‹ Sotileza, romanChapitre 25 sur 48 · I . Espèce d'herbe analogue au trèfle · texte numérisé non relu

I . Espèce d'herbe analogue au trèfle

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faire le moindre saut en cette posture ; tandis qu'André arriva à faire jusqu'à huit sauts de suite, à la grande admiration et aux applaudissements de la petite fille. Ils s'amusaient fort tous les trois. Ensuite ils se séparaient. Louisita allait avec ses amies aux Jardins de r Alameda Segunda; André et Tolin « roulaient leur bosse » où bon leur semblait; et comme c'était le désir du premier qui décidait, on allait au Môle-aux-Navires, ou à la rue Haute, ou au Joven Antoñito de Rivadeo, tant qu'il fut ancré près de la Poissonnerie.

Ainsi passa l'été et arriva l'automne, et André et Tolin furent placés, nez à nez, au même pupitre du bureau de don Venancio Liencres, où ils ne faisaient guère plus que remuer leurs jambes, pendantes de leurs hautes banquettes, se ronger les ongles, ou dessiner à la plume des bateaux et des danseurs de corde; Bitadura parcourait les mers des Antilles; Ligo, Madruga, Nudos et consorts avaient entrepris aussi de longs voyages ; Père Pollinaire continuait son ingrate besogne de décrasser de sauvages gamins et de mettre d'accord les gens en bisbille, sans se guérir en aucune façon de son vice enraciné de donner sa chemise, quand il en avait une, au premier qui la lui demandait.

Muergo n'allait plus chez lui, parce qu'au milieu de l'été et grâce aux démarches du frère, sur les instances de tante Sidora, il fut placé comme mousse sur la barque d'oncle Renales, patron du Chapitre d' En-Bas. Ce fut un dur travail de l'assujettir à la besogne quotidienne de retirer les sardines des mailles, d'écoper l'eau, et autres fonctions de sa charge; mais quelques calottes et coups de corde, appliqués solidement et à propos, le mirent dans le bon chemin.

En raison de son emploi, il cessa de fréquenter la rue Haute; mais il y montait chaque fois qu'il lui était possible, car jamais il ne revenait du rez-de-chaussée sans en rapporter, pour le moins, un bon morceau de pain que tante Sidora lui donnait de grand cœur depuis qu'elle le voyait soumis au joug d'une obligation. Silda avait obtenu

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qu'il se tondrait la tignasse une fois par mois et se laverait un peu le museau Ions les huit jours; ce qui d'ailleurs ne faisait qu'augmenter la monstruosité naturelle de Muergo, car plus on la débarrassait de ses accessoires et de ses attributs, plus elle acquérait de relief. Cela n'étonnait pas la petite, ni ne la désenchantait davantage, car elle ne se proposait pas de rendre beau Je fils de la Chumacera, mais de le soumettre un peu à la discipline et à la propreté : une entreprise comme une autre.

En revanche, elle, comme elle grossissait et se transformai! à vue d'œil! Oh! le pain sans larmes et le sommeil sans cauchemars, quels prodiges n'opèrent-ils pas sur les enfants délaissés... et sur les hommes malheureux! Déjà elle cousait sans que tante Sidora lui préparât son travail; elle finissait un bas sans compter ses points à haute voix et bâtissait une maille de filet avec beaucoup de dextérité ; elle était propre comme l'argent; et comme elle avait l'instinct de la propreté, la poussière et la crasse de cette étroite et pauvre demeure fuyaient devant elle. Le Môle-aux-Navires, la Maruca, le Paredón..., il n'y avait plus à en parler. Cole, Guarin et tous les autres camarades de vagabondage, elle n'en gardait la mémoire que pour se féliciter du bien-être présent en le comparant au souvenir des amertumes passées. Elle ne les avait pas du tout en horreur, parce qu'il n'y avait pas de leur faute dans les hasards qui l'avaient jetée dans cette vie désastreuse; mais elle évitait de les rencontrer sur son chemin quand elle allait à la Poissonnerie ou à la basse mer avec tante Sidora pour l'aider dans ses occupations. En dehors de ces occasions, elle mettait rarement le pied dans la rue; non qu'on le lui défendît, mais parce qu'elle ne montrait pas le moindre souci de sortir de son trou. C'étaient là les seuls témoignages qui fissent juger de son bien-être, car jamais elle ne le révélait d'une manière plus éloquente. Elle était obéissante et docile sans effort apparent, mais non aimable ni expansive. Certes, il y avait dans son petit cœur une bonne dose de gratitude pour les faveurs qu'elle recevait de l'honnête ménage du rez-de-chaussée, seulement elle

