‹ Sotileza, romanChapitre 43 sur 48 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

En si peu d'heures combien avait changé d'aspect l'intérieur d'oncle Mechelin!... Quel triste spectacle il offrait!

Silda, défaillante, fatiguée de pleurer et déjà sans larmes dans ses yeux rougis, était assise sur un tabouret, le dos appuyé contre la commode, en face de l'alcôve, dont les rideaux étaient entièrement relevés. Elle ne donnait pas d'autre signe de vie que quelque soupir entrecoupé qu'elle tentait d'étouffer, sans y parvenir, au plus profond de sa poitrine et les tristes regards qu'elle jetait de temps en temps vers le lit sur lequel gisait tout habillé le vieux marin. Tante Sidora, assise à mi-distance entre eux deux, souffrant autant de leurs peines que des siennes propres, ne cessait de consoler Sotileza que pour s'efforcer par ses paroles de relever le courage abattu de son mari. Et en attendant les larmes coulaient, d'abord goutte à goutte, puis en déluge sur son honnête visage.

Mechelin le devinait au tremblement de la voix de sa pauvre compagne car la lumière de la chandelle ne suffisait pas à le lui faire voir; et, voulant la payer de ses efforts, par quelque chose qui les lui épargnerait, il disait de son lit sur le rythme triste des agonisants :

« Ce n'est rien, femme, ce n'est rien!... Seulement une si pauvre carcasse, une coque si fendue qu'à toucher un

banc de moules elle se fait une avarie.... Vois bien le cas.... Le vieux revenait de la mer l'âme en fête, parce qu'il lui restait un peu de bon sang de la veille..., et il pensait même qu'il lui en resterait de quoi aller cette semaine au moins. Plus tard, Dieu y pourvoirait.... Et, tout en ramant ainsi, il entend parler l'un, puis l'autre au bord de la rue; il s'informe et en apprend beaucoup plus...; il rentre à la maison commençant à faire eau de toutes parts, et trouve ici les soupirs, là les larmes, et le voilà qui achève de couler à pic sans pouvoir se retenir..., parce qu'il n'est pas habitué à ces choses-là et qu'il n'est pas de pierre!... Mais l'homme revient à flot, et même s'il a une côte cassée... ou la bouche amère..., ra se passe; le temps le guérit... d'une manière ou d'une autre..., et il recommence à ramer,

Sidora Voilà le cas; je ne suis pas plus mal qu'hier,

quoiqu'il te semble le contraire; je suis un peu déprimé rapport à ce que vous savez; mon corps demandait ce brin de repos et j'ai voulu le lui donner. Il n'y a rien de plus.

— Et cela te paraît peu, Miguel, cela te paraît peu?... lui répliquait sa femme.

— Peu de chose, Sidora, peu de chose, se reprenait à dire le marin, et cela me paraîtrait moins encore si ce petit ange de Dieu ne se faisait pas tant de peine et considérait qu'elle n'a pas de honte à avoir et qu'il n'y a pas pour elle ombre de faute clans ce qui s'est passé.

— C'est ce que je lui dis, Miguel, c'est ce que je lui dis, et elle me répond : A quoi sert la vérité si personne ne la croit?

— Dieu qui l'a vue, ma fille, Dieu qui l'a vue! s'écria alors Mechelin de son lit. Et avec ce témoin en ta faveur, qu'importe si le monde entier t'est contraire?

— Mais elle n'a pas même d'ennemi, Miguel; car elle a vu la rue entière entrer ici pour la consoler de son chagrin et en traiter les auteurs comme ils le méritent.... Mais par le très saint nom de Jésus!... de quels mille diables sont donc faites ces âmes de Satan?... Quel plaisir trouvent-elles à causer tant de peine à des créatures qui ne le méritent pas?

— Celles-là, celles-là! s'écria alors Silda se ranimant an instant sons l'aiguillon de ses poignantes rancunes. Ce sont elles qui m'ont cloué un poignard ici, ici, au milieu du cœur!... Et il n'y aura pas de justice pour les châtier sur terre avant que Dieu leur donne là-haut la punition qu'elles méritent!

