CHAPITRE XXII
ceux d'en-haut et ceux d'en-bas
Si, à cette époque, les régates provoquaient chez les gens de mer une émotion et un enthousiasme universels, elles n'éveillaient pas moins d'intérêt chez la population terrienne, surtout quand elles avaient lieu, comme c'était le cas, en un jour de fête carillonnée.
Aussi, bien que le soleil fût ardent, dès deux heures après-midi, la première file des curieux attendait déjà de pied ferme sur la. crête même du môle, depuis le Merlon jusqu'auprès de la capitainerie du port. Peu après se forma la seconde file, ensuite la troisième, la quatrième, la cinquième, celles de derrière poussant toujours celles du devant, et les enfants se glissant entre elles, sans que la première perdît son équilibre, ni qu'aucun spectateur fît un plongeon dans la baie. Gomment se produit ce miracle? Mystère ! Mais il est constant.
Derrière les draperies tendues sur les balustrades des balcons, les dames commençaient à se placer en groupes serrés, celles de la maison donnant la meilleure place à leurs invités. Dans le fond les visages barbus. Ailleurs, point de draperies, mais des ombrelles et des parapluies de toutes les couleurs imaginables, grâce auquels chaque balcon offrait l'aspect d'un énorme vase de fleurs colossales.
Sur le môle, entre la dernière file des curieux et les
maisons, quelques bons types. Ici, la famille d'un boutiquier de Villabon cherche tout ahurie un trou, une fissure par où s'infiltrer. Là, c'est quelque brave meunier de Medina del Campo OU quelque maigre magistrat de Valladolid qui explique à son épouse ridiculement parée les péripéties d'une régate, chose qu'elle n'a jamais vue. Ailleurs, c'est quelque plantureuse servante qui plaisante avec son fiancé, tandis que çà et là se dandinent les jeunes coqs à la mine sucrée, moins étriqués du reste que les « gommeux » d'aujourd'hui, et lançant aux balcons des morceaux de leur cœur par les flèches de leurs regards assassins. De temps à autre, des fusées partent du Cercle du Recreo et de derrière la capitainerie.
Soudain la musique de la Charité résonne au loin, puis plus près, plus près encore..., tant qu'enfin les moins paresseux d'oreille peuvent noter qu'elle arrive en jouant un pas redoublé avec des éclats fort intermittents.
La foule se tourne vers l'escalier des Bolados, les musiciens imberbes descendent parla, puis de barque en barque, de bateau en bateau, comme Dieu et leur agilité le leur inspirent, ils arrivent à grimper sur le pont d'un chassemarée qui a en guise de beaupré une perche savonnée : c'est le mât de cocagne de l'Ayuntamiento. Et là, les pauvres garçons se remettent à souffler.
Les bateaux et les barques qui, depuis le chasse-marée se prolongent en large bande vers le nord et vers le sud, forment, avec les autres bateaux et les autres barques non moins garnis qui sont en face, une rue spacieuse, à l'extrémité de laquelle se tient une chaloupe qui porte à la proue une bannière avec les couleurs du matricule de Santander, tremblant à une courte latte de pin. Cette bannière sera la preuve du triomphe, elle sera cueillie par la barque qui reviendra la première de la Roche-aux-rats, distante de trois milles au sud de la baie.
Il souffle une légère brise du nord-est; et, pour la mettre à profit, sur le fond de ce tableau pittoresque et animé, les esquifs de luxe voltigent toutes voiles dehors.
Le Zéphire ne fait pas défaut : il est conduit dextrement
ceux d'en-haut et ceux d'en-bas.
par André qu'accompagnent ses amis, à l'exception toutefois de Tolin, qui est sur le balcon de sa maison, fort empressé auprès de la fille du commerçant clon Silverio Trigueras.
A mi-distance entre la barque à la bannière et le chassemarée du mât de cocagne, se trouve au premier rang la barque de Mechelin avec tous les gens du rez-de-chaussée et quelques invités. Pachuca, avec sa jupe neuve, et Sotileza, dans tout son éclat de belle fille, occupent la meilleure place, c'est-à-dire le milieu du côté qui donne sur la partie libre.
