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Sottises et scandales du temps présent benjamin Gastineau

Chacun a son prisme. Il n’est pas deux êtres qui voient le même objet sous le même aspect. Cette diversité d’aperceptions provientplutôt de l’imagination, la folle du logis, que du cristallin et de la pupille.

Le monde est pour nous le pavillon chinois d’un jardin anglais aux vitraux coloriés. — Par le vitrail rouge, les passionnés, les excessifs, les poètes, les amants, voient la nature en feu et tous les cœurs enllammés; — par le gris, les hommes positifs perçoivent le côté terne des objets ; — par le vert, les humains s’encouragent è l’espoir ; — par le noir, les pessimistes, les philosophes, les raisonneurs voient

les petitesses des grands hommes et le squelette des passions ; enfin, par le rose, les optimistes contemplent ou exagèrent le côté brillant des choses.

Or, notre héros, Albert le poète, regardait par le vitrail rose de son pavillon chinois. — Radieux comme l’aurore, il chevauchait dans 1e chemin creux que remplissaient encore les ombres de la nuit. Les soubresauts d’une capricieuse fantasia lui faisaient découvrir une colline, un bois, un vallon éclairé par les lueurs vermeilles et nacrées du matin. Les yeux ravis, le cœur enivré, il montait vers la lumière qui se jouait sur le sein de la terre, la colorant et dévoilant indiscrètement ses charmes, semblable à l’amant dont* les paroles ardentes empourprent les joues pâles de la fiancée.

Pourquoi était-il si heureux, le poète Albert? On ne sait pas. Le bonheur, sylphe ailé qui s’évanouit au contact de la main et de l’analyse, se sent et ne se décrit pas. Voulez-vous pourtant une explication quelconque? Il était heureux, parce que son cheval scandait bien sa marche, en dansant sur le chemin; il était heureux, parce que la brise embaumée et l’aube ensoleillée caressaient son visage et son regard, parce qu’il avait vingt-cinq ans, qu’il était beau garçon, et que son cœur avait une longue course d’amour h fournir.

Dans l’irradiation de sa joie, Albert répondait par de bonnes paroles à tous ceux qui le saluaient sur la route; jetant sa bourse au mendiant, le baiser à la follette du village, mendiante d’amour; prédisant le glorieux avenir au conscrit qui allait défendre son

pays; souhaitant à la blanche fiancée le bonheur calme du foyer, avec le cortège des chérubins aux boucles dorées, le fruit des épouses et les délices des mères ; au chasseur, la bonne rencontre de la biche dans la retraite du bois, au bord de la source mélodieuse; au bachelier, les sourires spirituels et aimants des belles mondaines; au séminariste fraîchement tonsuré, les extases, les adorations mystiques des vierges cloîtrées; au poète, le chant créateur qui fait trembler les tyrans sur le piédestal de leurs crimes, vibrer les foules, rêver les amoureux, battre les cœurs des femmes; à tous, les destins prospères.

« Allez, mortels heureux, s’écriait Albert, rayonnez, aimez, chantez. La vie est une gaze légère tissée de soleil et d’amour, belle à l’aurore quand elle se lève sur son lit de rose, belle à l’heure du midi quand elle incendie le ciel et qu’elle passionne la créature, belle encore quand elle s’étend voluptueuse et s’éteint doucement sur sa couche de pourpre. O mortels immortels! la nature chante votre grandeur, votre félicité ! Homme ! quand tu passes, les fleurs naissent sous tes pas comme les formes gracieuses dans le cerveau créateur; la terre se couvre de moissons, quand tu lui , ouvres le sein ; la femme te rend le paradis, quand tu l’aimes; la mer chante une délicieuse barcarolle autour de ton esquif, quand il cingle vers les nouveaux mondes. Vivez dans le bonheur et dans l’enthousiasme, mes frères et sœurs. Toutes les harmonies vous entourent, toutes les félicités, tous les parfums vous pénètrent. La vie est une douce mélodie, un saint

cantique h Dieu qui monte sur l’échelle de Jacob de la terre aux deux. »

Albert accompagnait ainsi de ses vœux enthousiastes les voyageurs de la route; purs, ne pouvant plus longtemps supporter l’allure calme de son clieval, il lui fit prendre le galop à travers champs. Mais vallons et collines, bois et montagnes sautèrent en croupe pour retenir et étreindre le poète; la brise parfumée du matin lui caressa, avec tant de suavité, le visage, que, succombant aux énervantes caresses de la nature, le cavalier dut mettre pied à terre pour laisser souffler et son cœur et son cheval.