— On s'occupera de cela, ma fille : elles ont donné par où les prendre, répondit tante Sidora. Et si notre main ne suffit pas pour les frapper, il y a des personnes tout aussi intéressées que nous et qui ont le bras plus long. Je te l'ai déjà dit. Rappelle-toi que tu n'as pas été seule offensée.

— Sûr! Sûr! » dit oncle Mechelin.

Sotileza se mordit les lèvres et ferma les yeux en serrant les paupières, comme si elle était tourmentée par de sinistres visions intérieures.

A ce moment, oncle Mechelin lança une plainte d'angoisse et se retourna dans son lit.

« Veux-tu que je te change ton cataplasme, Miguel? lui demanda tante Sidora en s'approchant de son chevet.

— Ne te fatigue pas à cela pour le moment, » répondit oncle Mechelin avec un profond soupir; et il ajouta tout bas, les lèvres contre l'oreille de sa femme : « Tâche d'alléger la peine de cet ange de Dieu, et ne t'occupe pas de moi, qui, avec ce repos pour médecine, me trouve tout bravement. »

Mais Silda, tout en s'en montrant reconnaissante, était très mortifiée par ce genre de consolation. Elle en avait tant entendu depuis midi!... Tante Sidora s'en aperçut, elle se tut, et le silence régna de nouveau dans le loge, ment.

Tel était le cadre quand on entendit frapper à la porte. La femme du marin alla ouvrir, après s'être essuyé les yeux avec son tablier, et se trouva face à face avec Don Pedro Colindres, dont l'attitude irritée effraya la pauvre femme. Craignant le pire, elle lui aurait volontiers demandé un peu de charité pour la désolation et les douleurs de cette maison; mais elle ne s'y risqua pas, et Don Pedro, après quelques brèves et sèches paroles, entra dans la salle,

suivi de tante Sidora. Sotileza, en le voyant, se leva précipitamment, le sang glacé dans ses veines, et oncle Mechelin, reconnaissant la voix du capitaine, s'arracha du lit et sauta sur le sol. Mais sa volonté le trahit, et il ne put que gagner la porte de l'alcôve, au cadre de laquelle il s'accrocha pour ne pas tomber.

« Qu'est-ce qu'il y a, Miguel? » lui demanda Colindres, surpris de l'apparition du pauvre marin, si pâle, défaillant et disloqué.

« Peu de chose, señor Don Pedro, peu de chose », réponditil avec angoisse, quoique en essayant de sourire. « Je voulais vous recevoir avec les honneurs qu'on vous doit ici, et mes apparaux ont cassé...; allons, je me suis trompé. »

Et comme le pauvre homme défaillait plus encore à parler ainsi, le capitaine lui-même le reçut dans ses bras et, aidé des deux femmes, le remit sur son lit.

ce Me voilà redevenu un homme, señor Don Pedro », dit Mechelin un moment après s'être étendu sur son lit. « Il est clair que voilà pour mon corps la meilleure médecine ; il ne demande rien déplus... pour le moment. »

Quand le capitaine se retourna vers les deux femmes qui étaient sorties de l'alcôve, il remarqua qu'elles pleuraient en silence. Le cœur du vieux marin, quoique entouré d'une rude écorce, était, on le sait, doux et compatissant. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le père d'André, le moment venu de déchaîner ces tempêtes qui lui battaient le cerveau au sortir de sa maison, ne sût par où commencer ni comment s'y prendre pour expliquer la raison de sa présence au milieu de ce triste tableau.

Enfin, voulant se montrer plus ferme qu'il n'était, il dit aux femmes anxieuses :

« Que diable se passe-t-il donc ici?... Voyons..., l'état de Miguel n'est pas pour provoquer tant de gémissements?

— Ah ! señor, répondit la pêcheuse avec des sanglots étouffés, cela, après l'autre chose !

— Quelle autre chose, femme!

— L'autre..., mais je pensais que vous ne veniez que pour ça.

S0T1LEZA.

— Sur! » dit l'oncle Miguel de son lit.