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ne prenait pas la peine de la manifester en une phrase, ni en un mot, ni même en un geste; peut-être bien parce qu'elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle ressentait, et ne voulait pas se fatiguer à le rechercher. Et après tout, telle qu'elle était, raisonnable et travailleuse par goût naturel, elle avait de quoi contenter pleinement ses affectueux protecteurs. Au reste, je ne suis pas bien sûr que la raideur naturelle de son caractère eût pu plier sans se rompre, si l'on n'avait pas mis tant de mesure et de discrétion à ne lui demander que ce qu'elle pouvait donner.

Cleto, le frère de Garpia, revenant un jour de la mer, avec un paquet de vêtements de bord sur la tête, deux rames sur l'épaule gauche et un panier de lignes sous le bras droit, la trouva accroupie près de la première marche de l'escalier en train de nettoyer les balayures du vestibule. Comme elle tournait le dos, elle ne vit pas entrer le pêcheur. Celui-ci, économe de paroles jusqu'à l'avarice, au lieu de dire à la petite fille de s'écarter parce qu'elle lui barrait le chemin, lui donna un coup de pied qui lui fit perdre l'équilibre.

« Bourrique! » s'écria Silda, quand elle eut levé les yeux et reconnu Cleto.

Derrière lui marchait Mocejon, tout clopinant et chargé de paquets lui aussi. La fillette se vit entre les pattes du père quand déjà la brutale agression du fils l'avait à demi renversée à terre. De sorte qu'à peine avait-elle essayé de se relever que déjà elle retombait le nez sur la marche, grâce à un nouveau coup de pied plus fort que le premier, accompagné de ces paroles, qui ressemblaient à des grognements.

« File, cré nom ! »

Silda ne fit pas un cri et ne proféra aucune plainte, bien qu'après avoir porté les mains à son visage elle les eût vues teintes de sang. Elle se releva très tranquillement et retourna au rez-de-chaussée, où était tante Sidora, qui n'avait rien vu ni entendu.

« J'ai glissé, dit-elle en entrant, et je suis tombée contre l'escalier. »

Elle expliqua ainsi l'événement, peut-être par crainte de s'attirer, <in disanl la vérité, de plus graves ennuis. Tante Sidora laissa en hâte le travail qu'elle avait entre les mains; elle plaça Silda la tête penchée au-dessus du premier pot qu'elle trouva à sa portée et lui mit sur la inique la clef de la porte : remède très en faveur pour arrêter les saignements de nez. L'affaire n'eut point d'antres conséquences et n'étonna pas le moins du monde la fillette de la part de Mocejon. Pour Gleto, c'était autre chose. Cleto n'était pas méchanl el ne lui avait jamais donné de coups quand elle vivait avec lui. Il est vrai qu'elle ne lui en avait point fourni l'occasion et que le garçon avait assez de la guerre qu'il entretenait avec sa sœur ; il est vrai aussi que pas une fois il ne l'avait protégée contre les incessantes agressions de ers femmes infernales. Mais avec tout cela Gleto n'était pas méchant. Gleto était très brut et très sec, mais seulement très brut et très sec; or, elle ne lui faisait rien et ne s'occupa il pas de lui quand il l'avait renversée d'un coup de pied. Et voilà pourquoi elle sentait plus le coup de pied de Cleto que tous les martyres que lui avaient fait souffrir les femmes de sa maison et cet animal de Mocejon.

