‹ Sotileza, romanChapitre 28 sur 48 · Trente sous · texte numérisé non relu

Trente sous

LE CERCLE D ANDRE

— Mieux vaut les bien manier réellement comme je les manie, répondit André.

— Et aller avec des marins de quatre sous..., et des marines de même valeur » , répliqua Louisa d'un ton pincé.

André devint tout rouge, car c'était la vérité qu'il avait besoin de la compagnie de ces gens-là et de cette sorte de distractions.

Celles qui plaisaient à Tolin, aussi bien que son tempérament chétif et délicat, l'attachèrent tellement au coin de son feu que ces réunions du soir, inaugurées au temps de sa convalescence, devinrent pour lui une véritable nécessité. On ne l'eût pas décidé pour un empire à mettre le pied dans la rue dés que s'allumaient les réverbères.

Le noyau de ces réunions était formé par Louisa et André. Parfois il s'y joignait trois ou quatre jeunes amis et amies du voisinage. Mais cela arrivait rarement, et ils ne le regrettaient pas, se suffisant fort bien à eux-mêmes. En général, tandis que Tolin peignait, André racontait de ses aventures maritimes ce qui pouvait se raconter, et Louisa prêtait également attention à la peinture et aux récits, sans perdre ni une phrase ni un coup de pinceau.

Quelquefois elle mettait sa cuiller entre les deux casseroles et disait par exemple à son frère :

<< En voilà un vert! Ta mer à l'air d'un plat d'épinards. »

Ou bien elle interrompait André par ces mots :

« Quelle conduite pour un garçon bien élevé!... Quand tu reviens, tu sens le goudron!... Et puis peut-être que tu dis aussi de vilaines choses quand nous ne t'entendons pas. »

André, qui aimait sincèrement Tolin, se rendait avec exactitude à ces réunions, à la grande satisfaction de la capitaine et de don Venancio Liencres, qui appréciait chaque jour davantage le fils de Bitadura. Mais si on lui avait dit : a Va passer ces deux ou trois heures de liberté qu'on te laisse chaque soir où cela te plaira le plus. » Oh! alors!... Alors, sans abandonner complètement Tolin, il n'aurait pas tant fréquenté sa maison. Pensez donc! cette

corvée de changer de chemise tous los deux jours, ot ce risque de se rencontrer à l'improviste avec la femme de don Venancio, toujours si grave, si imposante, et d'avoir à la saluer dans 1rs règles, certain d'avance de n'en recevoir pour toute réponse qu'un mot sec et bref. On le considérait bien plus et il s'amusait bien davantage au rez-dechaussée de la rue Haute, auprès de la capitainerie du port, à La pointe du môle, n'importe où, pourvu qu'il s'y trouvât dos matelots inoccupés et en train de causer. Il en connaissait tellement !

A mesure qu'il grandit, les « convenances sociales » l'obligèrent à garder un peu plus les distances. Mais ses inclinations, loin de s'affaiblir, s'affirmaient et croissaient avec lui. Ce qui n'est pas peu dire, car André grandissait et s'élargissait que c'était une bénédiction. A seize ans il dépassait la taille moyenne de plus de deux doigts, et il soulevait dans le magasin un quintal de chaque main jusqu'au dessus des hanches. A rameril rendait des points au marin le plus vigoureux, et il gouvernait un bateau ou une barque avec un singulière dextérité. Ni vent du sud ni vent d'aval ne lui en imposaient : contre vents et marées il luttait non seulement sans crainte, mais avec joie. Je ne sais quel charme du diable avait la mer pour ce garçon; dès qu'il la voyait il cherchait un prétexte pour s'en approcher. Il connaissait les courants, les pointes de sable et tous les mystères de la baie comme le meilleur pilote, et y avait couru tous les risques possibles, subi tous les gros temps, brouillards, voies d'eau, vents déchaînés.... Enfin il la savait par cœur. Alors il fut pris de l'envie d'apprendre quelque chose de la mer d'en dehors et pour y parvenir il cherchait une occasion. Le hasard lui en fournit une.

Un soir de fête, André causait avec quelques marins à la porte de la Zanguina. Il manquait deux hommes pour compléter l'équipage d'un bateau-pilote qui devait aller chercher un navire au Sardinero. Le cas était urgent et le pilote s'impatientait. « Voilà mon affaire », pensa André. Et il s'offrit généreusement pour prendre une des places. On le considérait fort en cet endroit, parce qu'il était le

LE CERCLE D'ANDRÉ

fils de son père et aussi pour le bois dont il était fait. Et donc, après tous les saluts de rigueur et de courtoisie, on accepta sa proposition avec enthousiasme. Plus heureux que s'il venait de gagner à la loterie, le jeune homme courut au môle devançant tout le monde; il sauta le premier clans la barque, il disposa sa rame sur le côté le plus faible, il déposa sa veste sous le banc, appuya fortement ses pieds sur l'appui..., et déjà il était triomphant. La barque sortit du port, elle prit le navire à l'ouest de la Peña de Mouro, et quand elle eût été amarrée à son flanc, André monta à son bord avec le pilote. Autre sujet de joie et d'orgueil, entièrement nouveau pour l'ardent jeune homme ! Entrer au port sur le pont d'un brigantin toutes voiles dehors, assister aux manœuvres du bord, aux précautions prises par le capitaine, l'esprit tout entier aux commandements et aux signaux du pilote; entendre l'âpre grincement de la poulie et le chant triste et cadencé des hommes qui tirent l'écoute ; et le bruit de ceux qui courent, la voix qui les commande et le bruissement du sillage; sentir au visage l'air qu'agite une voile lorsqu'on la brasse et clans les pieds le balancement que produit le lent tangage du brigantin dont la quille glisse entre les vagues, et savourer dans la ruche même toutes les douceurs cle l'inexplicable et mystérieuse harmonie qu'arrive à produire cet ensemble de bruits, de couleurs et de mouvements.