Le capitaine sentit lui remontera la tête tous les souvenirs de sa récente entrevue avec André et du mauvais sang que les imprudences de son fils lui avaient fait faire. Il se ressaisi! soudain et dit avec beaucoup d'exaltation :

« C'est la vérité, Sidora, je ne suis venu que pour cela. Trouves-tu que ce soit un motif suffisant au voyage?

— Hrlas! il suffirait de la moitié, señor », répondit la pauvre femme épouvantée.

Silda, qui ne pouvait se tenir debout, retourna s'asseoir dans le même coin où nous l'avons vue précédemment.

Le capitaine, la regardant en face, lui dit avec une certaine sécheresse :

« Il est nécessaire que je sache de ta bouche même ce qui s'est passé ici ce matin. Auras-tu le courage de le rapporter, mais sans t'éloigner d'un pas de la vérité, et sans ajouter aucun détail qui la défigure?

— Oui, señor », répondit-elle avec fermeté.

a En supposant, Miguel, » ajouta don Pedro Golindres se tournant vers l'alcôve, « en supposant que ce récit ne redouble pas tes maux. Car, bien que le cas soit pressant, le feu n'est pas à la maison. Je reviendrais à un autre moment....

— Non, señor don Pedro, s'empressa de dire oncle Mechelin, il n'y a pas de raison pour prolonger vos ennuis, parce que, sincèrement, c'est un récit qui me remet à mesure que je l'entends. Et ne vous en étonnez pas; plus on me répète l'histoire, plus je m'y fais, et moins elle me fait mal là-dedans.... Parle, parle, ange de Dieu, sans t'occuper de rien, pour bien renseigner le señor don Pedro.

— Et vous pouvez bien croire le pauvre homme, ajouta tante Sidora, car, à son gré on ne parlerait pas d'autre chose toute la sainte journée dans cette maison. »

Alors Silda commença à raconter l'événement avec les mêmes détails qu'André avait donnés à sa famille.

« Exactement », dit le capitaine, à peine Sotileza eut-elle

fini son récit. « Juste ce que je savais jusqu'au point où tu l'as laissé. Mais depuis, qu'est-il arrivé?

— Señor..., je ne le sais pas au juste, et je ne puis répondre davantage.

— A ce qu'il paraît, et d'après ce que racontent les voisins qui entrent ici, dit tante Sidora, le mauvais diable qui a fait en bas cette révolution s?est vu tout à l'heure traîner aux cheveux par les gens. Car, avant que cette pauvre enfant sortît de sa prison, celles-ci avaient contreminé la rue entière avec leurs injures et leurs méchancetés.... Elles ne s'occupent pas d'autre chose, señor. Ensuite celle qui était en bas monta et s'enferma avec l'autre dans leur logis, sans se risquer à ouvrir les portes de leur balcon, parce qu'elles avaient semé bien des offenses, et, si mauvaises qu'elles soient, cela devait leur peser sur la conscience..., tout au moins par crainte.... Ensuite le père et le fils revinrent de la mer. Ces deux hommes, c'est le jour et la nuit. Aussi y eut-il alors, à ce qu'on raconte, une tempête à la maison, car l'un faisant chorus en mauvaises intentions avec ces gueuses, tout cela lui semblait peu de chose; mais à l'autre malheureux, son cœur se fendait et la rougeur lui brûlait le front. Je crois qu'il maltraita sa sœur et peu s'en fallut que ses coups n'atteignissent sa mère. Il est descendu ici... je ne sais combien de fois : il ne passe pas cette entrée; et là il reste appuyé contre la muraille, les mains dans ses poches, l'œil irrité, la mèche tombante. Il ne dit ni jus ni muste, quoique nous l'encouragions pour qu'il voie qu'on ne l'accuse pas des péchés de sa clique..., et il s'en va comme il est venu.... Il y en a qui disent qu'on peut prouver, par des témoins, ce que ces démons de femmes ont dit et trafiqué pour la perdition de cette maison; et qu'on ne doit pas laisser tant de méchancetés sans punition.... Et voilà tout ce que nous pouvons vous dire, señor don Pedro, d'après ce qu'on nous a raconté de ce qui s'est passé pendant les heures que nous sommes restés confinés dans cette solitude si triste.... Quant au pauvre Miguel, vous pouvez vous en rendre compte : il est vieux, il est tout démoli; il a trouvé ça en rentrant..., lui

