LA FAMILLE DE DON VENANCIO DEUX COUPS DE PIED, UN BOUTON ET UN SURNOM
André n'éprouvait pas la même passion pour l'écriture anglaise et la comptabilité; mais il n'y était pas non plus inattentif. Sa mère demandait souvent des renseignements au maître, et celui-ci les donnait assez bons. Son père, se reposant sur l'intérêt qu'avait sa femme à ce qu'André naviguât, vent en poupe, sur sa route nouvelle, s'occupait des dernières dispositions relatives à l'équipement de son navire, prêt à mettre à. la voile pour l'île de Cuba. Don Venancio paraissait se plaire beaucoup à voir Funion de son fils avec celui du capitaine, et la femme du commerçant, pourtant si fière, avait elle-même témoigné à plusieurs reprises qu'elle n'avait pas d'antipathie contre le nouveau camarade de Tolin.
Un après-midi que celui-ci était rentré pour goûter à la hâte parce qu'André l'attendait dans le vestibule, sa mère lui dit :
« Dis-lui qu'il monte goûter avec toi. »
Et le fils de Bitadura monta, après s'être fait beaucoup prier, non par cérémonie, mais parce que véritablement une dame et une maison comme celles de don Venancio Liencres lui en imposaient et l'effrayaient plus que de lutter seul à la rame contre la force du courant au milieu
du canal. Il entra donc, un peu intimidé, d'autant que, ne comptant pas sur cette invitation, il avait des souliers sans lacets, une chemise de quatre jours, un accroc au genou et la peau en moiteur pour rire descendu en une seule enjambée depuis la rue Haute jusqu'à la porte de Tolin.
La femme de don Venancio Liencres était un des exemplaires accomplis des riches Santanderines d'alors. Museau dédaigneux, regard hautain, quatre monosyllabes entre les dents, beaucoup de luxe dans la rue, \\e la percale à trois réaux à la maison, mauvaise écriture et pas l'ombre d'orthographe. De son origine, qu'on n'en parle pas. La plus van ileuse, en se liaussant sur la pointe du pied, apercevail la pioche, le ciseau... ou le tire-pied que maniait son père dans sa jeunesse.... Ah! les pauvres hommes! Comme ils faisaient, sans le vouloir, souffrir leurs filles quand, déjà blancs, ils se glorifiaient coram populo et devant elles-mêmes d'avoir été ce qu'ils furent avant d'être ce qu'ils étaient! Les grossiers personnages!... Don Venancio Liencres faisait souvent de ces révélations devant sa femme, qui devenait rouge de colère à les entendre, comme elle devenait bleue jadis à celles de son père. Mais, malgré ces témoignages répétés de sa vulgaire origine, qui paraissaient un châtiment providentiel de sa vanité, elle ne se corrigeait pas. Pour le reste, c'était une pauvre femme qui ignorait tout, depuis la table de multiplication jusqu'à l'art de médire avec grâce.
Elle reçut André avec des lèvres pincées et un regard qui paraissait lui demander compte de son désordre. Il est vrai que Tolin n'était guère mieux arrangé; mais Tolin était Tolin, et André était le fils du capitaine d'un navire « de la maison ». Tandis qu'elle allait ouvrir les vitres du buffet, elle éleva sa voix reche, assez pour que ses paroles fussent entendues de la chambre du couloir :
(( Ma fille!... Au goûter!... »
Aussitôt apparut la petite sœur de Tolin, parée d'une riche .jupe de soie, de grandes dentelles à son pantalon, et toul ce que pouvait porter de mieux et de plus cher, suivant la mode rigoureuse d'alors, la fille d'un don Venancio
LA FAMILLE DE DON VENANCIO
Liencres dans une ville où s'est toujours fait beaucoup remarquer le luxe des petites filles riches. Sa mère la regarda des pieds à la tête en plissant les yeux et allongeant le bec; ensuite, rouvrant la bouche, elle dit à André avec un coup d'œil rapide et vaniteux : « Vois cela... et admire, pauvret! »
La petite fille, qui s'appelait Louisa, était un faible aperçu d'une petite demoiselle élégante : mains longues, bras décharnés, taille allongée, épaules osseuses, jambes desséchées, peau extrêmement fine et blanche, cheveux fades, yeux ordinaires et traits ordinaires.