Par une cruelle disposition du hasard, la famille de Mocejon, sale, bougonne et solitaire, est dans sa barque dégoûtante, deux bateaux plus loin que celle de Mechelin.
Soudain une rumeur s'élève et court des gens embarqués à ceux qui sont restés à terre : elle éteint les tristes accents de la musique. Voici qu'apparaît, légère comme un souffle, par le sud de la Monja, et parmi des tourbillons d'écume, une barque blanche à bande rouge, montée par seize rameurs qui portent le léger maillot blanc rayé.
Presque en même temps et en sens contraire, apparaît l'autre barque, bleue à bande blanche, qui vient à rame légère elle aussi, avec un équipage aussi nombreux. Toutes deux sont gouvernées par leur patron respectif, debout sur le gaillard de poupe.
Elles se croisent comme deux étincelles, au milieu des cris joyeux des équipages; elles glissent, elles volent, et leur vol de mouettes dessine les courbes élégantes d'un écumant sillage. Chacune d'elles serait capable d'écrire ainsi, avec la quille, le nom de son Chapitre. Puis les rames vont plus lentement : elles piquent seulement l'eau de loin en loin..., et derechef voilà les barques qui reprennent leur vol pour s'arrêter tout à coup, les ailes tendues, se berçant au doux balancement des flots soulevés.
Dans ces évolutions elles ont l'air de deux coursiers fougueux que leurs cavaliers exercent, pour dompter leur impatience, avant d'entrer dans l'arène. Et l'impression est juste, car, en faisant décrire à leurs barques ces voltes
élégantes, les rameurs ne veulenl en effet que « se mettre en train ».
Enfin la marée est à point; la musique résonne de nouveau; les équipages se placent en ordre et se préparent à la lutte; on fait le signal convenu..., et en avant!
La barque du Chapitre d'En-Haut, c'est-à-dire la blanche, tient la droite. Au second coup d'avirons, elle est devant la barque de Meehelin ; et alors, parmi le craquement des étropes et des tolets, le frottement des rames sur les bosses, le murmure du tourbillon soulevé par les barques el l<is cris des rameurs, domine la voix de Gleto qui, ramant à la proue, lance dans les airs ces paroles retentissantes :
« Pour toi, Sotileza! »
Et Sotileza le vit tendre en arrière son torse robuste, et de ses bras vigoureux ployer la massive rame en bois de palmier, comme si c/eût été un acier de Tolède.
La belle fille ne répondit rien des lèvres, parce que Témotion que lui causait la lutte lui enlevait Tusage de la parole. Pourtant, elle eût volontiers dit quelque chose, o o o peut-être pour Cleto seul, tout en appréciant sa courtoisie, mais pour l'honneur même du Chapitre qui était en jeu dans cette affaire.
En revanche, le vieux Meehelin, retrouvant au feu de ce combat la chaleur de ses enthousiasmes, agita en l'air sa casquette des dimanches et cria avec sa voix des temps meilleurs :
« Hourra pour toi, mon brave..., et pour tous ceux d'En- Haut! »
Et les deux barques filent comme si un mystérieux ouragan les poussait, et elles dépassent en trois secondes la bannière d'honneur qui les salue en flottant; et les deux sillages se confondent en un seul; et les pointes des rames ennemies se touchent quelquefois; leurs pales se lèvent et s'abaissent sans arrêt et aussi en mesure que si un seul bras les mouvait, et les torses des rameurs s'inclinent et se redressent avec un rythme invariable, de sorte qu'hommes, rames et barque forment, aux yeux
ceux d'ex-haut et ceux d'en-bas
éblouis des spectateurs, tin seul corps régi par une seule volonté.
Elles s'éloignent ainsi, sans que l'œil le plus subtil puisse noter un demi -palme d'avantage pour l'une ou pour l'autre.
A moitié chemin on les voit déjà plus écartées, gagnant de l'espace sur la droite, parce que la marée ne va pas tarder à descendre, et qu'il leur faut compter avec la dérive qui les éloignerait de la route convenue si maintenant elles se dirigeaient droit sur le rocher. Deux minutes plus tard, la simple vue ne peut apprécier la différence entre leurs couleurs, et un peu plus loin, ce ne sont plus que deux masses incolores, presque informes: à peine si l'on distingue le mouvement des rames, sinon par le scintillement du soleil sur les pluies de cristal liquide que laissent tomber en se levant les pales des avirons.
