CHAPITRE XXIV
LES FRUITS DU SCANDALE
Si l'événement eut du retentissement! Comment n'en aurait-il pas eu avec une telle mise en scène, à ces heureslà, André étant qui il était, et sa complice si célèbre dans le faubourg, et même en dehors du faubourg car la ville était encore fort petite. Tout se sut, tout, et plus encore car Timagination de la foule est féconde en soupçons et la légèreté des indifférents, étonnante à les accréditer. Bientôt l'on dit..., mais qui pourrait savoir ce que l'on dit, comment la boule de neige roula et grossit en avalanche jusqu'à ce que les plus aveugles pussent la voir et les plus sourds entendre ses grondements?
Don Pedro Colindres fréquentait beaucoup de cercles de marins. Or, parmi ces gens-là, plus ardemment qu'ailleurs on discutait le certain et l'imaginaire sur le récent événement de la rue Haute. Personne ne fut assez imprudent pour raconter l'histoire avec détails au père du principal acteur; mais le capitaine, avec les bribes de conversations sur ce sujet, interrompues dès qu'il s'approchait, en vint peu à peu à accumuler des soupçons qui, joints à ceux dont sa femme l'avait imbu, finirent par lui inspirer de sérieuses inquiétudes. La capitaine les trouva insupportables avant lui, parce queles « amies » qui l'approchèrent furent moins prudentes que les amis du capitaine, et la
laissèrent avec le chagrin des présomptions, à deux doigts de la vérité, Le peu qu'il manquait pour la deviner, André le portait écrit daos son trouble nerveux, son air distrait, sa langueur alarmante.
Quand, à la nuit close, ¡I rentra dans le même état où ses parents l'avaient vu avec étonnement à l'heure du repas, son père l'appela dans son cabinet, où il venait d'avoir une longue conférence avec sa femme. André obéit à l'appel, sans même chercher à dissimuler le martyre moral qu'il endurait. Il entra donc dans le cabinet, comme un coupable courageux entre en chapelle, avec l'agonie de l'esprit, mais ni indocile ni désespéré.
A le voir ainsi, Don Pedro Colindres sentit que son indignation se changeait en un profond chagrin, et il lui dit :
« En bonne justice, tu ne peux me regarder comme un père au cœur dur, André! tu ne peux pas dire que je ne t'aie pas donné toute la liberté que tu m'as demandée; que je n'aie pas fait de mon côté tout ce qui m'a été possible pour gagner ta soumission par la tendresse et non par la dureté.
— C'est la pure vérité, répondit André.
— Eh bien!... pour me prouver que tu n'es pas ingrat, tu vas me déclarer ici même, à l'instant, ce qui t' arrive, ce qui t'est arrivé ce matin. »
André se sentit baigné d'une sueur froide. Les forces lui manquèrent, et il se laissa tomber sur une chaise, auprès de laquelle il était debout. Sa mère s'alarma de le voir si pâle et d'un bond elle se leva du sopha sur lequel elle était assise et s'élança vers lui. Le capitaine s'approcha aussi, mais sans s'alarmer, parce qu'il connaissait mieux que sa femme la cause de la défaillance de son fils.
« Qu'as-tu, André ?... mon fils!... s'écriait la capitaine lui prenant la tête dans ses mains.
— Rien ! » répondit André en se redressant et tentant de sourire par un grand effort de volonté.
« Il est clair que ce n'est rien, » observa Don Pedro pour tranquilliser sa femme. Ensuite, courbant son corps jusqu'à s'interposer entre la mère et le fils, il lui parla ainsi,
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adoucissant le plus qu'il put la rudesse naturelle de son accent.
(( Je reconnais combien est dure la situation où te met mon exigence, mais, que diable!... nous autres, hommes, nous affrontons de plus fortes tempêtes, le cœur ému sans doute, mais le visage serein.... Tu vois, il faut donner l'exemple.... Ainsi, un peu de courage, et en pleine eau, mon garçon.... As-tu quelque peine à parler devant ta mère... de certaines choses qui se passent?... Veux-tu qu'elle s'en aille?... As-tu plus confiance en elle, et veux-tu que ce soit moi qui sorte?... Parle franchement, mon ami, dis ce que tu voudras.... Ce que tu voudras, mon fils, pourvu que tu nous délivres de l'angoisse qui nous étouffe !