SUTILEZA.

qui était parti gai comme un pinson!... et il est tombé ('(•rouir; parbleu, écroulé, connue une vieille muraille.... IV sorte que personne ne peut s'étonner qu'à cette malheureuse e1 à moi il nous échappe une larme de temps en temps. Les murs de cette maison en ont vu si peu, señor don Podro ! »

l'eu s'en fallait que celui-ci ne contribuât par une de plus à celles qu'on y avait versées quand la pauvre pêcheuse termina son récit au milieu des sanglots, car en vérité André avait de qui tenir dans beaucoup de ses élans de cœur. Mais il renfonça son émotion, et résolu à exécuter son dessein de bien examiner ce terrain, puisqu'il s'y trouvait maintenant, il continua ainsi ses investigations :

« Ce n'est pas précisément cela que je me proposais de vérifier, Sidora, quoique je sois heureux de le savoir.

— Parlez, señor.

— Je voulais que vous me dissiez quelle impression vous a causée l'événement.

— Gela se voit bien, señor.. .

— Ce n'est pas cela non plus..., je n'ai pas bien posé ma question. Quels sont vos projets après ce qui est arrivé?... sur qui rejetez-vous la faute?...

— La faute? .. Sur qui pouvons-nous la rejeter?... Sur qui l'a commise : sur ces gueuses de là-haut.... Cette malheureuse l'a dit aussi bien clairement....

— Oui, oui, j'ai compris. Oui, mais il arrive d'ordinaire, quand on examine en famille certaines questions comme celle dont il s'agit, que les uns disent : « si telle chose « n'avait pas eu lieu, telle autre ne se serait pas produite », et que « si tu... », et que « si je... », et que « si celui de (dà-bas... », enfin tu me comprends. Puis vient le règlement de comptes, pour ainsi dire, et ce que doit Jean, et ce que doit Pierrette..., et ce qu'on espère..., et ce qu'on craint....

— Ce qu'on espère!... ce qu'on craint! » répétait la pauvre femme, regardant fixement le capitaine.

(( Dis-le-lui, Sidora, dis-le-lui, c'est l'occasion!... » cria Mechelin de son lit.

-(( Et qu'est-ce qu'elle a à me dire? » demanda don

Pedro Colindres, se retournant vers l'alcôve les sourcils froncés.

<( Ben, ce qu'elle sait, et c'est le cas, répondit le marin. Va, Sidora, puisque tu l'as sous lamain?... Courage, femme ! il est bon, ce monsieur-là!

— Oui, mon fils, oui. Pourquoi ne le dirais-je pas? répondit tante Sidora. Ce n'est pas un péché mortel. »

Le capitaine était sur des épines, et Sotileza restait dans le coin de la commode immobile comme une statue de glace.

« Sachez, señor don Pedro, dit tante Sidora, que, en dehors des amertumes de l'événement pris en lui-même, rien ne nous tourmente plus que de ne pas savoir ce que nous pouvons espérer relativement à don André.

— Nous verrons, nous verrons », murmura le capitaine, s'accommodant mieux dans sa chaise pour redoubler d'attention. Si en ce moment il avait fixé ses regards sur le visage de Sotileza, quel sourire glacé il aurait vu sur ses lèvres, quelles étincelles de colère dans ses yeux !

« Le señor don André, continua Sidora, entrait ici comme chez lui, car nous devions lui ouvrir notre maison toute grande. Il mériterait qu'on lui ouvrît de même jusqu'aux palais de la reine d'Espagne, et c'est pourquoi il n'y avait ici que des cœurs qui se réjouissaient de le voir si familier et si ouvert avec des personnes qui ne seraient pas dignes d'essuyer la boue de ses chaussures.... Mais il y a des âmes diaboliques, señor, qui sont malades de voir le voisin bien portant..., et vous savez déjà ce qui est arrivé.... Le coup était dirigé contre l'honneur de cette malheureuse; mais il a atteint aussi don André, qui était alors chez nous comme il aurait pu y être un autre jour quelconque. Par ce que nous souffrons, nous comprenons la douleur qu'il doit avoir et la peine et les ennuis de toute sa famille.... Mais, pour l'amour de Dieu, señor don Pedro, regardez les choses avec bonté et délivrez-nous du chagrin qui nous étouffe, en nous pardonnant celui que nous vous avons donné sans y avoir plus de part que celle que le démon a prise pour nous.

