Tolets
CHRYSALIDES
ventre ad me, laissez venir à moi les petits enfants. Et moquez-vous de la voisine d'en bas, et du père de celui-ci, et de la mère de celui de là-bas, qui murmurent et qui répètent que vous sortez de mes mains plus sots que vous n'êtes venus, comme sont sortis beaucoup d'autres qui sont venus à moi avant vous.... Lingaœ corruptœ, chair misérable et concupiscente!... Moquez-vous de cela comme je m'en moque, parce que je dois m'en moquer.... Mais vous, crétins, plus que crétins, que faites-vous pour correspondre aux efforts du Père Apollinaire? Où en sommesnous du syllabaire au bout de deux mois? Pas même l'O, cuerno! 1 pas même l'O, on ne le reconnaît dans cette classe quand je le trace sur le mur! Quant à la doctrine chrétienne, nous venons de voir ce qui en est.... Et comme je ne veux pasme fâcher, quoique j'eusse bien des motifs de vous jeter par la fenêtre l'un après l'autre..., passons à autre chose, et loué soit Dieu per omnia sœcula sœculorum, car tout le reste n'est que bagatelle. »
Après s'être ainsi soulagé, Père Apollinaire, sans cesser de se promener autour de la chambre les mains derrière le dos, passa à ce qu'il appelait la simple besogne de chaque jour, c'est-à-dire à demander aux mioches les prières les plus usuelles et les plus faciles pour ne pas les leur laisser oublier; c'était tout ce qu'il avait pu leur mettre dans la tête, et encore pas tout entières. Muergo n'eut pas besoin d'être remorqué plus de deux ou trois fois dans Y Ave Maria, Cole dit tant bien que mal le Notre Père, et celui de tous qui savait le mieux le Credo ne put jamais sans secours dépasser « son fils unique ».
Aussi pour toute récompense, Père Apollinaire ne donnat-il à Sula qu'un demi-biscuit de mer, à Toletes un bouton d'uniforme du régiment de Laredo, et à Guarin, une figue sèche.
« Ce n'est pas grand'chose aujourd'hui, leur dit ensuite
1. Quelques exclamations du Père Apollinaire ont été laissées en espagnol sur la demande même de l'auteur, que ne satisfaisaient pas les équivalents français.
'c pauvre religieux; — une autre fois ce sera moins.... et pire. El maintenant houp, canaille!... Mais attends un peu, Muergo. »
Les garçons qui déjà se disposaient à sortir s'arrêtèrent, et l'abbé dit à Muergo en secouant les pans de son veston :
« Gela ne peut pas continuer ainsi, pas de chemise quand il y a un veston, passe; mais pas de culotte... Où est donc passée la tienne?
— Ma mère Ta mise avant-hier à sécher dans la Figueraie, répondit Muergo avec hésitation.
Et elle n'a pas encore fini de sécher, mon bonhomme ?
Une vache l'a mangée pendant que ma mère vidait une merluche qui sentait mauvais.
— Châtiment de Dieu, Muergo, châtiment de Dieu! dit Père Apollinaire en se grattant la nuque. — Les merluches qui sentent mauvais parce qu'elles sont gâtées on les jette à la mer, on ne les nettoie pas à l'écart pour les vendre ensuite à moitié prix aux pauvres gens comme moi qui ne peuvent pas regarder à ce qu'ils mangent. Mais ne reste-Uil rien de ta culotte, mon garçon?
— Le fond, répondit Muergo, et encore en loques.
— (Test peu, répliqua le prêtre, se tournant et se retournant dans sa robe, mouvement qui lui était familier. Et n'y en a-t-il pas d'autre à la maison?
— Non.
— Ni de chiffon quelconque qui puisse servir â en faire une?
— Non.
— Cuerno!... Tu ne peux pas rester comme ça, car, bien que tu aies assez d'étoffe pour t'envelopper, au bon moment la drisse casse; tu n'y fais pas attention, ou si tu y fais attention cela revient au môme.... De sorte que c'est comme toujours, vaurien, comme toujours : toi qui es pourtant si faible, porte-moi tout de même sur ton dos, Père Apollinaire. N'est-ce pas cela? N'est-ce pas la pure vérité? »
Muergo courba les épaules et Père Apollinaire entra dans l'alcôve. On l'entendit là dedans se baisser en geignant et
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murmurer quelques mots latins, et il ne tarda pas à reparaître, en soulevant la courtine; il avait clans les mains un paquet noir qu'il remit à Muergo.