— Je ne veux pas que personne s'en aille, répondit André, rien de ce que j'ai à dire n'est en soi pour me faire rougir, quoique, par suite des circonstances, quelquesuns aient pu le croire.
— Eh bien, nous t'écoutons, dit le capitaine. Ainsi parle, mais sans nous cacher la moindre parcelle de la vérité. »
Alors André commença à raconter les choses avec la plus grande exactitude, et même avec quelques ornements de son cru, pour leur donner plus de couleur et d'intérêt, et dans la sainte intention cle faire éclater aussi clairement que possible l'iniquité des femmes de Mocejon.
La capitaine se cachait les yeux avec ses mains, tandis qu'André racontait les clameurs des mégères, l'avidité des curieux quand il était enfermé dans la maison, sa sortie derrière Sotileza violente comme la tempête, et plus tard son irruption dans la rue, l'éclair aux yeux et les pieds faisant jaillir des étincelles.
<( Quelle honte pour toi, sainte Vierge..., et pour nous tous, André! » s'écria la capitaine à la fin du récit.
Le capitaine lâcha un gros juron, mais à mi-voix, et regardant son fils d'un air dur, les sourcils froncés, lui parla ainsi :
<( L'histoire n'est déjà pas mal. Et rien qu'en te l'entendant conter, j'aurais juré qu'on me teignait en rouge tout
le visage. Mais il y manque le plus intéressant, et j'espère que tu vas nous Le raconter avec la même exactitude que Le reste.
— Mais il n'y a rien de plus à raconter, dit André avec fort peu de sincérité.
— Si, il y a autre chose!... s'écria son père. Tu vas nous dire maintenant pourquoi tu allais à cette maison de la rue Haute.
— J'y allais, répondit André, hésitant et déconcerté, chercher des appareils que....
— Mensonge, André, mensonge î... interrompit son père avec une voix et des gestes irrités. Tu aurais pu les aller chercher à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit; et tu n'aurais pas manqué pour cela, comme tu as manqué ce matin, à tous tes devoirs au bureau. Confesse-nous la vérité, André !
— Je l'ai confessée.
— Je te répète que tu mens!
— Mais qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? demanda André avec un accent où se confondaient une contrariété trop manifeste et un ennui mal dissimulé.
— La vérité, rien que la vérité, insista son père. Quelles intentions te conduisaient vers cette maison à cette heure-là?
— Celles qui m'y ont conduit tant de fois, » répondit André de mauvaise grâce.
« Je le soupçonne bien », dit le capitaine d'une voix terrible. (( Mais au moins les autres fois il y avait à la maison quelqu'un d'autre que cette femme ; tu ne manquais pas à tes devoirs..., tu pouvais avoir pour excuse la force de tes affections.... Aujourd'hui, il n'y a rien qui t'excuse, André, rien; tout, au contraire, te condamne.... Et si tu te tais, qu'est-ce que nous devons croire?... »
André demeura quelques instants la tête inclinée, les yeux vagues, et tortillant d'une main nerveuse les pointes de sa moustache. Puis il se leva de sa chaise et commença à marcher d'un pas bref et agité à travers le cabinet. Pendant ce temps sa mère ne détournait pas de lui ses yeux suppliants, et le capitaine répéta sa question :
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u Qu'est-ce que nous devons croire, André? » Celui-ci, acculé de nouveau dans une impasse, répondit d'un ton sec et brutal : (( Tout ce qu'il vous plaira.
— Tu vois, Pedro, tu vois? Tu vois comme ce que je craignais est arrivé? s'écria aussitôt la capitaine. Ces mauvaises compagnies ont porté leurs fruits! Elles nous l'ont perdu ! Dis maintenant que j'ai des visions et que je suis une mère impertinente !
— Laisse-moi la paix, mille millions de diables, Andrea; ce n'est pas le moment de discuter ces choses-là », répliqua le capitaine à sa femme d'une voix tonnante.
