partie invisible de la barque, où il se trouvait en contrebande
La fille de don Venancio Liencres, sans paraître davantage désabusée ni donner de marques visibles d'attention à ces paroles, ajouta :
« Mais si tu n'as rien fait de mal cet après-midi, tu en as fait le matin.
— Le matin !
— Oui, monsieur, le matin ! Crois-tu donc qu'on ne t'ait pas vu ici, en face, en haut et en bas, pendant des heures, avec ces grossiers marins et une vilaine femme.
— Une vilaine femme!...
— Parfaitement, une vilaine femme.... Tu trouves cela bien? Que diront les gens qui l'ont remarqué.
— Et qu'est-ce qu'ils pourront dire?
— Des horreurs, et ce ne sera pas trop.
— Et pourquoi le regardent-ils, si c'est si mal?
— Et pourquoi t'amuses-tu à faire ces choses-là à l'endroit même où « quelqu'un » est en train de regarder? Parce que ce « quelqu'un » regarde justement ici, devant sa maison, et que ce « quelqu'un » a de bonnes jumelles faites pour regarder.
— Oui, et que ce « quelqu'un » a plaisir à s'occuper de ce qui ne le regarde pas.
— De ce qui ne « me » regarde pas? » s'écria Louisa avec une secousse qu'André n'était pas à même d'apprécier, aussi bien pour l'agacement qui lui chatouillait les nerfs, que pour les chocs et les heurts qu'il recevait du vent à tout moment.
« Oui, ce qui ne te regarde pas, répondit André avec fermeté, puisqu'en cela je n'offense personne, et que pour le reste je fais mon devoir.
— Si, cela me regarde, reprit Louisa d'une voix quelque peu altérée et nerveuse, cela me regarde beaucoup, parce que tu es un ami de la maison et un camarade de mon frère ; et il ne me plaît pas que les gens disent que Tolin a des amis qui vont à toutes les heures de Dieu avec les vauriens de la Zanguina et avec des pêcheuses sales et
effrontées. El si tu me pousses à bout, je le raconterai à papa pour qu'il le redise à ton père quand il reviendra, <it qu'il te tire de cello mauvaise vie.... Et maintenant, je ne veux plus de ton bras..., ai même que tume salues.... »
El en effet, elle dégagea sou bras de celui d'André. 11 est vrai que cela avait lieu après avoir franchi à sa remorque l'entrée de la dernière rue et au moment d'arriver tout contre la porte de sa maison, pendant que la femme de chambre, les ayant devancés de quelques pas, donnait pour La seconde lois trois vigoureux coups de marteau qui résonnaient dans la cage de l'escalier et faisaient trembler les barreaux de fer ajustés intérieurement à la porte, la première des trois qui protégeait la caisse bien garnie du commerçant don Venancio.
Le souvenir tout frais de ces événements était le second tkème des réflexions qui faisaient perdre à André le sommeil pendant les heures avancées de cette nuit-là. Jamais la sœur de Tolin ne s'était encore montrée si indiscrète, si impertinente et si dure. Pour la première fois, elle l'avait menacé d'aller tout dire à son père pour qu'il le répétât au capitaine. Et cette enfant gâtée était très capable de le faire comme elle le disait. Or, don Venancio tenait beaucoup au « décorum » chez les gens qu'il fréquentait; les prétentions de sa femme étaient connues, aussi bien que la façon de penser de la capitaine. Et quant au capitaine, ce n'était plus le joyeux Bitadura d'autrefois, tout de premier mouvement et si indulgent, qu'il savait si bien prendre par quelques cajoleries quand il voulait se faire pardonner une peccadille ; il avait maintenant des moments d'humeur, quelque chose comme un demi-siècle sur son âme, il était devenu gros, il était riche. Tout cela avait passablement aigri son caractère. André lui-même n'avait plus la résignation de se soumettre en silence à toutes les volontés paternelles, et il ne savait à quelles extrémités pourrait l'entraîner une telle conspiration tramée contre lui par une fillette moqueuse. Avec de pareils éléments, quelle sauce le diable ne ferait-il pas, s'il se mettait, pour quelques jours dans la tête de cette obstinée de Louisa!
Mais enfin, tout cela n'était qu'une supposition. Il avait le temps de voir venir et de se préparer à la lutte.... Ce qui était grave, c'était l'autre chose, certaine celle-là, et si pressante !
Et c'est ainsi qu'il bataillait, jusqu'à ce qu'au bout de longues heures il se retournât de l'autre côté et s'endormît.