Albert se trouvait dans un vallon dont l’ovale émeraudé était formé par les taillis d’automne aux teintes rousses. Il s’abandonna aux rêves, les reins reposés sur les fleurs, l’âme et le regard au ciel. Toutes les visions de la vie heureuse prirent corps dans l’azur de l’espace sous le coup d’œil enchanteur de son imagination charmée. Passant d’une joie h une autre, il se vit acclamé et porté en triomphe par une armée victorieuse, entouré des sourires enivrants, des attitudes gracieuses d’une troupe de nymphes au corps dessiné par la tunique de lin. A la tête d’une foule frémissante, il renversait la Bastille du despotisme et plantait sur ses ruines le drapeau de la liberté; après le combat, le festin bruyant, qui stimule les sens par les vins généreux, ouvre les sources de l’enthousiasme par de fastueuses déclarations d’amour et d’amitié que rhythment et couvrent les symphonies de l’orchestre.

Albert voyait défiler devant lui la procession des

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heureux ; savants ravis d’avoir trouvé une vérité; artistes, une forme pure ; amants, des noms dans le bleu enlacés tendrement comme des lianes; amis se donnant la main, mères joyeuses embrassant leurs enfants, citoyens et frères unis par la même religion, par les mêmes aspirations, par les mêmes sentiments d’un réciproque dévouement.

C’était le tableau de l’ûge d’or, peint par Breughel de Velours, dans lequel les tigres folâtrent avec les agneaux, les lièvres avec les panthères, devant Adam et Ève, avant la chute, qui effleurent de pas aériens les sentiers inviolés, dont les yeux s’ouvrent sur des perspectives célestes et sont réjouis par une lumière immaculée, que n’a pas encore souillée la nuit.

Clio se présenta à son tour devant le visionnaire, entourée des grandes figures de l’histoire qui personnifiaient les beautés, les héroïsmes de chaque siècle. Albert sentit son cœur s’enorgueillir à la vue des hommes animés de l’amour de la patrie, du bien public, de tous les citoyens qui s’étaient dévoués à leurs pays, soit en tombant sur les champs de bataille, soit en l’éclairant aux lumières de leur intelligence ou en la réchauffant îi la flamme de leur cœur. Après la troupe sacrée des héros, lui apparurent les saintes femmes : les Gornélie, les Madeleine, les Valcntine de Milan, les Héloïse, les Jeanne d’Arc, les anges, les consolatrices, les sourires, les rayonnements, les grâces et les délectations du monde.

Albert avait l’âme suspendue â ce sublime spectacle des beautés et des vertus du genre humain qui

l’entouraient, lui souriaient, lui tendaient les bras, lorsque son cheval, fort inquiet, sans doute, de voir son maître dormir si longtemps, le réveilla en sursaut en lui donnant un violent coup de tête. Le rêveur se leva tout d’un coup, comme s’il eût été mû par quelque ressort. Il regarda autour de lui. La forêt était silencieuse, la nuit s’avançait rapide, une armée de nuages noirs refoulaient au fond de l’horizon le dernier crépuscule qui s’éteignait dans le sang. Au ciel opale, aux anges blonds, aux perspectives azurées du rêve, avait succédé la réalité sombre. Albert sortit triste de la forêt, il pressentait qu’une grande douleur morale allait frapper son cœur encore emparadisé par les belles visions évanouies. Autre mauvais présage : son cheval se cabra, effrayé, près d’une croix de bois sur laquelle tombaient les lueurs sanglantes du crépuscule.

Au cimetière de l’église, en pleine campagne ou au détour du chemin, lorsque vos yeux se sont attachés au Christ, ne vous est-il pas souvent arrivé de songer à toutes les douleurs, à toutes les misères répandues sur la terre? Par les yeux de l’imagination, n’avez-vous pas vu û la droite et à la gauche du Christ, des milliers de croix sur lesquelles étaient cloués vos frères, pendant que vos sœurs pleuraient et priaient au pied de leurs calvaires? Alors vous avez oublié vos mécomptes, vos tristesses, vos blessures, vos souffrances personnelles pour ne penser qu’à celles d’autrui. Vous vous êtes plongé dans l’océan amer. Les martyrs de l’existence vous sont apparus aussi nombreux que les grains de sable du

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DU TEMPS PRÉSEM.

désert, et vous avez compris pourquoi l’humanité adore la douleur depuis dix-huit siècles : car, suivant la parole de la Bible, elle est le fond de la vie.