Puis, se tournant vers André, il lui dit en tremblant de colère : « L'unique réponse qui conviendrait à ce que tu viens de me dire serait un soufflet qui te briserait les dents dans la bouche, imbécile! Et nous en arriverons là si tu t'entêtes à continuer ainsi, je te l'assure.... Qu'est-ce que tu cherches avec de telles réponses après ce qui t'est arrivé? Est-ce que tu crois tuer, en foulant aux pieds l'affection de tes parents, la honte que te donne le souvenir de ce que tu as fait? Ou bien essaies-tu de nous tromper avec la vérité môme? Eh bien, sache que je te prends au mot, que je crois ce que bon me semble, et que c'est le pire! Tu entends bien?
— Oui, señor », répondit André insensible et sombre.
« Fort bien, » ajouta son père serrant les poings et se mordant les lèvres de colère. « Eh bien, maintenant il nous reste un autre point à discuter ici, et plus important que tous les autres. »
La pauvre Andrea ne cessait de porter ses regards pleins d'angoisse du visage de son mari au visage de son fils.
« Dans l'affaire de ce matin, tu n'as pas été seul couvert de confusion, tu n'es pas seul à avoir donné pâture aux brocards de tout ce faubourg et de la moitié de la ville. Cela considéré..., car tu l'auras sans doute bien considéré, quelles idées as-tu maintenant en tête? Avec quel gréement penses-tu braver la tempête?
A.vec celui qui sera nécessaire, répondit André sans hésitation.
Ce n'esl pas une réponse suffisante!
— Je ne puis répondre davantage !
— Ne mets pas ma patience à réprouve, André!
— Alors, avez un peu de charité pour moi ! »
A ce moment Andrea regarda son mari trun air suppliant, connue pour s'associer à la demande d'André.
« Charité! répondit le capitaine, sans faire attention aux regards de sa femme. Mais en as-tu, toi, pour ton père? Tu ne devines pas que chacune de tes réponses est pour nous un coup de poignard? Et je ne te lâcherai pas, non, quand même tu crierais au ciel ; car je souffre, moi aussi, et cruellement. Tu m'as prouvé par tes paroles que ma demande t'a frappé au vif, et c'est au vif que je visais, André. Et le sujet est fort grave, on le voit à ton tremblement et à ton silence plus encore qu'à tes paroles. Parle donc, sans mensonges ni détours! Tanière et moi, nous devons connaître le fond de cette aventure, la vérité de tes intentions. Songe que nous craignons qu'elles ne soient très mauvaises, car si elles étaient bonnes, tu nous les aurais dites ! »
Dire à André qu'il avait de mauvaises intentions parce qu'on supposait qu'il songeait à laver les taches faites par lui-même à l'honneur de Sotileza, c'était faire sortir de ses gonds le fougueux jeune homme. Pourquoi, en effet, en supposant que tel fût son dessein, pourquoi le lui reprocher de la sorte? Pourquoi l'honneur de l'orpheline de Mules, capable d'assez de désintéressement pour refuser la réparation qu'il lui avait offerte, n'était-il pas aussi digne de respect que l'honneur de n'importe quelle pimbêche de la société mondaine?
Aussi la colère et la douleur l'égarèrent à tel point qu'il répondit avec une extrême violence aux questions et aux avertissements de son père.
La capitaine dut intervenir entre son mari et André pour empêcher le premier d'accomplir la menace qu'il avait faite au second.
Don Pedro Colindres n'était pas homme à tenir peu
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de compte de l'honneur d'autrui, seulement pour le voir humblement vêtu; mais la réponse d'André, par ce qu'elle avait de décousu, d'irrespectueux, d'extravagant enfin, lui avait fait croire qu'il s'agissait seulement d'une fantaisie puérile, d'un enfantillage dangereux, d'un de ces feux de paille de passion, qu'il était nécessaire d'éteindre à tout prix et sans perdre un moment. Et comme si ce soupçon n'avait point par lui-même assez de poids, la capitaine, après être restée stupéfaite des déclarations de son fils, vint le renforcer par ces paroles qui sortirent vibrantes de sa bouche.