— Sûr, señor don Podro, sur!... ajouta Mechelin de son coin, Voilà ce que nous demandons, voilà ce que nous voulons..., <ll ce n'est pas trop exiger en loi de justice et de bonne volonté,

— El c'est tout ce qui vous est venu à l'idée? demanda le capitaine en respirant plus librement qu'auparavant. C'est là tout ce que vous désirez en ce qui me concerne..., en ce qui peut me regarder de cet événement... pour la part qu'y a prise mon fils?

— Cela vous semble peu de chose!... » s'écrièrent presque on même temps tante Sidora et son mari.

Le capitaine poussa une sourde exclamation, à cause de certaine amertume de conscience qu'il commençait à ressentir devant la candeur et le désintéressement de cet honnête ménage; et pour mieux la dissimuler, il continua ainsi :

« C'est entendu, Sidora : il n'y a personne d'assez inconsidéré pour songer à vous rendre responsables de malheurs que vous nous avez causés.... Mais je m'étais figuré que vous pouviez désirer, et ce serait fort naturel, quelque chose de tout différent : quelque chose... comme, par exemple, le châtiment de ces deux drôlesses par la justice humaine et que je vous aiderais à l'obtenir, ayant plus d'influence que vous.

— Sûr, sûr! résonna la voix de Mechelin au fond de l'alcôve.

— Eh bien! on fera le possible pour qu'elles aient cette fois ce qu'elles méritent », conclut le capitaine, à qui il venait à l'esprit que le châtiment des femmes cle Mocejon éclaircirait aussi la situation d'André devant l'opinion publique.

Peu de temps après, il se leva pour partir. Sotileza se leva aussi; et faisant un visible effort de volonté pour vaincre les répugnances qu'elle ressentait, elle parla ainsi sans s'écarter de la commode sur la tablette de laquelle elle s'appuyait d'une main :

t< Señor don Pedro, ce n'est pour rien de ce qui s'est dit que vous êtes venu ici.

— Qu'est-ce que tu dis, gamine ! s'écria le capitaine en la regardant avec étonnement.

— La pure vérité, répondit Sotileza avec courage. Et comme c'est la vérité, je la dis sans intention d'offenser personne... et parce que je veux que vous partiez sûr d'emporter pour la paix ce que vous pensiez emporter pour la guerre.

— Ma petite fille ! » s'écria tante Sidora alarmée. Mechelin se dressa sur son lit et don Pedro Golindres ne

dissimula pas davantage l'inquiétude où le mettaient ces affirmations catégoriques de Sotileza.

Celle-ci continua :

« Je veux que vous sachiez, pour l'avoir entendu de ma propre bouche, que jamais je ne me suis laissé tenter par l'ambition, ni tourmenter par la vanité d'être une dame; que j'estime André pour ce qu'il vaut, mais non pour ce qu'il peut me valoir à moi, et que si pour sauvegarder aujourd'hui ma réputation il n'y avait pas d'autre remède que celui qu'il m'offrait de devenir une dame à son côté, il m'aurait laissée avec mon honneur ébranlé plutôt que de mettre sur mes épaules une aussi lourde croix.

— Par la vie de tous les diables! » répondit le capitaine en regardant la vaillante fille avec un air moitié figue, moitié raisin, ((je ne sais où tu veux en venir par ce chemin.

— Je pensais que la moitié de ce que j'ai dit suffirait pour être comprise de vous, répliqua Sotileza.