Elle imitait soigneusement les manières cle sa mère, et de tout cela il en résultait une petite fille élégamment insipide, mais pas autant que la señora Liencres; somme toute, c'était une enfant, et la sincérité de sa jeunesse contrariait en elle les sentiments confus de hiérarchie, que sa mère travaillait à lui inspirer.
Tandis que celle-ci plaçait sur la table trois assiettes, Tune cle figues sèches pour Louisa, et les deux autres d'olives, la petite fixait les yeux sur André, qui se sentait à mesure le visage plus enflammé et les cheveux plus hérissés.
a II est gentil, dit-elle à sa mère en mordant une figue.
— Allons, mange et tais-toi, » lui répondit celle-ci à mivoix, en plaçant un petit morceau de pain à côté de chaque assiette. Ensuite, se tournant vers les garçons, elle ajouta en indiquant les olives : « Voilà pour vous, et ensuite filez. Mais attention à ce que vous faites et au jeu que vous choisirez ! N'ayons pas l'air de gamins des rues. Tu m'entends, Antolin? »
Tolin ne fit pas le moindre cas de l'avertissement, mais André devint encore plus rouge qu'il n'était, parce qu'il surprit au vol certain regard que la señora lui lança en parlant à son fils. Celui-ci prit entre ses doigts une olive. A cette vue, André en prit une de la même façon, et s'armant d'un courage héroïque, il y porta les dents. Mais il ne put aller plus loin. Il avait mangé, sans faire de gri-
maces, du pain de cuco des raisins verts et des mûres de broussaille, mais jamais il ne put vaincre la répugnance el l'agacement des dents que lui donnait l'amertume de l'olive.
« Maman, il ne les aime pas, dit Tolin quand il vit la figure que faisait André.
- Ne faites pas attention, se hâta de rectifier André sans savoir que faire de l'olive qu'il avait dans la bouche. C'est que je n'ai pas d'appétit.
— C'est que tu ne les aimes pas, insista Tolin, nettoyant avec ses dents le noyau de la troisième.
— Je crois aussi qu'il ne les aime pas, ajouta la petite fille, étudiant avec grande attention le maintien d'André. Peut-être qu'il veut des figues comme moi.
— Que non!... Merci mille fois, répéta André rouge jusqu'aux oreilles. C'est que je n'ai pas d'appétit..., parce que j'ai mangé des cancres..., je veux dire des crabes, de ceux qui coûtent un cuarto. »
La señora lui donna des figues au lieu des olives et laissa les trois convives seuls dans la salle à manger, après avoir recommandé à Louisita d'expédier promptement sa part, parce que la « femme de chambre » l'attendait pour l'emmener promener.
Depuis ce jour-là André goûta très souvent chez Tolin et bien des après-midi il alla, avec lui et à ses frais, voir les danseurs de corde de la place de Taureaux, où Barraceta faisait la grenouille merveilleuse et où la fameuse Mme Saqui exécutait l'ascension du mont Saint-Bernard sur une corde inclinée depuis le dessus de la porte du toril jusqu'au toit d'en face dans tout la largeur de la plaza. André arriva à imiter tant bien que mal Barraceta, e t Louisita lui demandait de faire la grenouille presque tous les après-midi qu'ils goûtaient ensemble, quand on les laissait seuls dans la salle à manger. Tolin se disloquait mieux que lui; mais il manquait de force musculaire pour soutenir tout le poids de son corps sur les mains et ne parvenait pas à