Un autre jour, peu après cette mésaventure, Silda était accotée contre le chambranle de la porte du rez-dechaussée, occupée à mettre une pièce au gilet d'oncle Mechelin. Elle travaillait souvent en cet endroit, parce que là elle voyait ce qui se passait dans la rue, sans s'exposer à être surprise dans le vestibule par « celles » du cinquième. Comme le soir tombait et que la lumière allait en diminuant dans ce couloir, elle se risqua à sortir jusqu'à la porte de la rue, pour faire là les derniers points à son aise. A ce moment, Cleto descendait de chez lui. Il retenait de ses deux mains la ceinture de son pantalon et murmurait entre ses dents quelque chose comme des malédictions et des injures. Mais cette fois, quoiqu'il trouvât Silda sur son chemin, il ne la jeta pas de côté à coups de pied ; au contraire, avant remarqué qu'elle cousait, il s'arrêta et lui dit :

c< Peux-tu me prêter un peu ton aiguille? Je sortais justement pour en acheter une. »

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Silcla ne fut pas fâchée de voir si doux devant elle un sujet du cinquième étage et particulièrement Cleto, pour les raisons qu'on a dites.

« Pourquoi la veux-tu? lui demanda-t-elle à son tour.

— Pour coudre ce bouton.... Je n'ai plus que celui-là à mon pantalon.... Cette gueuse de Carpia m'a volé mon écoute pour attacher sa tignasse rousse, de sorte que si je lâche les mains je perds ma culotte.

— Pourquoi qu'on ne te recoud pas tes boutons chez toi?

— Parce que là-haut personne ne sait cela.

— Alors qui te les recousait les autres fois?

— Moi, quand j'avais une aiguille..., mais je l'ai perdue.

— Et qui est-ce qui te raccommode?

— Chez nous on ne raccommode rien, tu le sais bien. Chacun s'arrange ce qui lui appartient..., et voilà tout.... Me prêtes-tu ton aiguille, oui ou non ?

— Veux-tu que je te recouse ton bouton moi-même?

— De mieux en mieux.... Tiens : c'est un bouton à queue. J'en ai un autre à trous aussi là-haut. S'il te paraît plus commode je cours le chercher.

— Celui-là va bien. »

Silda le prit, passa l'aiguille dans la queue du bouton, qui glissa le long du fil en tournoyant, et commença à coudre et à tirer la pointe de son aiguille, employant ses cinq sens à ce travail, le premier qu'elle fît pour quelqu'un « qui n'était pas de la maison ».

Cleto n'était pas laid. Il y avait une certaine douceur et beaucoup d'éclat dans ses yeux noirs; ses traits étaient réguliers; bien d'aplomb et viriles toutes les lignes de son corps. Mais il était très sale : sa tignasse indomptée couvrait la moitié de son visage, tanné par les intempéries et semé de touffes d'un poil épais et noir qui commençait à former une barbe nourrie. Il retenait jusqu'à son souffle, pendant que Silda employait les faibles forces de sa petite main, ronde et blanche, pour faire passer l'aiguille à travers ce drap si dur qu'on eût dit plutôt un carton goudronné. C'est clans cette occupation et celte atti-

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lude que 1rs surprit oncle Mechelin, qui revenait de la rue, la pipe h la bouche.

Il s'arrêta quelques instants, contempla fixement et avec un visage rayonnant ce tableau inattendu, et s'écria ensuite sans pouvoir se contenir davantage :

« Regarde bien, Cleto!... Regarde bien!... regarde ce coup de main!... regarde comme elle tire son fil!... Qu'estce qu'on peut demander de mieux, en toute justice?... »

Cleto tourna les yeux vers oncle Mechelin et les détourna de lui ensuite sans répondre une parole. Silda ne montra poinl qu'elle eût entendu ces gentillesses, fût-ce par un sourire.

