'église de la Consolalion ouverte jour el nuit; l'autel de saint Pierre illuminé, les gens entrant el sortanl à toute heure. Mais André était aussi bien informé de ce qu'étaient ees (oles que tante Sidora elle-même, car il n'en avait pas manqué une depuis qu'il sortait seul dans la rue.

Ensuite il examina avec beaucoup d'attention une ligne qui était suspendue à un clou. Gela au moins pouvait s'appeler un vrai appareil de pêche, ce n'était pas comme La petite ficelle qu'il avait, lui, avec des fils de soie de rien du tout et des hameçons de quatre sous! Tante Sidora qui le vit tant admirer cette bagatelle alla au panier des appareils, que son mari n'avait pas emportés à la mer, parce qu'il était à la sardine, qui se pêche avec un filet. André avait vu bien des fois ces appareils séchant au balcon ou entassés dans le panier, mais enroulés. Tante Sidora lui expliqua la destination et le maniement de chacun. Les lignes à merluche, cle l'épaisseur de la tête d'une grosse épingle, avec leur bout fin et un hameçon à grande pointe. Le palangre pour le rousseau : plus de quatre-vingts brasses de corde pleine d'hameçons attachés de palme en palme. Les cordes à bonite, composées de trois parties : une première longue et grosse, ensuite une corde plus fine, et enfin la sotileza, fil de cuivre muni d'un grand hameçon. On garnissait généralement les hameçons à rousseau et à merluche avec de la chair de sardine; à l'hameçon à bonite on mettait un appât quelconque : d'ordinaire une feuille de maïs qui ne se détrempait pas dans l'eau comme le papier. Pour porter à la pêche les cordes à rousseaux, on avait un bassin, espèce de baquet très évasé et large d'un pied environ, comme celui que tante Sidora tenait à la main et qu'elle fit voir à André. A mesure qu'on avait amorcé les hameçons, on les plaçait au fond du bassin, les fils de coco tendus sur les parois, el a corde enroulée sur les bords. C'est ainsi qu'on empor-

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tait à. la mer cet appareil, dont la préparation exigeait un certain temps, car il n'y avait pas moins de deux cents hameçons. Parfois on retirait cent rousseaux d'un seul coup. La merluche se péchait à la douce, la barque presque immobile, et à une profondeur de cent brasses, un peu plus, un peu moins; le rousseau, poisson bête, se prenait lui-même, pourvu qu'on laissât la corde tendue avec ses hameçons pendants; le bonite, à la traîne, le bateau marchant à pleine voile. C'était un animal vorace, et il engloutissait l'appât si goulûment que parfois on le tirait piqué par l'estomac. Pour ces diverses pêches, il fallait sortir au large, très au large, et les pêcheurs couraient le risque de ne pas rentrer de deux ou trois jours, soit parce qu'ils trouvaient des ports plus voisins pour y passer la nuit, soit parce que quelque subite bourrasque les y obligeait. La sardine, qui venait en bancs énormes, se prenait par les ouïes dans le filet tendu devant elle. Cela, André le savait bien, ainsi que le maniement de la guadañeta pour pêcher les calmars dans la baie. Aussi l'aimable marinière ne le lui expliqua-t-elle pas.

André ouvrait de grands yeux en écoutant tante Sidora, qui, de son côté, se réjouissait de l'effet que produisaient ses récits.

« C'est ça qui m'amuserait! » s'écria le jeune garçon se léchant les lèvres.

Et il avoua à tante Sidora que la pêche l'avait toujours enchanté : mais qu'il n'avait jamais péché au large. Aussi avait-il grande envie d'être plus grand pour pouvoir louer une barque ouvertement avec d'autres amis et pêcher en pleine mer, du moins tant .qu'il ne commencerait pas à naviguer; car, en naviguant, il aurait un bateau et assez de matelots avec ceux de son navire quand il serait au port. Car il allait bientôt être inscrit à la « nautique », ainsi que le lui avait répété la veille son père pendant le dîner. Enfin tout ce qu'il savait et pensait il le dit là, pour répondre aux bontés que tante Sidora avait eues pour lui, et persuadé qu'elle et Silda l'écoutaient avec le plus vif intérêt; et c'était vrai.... Tante Sidora lui offrit de bon

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cœur peu après du pain frais et une sardine grillée, ce qu'il refusa très courtoisement. Mais, en s'en allant, il promit de revenir souvent.

Quand il arriva à la maison, sa mère lui dit, en le dévoranl île baisers qu'il ne serait pas marin. Celte nouvelle, forl inatteiïdue, le laissa stupéfait; mais, avant de vérifier si elle le réjouissait ou L'attristait et de demander à quoi son père pensait le destiner, il chercha s'il devait retourner immédiatement chez tante Sidorapour lui conter l'événement, on remettre cela à un antre jour.

Parce que, comme il avait dit là qu'il serait marin!...

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