CHAPITRE XIII
LE CERCLE D'ANDRE
Pauvre don Venancio! Il suffisait pourtant de flatter habilement ses faiblesses pour qu'il fût le premier à accourir aux assemblées préparatoires et le premier à y prendre la parole afin d'exposer les avantages incalculables de l'audacieuse entreprise. Il n'était pas non plus des derniers parmi les principaux actionnaires et il se montra l'un des plus passionnés dans la mémorable bataille qui se livra plus tard sur la question de savoir si le chemin de fer passerait par la droite ou par la gauche. Il applaudit à l'établissement de lignes de vapeurs entre Santander et les ports français de l'Atlantique..., et enfin il alla jusqu'à mordre aux amorces des premières sociétés de crédit qui se fondèrent dans la Montana à la suite du chemin de fer. Il perdit quelque peu le goût du vieux fauteuil de son bureau et se donna avec enthousiasme à « l'affaire », s'illustrant par d'éloquents discours et de lumineux commentaires aussi bien sur les trottoirs du Môle qu'aux réunions du Cercle de Recreo.
Son fils et André le remplaçaient sur le banc de souffrance (c'est ainsi qu'André appelait le bureau). ïolin avait révélé d'étonnantes dispositions pour ce qu'on pourrait nommer « la gérance du département », c'est-à-dire les Rapports avec les courtiers, la correspondance, la direction
d'en haut et d'en bas, à savoir du bureau et du magasin. Il avait un odorat très fin, un palais délicat, des doigts doués d'un tact merveilleux pour vérifier les échantillons de farine, de sucre et de cacao. Surtout il aimait cela, ce qui esl le secret du succès. André l'aidait fort peu : il était seulement chargé de la caisse. Il n'avait pas la vocation. Le point d'honneur, une grande Force de volonté au début, puis à la lin l'habitude, l'avaient fait s'accommoder sans répugnance de ces besognes si ingrates pour ceux qui n'y sont point poussés par la passion des résultats qu'elles produisent.
Il suffi sai 1 de voir les deux amis pour comprendre sans • Mort la diversité de leurs aptitudes. Tolin était un petit jeune homme d'aspect chétif, de physionomie placide, de regard attentif, presque inquisiteur; il avait un langage choisi, ou du moins précis; il travaillait avec méthode et rangeait toujours soigneusement ses affaires; son écriture était claire, de la meilleure forme espagnole; il utilisait les dos de lettres et les bouts de papier, si petits qu'il fussent, pour faire ses calculs en chiffres qui paraissaient moulés; il savait partager convenablement son attention, sans s'embrouiller, entre divers sujets à la fois, et quoiqu'il fût vif dans ses mouvements et nullement coquet, il n'avait sur son vêtement correct ni une tache ni un faux pli. En un mot, il se trouvait dans son bureau comme un saint dans sa niche.
André était un gaillard sanguin, frais, de regard vif, mais changeant; svelte et d'une beauté virile dans tous ses mouvements. Assis à moitié devant le pupitre, il faisait craquer la banquette à chaque trait de plume ; et tandis que les boucles de sa chevelure noire ondulaient sur son front, sa bouche ne cessait de murmurer quelque parole ou de siffloter tout bas les airs les plus courants. Une erreur de plume lui faisait proférer les plus plaintives exclamations, et pour un pâté insignifiant il se disait à lui-même les plus grandes injures, oubliant qu'il y avait des gens qui l'entendaient. Et pourtant, le vol d'une mouche suffisait à le distraire, et au moindre bruit de la rue il allait d'un saut se planter devant la fenêtre de l'entresol. Dans les recettes et
LE CERCLE D'ANDRÉ
les paiements dont il était chargé comme caissier de la maison, il faisait un bruit de tous les diables à compter les monnaies qui lui étaient remises, à éparpiller sur le comptoir les rouleaux de napoléons ou à vérifier le titre des pièces suspectes en les faisant sauter sur son bureau. Au reste, il était ponctuel aux heures de travail, aimable et serviable pour tout et pour tous; mais la vie lui sortait par tous les pores et il avait besoin de tous ces dérangements et des autres bruits pour ne pas étouffer dans l'enveloppe de sa peau. Gomme on le voit, il ne pouvait exister deux natures plus distinctes entre elles que celles d'André et de Tolin. Le seul point où se ressemblaient les deux jeunes gens, c'était la très cordiale amitié qu'ils professaient l'un pour l'autre.