A la fin, l'une des barques disparait derrière l'ilot. puis c'est le tour de l'autre.... et toutes deux reparaissent à l'est de l'éeueil, la première conservant toujours son avantage. Mais laquelle des deux est en avant? Beaucoup de spectateurs hésitent.
Peu à peu les deux masses prennent forme, leur volume augmente, on peut apprécier les mouvements et les cou leurs.... Déjà les yeux les plus expérimentés peuvent mesurer la distance qui sépare les deux barques: et quand celle de la rue Haute est sur le banc du Brigantin, elle a la bleue en poupe à plus d'une encablure et demie.
Aucune d'elles, pourtant, ne diminue d'effortâ : dans toutes deux on « nage - avec le même courage qu'au début. Si une seule doit vaincre, que les connaisseurs puissent estimer les mérites de la moins heureuse!
La barque de la rue Haute avance comme la foudre, elle arrive à l'entrée de l'étroit canal, et de là. sans un coup de rame de plus, dirigée par son habile patron, elle aborde le bateau où Hotte la bannière. Cleto l'arrache d'une secousse, parmi les hourras et les applaudissements, et sans perdre son élan, la barque victorieuse arrive jusqu'à la chaluupe de Mechelm. Alors Cleto tuurbu. ruisselant de
sueur comme tous ses cámárades, s'écrie de sa grosse voix, tremblante d'enthousiasme :
« Prends-]a, toi, Sbtileza!... pour la cfouer toi-même de les petites mains. »
El aux applaudissements de tous, camarades et spectateurs, il huid la bannière, qui en ce moment était l'honneur du Chapitre d'En-Hàut, à la belle fille de la rue Haute, et celle-ci l'amarre de ses propres mains, comme Gleto le demandait, à la pointe du taillemer de la barque triomphan te .
Pendant que tante Sidora et son mari, fous de joie, embrassent Gleto et aussi Golo, qui se penche pour recevoir 1rs compliments de Pachuca enthousiasmée, un chœur de malédictions s'élève de la barque de Mocejon pour l'action « éhontée » du fils, et à son tour la barque bleue du Chapitre d'En-Bas arrive jusqu'auprès de la bouche du canal, pour virer ensuite et disparaître derrière le Merlon.
La barque de la rue Haute avait parcouru six milles en vingt-cinq minutes.
Tandis que s'achevait cette première partie de la fête, les concurrents du mât de cocagne prenaient place sur le pont; ils étaient absolument nus, sauf un pittoresque taparrabo qui leur couvrait les reins.
Muergo était l'un d'eux et il se donnait à tous les diables parce qu'il venait d'assister de là à l'épisode de la barque, alors que déjà il se désolait de la déroute de son Chapitre* Il pensait du moins se venger de Gleto en offrant à Sotileza la bannière du mât de cocagne.
Quand les gens le virent s'approcher de la poutre, on entendit une exclamation d'étonnement se propager comme un îlot depuis la foule du môle jusqu'à celle qui entourait le chasse-marée. Il avait l'air d'un barbare d'Australie ou d'un sauvage de la Polynésie.
Il n'avait pas fait deux pas sur la poutre que les pieds lui manquèrent; il perdit l'équilibre et tomba à l'eaú en faisant une culbute les jambes en l'air. Il avait ainsi quelque peu l'air d'un chimpanzé précipité par une balle de la cime d'un arbre des forêts vierges de l'Afrique. Mais une fois dans l'eau, soufflant bruyamment, plongeant et repa-
ceux d'en-haut et ceux d'en-bas.
raissant tour à tour comme si c'eût été son élément naturel, il était tout à fait pareil à un baleineau.il ressemblait à tout, sauf à un homme de race européenne. Et comme il prenait les rires pour un applaudissement à ses gentillesses, à chaque tentative d'assaut à la poutre il faisait de plus grandes singeries.
Dès les premières, Sotileza avait grande envie cle s'en aller; et comme tante Sidora pensait de même et qu'oncle Mechelin ne s'amusait guère, on disposa les rames de la barque et celle-ci s'en alla tout doucement jusqu'à la rue Haute.