« Et après avoir entendu cela, Pedro, tu ne devines pas le reste? N'est-il pas clair que l'emprisonnement dans ce rez-de-chaussée, et le scandale dans la rue n'ont pas été autre chose qu'un piège tendu par cette coquine pour mieux attraper ce pauvre innocent?
— C'est faux ce soupçon ! » répondit avec fureur le bouillant jeune homme, oubliant le respect qu'il devait à sa mère en présence de la grande in justice qu'elle commettait à l'égard de l'honnête fille de la rue Haute.
« Jusque-là, André, jusque-là! » lui cria son père les yeux étincelants. « Jusqu'à la tendresse et au respect pour ta mère tu les foules aux pieds pour faire ta sainte volonté. C'est à ce point que l'on t'a corrompu le cœur ! A ce point que Ton a aveuglé tes yeux!
— Je ne foule point aux pieds ces choses, mon père ! répondit André à demi suffoqué. Mais je ne suis point de pierre et certains coups me font souffrir. Qu'on ne me les donne pas!
— Et ceux que tu nous donnes à nous, en ce moment, fils de mon âme, penses-tu que je n'en souffre pas? » lui dit sa mère les larmes aux yeux.
<( Bah! » s'écria son père avec une ironie féroce. « Qu'importent ces coups?... Je ne suis plus qu'une vieille perruque à mettre au rancart, et toi, tu le deviens.... Un jour plus tôt, un jour plus tard, qu'est-ce que cela fait?... Avec nous c'est bien fini. Ce qui importe à présent, c'est qu'il ne passe pas un mauvais quart d'heure et qu'elle ne
perde pas le sommeil, madame la marquise du haillon.... Colère de Dieu! Gela ne se peut souffrir, et je n'y comptais pas, car ni ta mère ni moi ne le méritons, André, ingrat, mauvais fils !
— Señor! » murmura sourdement André suffoqué par ees paroles qui tombaient sur son cœur comme des gouttes de plomb fondu.
« Pedro! pour l'amour de Dieu! calme-toi un peu, dit la capitaine en pleurant. Il parlera et nous dira ce que nous voulons. N'est-il pas vrai, André, que tu vas dire... ce que lu dois dire?... car tu n'as jusqu'à présent rien dit avec I ranquillité.
— En dehors de ce qu'il nous a avoué », interrompit le capitaine sans faire trêve à sa colère, « il ne peut rien me dire qui ne soit une nouvelle folie ou un mensonge que je ne saurais avaler....
— Vous entendez, dit André à sa mère, je suis de trop ici, car si l'on m'interroge, je ne laisserai pas de répondre ce que je sens.
— C'est bien pour cela », répondit le capitaine arrivé au paroxysme de l'exaspération, « c'est parce que je connais la mauvaise qualité de ce que tu sens, que je ne veux pas entendre un mot de plus; oui, tu es de trop ici; oui, je veux que tu t'ôtes de devant mes yeux..., et je ne veux pas te revoir tant que tu ne penseras pas autrement.... Tu m'entends, ingrat !
— Je ne l'oublierai pas », répondit sèchement André. Et il sortit vivement du cabinet.
Don Pedro Golindres y demeura tournant de côté et d'autre comme un tigre dans sa cage. La capitaine suivait ses mouvements désordonnés, les yeux pleins de larmes, sur les lèvres quelques réflexions qui n'arrivèrent pas à en sortir. Soudain le capitaine dit, sans cesser de s'agiter :
« Donne-moi mon chapeau, Andrea.
— Où veux-tu aller?
— A la rue Haute, à l'instant même. Il est nécessaire d'étudier ce cas sur le terrain et de ne négliger ni un
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instant ni un indice pour conjurer le mal coûte que coûte. »
L'idée parut bonne à la capitaine presque autant qu'une autre qui lui était venue à l'esprit depuis les premières réponses d'André.
Don Pedro Golindres n'était pas encore à la porte de la rue que déjà sa femme se hâtait de mettre sa mantille. Quelques minutes plus tard elle se dirigeait vers la maison de Don Venancio Liencres. André était sorti dans la rue depuis un bon moment.