Peu de mois après son entrée au bureau, Tolin tomba malade. La fièvre dura nombre de jours et la convalescence fut longue. André, comme on l'a dit déjà, savait peindre des bateaux avec de l'encre, de Findigo et de l'ocre. Tolin sortit de sa maladie un peu dolent et voulut que son ami lui tînt compagnie matin et soir, dessinant à ses côtés des bateaux et des bonshommes, et André eut la sainte patience d'être près de quinze jours à peindre du matin au soir sur un guéridon qu'on approchait du lit de son ami tant que celui-ci ne put pas se lever, et plus tard sur la table de la salle à manger. Louisa assistait à toutes ces séances quand elle n'était pas au collège, et elle suivait bouche bée la marche du pinceau et de la plume d'André, qui savait tracer sans hésitation une mer houleuse avec quatre plaques d'indigo, la voilure d'une polacre avec un îlot d'ocre, et une coque et tout son gréement avec deux douzaines de raies à Tencre, le temps « de dire Jésus ».
<( Maintenant, dessine le capitaine », lui disait parfois Tolin.
Et André dessinait un bonhomme qui touchait aux vergues avec sa casquette.
« A présent le pilote », ajoutait Louisa.
Et le pilote était peint à côté du capitaine, et ensuite tout l'équipage, le chien du bord, la cage à poules, la roue
du gouvernail, un cochon de lait, une demi-douzaine de poules..., jusqu'à ce qu'André finît par dire : i< i Mi ne peut plus rien mettre. »
Tolin voulut, à la lin, montrer aussi ce qu'il savait faire cl comme dans le bon temps de ses gamineries il avait quelque peu cultivé le dessin libre sur les murs et les portes; comme il avait assez de dispositions pour les œuvres d'imitation qui n'exigeaient que de la patience, à Force de mélanger des amas d'indigo et d'ocre et de se graisser les doigts et les lèvres, il arriva à peindre aussi parfaitement que son maître. Celui-ci d'ailleurs n'en croyail rien, et il le disait tout bas à la fillette, chaque fois • pie celle-ci lui poussait le coude en lui signalant avec surprise ce que peignait son frère.
Tolin prit même tant de goût à son art, qu'après être retourné au bureau une fois guéri, il continua à peindre à ses moments perdus ! Et comme son père lui avait acheté une superbe boîte de couleurs de six réaux j, il se mit à copier tout ce qu'il voyait autour de lui.
Au moment où il remplaça son père au bureau, sa manie avait diminué : il ne peignait plus que de petites choses de temps en temps. Mais il brûlait encore pour l'art d'un ardent amour, car dès qu'il rentrait du travail, son premier soin était de s'enfermer dans sa chambre, et, en guise de délassement, de s'abîmer pendant une demi-heure dans la contemplation de deux bonnes douzaines de ses peintures, ses chefs-d'œuvre, qu'il avait fait encadrer pour orner ses murs.
André se donna promptement pour vaincu. A la vérité, le point d'honneur artistique ne lui tenait pas beaucoup au cœur. Quand Louisita vit son frère peindre des bateaux par-dessous la jambe et aller jusqu'à les gaspiller comme des détails décoratifs de ses paysages, elle dit un soir à André :
« Apprends, apprends, mon petit. Voilà ce qui s'appelle peindre des bateaux... et des navires!