« Ce n'est pas grand'chose, lui dit -il, mais enfin c'est une culotte. Dis à ta mère qu'elle te l'arrange comme elle pourra et qu'elle ne la fasse plus sécher dans la Figueraie quand elle aura à la laver. Et si elle lui paraît trop mauvaise, qu'elle se console en sachant qu'à l'heure présente le Père Apollinaire n'en a pas plus que toi, ni une meilleure. Et maintenant, demi-tour, canaille, et filez. »
De nouveau la bande se retourna en grognant et en regimbant comme un troupeau qui sent la pitance au sortir de l'étable, et sur tous les crasseux visages se peignait l'impatience d'arriver à l'escalier pour examiner le cadeau de Père Apollinaire, quand la porte s'ouvrit, et deux nouveaux personnages entrèrent dans la chambre.
L'un était un garçon au frais visage, bien taillé, aux yeux noirs, à la chevelure abondante, lustrée et bouclée; la bouche souriante, le menton arrondi, des dents et un teint indiquant une santé de fer; il paraissait avoir douze ans et était vêtu comme le fils d'un monsieur. Il tenait par la main une pauvre fillette, beaucoup plus petite que lui, maigre, pâle, quelque chose de l'aigle, les cheveux tirant sur le roux, le sourcil dur, le regard ferme. Elle marchait jambes et pieds nus, et ne portait sur sa chair, blanche et propre autant qu'on en pouvait juger, qu'une courte jupe d'étamine, serrée à la taille, sur une chemisette élimée par l'usage, mais où l'on ne voyait ni déchirures, ni taches de graisse, pas plus d'ailleurs que sur la jupe. Il y a des êtres qui sont propres naturellement et sans s'en rendre compte, comme il arrive pour les chats. Et qu'on ne taxe pas la comparaison d'inexactitude, car la fillette avait quelque chose de cet animal dans la grâce de ses lignes, la souplesse assurée de sa démarche, son maintien craintif et un peu sauvage.
Quand Muergo la vit, il se mit à rire comme un idiot. Cole lâcha un de ses plus gros jurons, et Sula un de moindre importance. La nouvelle venue répondit à Muergo
avec un ricanement ironique et une vilaine grimace sans Faire aucun cas des deux autres vauriens ni même du Père Apollinaire qui leur allongea à (nus (rois une calotte.
f< Poürquoi ces ricanements, petite hèle, et ces paroles grossières, mauvais drôles? dil le frère en distribuant les taloches.
— C'est la petite de la rue Haute..., hou, hou, hou! répondit Muergo se frottant l'occiput caressé parles doigts noueux du Porc Apollinaire.
— Nous la connaissons bien, continua Cole se tâtant la tête...,
— Elle se serait noyée sans Muergo », ajouta Sula. Muergo se reprit à rire stupidement et la petite à se
moquer de lui.
f< Pourquoi ris-tu, oie? » dit-le frère lui allongeant une autre calotte. « Est-ce qu'il y a de quoi rire?
— C'est la petite de la rue Haute, répéta Cole. Elle faisait la balançoire sur une planche qui nageait dans la Ma ruca i. Moi et Sula nous étions sur le bord à lui lancer des pierres.... Après, Muergo a venu, et lui alancé un trognon de chou, ce qui lui a fait piquer une tête dans Feau.
— A qui? demanda le frère.
— A elle, répondit Cole. J'ai pensé qu'elle se noyait, parce qu'elle coulait au fond.... Et Muergo riait.
— Et moi, interrompit Sula, je lui ai dit : « Attrape-la, Muergo, toi qui nages bien, et tire-la, parce qu'elle est en train de se noyer. Alors il s'est jeté à l'eau et l'a retirée. Ensuite de ça nous l'avons posée la quille en l'air, nous lui avons donné des coups sur les épaules et elle a rendu par la bouche l'eau qu'elle avait embarquée.
— C'est vrai, petite? demanda le religieux.
— Oui, monsieur», répondit la fillette sans cesser de singer Muergo qui se mit à rire comme un idiot.
« Bon, dit l'abbé. Mais pourquoi viens-tu ici, petite, et toi, Andresillo, pourquoi la traînes-tu par la main? Dans