‹ Sotileza, romanChapitre 39 sur 48 · MUER G O EN TOILETTE · texte numérisé non relu

MUER G O EN TOILETTE

Une heure plus tard, joyeux de se conformer aux désirs et aux recommandations de Sotileza, il montait jusqu'à la rue Haute, éclatant clans son costume flambant neuf et glissant à chaque pas sur les trottoirs parce qu'il n'était pas habitué à ces chaussures à la semelle un peu convexe et très polie qu'il venait d'étrenner.

Ceux qui le regardaient trouvaient incroyable le relief qu'acquérait sa laideur revêtue de drap fin et d'une chemise propre. Quelle peau luisante! Quelles mèches tombantes sous l'étroite casquette à mince bordure! Quels bras en arc de cercle ! Quel sourire de plaisir et quelle allure !

Sotileza se signa trois fois quand elle le vit devant elle, puis elle joignit les mains et ouvrit ses yeux tout grands, comme si elle s'étonnait que les jeux de la nature pussent aller si loin.

« Ne bouge pas, Muergo ! lui dit-elle avec enthousiasme. Laisse, que je te regarde un peu de loin. Béni soit le Seigneur!

— Je te plais, crédié! s'écria l'autre, s'arrêtant les jambes écartées au milieu de la salle. Je te parais bien pavoisé comme ça? Hou, hou!... Où est mon oncle?

— Ils sont tous deux à la messe.... Ne t'en vas pas avant qu'ils reviennent.... Je veux qu'ils te voient ainsi.

— A quoi bon, crédié ! Pour qu'ils recommencent à me chasser.... C'est pour toi que je viens, Sotileza..., parce que je te l'ai promis; et en plus, j'ai à te dire une chose qui me trouble beaucoup là-dedans, crédié !

— Ecoute, répondit la jeune fille avec une attitude résolue, si tu viens à me parler d'une chose que je ne t'ai pas demandée, je te plante au milieu de la rue et tu ne rentreras pas ici, tu entends bien ?

— Crédié! toi aussi?... Mais si j'ai une pensée, quel mal y-a-t-il à la mettre dehors?

— Quand l'occasion viendra.

— C'est maintenant qu'elle vient, crédié!

— Je te dis que non... et ne sois pas un âne!... Mère de Dieu! quelle manière de s'habiller !... Viens ici, animal ! »

fcfuergo avança de deux pas jusqu'à Sotileza. Celle-ci, après Tavoir regardé de haut en bas, dénoua sa cravate mal attachée ei refit le nœud comme il devait l'être •

Muergo la laissait faire sans presque oser respirer. Il sentail sur sa poitrine l'impression de ses douces mains et tremblail de la tête aux pieds.

— Quelle tignasse hérissée ! » s'écria la jeune fdle après en avoir i i ni avec la cravate. « Pourquoi ne t'es-tu pas un peu fait tondre, fainéant? Est-ce que par hasard il n'y a pas un seul peigne dans tout le Chapitre d'En-Bas? »

Et à ces mots elle lui arracha sa casquette de la tête, et commença à débroussailler sa crinière.

« Vierge Marie! en voilà une forêt vierge ! Attends que je l'arrange un peu avant d'y mettre le peigne. »

Et en môme temps, Sotileza enfonçait les mains dans l'épaisse toison.

Muergo lançait de sa poitrine de sourds rugissements, et Sotileza, loin de s'en effrayer, tirant de ci, tirant de là, plus il grognait, plus elle plongeait les doigts dans ce taillis.

Soudain Muergo lança un véritable hurlement.

« Ça te fait mal? demanda Sotileza sans cesser sa besogne.

— Non, crédié! » répondit le sauvage en baissant davantage la tête. « Tire plus... plus!... Ça me fait beaucoup de plaisir!... Plus fort, Sotileza, crédié!... Comme ça, comme ça.... Tire encore... encore!... »

Mais ici, brusquement, Sotileza fit un saut en arrière, parce qu'elle sentit les pattes de Muergo autour de sa taille.

« Cela non ! lui cria-t-elle en même temps.

— Cela si, crédié! brama le monstre. Ben, qu'est-ce que tu pensais? »

Et il s'avança vers elle, frémissant, hérissé, indomptable, effrayant.

Il y avait dans un coin de la salle un bâton avec lequel tante Sidora avait secoué la laine de son matelas quelques jours auparavant. Sotileza le brandit, et avant que Muergo arrivât à toucher l'étoffe de sa robe, il recevait deux terribles

MUERGO EN TOILETTE. 215

coups de bâton qui lui arrachèrent autant de blasphèmes. Il s'arrêta, mais rugissant et haletant.

Sotileza lui allongea deux autres coups de bâton.

« En arrière!... en arrière encore! » lui cria-t-elle en même temps, farouche et résolue.

Muergo recula de trois pas.

(( Encore! insista Sotileza brandissant sa trique. Là..., contre le mur! »

Et ce fut seulement quand Muergo le toucha des épaules, que Sotileza quitta son attitude menaçante.

Il haletait, Sotileza tout autant. Elle lui parla ensuite en ces termes, comme si elle eût voulu le clouer au mur par ses paroles :

« Voici ta place et voilà la mienne. Tu m'entends bien? Et le jour où tu recommencerais à te tromper serait le dernier jour où je te regarderais en face. Tu obéiras?

— Oui, crédié! » répondit l'autre, comme grognerait une bête fauve acculée dans le coin de sa cage.

(( Prends maintenant ta casquette », lui dit alors Sotileza avec une grande sérénité, après l'avoir ramassée. Muergo allongea la main.

« Arrange-toi d'abord un peu les cheveux, » continua la jeune fille résolue, secouant en même temps, avec amitié, la poussière de la casquette.

Muergo obéit sans souffler mot.

« Maintenant, baisse la tête. »

Muergo obéit encore. Sotileza, de ses propres mains, plaça la casquette comme elle devait l'être.

« N'y touche pas », lui dit-elle quand il se fut redressé tandis que sa poitrine était secouée de sourds grondements semblables au bruit des flots sur des brisants lointains, a Es-tu content?

— Ben, regarde-moi comme les autres fois, répondit Muergo. Comme ça, comme ça !.. . Ah! crédié, comme ça fait du bien ! »

Sotileza se mit à rire et dit ensuite :

(c Raconte-moi maintenant ce que tu avais à me raconter. »

Muergo, s'éveillant à ces mots de la stupeur où l'avait

216 SUTILEZA.

plongé cette scène, se disposait à parler de sa, rencontre avec André dans le voisinage de la Zauguina. Mais tante Sidora et son mari entrèrenl dans le rez-de-chaussée, rehuir de la messe, et le récit resta sans èlre fait.

« Loué soil le sainl nom de Dieu! » s'écria la pêcheuse en contemplant son neveu. « Dans les jours de sa vie Satan lui-même n'avail pas une figure comme celle que tu as.

Vrai, tu as l'air daine gabarre pavoisée», ajouta oncle IVfechelin en se signant,

Ces mois et ce qui s'était passé auparavant mirent à boni la patience de Muergo. Il lança deux jurons, jeta, pour tout adieu, une interjection brutale et déguerpit.

Page 1