Cette aventure fut pour lui un tel régal qu'il la renouvela à plusieurs reprises, chaque fois qu'il en trouva l'occasion : non plus, il est vrai, en ramant dans la barque du pilote, du moins comme curieux mêlé à l'équipage.

Or donc, pour se rendre à la Zanguina, au moins deux fois par semaine, aux heures de séance, André rognait sur les réunions qui avaient lieu chaque soir avec Tolin et Louisa dans la maison de don Venancio. Tolin savait bien le motif de ses fugues prématurées, mais non point Louisa. Aussi tous deux la payaient-ils d'un petit mensonge quelconque, afin que don Venancio ne sût rien de ces histoires. Car cette diablesse de fille, qui commençait à n'être plus une enfant, ne s'était-elle pas avisée de se mêler des

affaires d'André, comme si elles lui Importaient beaucoup! dI c'étaienl des remarques, des inquiétudes, des recommandations si minutieuses et si exagérées que le fils du capitaine Bitadura ne pouvait se les expliquer qu'en se disant que Louisa était la Hile de la señora Liencres, une " dame » si soucieuse du lustre de sa maison et de la bonne tenue de fous ceux qui la fréquentaient.

André allait à la Zanguina parce que c'était à la Zanguina plus que dans leurs domiciles propres que vivaient les marins du Chapitre d'En-Bas.

Que de gens il connut là! que de caractères il étudia! comme il apprit le nom, l'usage, le maniement de chaque chose; les roueries et les qualités de chaque matelot; l'organisation de la corporation, son trésor, ses dettes; les petites intrigues cle chaque famille, ses joies, ses peines. Car ces braves gens habitaient en vérité des maisons de vrerre, ou mieux encore on peut dire qu'ils vivaient, pensaient, parlaient toujours en plein milieu de la rue....

Sans savoir tous les détails qu'on vient de raconter, Bitadura et sa femme connaissaient les goûts naturels d'André, et le capitaine était bien loin de les condamner. Mais la capitaine fronçait là-dessus les sourcils à toutes les heures que Dieu fait.

« Tu vois, lui disait son mari, ce garçon est du même bois que son père : poisson de la mer, des pieds à la tête. Avais-je raison de vouloir en faire un marin?

— Certainement, répondait la capitaine. Mais pour l'instant, je le tiens à l'abri des bourrasques et des requins, et c'est autant de gagné.

— Pas même cela..., pas même cela! répliquait Bitadura, la barque peut chavirer un jour ou l'autre.... Et vois-tu quelle gloire de finir noyé dans un plat à barbe, quand on aurait pu mourir parmi les tempêtes de la mer! Mais enfin tu l'as voulu; et maintenant que tu en es venue à tes fins, je ne suis pas fâché de le voir comme je le vois. Il est fort, il est beau garçon, il a du cœur..., et ce qu'il fait convient mieux à un homme que de traîner sa mâture avec les mains gantées et le cou entre deux focs empesés, dans les

LE CERCLE D' ANDRÉ

salons et les promenades.... Qu'il continue à ne pas man quer à ses devoirs, et, je te le répète, je me tiendrai pour satisfait de voir comment il règle sa boussole. Ce que je regrette, c'est que, faisant bien des choses en cachette, il lés fasse vite et mal; et les faire vite et mal là où il les fait est fort dangereux, parce qu'il y risque sa vie.... Il faut lui parler de cela, Andrea.

— Et de l'autre chose aussi, répliqua la capitaine avec vivacité.

— Quelle autre chose?

— Mais de ce qu'on dit..., de ce qu'il ne peut s'arrachera cette maudite baraque de la rue Haute.

— Celle de Mechelin?... La maison la plus honnête et la plus pacifique de tout le chapitre d'En-Haut !... Il est bien là.... Il y est mieux..., bien mieux qu'à la Zanguina, où je l'ai vu un soir en passant devant le cabaret.

— Comment aussi à la Zanguina! Et le soir! Alors il ne va donc pas chez don Venancio?

— Sans doute, il concilie tout, cet ange du bon Dieu. Je te dis qu'il a des tours plein son sac!... Mais ne t'inquiète pas de la Zanguina, cela me regarde.

— Mais que dira-t-on chez don Venancio?

— On ne sait rien du fait.... Et s'ils le savaient, que diable! leur ai-je livré mon fils pour qu'il leur fasse la cour à toute heure?

— Je me comprends, Pedro.

— Moi aussi je me comprends, Andrea..., et je te comprends aussi, seulement nous ne nous accordons pas làdessus. Ce que Dieu a décidé viendra à son heure, et ce qui ne viendra pas de cette manière, André n'a pas à le chercher, et tu n'as pas à le forcer de le chercher, attendu qu'il n'en a pas besoin, et, si tu veux toute ma pensée, parce que je ne trouve pas cela convenable.... Et restonsen là, si tu veux bien. »

Page 1