Telles étaient les impressions ressenties par Albert en face de la croix dont les deux bras, indéfiniment prolongés dans l’espace, étaient chargés de cadavres.

Au pied de la croix se tenaient agenouillés les déshérités de la nature, les infirmes, les femmes laides, les esclaves, les pauvres en haillons, les idiots, les malades au visage livide, tous les misérables, tous les naufragés, tous les échoués, tous les affligés qui faisaient une douloureuse symphonie de leurs plaintes et de leurs sanglots en implorant du Christ une consolation que le monde leur avait refusée.

L’allègre troupe qu’Albert avait saluée, le matin, sur la route, lui apparut désolée. Le soldat revenait mutilé et vaincu, le chasseur las et bredouille, le poète désillusionné, la vierge en deuil, l’épouse trahie, le jouvenceau grondeur et cacochyme, la jouvencelle édentée et sans cheveux. L’escorte de cette troupe était formée par Brutus, le roi Lear, Alceste, Hamlet, Faust, Werther, don Juan, Lara, Manfred, René, Obermann. L’un de ces immortels désespérés s’arrêta près d’Albert et lui dit d’une voix qui semblait sortir d’un abîme :

« La vie est un mensonge qui ne peut pas remplir une grande ùme le laps d’une journée. On avait rêvé le beau, et l’on s’est heurté au laid ; on avait entrevu les horizons infinis, et l’impitoyable destinée vous a

enfermé dans une prison ou dans une caverne; on avait désiré l’iiomme grand, la femme vraie, et l’on a trouvé l’histrion soumis aux petites passions, la comédienne jouant avec l’amour; on avait cru à l’amitié qui vous a renié au premier chant du coq , on avait espéré vivre avec la grandeur, l’amour, la vérité, et l’on a dû subir la trilogie de la perfidie, de la lâcheté et de la faiblesse; on s’était taillé un rôle sérieux dans le monde, on s’était dévoué corps et âme à une cause sainte, et l’on a vu la foule vous tourner le dos pour suivre les escamoteurs de la gloire et les maquignons du succès, les pierrots funambulesques de la société. L’imagination avait dicté le poème du bien, et le mal règne sur la terre... Juges-en par tes yeux. »

Albert, accablé par la morne harangue du désespéré, releva la tête. Il fut alors témoin d’un épouvantable spectacle, à imprimer la folie au cerveau le mieux organisé. Satan, au masque effrayant, entouré des péchés capitaux, des dieux idoles, de Moloch le sanguinaire, d’Astarté l’infernale divinité de Carthage, de Siva le destructeur, du monstrueux Bélial, commandait l’armée du mal. L’approche des ignobles glaça le cœur du poète. Le vice avait marqué sa hideuse empreinte sur leurs physionomies de tigre, de hyène et de reptile. En tête de l’infàme légion, marchaient, commandés par Judas Iscariote, les traîtres qui avaient vendu leur patrie â l’étranger; puis venaient les oppresseurs des peuples, les tyrans, les Néron, les Caligula, les Borgia, suivis des meurtriers, des ambitieux, des hypocrites, des

DC TEMPS PRÉSENT

lâches, des persécuteurs, des bourreaux de leurs semblables, de tous les exécrables représentants de l’humanité laide et criminelle, adorant les faux dieux, sacrifiant aux préjugés et à la sottise, primant le crime, reniant la vertu, proscrivant l’amour et la liberté, pour féconder de siècle en siècle la haine, la misère, l’avilissement des âmes. Les bandes innombrables de la légion du mal, larves du vice, squelettes du crime, ombres de l’infamie, magnétisaient à leur passage le malheureux Albert qui, espérant échapper à leur mortelle attraction, éperonna son cheval jusqu’au sang. Mais les bandes infernales, guidées par des hydres, des furies et des harpies, l’accompagnèrent dans sa course échevelée. Albert croyait déjà sentir sur son visage leur souffle empoisonné. Éperdu d’effroi, il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval qui entra dans une haute futaie de la forêt, et se brisa avec son cavalier contre un chêne. Le pauvre poète tomba le crâne ouvert au pied de l’arbre dont le bois avait été plus dur que sa tête.

Notre héros avait eu la folie de regarder trop longtemps la vie sombre par le vitrail noir de son pavillon chinois!

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