Le pécheur tout joyeux continua à lancer des apostrophes à Cleto et des louanges à la couturière.

La tache prit fin; Silda rentra dans la maison, tandis (jue Cleto sans desserrer les dents boutonnait le bouton nouvellement recousu et qu'oncle Mechelin ne fermait pas la bouche, toujours s'aclressant à Cleto ; et Cleto s'éloigna sans répondre, que le loquace mari de tante Sidora continuait à lui parler; il sortit derrière lui jusqu'à la porte de la rue, d'où il le suivit des yeux et.... de la parole; puis il s'appuya contre le chambranle vermoulu quand il eut perdu de vue le garçon du cinquième, et alors, entraîné par cette passion du bavardage à laquelle, on l'a dit, il succombait toujours, il commença à promener ses regards sur le trottoir, les balcons et les fenêtres d'en face, et sur les passants, disant en même temps, avec la plus riche et pittoresque variété de tons et de registres :

« Il faut le voir!... Je vous dis qu'il faut le voir pour savoir ce que sont ses petites mains, comme elles vont et viennent ainsi qu'une plume au vent!... Pas un pli, pas une tache.... Vous lui dites une chose une fois : c'est compris.... Elle fait tout : le bas bleu, la chaussette blanche, la reprise fine; elle tient le balai, allume la lampe, fait la soupe.... Et tout cela avec une grâce, une finesse, qui vous fait sortir les yeux de la tête.... Si je sens ma douleur de côté, elle fait chauffer une brique, et en un clin d'œil elle me l'apporte, enveloppée dans une flanelle, au chevet de mon lit.

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Si ma bonne Sidora tombe de son mal, cet ange du bon Dieu devine ses pensées pour qu'il ne lui manque rien, depuis la tasse de chocolat bien chaud, jusqu'aux emplâtres sur l'estomac... Mais il faut la nourrir, vous me direz?... Sa nourriture, c'est peu de chose; elle est facile à engraisser pourvu qu'on lui donne un travail supportable et un sommeil sans soucis.... Son vêtement?... Mais n'est-ce pas un plaisir de voir comme lui va une vieille défroque que vous lui mettez sur le dos? Je vous dis que, si on ne savait qui fut sa mère, on la prendrait pour la fille d'une infante d'Angleterre..., ou même de la dame d'un commerçant du Môle.... Et puis comme elle a vite su épeler dans le syllabaire d'abord et ensuite lire clans un livre !... Et qu'estce que vous me direz des prières qu'elle a apprises en un clin d'œil, que même Père Pollinaire en est étonné!...

«Oui, mes enfants, on lui enseignerait la musique qu'elle apprendrait la musique.... Sûr! Et avec tout ça, elle est fine! C'est naturel, je sais bien.... C'est ce queje dis à Sidora quand elle me vante la finesse de corps et la finesse de travail de cet ange du bon Dieu : « Ça, Sidora, ce n'est pas une « femme, c'est une pure sotileza.... » Tiens! C'est ainsi que nous l'appelons a la maison : Sotileza par ci, Sotileza par là, et à ce nom de Sotileza elle répond si gentiment. Du reste, y a pas d'offense là-dedans, et c'est la pure vérité.... Sur! »

Etc'est pourquoi, depuis ce jour, l'orpheline du naufragé Mules fut appelée Sotileza, non seulement dans la maison d'oncle Mechelin, mais dans toutes celles de la rue, et dans la rue même, et dans le Chapitre tout entier, et dans le Chapitre d'En-Bas également, et dans tous les endroits où l'on connut sa beauté fameuse, ainsi que le lecteur le verra par la suite s'il s'arme de patience pour suivre ce récit.

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