— Eh bien ! figure-toi que je n'ai pas compris une parcelle de tes intentions, et que je veux que tu me les mettes dans le creux de la main. »

Sotileza continua :

(( Je connais bien André, puisque je le fréquente depuis bien des années; pour cette raison, ainsi que pour ce qu'il m'a dit ce matin en me voyant ici morte de honte, et pour l'air que vous aviez en entrant chez nous, je puis bien croire qu'il aura répété à son père ce que je n'ai point voulu laisser sans la réponse qui convenait. »

Don Pedro Golindres, interprétant les dernières paroles

SUTILEZA.

de Silda d'une manière fort peu flatteuse pour André, fut légèremenl piqué dans son amour-propre et répondit duremenl :

« Eh bien ! s'il t'a di1 ce que je suppose, que pouvais-tu désirer de plus? Est-ce là que nous en sommes à présent après tanl de démonstrations d'humilité? »

Pour le coup, ce fut Sotileza qui se sentit blessée dans son amour-propre, et pour en finir immédiatement et comme elle le voulait avec cette discussion qui l'importunait, mais qu'elle devait soutenir, parce qu'il lui importa il beaucoup, elle conclut ainsi :

« Je n'ai rien dit à présent qui démente ce que j'ai dit précédemment. Je pensais qu'il me suffirait de parler ainsi pour me faire entendre de vous seul : mais puisque j'avais mal calculé, je m'expliquerai plus clairement. Je vis ici de charité, et avec ces quatre chiffons je vaux le peu que m'estiment les gens. Vêtue de soie et chargée de diamants, je serais toute dépaysée et mes pieds glisseraient sur les parquets cirés. Grand malheur pour ceux qui auraient à me supporter, plus grand encore pour moi qui me verrais hors de mon élément. Je suis faite à cette pauvreté, je m'y trouve bien, sans désirer mieux. 11 n'y a pas là de vertu, señor don Pedro, je suis faite de ce bois-là. Voilà pourquoi j'ai besoin que vous me connaissiez, parce que je veux n'être responsable que de mes fautes... et que je ne veux pas qu'on prenne les devants sur moi dans des cas comme celui-ci. Si humble qu'on soit, on ne laisse pas de souffrir des soufflets qu'on reçoit pour des prétentions qu'on n'a. jamais eues. Vous avez maintenant plus que vous n'étiez venu chercher, et moi je reste avec un souci de moins.... Et veuillez me pardonner d'avoir parlé de la sorte, mais la tranquillité de tous l'exigeait. »

En vérité, Sotileza donnait à don Pedro Colindres beaucoup plus qu'il n'était allé chercher à la maison de la rue Haute. Mais le capitaine ne devait pas l'avouer, parce qu'il comprenait que cet aveu ne rehausserait guère la qualité des pensées qui avaient provoqué sa démarche. Aussi dit-il à Sotileza pour tout commentaire à ses déclarations :

« Bien que j'applaudisse à cette honnête modestie qui te va si bien, je veux que tu saches que cette fois tu as trop joué au plus fin avec moi.... Et ne parlons plus de ce sujet, si vous le voulez bien, oubliez tout cela; comptez sur moi comme toujours, et même plus que jamais.. , et soigne-toi bien, Miguel; adieu, Sidora, adieu, gentille fille. »

Et don Pedro Colindres sortit, bien convaincu que si le scandale de la veille faisait naître chez lui quelque discussion nouvelle, ce ne serait point l'œuvre de la famille de Mechelin. Gela simplifiait beaucoup les choses, et, plein de cette idée, il revenait auprès de sa femme passablement plus tranquille qu'il ne l'était en la quittant. Cependant Sotileza, usant du charme qu'elle exerçait sur le ménage étonné, se hâtait de donner aux paroles adressées par elle au capitaine le sens le plus éloigné de leur vraie signification.

Les pauvres vieux s'y laissèrent-ils prendre? Il semble que oui, car on ne pouvait regarder comme preuve du contraire la prostration où retomba le vieux marin à peine les deux femmes Feurent-elles laissé seul pour préparer, l'une un nouveau cataplasme, l'autre un verre de vin chaud de la Nava; pas plus que l'étrange expression qui était restée gravée sur le visage de tante Sidora. Les émotions de cette scène inattendue pouvaient expliquer ces deux choses sans qu'on y vît la marque d'un nouveau chagrin.

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